Mes lectures de toute une année (2022)

J’ai toujours beaucoup lu. Une passion qui ne m’a jamais quitté et qui explique l’importance de ma bibliothèque. Mais depuis un certain temps, avec l’isolement entraîné par le Covid (on ne va pratiquement plus au cinéma), l’âge aussi, et mon genou gauche foutu qui m’empêche de marcher comme avant, je lis de plus en plus. Cela m’inquiète d’ailleurs pour ma bibliothèque. Je viens d’atteindre le numéro 4700 et il y a longtemps que mes rayonnages sont débordés. J’essaye toujours de revenir à la littérature pure d’autant plus que l’actualité me dégoûte de plus en plus. Ou m’inquiète profondément. Mais hélas, je ne puis y échapper complètement. Surtout ces derniers temps.
Il y a évidemment beaucoup de ces lectures dont je n’ai pas eu l’occasion de rendre compte sur mon site Bloc-notes. Et il m’est arrivé de le regretter. Alors j’ai eu envie, en ce début d’année, de me les remémorer, les lister et voir si certains de ces livres ne valent quand même pas un petit commentaire.

Abdulrazak Gurnah : Gravel Heart (Bloomsbury Publishing, Londres, 2018)
Abdulrazak Gurnah : Afterlives (Bloomsbury Publishing, Londres, 2021)
J’ai rendu compte de ces deux livres dans la première note de mon Bloc-notes 2022 : Découverte d'Abdulrazak Gurnah de Zanzibar. Il n’y a donc rien à ajouter si ce n’est que ces deux ouvrages n’ont toujours pas été traduits en français, mais que le second devrait l’être en 2023. Autre chose encore : j’y ai appris plusieurs choses, d’abord que la fusion entre Zanzibar et le Tanganyika ne s’est pas faite sans douleurs, ensuite que la première guerre mondiale s’est aussi déroulée en Afrique, chacun des belligérants utilisant sans vergogne leurs colonisés pour cela. Et puis cela m’a fait réfléchir sur l’histoire pas si glorieuse de notre Europe qui, finalement, a pratiquement colonisé le monde entier et qu’il ne faut donc pas s’étonner si nos anciens colonisés viennent aujourd’hui chez nous.

Ngũgĩ wa Thiong’o : Rêver en temps de guerre – Mémoires d’enfance (Vents d’ailleurs/Ici et ailleurs, 2022).
C’est un écrivain kényan kikuyu, né en 1938. Cet ouvrage, publié en 2010 en anglais, est le premier d’une série de trois livres de mémoires. Le deuxième a pour titre : In the House of the Interpreter. A Memoir et le troisième : Birth of a Dream Weaver. A Memoir of a Writer’s Awakening (beau titre : Naissance d'un tisseur de rêves !). La première chose qui frappe dans ces mémoires de son enfance c’est son amour et son respect pour sa mère, celle qui lui dit quand il va entrer à l’école : « fais de ton mieux ». Mais ces Mémoires sont intéressantes à plusieurs titres. D’abord pour ce qu’elles nous apprennent sur les traditions africaines. La polygamie qui, au début de son récit, paraît se passer en pleine harmonie. Son père a quatre femmes, chacune a sa case, le père une cinquième et ses femmes lui apportent son repos à tour de rôle. Les enfants sont unis et ils ont toutes les mères pour mères. Mais à la fin cela se délite, le père a des problèmes : on lui a enlevé ses bœufs, et sa dernière femme est une chipie : la mère de l’écrivain (elle est la troisième et elle a du caractère) est exclue du kraal. Il y a également une description mémorable de la circoncision de l’auteur. Tous ces jeunes doivent marcher complètement nus pendant deux km, suivis d’une vaste foule, puis se plonger dans un lac froid. Et au sortir du lac, on leur coupe le prépuce sans qu’ils ne sentent rien, parce que frigorifiés !
Mais il nous parle aussi de politique, de la rébellion mau-mau, de la terrible répression par les Britanniques, avec camps de concentration, pendaisons et massacres. Le vol des terres. Leur mépris pour les indigènes qui se reflétait dans leur système d’enseignement : l’éducation laissée aux Missions chrétiennes, l’encadrement de l’éducation organisée de façon indépendante par les Kikuyus, la réduction, à un moment donné, de la durée de l’enseignement primaire pour les Africains de 7 à 4 ans. Je crois que sur ce plan-là au moins les Français étaient meilleurs. Dommage que personne n’ait jamais fait de l’histoire comparée pour ce qui est des méthodes de colonisation employés par les Européens, Français, Anglais, Belges, Portugais, Hollandais, Espagnols, Italiens et Allemands. En Afrique d’abord, mais aussi en Asie et en Amérique dite latine. Cela m’aurait intéressé…
Ngũgĩ wa Thiong’o a écrit ses romans en anglais sous son nom chrétien James Thiongo, puis, après avoir passé une année en prison au Kenya, a décidé de prendre son nom kikuyu et d’écrire à l’avenir dans cette langue.

Maaza Mengiste : Le roi fantôme (Editions de l’Olivier, 2022).
Maaza Mengiste est une Ethiopienne, qui écrit en anglais et vit aux Etats-Unis (elle enseigne au Queens College de New-York et à Princeton). Je trouve que c’est une authentique réussite littéraire, ce Roi fantôme. Le récit de la révolte populaire contre les Italiens de Mussolini qui ont envahi l’Ethiopie en 1935 et chassé le Roi, a quelque chose d’épique et même de fantastique. Et puis, de temps en temps, elle intercale la description de vieilles photos (l’un de ses personnages est un photographe italien innocent des méfaits de ses co-nationaux) ou des chœurs de femmes comme au théâtre grec. Les femmes sont d’ailleurs à l’honneur dans son roman. Même si elles sont violées par des chefs de guerre machistes et si l’une d’elles est espionne et, pour cela, devient la maîtresse d’un colonel italien particulièrement cruel. Mais elles sont aussi guerrières et c’est l’une d’elles qui a l’idée de faire jouer le rôle du Roi à un musicien un peu simplet, un Roi qui apparaît puis disparaît, comme un songe, ce qui donne du courage aux rebelles et fait peur aux Italiens. Quant au Colonel cruel il pousse les prisonniers de son camp installé sur une haute falaise dans le vide pour voir s’ils savent voler ! Si le fait est historique cela donnerait une autre image de cette aventure mussolinienne que celle que nous décrit Hugo Pratt qui se souvient surtout de ses découvertes juvéniles auprès d’un camp de filles, du moins si on croit ce qu’il en dit dans son récit autobiographique : En attendant Corto (voir sur mon site Voyage autour de ma Bibliothèque, Tome 5, Voyage littéraire avec Corto Maltese et Hugo Pratt). Maaza Mengiste a beaucoup puisé dans ses archives familiales pour écrire ce roman. Elle a même découvert que sa grand-mère maternelle y a participé, à la guerre contre les Italiens. C’est également son histoire familiale qui lui avait donné l’idée de son premier roman, Sous le regard du lion, qui évoquait la Révolution et l’assassinat du Roi dans les années 70.

Keigo Higashino : Le nouveau (Actes Sud, 2021).
Keigo Higashino : L’équation de plein été (Babel Noir/Actes Sud, 2014)
Il m’arrive aussi de lire des romans policiers. De temps en temps. Quand je stresse ou quand, tout simplement, mes petites cellules grises sont fatiguées. Je crois que c’est ma fille, Francine, qui m’a offert l’un de ses romans, La Fleur de l’Illusion (parue également aux Actes Sud), qui m’a véritablement enchanté, au vrai sens du terme. Un roman très poétique, d’une grande douceur, aussi, que j’ai trouvée un peu étonnante pour un Japonais. Mais une histoire aussi tout-à-fait japonaise avec cette fleur, une ipomée, dont un botaniste passionné découvre qu'une variété jaune, disparue depuis le XVIIIème siècle, réapparait. Le deuxième roman que j’ai acheté de cet auteur, Les Miracles du bazar Namiya (Actes Sud aussi), était toujours aussi poétique, mais beaucoup plus fantastique (on peut poser des questions au vieux bazar abandonné et le bazar répond !) et une fois de plus d’une grande douceur qu’on pourrait appeler humanité. Ces deux livres sont restés dans notre appartement de Cannes.
Les deux livres que j’ai lus plus tard sont des romans policiers un peu plus classiques. Le détective du Nouveau (il doit comprendre la vie et les habitudes d’un quartier de Tokyo où il prend ses nouvelles fonctions), Kaga Kyōichirō, est un humaniste lui aussi. Quant à L’équation de plein été, le détective est un physicien, le professeur Yukawa (il faut dire que l’auteur est lui-même ingénieur). La mélancolie dans laquelle baigne cette histoire est bien lumineuse, écrit l’éditeur. Il a raison.

Frédéric Paulin : La guerre est une ruse (Agullo Editions/Gallimard, 2018)
Frédéric Paulin : Prémices de la chute (Agullo Editions, 2019)
Frédéric Paulin : La Fabrique de la Terreur (Agullo Editions, 2020)
Cette trilogie est la chronique d’un quart de siècle de terrorisme islamiste qui commence en 1992 avec le début de la décennie noire algérienne et finit, provisoirement, avec le massacre du Bataclan de 2015. Il s’agit d’un ensemble remarquablement bien documenté dont la lecture a été rendue très vivante grâce à quelques héros de fiction attachants, un agent de la DGSE, à moitié algérien, un commandant-femme de la DST, la fille journaliste de l’agent DGSE, etc.
Le premier tome se passe presqu’entièrement en Algérie, depuis janvier 1992, lorsque l’Armée refuse d’accepter la victoire électorale du Parti islamiste et établit un régime d’exception, jusqu’en 1995 lorsque la France est frappée par les premiers attentats terroristes attribués au GIA algérien. Je rappelle que la décennie noire algérienne a entraîné la mort, selon les estimations, de 60000 à 200000 personnes. Frédéric Paulin suit assez systématiquement la théorie du complot, c’est-à-dire la relation coupable entre l’Armée et les Islamistes. Je me souviens de ce qui s’écrivait à l’époque dans certains journaux en France. Que certains massacres étaient accomplis par les militaires pour accuser les islamistes de sauvagerie. Je me souviens aussi que celui qui commençait seulement sa carrière d’écrivain, Yasmina Khadra, qui était passé par une école de cadets militaire et avait servi l’Armée, dénonçait avec violence ces théories complotistes, disant qu’il avait lui-même poursuivi avec ses camarades les maquisards islamistes dans la montagne et découvert des faits dont l’horreur dépassait toute imagination. Voici ce qu’il écrivait alors (Le Monde du 13 mars 2001) : « De telles horreurs ne peuvent être commises que par des mystiques ou des forcenés; en tout cas par des monstres qui ne pourront jamais plus réintégrer la société et prétendre à la reprise d’une vie normale. Pour atteindre un tel degré de barbarie, il faut impérativement avoir divorcé d’avec Dieu et les hommes. Les soldats que j’ai connus dans le maquis gardent encore la foi ». Moi, à l’époque, j’avais tendance à plutôt croire Khadra, ne voyant pas des militaires perpétrer des massacres simplement pour faire accuser les islamistes.
Mais Paulin, lui, semble formel. Pour lui c’est la DRS, la Direction du Renseignement et de la Sécurité, dépendante directement du Ministère de la Défense, qui dirige tout. Celui qui en est le chef est un dur parmi les durs, Lamine Mohammed Médrène, dit Toufik. Il est l’un des principaux janviéristes qui ont décidé de bloquer le processus électoral qui allait donner la victoire au FIS en janvier 1992, il fait aussi partie du clan des éradicateurs, la ligne dure, et dirige la DRS de 1990 à 2015 ! Son adjoint est Smaïn Lamari, le général en tête de la lutte anti-terroriste est Athmane Tartag, dit Bachir, qui va succéder à Toufik en 2015 et le colonel M’hemma Djebbar est le chef du CTRI de Blida (Centre territorial de recherche et d’investigation). Si collusion il y a eu entre militaires et islamistes tous ces hommes y ont participé ou ont été au moins au courant. Quel aurait été leur intérêt ? Créer le chaos, dit Paulin, et, de cette manière, assurer leur survie. Paulin n’est pas toujours très clair sur la façon dont la collusion fonctionne. A un moment donné il semble même suggérer que le GIA est une création de la DRS. Plus sérieusement, il semble plus logique d’essayer d’infiltrer les islamistes, de les inciter à entreprendre certaines actions ou de leur faire porter le chapeau d’actions qui ne sont pas de leur fait. Que les dirigeants algériens aient intérêt à ce que la France les suive dans leur lutte, en particulier sur son territoire national, semble encore logique. Et on pourrait effectivement croire Paulin quand il explique comment l’enlèvement, le 24 octobre 1993, des trois fonctionnaires français, le couple Thévenot et Alain Fressier, et leur libération quelques jours plus tard, pourrait avoir été organisé par la DRS. Mais quoi penser de l’opération meurtrière effectuée dans une enclave sécurisée française, en août 1994, qui a coûté la vie à quatre gendarmes et deux fonctionnaires français ?
J’ai écrit à Frédéric Paulin, par l’intermédiaire de son éditeur, pour lui demander s’il avait réussi à rassembler des preuves sur cette fameuse collusion Armée-GIA, mais il ne m’a pas répondu…
Avant de continuer il faut peut-être dire quelques mots sur Paulin lui-même. Il était journaliste quand il a participé à Gênes à un fameux G8 et y a été littéralement traumatisé par l’incroyable violence policière qui a marqué cet évènement. Il le raconte à nouveau dans une interview du Monde (Macha Séry, Le Monde du 26 septembre 2021) : « Au début, la fête promettait d’être exceptionnelle », raconte Paulin. « Il y avait 500 000 personnes, un méga concert de Manu Chao, des langues de toute l’Europe ». Et puis voilà qu’on déploie 25000 policiers. Berlusconi venait de revenir au pouvoir et son vice-président du Conseil était le néo-fasciste Gianfranco Fini. Alors ils vont casser des « communistis », faire 600 blessés et un mort. Paulin en a gardé une grande méfiance de tous les corps constitués. C’est peut-être pour cela qu’il règle systématiquement ses comptes avec les supérieurs de Tedj Benlazar, d’abord, ceux de la DGSE qui ne croient rien, qui veulent des preuves. Et dans les deux autres volumes, avec ceux du Commandant Laureline Fell, la DST, devenue plus tard par fusion avec les RG, la DGSI. Les supérieurs ne croient jamais rien. Minimisent les menaces. Mais il est bien possible que Paulin ait raison. Car, après tout, quels sont les attentats que nos services de sécurité ont réussi à empêcher ? La politique, les egos, s’immiscent dans un travail où ils n’ont pas leur place. Et le problème n’est pas seulement français. Les Américains n’avaient-ils pas suffisamment d’éléments pour prévoir et, peut-être, empêcher le nine-eleven ? Et la principale raison de l’échec n’a-t-elle pas été la concurrence entre CIA et FBI ?
Le deuxième tome de la trilogie de Paulin commence en 1996 avec des attaques à la kalachnikov de quelques truands dans la région lilloise qui semblent avoir des liens avec une filière yougoslave. Et se termine avec l’attentat du 11 septembre 2001, l’attaque des tours de New-York. Ce que Paulin raconte sur la Brigade El Moudjahidin qui combat avec les Bosniaques musulmans m’a intéressé. Car je savais déjà, après avoir lu ce que racontait Emir Kusturica dans son livre : Où suis-je dans cette histoire ?, qu’Izetbegovic et ses amis n’avaient jamais été les gentils musulmans modérés que l’on nous a décrits en Occident (PHL par exemple). Voir ma note intitulée Kusturica et les Serbes sur mon site Bloc-notes 2011. Or la Brigade a des liens avec Al-Qaïda.
Le troisième tome commence plus tard, en décembre 2010, quand Mohamed Bouazizi s’immole par le feu en Tunisie. Ce qui conduit au départ de Ben Ali en janvier 2011, à la révolution en Egypte et à l’abandon du pouvoir par Moubarak en février 2011, puis aux soulèvements en Lybie, et la mort de Khadafi en octobre 2011, aux soulèvements en Syrie et la suspension de la Syrie par la Ligue arabe en novembre 2011. Puis vient la longue liste des attentats en France : Mohamed Merah, en 2012, les frères Kouachi et le massacre de Charlie Hebdo en janvier 2015. Et pour finir la grande tuerie du Bataclan en novembre 2015 sur laquelle se termine la trilogie. Auparavant Tedj Benlazar est mort d’un accident cardiaque en Syrie, son amie Laureline Fell est mise à la retraite, et le petit-fils de Tedj Benlazar est autorisé par sa mère, Vanessa Benlazar à assister au concert mortel. On ne sait pas s’il y survit…
C’est en 2018-2020 que Frédéric Paulin a écrit les trois tomes de sa trilogie, aidé et encouragé par le jeune éditeur Agullo (créé en 2015). Finalement son œuvre est bien noire. Nécessaire mais noire. D’abord parce qu’on a du mal à comprendre pourquoi nos grands services de sécurité n’ont pas pu nous protéger un peu plus, pourquoi ils ont mis tant de temps pour comprendre ce qui se passait. Et puis on n’est toujours pas plus avancé pour comprendre comment tant de jeunes se sont laissés prendre, se sont laissés convaincre, se sont laissés convertir à une fausse religion. Paulin est comme nous, comme l’un de ses héros, le mari de Vanessa Benlazar, qui s’est fait professeur dans un endroit, Lunel, d’où les jeunes partent par dizaines pour la Syrie. Vanessa aussi cherche le contact, suit un jeune jusqu’en Syrie également, cherche à le sauver, mais surtout à le comprendre. On ne peut pas tout expliquer par l’environnement social ou économique, ça ils le comprennent. Mais alors quoi ? La recherche de la violence, l’attirance pour la guerre ? La religion vraiment ? Un certain idéalisme ? Le pouvoir des réseaux sociaux ? Car à la fin les spécialistes semblent comprendre que la conversion ne se fait plus ni dans les mosquées, ni dans certaines officines, mais sur le net. Et les filles dans tout ça ? L’attirance pour un garçon ? J’arrête. A quoi bon…
Je voudrais revenir une dernière fois au premier tome, à la conviction de Paulin pour ce qui est de cette fameuse connexion entre l’Armée et le GIA, la collusion. Je ne me fais aucune illusion sur la morale des généraux algériens. Sur ce plan-là je suis persuadé qu’ils en seraient parfaitement capables. Non, ce qui me gêne c’est que, dans notre monde de fake-news, il n’y a plus aucune réalité qui ne soit aussitôt questionnée. Et qu’une contre-vérité est échafaudée. L’actrice Marion Cotillard, qu’on peut supposer, a priori, être quelqu’un d’intelligent, peu de temps après avoir reçu un Oscar, a mis en doute la réalité de l’attaque des tours. Et le kiné tunisien d’Annie, après l’attentat de Charlie, lui a dit qu’il trouvait bizarre que Hollande ait été sur les lieux si rapidement après les faits et que le policier d’origine nord-africaine abattu froidement par les deux frères n’ait pas saigné. A se demander, dit-il, si ce ne sont pas les Services secrets qui ont commis l’attentat. Pour le mettre sur le dos des Islamistes…

Kapka Kassabova : L’écho du lac – guerre et paix à travers les Balkans (Marchialy, 2021)
Née en Bulgarie, exilée avec sa famille en Nouvelle-Zélande, puis réinstallée en Ecosse, écrivant en anglais mais toujours attachée à ses racines de la Macédoine du Nord, Kapka Kassabova est quelqu’un de bien attachant et nous parle ici longuement du lac d’Ohroud et de sa région qui borde l’Albanie et la Grèce. J’en ai rendu compte sur mon Bloc-notes 2022, voir : Kapka Kassabova et la Macédoine du Nord. Elle avait d’abord publié un autre livre sur ce pays : Lisières, édité également chez Marchialy.

Alain Lercher : Les fantômes d’Oradour (Editions Verdier, Lagrasse, 1994)
Alain Lercher, Normalien et haut fonctionnaire m’avait d’abord contacté à propos de l’Albanie. Nous avons échangé sur Kadaré, sur la tyrannie sanglante d’Envers Hodja et sur la difficulté pour un écrivain ne voulant pas renoncer à la création d’éviter une certaine collaboration avec le régime sous lequel il vit. Et puis il a vu mes écrits sur l’histoire alsacienne et m’a fait parvenir ce livre qu’il a écrit sur le drame d’Oradour. Et dit combien il regrettait le peu d’empathie témoignée à l’époque par l’Alsace, ses journalistes et ses représentants envers les victimes. Parmi lesquelles se trouvaient certains membres de sa famille maternelle.
J’ai alors repris toute mon étude sur ce drame et lui ai adressé une note de six pages trop longue à être insérée ici. Une note que je lui ai adressée en lui écrivant : « C’est hier que j’ai reçu votre livre et l’ai aussitôt lu. Avec une certaine émotion. Car on sent bien quand vous commencez à évoquer les faits bruts que vous le faites avec une certaine retenue qui cache mal souffrance et colère. Oradour est un sommet d’horreur. Le plus grand crime perpétré par les Nazis en France. Et vous, vous êtes vous-même proche des victimes par votre mère, par ceux de votre famille qui y ont péri, par votre père même qui est resté dans le Limousin pendant la guerre ». Le père d’Alain Lercher est Alsacien et est resté en France pendant la guerre. Sa mère est elle-même originaire d’Oradour et, dans ce drame elle a perdu sa grand-mère, un oncle et un cousin. Cet horrible massacre l’a donc touché de très près. Même s’il n’ignore pas le drame des malgré-nous, puisque deux des frères de son père et deux de ses beaux-frères ont été incorporés eux aussi, mais en sont revenus. Certains envoyés en Grèce.
« Je comprends très bien ce que vous dites des Alsaciens qui ont assisté ou participé à cet horrible crime », ai-je écrit. « Il y a probablement une limite à ce qu’on peut accepter de faire même quand la mort vous menace, qu’elle est peut-être même certaine, si vous osez déclarer votre refus. D’un autre côté qui peut dire avec certitude comment il aurait réagi s’il avait été à leur place ? … ».
Le problème c’est que lorsqu’a eu lieu le procès de Bordeaux, deux traumatismes collectifs se sont heurtés l’un à l’autre.
Car « l’incorporation forcée a touché pratiquement toutes les familles alsaciennes et il a été vécu comme un drame épouvantable qui a marqué la mémoire collective des Alsaciens », lui ai-je écrit. « 130000 Alsaciens et Mosellans ont été enrôlés dont 100000 Alsaciens, 30000 furent tués dont 22000 Alsaciens, près de 25000 furent déclarés disparus ; il y eut aussi, dit-on, près de 40000 déserteurs, 30000 blessés dont 10000 gravement mutilés ; un grand nombre d’eux ont été faits prisonniers, mais, en principe, grâce à l’intervention de de Gaulle, séparés des Allemands et mis dans d’autres camps, le principal étant celui de Tambov où furent entassés 12000 Alsaciens et Mosellans (en automne 1944) ; 4 à 5000 y sont morts de froid et de faim (ou de typhus), le dernier est rentré en Alsace en avril 1955 (deux ans après le procès de Bordeaux). Je rappelle aussi que le Gauleiter Wagner, bien plus sauvage que ceux de Moselle et du Luxembourg, a fait incorporer 21 classes d’âge à partir de septembre 1942, puis, à partir de janvier 1944, a organisé même l’incorporation forcée dans la SS : classes complètes 1908-1909 (mon père est né en 1907 : il l’a échappé de peu), partiellement celles de 1910 et 13 et même les jeunes de la classe 1926 !
Il faut aussi mettre cela en relation avec le nombre d’habitants vivant alors en Alsace : or ils étaient alors moins d’un million… ».
On ne peut donc nier que l’Alsace avait vécu un traumatisme. Et on peut comprendre que lorsqu’on a appris qu’à Bordeaux allait s’ouvrir un procès pour crime de guerre et que parmi les 21 accusés il y avait 13 Alsaciens incorporés de force, l’Alsace a explosé. Et encore plus après le verdict, quand ils ont constaté que tous avaient été condamnés, sans exception, à de lourdes peines. Comme si c’était la culpabilité collective qui l’avait emporté et non l’individuelle. Et que l’incorporation forcée avait été complètement oubliée. Niée. C’était un traumatisme contre un autre. Qui est devenu une région contre une autre. Est-ce qu’on peut reprocher au Limousin de ne pas avoir compris ce que signifiait réellement l’incorporation forcée pour les Alsaciens ? Probablement pas. Trop compliqué, trop complexe pour eux. Est-ce qu’on peut reprocher aux Alsaciens de ne pas avoir compris toute l’horreur du crime ? Peut-on oublier – jamais – les femmes et les enfants enfermés dans une église à laquelle on met le feu ? Non. On ne peut pas. C’est vrai. Ne l’ont-ils pas compris ? L’ont-ils su ? Ou, n’ont-ils pas simplement pensé que leurs jeunes n’y étaient pour rien, n’auraient rien pu faire car ils savaient ce que représentait la SS ? Ou c’est leur colère qui les a aveuglés ?
Car je pense que le mouvement qui a soulevé toute l’Alsace à ce moment-là était une colère dirigée contre la France en général. La mémoire collective ne pouvait avoir oublié que deux fois en l’espace de 70 ans l’Alsace a été perdue, honteusement, il faut bien le dire, par la France….
Mais Alain Lercher a épluché les journaux alsaciens de l’époque et ne comprend pas la réaction unanime de l’Alsace qui lui semble complètement insensible au drame du Limousin. Il parle même de « veulerie d’une province conformiste », mais reconnaît dans nos échanges que la formule est « un peu exagérée ». Il se dit aussi choqué des déclarations des maires de Colmar et de Lingolsheim (celui de Colmar aurait même eu des accents céliniens). Je ne les ai pas trouvés. Il dit aussi que seulement deux ou trois des accusés ont exprimé des regrets. Ce qui m’étonne. 
J’avais étudié en détail aussi bien l’incorporation forcée que le procès d’Oradour sur mon site Voyage, tome 4, dans une note intitulée Eléments d’histoire alsacienne (suite). En me basant sur les ouvrages des historiens Riedweg et Vonau : Eugène Riedweg : Les «Malgré Nous» - Histoire de l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans l’armée allemande, Editions du Rhin, Mulhouse, 1995 et Jean-Laurent Vonau : Le procès de Bordeaux - Les Malgré-Nous et le drame d’Oradour, Editions du Rhin, La Nuée Bleue, Strasbourg, 2003. Je ne vais donc pas y revenir ici. Je note quand même que le livre d’Alain Lercher est antérieur à ces deux ouvrages. J’ai aussi raconté dans ma note à Alain Lercher que notre famille avait été touchée de près par l’incorporation puisque les deux cousins germains de ma mère, Bernard Bohly, notre voisin à Mulhouse, et Jean-Paul Bohly, fils de l’oncle préféré de ma mère, ne sont jamais revenus du front russe. Et j’aurais aussi pu lui dire que tous les poètes alsaciens qui avaient l’âge de l’incorporation en ont été traumatisés et l’ont évoqué dans leurs œuvres. Germain Muller a réussi à passer en Suisse, a été condamné à mort et ses parents menacés. Et en a parlé douloureusement dans son poème du Parc du Contades où il pleure ses Copains du Contades disparu et dans le poème le Sphinx où il raconte l’histoire de cet Alsacien qui est revenu en Alsace par amour de la Cathédrale et la Cathédrale lui a coûté son fils mort en Russie. André Weckmann a raconté sa guerre dans plusieurs nouvelles dont l’une s’intitule : Ne va pas à Jitomir, mon gars (Jitomir en Ukraine) et dans un poème qu’il a rédigé, caché, comme déserteur, dans la cave de son père, attendant la fin. Jean-Paul Gunsett se souvient des Noëls sur le front russe et demande à ses camarades de serrer les dents et regarder une étoile dans la nuit glacée. Et Adrien Finck évoque son frère mort en Russie dans un poème terrible intitulé : Frère sans tombe !

Plus tard j’ai ré-écrit à Alain Lercher pour lui dire que je regrettais de lui avoir envoyé ma note. J’avais relu un autre témoignage, celui d’un certain André Muller, intitulé : Chez Fritz et Ivan, incorporé de force dans la Wehrmacht et prisonnier de l’armée rouge et publié aux Editions de la Nuée bleue à Strasbourg en 2012. Document absolument extraordinaire de 800 pages amplement illustré. Et voilà que je découvre un passage terrible qui m’avait échappé lors d’une première lecture : André Muller, avec son groupe, doit rester au bord d’un village russe où des SS cherchent des résistants, les voit fouiller les maisons, chasser les habitabnts vers l’église, y mettre le feu, puis arracher à une femme son bébé et le jeter dans le brasier ! Or la vision de cet SS qui jette un bébé dans un brasier ne m’a plus quitté. Je me suis demandé comment un homme pouvait être amené à faire quelque chose d’aussi innommable. Aurait-il fait la même chose avec un chiot ? Comment était-il devenu un tel monstre ? J’avais déjà entendu parler d’un méfait semblable, à la lecture du témoignage poignant de cette femme, une journaliste, une intellectuelle, rapportant les viols de femmes par les Russes à Berlin (voir sur mon Bloc-notes 2011 : Une femme à Berlin) et à qui un soldat russe, d’origine polonaise, raconte avoir vu, de ses yeux vu, un SS prenant un bébé par les pieds et faisant éclater sa tête contre un mur. Alors j’ai repensé à Oradour, ai-je écrit à Alain Lercher. Et j’ai ajouté : « je crois que vous avez raison. Il y a bien eu deux traumatismes qui se sont opposés après Bordeaux. Et les deux étaient terribles. Mais dans celui du Limousin il y avait autre chose : il y avait justement cette cruauté, cette sauvagerie, cette inhumanité devant laquelle on ne peut plus que se taire. Parce qu’il n’y a plus de mots ».

Titaÿna : Les ratés de l’Aventure (Marchialy, 2020)
Titaÿna : Une femme chez les chasseurs de têtes (Marchialy, 2016)
Benoît Heinermann : Titaÿna, l'Aventurière des années folles (Arthaud, 2011)
Un sacré retour de cette journaliste-voyageuse-aventurière hors pair des années 30. J’ai consacré une note à ces deux ouvrages sur mon Bloc-notes 2022 sous le titre : Sauvage Titaÿna. Luc Baranger, écrivain et traducteur et qui est lui-même un sacré baroudeur, m’a écrit du Canada où il était installé à l’époque (en ce moment il est parti en Amérique du Sud, on ne sait pas où) : « Comment vous remercier, Jean-Claude, d'avoir ravivé de vieux souvenirs ? Au Vanuatu, nous étions quelques-uns, vagabonds musardeurs, à évoquer la mémoire de cette femme qui rivalisa avec Amelia Earhart. Les 2 femmes étaient nées à 4 mois d'écart. Lors des missions de recherches de la Boussole et de l'Astrolabe à Vanikoro, nous rêvions d'Amelia dont on ne saura jamais où son avion s'est réellement abîmé. Quant au fait que Titaÿna n'ait pas parlé des conséquences du krach de Wall Street alors qu'elle se trouvait aux US, je pense qu'il faut rappeler qu'au début le phénomène a surtout touché la côte est. Le Canada, par exemple, ne fut touché que 2 ans plus tard quand ses habitants partirent sur le trimard aux États-Unis à la manière des Joad ». Amelia Earhart était une aviatrice américaine, la première à traverser l’Atlantique en solo en 1932 et qui a disparu lors d’une tentative de vol autour du monde.

Maria Maïlat : La cuisse de Kafka (Fayard, 2003)
Maria Maïlat m’a d’abord écrit pour me remercier pour mes notes sur Ruth Krüger. Puis j’ai découvert qu’il s’agissait d’une écrivaine roumaine francophone (et aussi poétesse et anthropologue) et j’ai commandé ce livre qui comporte probablement quelques éléments auto-biographiques ainsi qu’un autre, de fiction, La grâce de l’ennemi.
J’ai bien apprécié sa Cuisse de Kafka. Le style déjà. Surprenant. Etonné par sa maîtrise de la langue française. Je le lui ai écrit. Il faut dire qu’elle a abandonné la langue roumaine parce que, disait-elle, elle détestait ses locuteurs, « ces Daces nationalistes et racistes ». Il y a une figure qui ressort de son roman, qui vous saute à la figure, un personnage qui ne vous quitte plus : Rosa Rosen. Parce qu’elle a perdu un enfant ce qui est une douleur qui ne vous quitte plus jamais. D’autant plus quand elle est le résultat d’une cruauté sans nom. Il faut croire que c’est quelque chose qui a marqué personnellement l’auteure car on retrouve la même douleur chez la Malvina de l’autre roman La grâce de l’ennemi. Quant à Rosa elle a encore subi une autre cruauté, faite par des médecins, des intellectuels, les expériences médicales sur des êtres humains qui ne l’étaient plus pour eux, eux qui ont dû, dans leur jeunesse, connaître le serment d’Hippocrate ! Ce qui m’a également touché c’est ce que l’auteure raconte dans la deuxième partie de son roman, quand l’héroïne principale est arrivée en France. Ces contacts si humains avec les jeunes du Foyer de la seconde chance. J’ai aussi lu avec beaucoup d’intérêt ce qu’elle y dit des Roumains de la diaspora, le portrait particulièrement sympathique qu'elle fait d’Ionesco, et les jugements plutôt négatifs sur Ciordan et Mircea Eliade. J’ai toujours soupçonné qu’ils avaient été tous les deux peu ou prou fascistes avant la guerre. Lionel Duroy dans le très beau livre, Eugenia, qu’il a consacré à Mihail Sebastian, et où il parle d’ailleurs longuement de l’effroyable progrom de Jassy auquel a assisté Malaparte, dit de Mircea Eliade qu’il était un « admirateur de Codreanu et de Hitler » et qu’il avait dit en 1941 « qu’il était sain que les juifs payent enfin pour tout le mal qu’ils avaient fait aux différents peuples d’Europe qui les avaient accueillis ».
Quand j’ai commencé à lire l’autre livre, La grâce de l’ennemi, j’ai failli, par contre, m’arrêter tout de suite. A cause de la violence et de la cruauté qu’on y trouve et que je ne supporte plus dans la fiction. Puis je l’ai quand même lu jusqu’au bout et admiré malgré tout son style épique avec un peu de Rabelais, de Céline et de Grand-Guignol. Du fantastique aussi, et même de la poésie. Admiré cette Malvina. La supériorité féminine. Et reconnu, malgré tout, la réalité à peine exagérée de certaines situations connues de l’Europe de l’Est et des Balkans, les trafics en tous genres que nous présentent ces écrivains dont j’ai déjà parlé, le Croate Árpád Soltész et l’Ukrainien Serhiy Jadan et les horreurs commises en Yougoslavie par les milices serbes, mais aussi par les autres, Croates et Bosniens. Ils se valent tous. Et puis le roman fait réfléchir au rôle joué par les femmes. Les grandes victimes. Violées systématiquement dans toutes les guerres contemporaines. Et souvent suppliciées.
Je lui ai dit tout cela. Mais j’ai l’impression qu’elle n’a pas apprécié ma critique, me répondant qu’elle était écrivaine et moi blogueur !
Mais elle a également dit beaucoup de choses intéressantes dans ses interviews, que l’on peut trouver sur le net, sur le système soviétique. Par exemple sur le système dictatorial, quelque chose qui m’avait soudain frappé comme une évidence quand j’ai lu le livre d’Herta Muller (le renard était déjà le chasseur. Voir sur mon site Bloc-notes 2009, Herta Muller nobélisée) : il n’y a pas un dictateur unique au sommet, il y une multitude de gens qui sont tous des dictateurs grands ou petits et dont vous dépendez. Et qui n’ont absolument aucune conviction politique, mais qui se font les rouages d’un grand système qui vous écrase et dont ils profitent.
Sur les écrivains aussi qui collaborent un petit peu pour obtenir une certaine liberté. Se vendre pour pouvoir créer quand même. Cela m’avait frappé dans le cas de Kadaré. Il avait réussi à publier une œuvre immense tout en ne disant jamais de mal du système. Quand je l’ai vu à Luxembourg à l’époque communiste il m’a dit qu’il y avait des lois dans son pays et qu’il fallait les respecter. Interdit de dire du mal du Parti. Il a d’ailleurs accompagné Enver Hodja dans ses voyages. Dans la préface à la publication d’un écrivain-poète albanais mort jeune et qu’il admirait il a été plus explicite : « Sous certaines dictatures terribles et diaboliquement perfectionnées, le métier d’écrivain est une véritable malédiction... Il a choisi d’être écrivain à une époque défavorable, dans une heure d’infortune, par amour de l’art, pour avoir nourri certaines illusions... Peu importe... Il paiera, comme tout un chacun, un premier tribut: le tribut qui lui permet de bénéficier de la condition d’écrivain, rançon absolument obligatoire sous de pareils régimes... Concession qui a pu lui paraître facile par rapport à ce feu qui le consume, la passion d’écrire... Mais par la suite, quand il s’aperçoit que ce tribut ne cesse de s’appesantir, qu’il sera contraint de le verser éternellement, de faire des concessions jusqu’à la fin de ses jours, lorsqu’il comprend cela, il se rend compte avec une épouvante accrue que toutes les issues pour s’écarter de cette voie lui sont barrées et qu’il ne lui reste inexorablement qu’un parti à prendre: continuer d’exercer son métier d’écrivain. Le luxe du silence lui est interdit... ». Voir mon site Voyage autour de ma Bibliothèque, Tome 3, Littératures de Roumanie et des Balkans.
Un dernier point encore. Marie Mailat parle de révolution manquée à propos de Ceausescu. Je crois que tous les anciens pays communistes européens ont eu une révolution manquée. Sur deux plans : nul n’a été jugé et le passage du système communiste au système capitaliste s’est partout fait de manière sauvage. Partout on a privatisé sans vergogne. Partout sont nés des milliardaires. Et des mafias. Même dans des pays qui font partie de l’Union européenne aujourd’hui. Et personne, me semble-t-il, n’a fait d’étude d’ensemble de ce fait historique incroyable. Il y a deux ans on a organisé ici, à Luxembourg, un festival du film d’Europe centrale. On a vu le film ukrainien The wild fields de Yaroslav Lodygin, basé sur le roman La route du Donbass de Serhiy Jadan. Les deux, le roman comme le film, sont pas mal déjantés, parlent du drame du Donbass, un peu, mais surtout de toutes les combines et mafias. Mais beaucoup d’autres en parlaient. Un très beau film albanais parlait de la terrible prison dans la montagne : La Délégation de Bujar Alimani (en France le film est sorti avec le titre : Le dernier bourreau), l’inconscience de la délégation européenne qui vient en visite et l’hypocrisie coupable des derniers dirigeants albanais. Et puis il y a la Croatie, le terrible roman Il était une fois dans l’Est d’Árpád Soltész. Roman basé sur une histoire vraie. Et pas une mafia : au moins trois. Je crois que le principal responsable n’est toujours pas jugé. Soltész a d’ailleurs sorti un deuxième livre, mais moins bien écrit : Le Bal des Porcs. Voir mon site Bloc-notes 2020, A l’Est rien de nouveau. Et tout ceci se passe dans notre Union européenne !

Graham Swift : Le dimanche des mères (Gallimard, 2017)
Graham Swift, né en 1949, a été considéré comme le plus prometteur écrivain de sa génération, peut-on lire sur le net. Le dimanche des mères (le jour de la fête des mères on donne congé à ses employées pour qu’elles puissent voir leurs mères) est un roman assez agréable à lire, très anglais : aristocrates, différence de classes, campagne anglaise, fils mort à la guerre (on est en 1924), etc. Ici Jane, femme de chambre et orpheline, profite de ce jour, pour voir son amant, fils d’un voisin, aristocrate lui aussi. Après avoir fait l’amour l’amant s’en va pour dîner avec celle qu’il va épouser (de bonne famille aussi, bien sûr) et elle se promène nue dans la grande baraque de la famille de l’amant. Ce même jour celui-ci se tue en voiture. Quant à Jane que son employeur a initiée à la lecture et qui adore Conrad va devenir écrivaine elle aussi.
Eva Huston en a tiré un film (même titre que le titre anglais du roman : Mothering Sunday) qui a été sélectionné pour Cannes en 2021. Nous l’avons vu à la télé. Il est assez fidèle au roman. Sur le net une internaute trouve qu’il y a trop de scènes nues sans intérêt. Il manque un slip, a-t-elle intitulée sa critique !

Leïla Slimani : Le Pays des autres (Gallimard, 2020)
Leïla Slimani : Regardez-nous danser – Le Pays des autres 2 (Gallimard, 2022)
Ces deux livres devraient faire partie de ce qui sera une trilogie familiale basée en grande partie sur la propre famille de Leïla Slimani. Sa grand-mère est une Alsacienne tombée amoureuse d’un Marocain engagée dans l’Armée française de libération à la fin de la dernière guerre mondiale. Ils partent s’installer au Maroc dans le bled près de Meknès. Où son mari va exploiter et développer une plantation. C’est cela le pays des autres. Un sacré choc culturel à l’époque. Plus tard leur fille va faire des études de médecine à Strasbourg. Annie qui est née à Rabat et y a vécu jusqu’au moment où elle est partie étudier à l’Université en France, était plutôt critique sur certains aspects qui lui ont paru peu réalistes. Mais elle n’a pas vécu dans le bled. Moi aussi j’ai trouvé plutôt invraisemblable l’attitude raciste que la logeuse de Strasbourg aurait eue envers l’étudiante marocaine. Ainsi que la réaction de celle-ci envers la logeuse au moment de quitter. Annie a par contre bien apprécié ce que Leïla Slimani rapporte sur les Européens venus profiter de la liberté de mœurs et des drogues à Essaouira. En tout cas je trouve que l’auteure est une excellente conteuse. J’attends le troisième tome pour me faire une image définitive.

Carlo Rovelli : Ecrits vagabonds (Flammarion, 2021)
Rovelli est un physicien de renom, esprit libre et curieux, professeur à l'Université d'Aix-Marseille. La plupart de ces réflexions brèves sur les sujets les plus divers ont été des contributions à des journaux italiens.

Hugues Pagan : Le Carré des Indigents (Rivages, 2022)
Le retour du Commissaire Schneider. Hugues Pagan, né en Algérie (des origines gitanes) qu’il a quittée en 1962 avec sa famille, a commencé par être prof de philo avant de rejoindre la police, puis après 25 ans de carrière, avait réussi une belle carrière d’auteur de romans policiers, très beau styliste, amer et un peu anar comme son héros principal, grand amoureux aussi mais aussi malheureux en amour. Et puis, brusquement, en 1997, avec un dernier roman, Dernière station avant l’autoroute, il arrête tout. Et puis 20 ans plus tard il est revenu avec ce roman. « Toujours aussi pessimiste et rageur », avait écrit Macha Séry dans le Monde du 31 mars 2017.

Gabrielle Filteau-Chiba : Sauvagines (Stock, 2022)
Romancière québécoise. Défense de la forêt contre les braconniers. Féministe et écologique. Un peu lesbienne aussi. Très agréable à lire. Elle s’était déjà fait connaître par un autre roman, intitulé Encabanée, qui racontait sa rupture avec la vie en ville (Montréal). Sauvagines en est la suite. Cela se passe dans la forêt de Kamouraska dans le Sud-Ouest du Québec. C’est là qu’habite l’auteure maintenant. Avec sa chienne qu’elle adore et qui est une métisse de husky et de coyotte.

Les Maîtres du vertige (Editions L’arbre vengeur, 2021)
Il s’agit d’une Anthologie de romans de science-fiction français du début du XXème siècle. Elle contient entre autres des romans de J.-H. Rosny aîné, de Jean Ray et de Claude Farrère. La présentation est de Serge Lehman qui est lui-même un romancier fantastique et aussi un spécialiste de la science-fiction française des origines.
Tout le monde connaît les romans préhistoriques de J.-H. Rosny aîné, comme la Guerre du Feu magnifiquement repris au cinéma par Jean-Claude Annaud, mais je savais aussi qu’il avait écrit des romans de science-fiction assez originaux qui mettaient en scène des êtres vivants complètement invraisemblables comme les Xipéhuz livre que j’avais découvert dans une librairie spécialisée dans cette littérature et qui n’existe peut-être plus, Florence de Chastenay, rue Gay-Lussac à Paris. Dans le texte repris ici par Lehmann, qui se passe sur la planète Mars, Les Navigateurs de l’infini, les formes de vie rencontrées sont plutôt du genre végétal que minéral.
Je n’ai jamais aimé Jean Ray. J’ai toujours détesté que l’on puisse mélanger fantastique et policier comme il le faisait avec ses Harry Dickson. Mais il a aussi écrit d’autres œuvres que je ne connais pas et qui valent peut-être la peine de s’y intéresser.
Quant à Claude Farrère il m’a étonné. Vraiment. Jamais je n’aurais imaginé que l’auteur des Civilisés et de Fumée d’opium ait pu se lancer dans le fantastique comme il le fait dans ce très joli texte intitulé : Où ? (document). Peut-être l’opium dont il aurait abusé ? Quand je pense à ce Claude Farrère à qui les colons de l’Indochine n’ont jamais pardonné l’image du vice qu’il leur avait collée avec ses Civilisés, pourtant goncourisés, et à celui qui lui avait donné envie de devenir écrivain à son tour, Pierre Loti, je me dis qu’on avait quand même de sacrés officiers de Marine à l’époque. Très loin de l’image de Royale de l’ancien temps, un peu sclérosée, qu’en a retenu mon ami Bob qui a fait son service militaire dans cette Marine…
Mais pour moi le meilleur des six textes est L'agonie du globe de Jacques Spitz. Né en Algérie en 1896 et mort en 1963, Spitz dont je n’avais jamais entendu parler et qui, paraît-il, a renié, à la fin de sa vie, ses romans de science-fiction, a écrit le texte repris par Lehmann en 1935. Un texte absolument remarquable qui décrit la séparation de notre globe terrestre en deux morceaux. Une rupture définitive avec l’Amérique. C’est même sa fin puisqu’elle finit de s’encastrer dans la lune (non sans l’avoir bombardée auparavant). C’est un texte puissant qui relate avec beaucoup d’humour (un humour froid, dit Lehmann) et un réjouissant sens de l’absurde cette séparation de deux mondes, sans jamais y faire participer d’autres personnages que les journalistes, les savants, les politiciens (un certain Goebbels représente l’Empire germanique), le monde religieux (les catholiques américains demandent au Pape l’autorisation de nommer leur propre Pape si les relations sont définitivement rompues et celui-ci, après avoir beaucoup réfléchi et prié, leur accorde ce droit, mais quand même pas l’infaillibilité !), la voix du Kremlin aussi qui se moque du Pape, et surtout le public qui s’interroge et critique, comme d’habitude, politiciens et scientifiques. « Il faut une très grande force littéraire », dit Lehmann, « pour tenir ainsi le lecteur sur plus de cent cinquante pages en lui refusant le confort d’un personnage ». Un texte remarquable, vous dis-je.

Je me suis longtemps intéressé à cette littérature fantastique et de science-fiction. Voir sur mon site Voyage autour de ma Bibliothèque, tome 2 : Fantastique et science-fiction. Et j’y suis revenu, il y a quelques années, après la disparition d’une grande dame de cette littérature, l’Américaine Ursula Le Guin (voir Décès d’Ursula Le Guin sur mon Bloc-notes 2018), et ai lu sa grande œuvre Terremer qui a l’originalité de s’interroger sur le rôle des femmes dans cette littérature. Voir sur mon site Bloc-notes 2019 : La femme dans la SF et la Fantasy (Ursula Le Guin).

David Joy : Nos vies en flammes (Editeur Sonatine, 2022)
David Joy est encore un écrivain des Appalaches, élève de Ron Rash. J’ai consacré une note à ce roman sur mon site Bloc-notes 2022 : Overdose dans les Appalaches.

Michel Zink : Tristan et Iseut – Un remède à l’amour (Stock, 2022)
Michel Zink, Académicien, spécialiste de littérature médiévale, s'intéresse, dans cet ouvrage, plus spécialement au philtre d'amour. Je l’ai amplement commenté dans une note de mon Bloc-notes 2022 : Michel Zink, Tristan et le philtre.

Robert Penn Warren : Le Cavalier de la nuit (Séguier, 2022)
Roman plus ou moins historique. C’est le combat des planteurs de tabac du Kentucky contre les trusts au début du XXème siècle. L’écrivain est surtout connu pour son roman Les Fous du Roi. Dans le Cavalier de la Nuit, l’auteur décrit l’évolution d’un avocat, petit propriétaire, qui se découvre excellent orateur et qui va être amené à conduire la lutte contre les grands trusts du tabac qui essayent d’imposer leurs prix. On y décrit d’un côté le cynisme des dirigeants des trusts et, d’autre part, le danger de la violence quand elle est également utilisée par ceux qui résistent aux trusts. C’est celle des fameux Cavaliers de la Nuit qui s’attaquent d’abord aux réserves de tabac des trusts, puis, quand ceux-ci obtiennent la protection de la police, aux champs des planteurs qui acceptent de coopérer avec les trusts (car l’une des armes utilisées par les trusts est, bien sûr, la division). Jusqu’à ce qu’on arrive aux morts d’hommes. Et à l’intervention de la Milice.
Ce roman était le premier de cet auteur. Il date de 1939 et a été traduit une première fois en français après la guerre. La nouvelle traduction est de Michel Mohrt et a eu l’honneur d’une critique dithyrambique du Monde le 10 février 2022 (article de François Angelier, intitulé : Le Cavalier de la Nuit : Robert Penn Warren, l’œil perçant du Sud)

Abir Mukherjee : L'attaque du Calcutta-Darjeeling (Gallimard Folio Policier, 2020)
Abir Mukherjee : Les Princes de Sambalpur (Gallimard Folio Policier, 2020)
Abir Mukherjee : Avec la permission de Ghandi (Lliana Levi, 2022)
Mukherjee est un écrivain anglo-indien de romans policiers qui se passent dans le Radj dans les années 1920. Il s’agit des enquêtes du capitaine Sam Wyndham aidé par un adjoint indien et les actions se passent toutes à Calcutta. J’avais découvert cet auteur dans l’excellente nouvelle librairie de Cannes, Autour d’un livre, et je l’ai tout de suite trouvé très plaisant avec une amusante critique de l’administration britannique.

Nedim Gürsel : Voyage en Iran - En attendant l'imam caché (Actes Sud, 2022)
J’ai amplement rendu compte de ce plaisant Voyage en Iran qui parle plus des poètes de l’âge d’or que de la vie d’aujourd’hui. Voir mon Bloc-notes 2022 : Le Turc Gürsel et la Perse éternelle.
Et dans une deuxième note intitulée : La Vie en République d’Iran, j’ai encore rendu compte de quelques livres de témoignages qu’il cite, en particulier ceux-ci :
Yassaman Montazami : Le meilleur des jours (Sabine Wespiesser, Paris, 2012).
Delphine Minoui : Je vous écris de Téhéran (Seuil, 2015).
Et encore un troisième que j’ai reçu plus tard :
Shariar Mandanipour : Censoring an Iranian Love Story (Abacus, 2011).
Il s’agit d’un récit extrêmement plaisant – ou tragique, en réalité – c’est la tentative d’un écrivain pour écrire un roman d’amour en essayant de passer la censure. Mais comment écrire une telle histoire si les deux héros de l’histoire n’ont pas l’autorisation de se voir selon le dogme officiel ? Hilarants dialogues avec le censeur. En réalité Mandanipour a vu tous ses romans interdits par la censure, a failli être assassiné en 1997 et s’est exilé définitivement. Il est enseignant à Harvard. Quand on entend cela, on n’a plus envie de rire.

Nâzim Hikmet : Il neige dans la nuit et autres poèmes (Gallimard, 1999)
Ce livre du grand poète turc, je l’ai acheté après avoir lu le Voyage en Iran de Nedim Gürsel qui le cite à de nombreuses reprises. Je lui ai consacré une note sur mon site Bloc-notes 2022 : Nâzim Hikmet, poète turc.

Hâfez de Chiraz : Le Divan, œuvre lyrique d’un spirituel en Perse au XIVème siècle, introduction, traduction du persan et commentaires par Charles-Henri de Fouchécour (Verdier poche, 2006)
C’est aussi à cause du Voyage en Iran de Gürsel que je me suis décidé à commander le texte complet du Divan de Hafez. Gürsel en parle si souvent, Hafez semble toujours présent dans la culture, même populaire, de l’Iran d’aujourd’hui, et même Delphine Minoui dont j’ai longtemps commenté le témoignage dans ma note La vie en République d’Iran d’aujourd’hui de mon Bloc-notes 2022 raconte qu’après un interrogatoire désespérant subi auprès de la Police secrète, elle tombe, à sa sortie, sur un vendeur de poèmes de Hafez. Bien sûr je connaissais Hafez. Je savais que c’est en découvrant la traduction de Hafez par l’érudit von Hammer-Purgstall que Goethe a soudain été pris par une véritable boulimie de connaissance de la poésie persane, de l’arabe, de l’indienne, de la turque, et même de l’hébreue et qu’il a écrit son propre Divan (voir : Goethe : West-östlicher Divan, Akademie-Verlag, Berlin, 1952, en trois tomes. Tome 1 : Text, tome 2 : Noten und Abhandlungen, tome 3 : Paralipomena. Il s’agit d’une reproduction exacte de l’édition de 1819, parue à Stuttgart « in der Pottaischen Buchhandlung ». L’éditeur et commentateur du 1er tome est le Professeur Ernst Grumbach, qui a été, après la guerre, Professeur de Philologie classique à l’Académie Humboldt de Berlin). J’avais également acquis et lu la nouvelle traduction d’une centaine de ghazals par Gilbert Lazard que m’avait encore recommandée le regretté M. Samuelian de la Librairie Franco-orientale, aujourd’hui disparue, de la rue Monsieur-le-Prince à Paris : Hâfez de Chiraz : Cent un ghazals amoureux, traduits du persan, présenté et annoté par Gilbert Lazard, Connaissance de l’Orient, Gallimard, 2010, que j’ai brièvement commentée au tome 5 de mon Voyage autour de ma Bibliothèque, dans une note intitulée : Poésie et traduction, où je parle des problèmes posés par la traduction poétique à propos de poésie allemande, alsacienne, suédoise, chinoise, japonaise, malaise, arabe et, finalement, persane.
Alors si je me suis décidé à acquérir le Divan dans son entier c’est que j’avais envie d’avoir une idée, justement, sur la totalité de l’œuvre de Hafez. Comprendre la raison de sa survie, de ce qui faisait sa permanence. Le Divan publié par Verdier comporte 486 ghazals. La traduction et les commentaires sont de Charles-Henri de Fouchécour qui est aujourd’hui considéré comme le plus grand connaisseur français de ce poète. Et même comme un des plus éminents spécialistes européens de la langue et de la littérature persane classique. Il a enseigné à l’INALCO, est Professeur émérite de Paris III – Sorbonne nouvelle et avait dirigé dans les années 70 l’Institut français de Recherche en Iran (IFRI).
Je n’ai évidemment pas lu tous ces ghazals. Je les ai parcourus pour voir si j’en trouvais qui me plairaient. J’ai surtout lu la grande introduction de Fouchécour, ainsi que certaines de ses annexes. J’ai aussi relu la préface de Gilbert Lazard aux 101 Ghazals amoureux. Gilbert Lazard, décédé en 2018, était lui-même un grand spécialiste en langue iranienne, a été Professeur en langue et civilisation iraniennes à Paris III – Sorbonne nouvelle et le Maître de Fouchécour et a publié un dictionnaire persan-français et une grammaire de persan contemporain. Et je suis même revenu brièvement à Goethe.
La première constatation que j’ai faite : cette poésie est bien plus complexe que le laissait croire la traduction par Lazard d’un certain nombre de ghazals, dits amoureux. Il faut abandonner l’idée, dit Fouchécour, que Hafez serait, « comme il est encore écrit dans un ouvrage sérieux paru en 2003 » un « chantre du vin, de l’ivresse, de la taverne, de l’amour, des femmes, de la nature, de la beauté ». Et pour commencer, dit encore Fouchégour, il faut comprendre que ce sont des poèmes de circonstances. Ils « furent faits pour être déclamés en public au son de la musique, pour être lus dans un cercle de poètes, ou lus sous le manteau au temps de l’oppression, ou encore expédiés en message à la cour d’un prince ». Ils sont « le miroir de ce qui se vivait publiquement ou secrètement à Chiraz ». Et ce qui s’est passé à Chiraz pendant ce malheureux XIVème siècle est terrible : Les Mongols avaient envahi l’Iran lors du siècle précédent. Deux dynasties issues de gouverneurs nommés par les sultans mongols allaient se battre pour la suprématie, celle des Indjouides et celle des Mozaffarides. A Chiraz c’est d’abord l’Indjouide Massoud Shâh qui y règne. Puis est assassiné en 1343. Son jeune frère Abou Es’hâgh lui succède, essaye de s’emparer de Kerman et de Yazd, détenues par le Mozzaffaride Mobârezzeddine qui le vainc et le met à mort en 1356. Ce dernier est lui-même détrôné et aveuglé par ses fils en 1358 dont l’aîné, Shâh Shodjâ va régner à Chiraz jusqu’en 1384. En 1387 c’est Tamerlan qui ravage une première fois l’Iran méridional et revient une deuxième fois en 1392, brisant la résistance de Shâh Mansour, cousin de Shâh Shodjâ, qui régnait à Chiraz depuis 1388. Or Hâfez est né à Chiraz vers 1315, y a vécu et y est mort vers 1390. Pas facile pour un poète qui a besoin d’un souverain pour gagner sa vie dans un siècle aussi ravagé ! Fouchécour donne des informations détaillées sur les différents princes concernés. Et surtout sur ceux avec lesquels Hafez avait des relations privilégiés : Abou Es’hâgh et Shâ Shodjâ.
Autre constatation : si Hâfez est toujours aussi populaire en Iran, cela provient, peut-être, moins du fait du contenu des poèmes que de leur forme. Quelle est-elle ? D’abord un Ghazal est constitué d’un certain nombre de distiques, en général entre sept et neuf. Tout au long d’un poème les vers se terminent par une rime unique, du moins les deux vers du premier distique et le deuxième vers de chacun des autres distiques. En plus les vers sont rythmés par une suite déterminée de syllabes longues et brèves. Car le persan comporte trois voyelles longues : â, i et u (ou) et trois voyelles brèves : a, e et o. Or, nous dit Lazard, la langue persane « a très peu changé depuis la naissance de la littérature, il y a plus de mille ans, si bien que toute la production poétique de ce millénaire reste accessible aux persanophones de notre temps ». Il y a donc encore une certaine jouissance de la beauté formelle de ces vers qui nous échappe à nous qui ne sont pas persanophones. Et cette beauté formelle ne se limite probablement pas seulement aux rimes et aux mètres. Il y a aussi les mots qui peuvent avoir plusieurs sens ou qui peuvent être à double sens, ce dont le poète peut jouer. Autre plaisir. Qui, lui non plus, ne peut être transmis par la traduction.
J’ai été surpris de voir que dans beaucoup de ghazals il n’y a pas une continuité de sens entre distiques. Gilbert Lazard le confirme : « Nous sommes habitués dans notre tradition aux développements linéaires, les vers s’enchaînant en un développement plus ou moins continu. Le ghazal est assez différent. Le développement est ordinairement plus « radiant » que linéaire : un thème central étant choisi, chaque distique en constitue une variation propre qui peut n’avoir pas de lien particulier avec les distiques les plus voisins ». Au fond chaque distique est un poème lui-même, dit plus ou moins Fouchécour. Il a d’ailleurs une très belle formule : le ghazal est un collier de perles ! « Chacune de ses pièces, les distiques, sont de remarquables entités, comme sont les perles d’un collier ». Même si « c’est le collier qui met les perles en valeur, c’est le poème qui fait rendre aux distiques tout leur sens ». « Le distique est fait de deux parties ayant même rythme », dit-il encore « travaillées pour que les figures se fassent écho, très souvent ordonnées en deux propositions d’une phrase, articulées par une conjonction… ». Et puis il dit encore autre chose qui m’a surpris : « il arrive qu’ils soient formulés comme des sentences. Par nature ils tendraient vers le proverbe et conviennent à merveille à la mémoire… ». Et il rappelle qu’un philologue a écrit que « le trait formel distinctif du proverbe est la structure rythmique binaire ». Et c’est vrai. Il n’y a qu’à prendre quelques-uns de nos proverbes les plus courants :
Pierre qui roule
n’amasse pas mousse.

Un tien vaut mieux
que deux tu l’auras

Tant va la cruche à l’eau
qu’à la fin elle se brise
Et c’est également le cas des Gurindams malais que j’ai commentés avec beaucoup de plaisir dans une note de mon Bloc-notes 2015 : Gurindam. Sagesse malaise.
Mais revenons au ghazal. Malgré ce que dit Fouchécour sur ce que Hafez n’est pas (chantre du vin, de l’amour, des femmes, etc.) il n’empêche – et là Fouchécour et Lazard sont d’accord – « la raison de vivre » de Hafez, « la raison du monde » est l’amour. Il est prédestiné à le chanter, dit Fouchécour. Comment ? En se glissant dans un cadre qui a été créé par ceux qui l’ont précédé. Car Hafez est en quelque sorte le dernier des grands poètes de ce que j’ai appelé l’âge d’or arabo-persan, plus persan d’ailleurs qu’arabe. Hafez vient après le grand poète épique Ferdousi du Livre des Rois (fin Xème siècle), après les poètes soufis Attar et Roumi (XIIème-XIIIème siècles), après le Nizami des grands romans médiévaux au style quelquefois un peu trop précieux à mon gré (XIIème siècle), préciosité que certains ont aussi reproché à Hafez, et après Saadi, le poète de la sagesse (XIIIème siècle).
Le monde des ghazals de Hafez est donc un monde fictif avec des jardins merveilleux où se parlent roses et rossignols, des tavernes où coule le vin qui donne l’ivresse et, surtout, l’Amant qu’est le poète, et l’Aimé, qui est « la figure absolue », dit Fouchécour et qui personnifie la beauté. Comme l’amant représente l’amour, absolu lui aussi. Et l’absence de l’Aimé le malheur absolu. Il s’y ajoute encore deux autres thèmes : celui du « Pécheur glorieux », dit Lazard et celui du monde trompeur. Le monde trompeur est pré-islamique, dit encore Lazard, comme l’est le vin. Le thème du Pécheur glorieux qu’accompagne celui des religieux hypocrites vient du mysticisme, soufi en particulier.
Mais en réalité ce monde-là n’est rien d’autre qu’un langage. On peut le lire au premier degré, au sens propre, mais aussi au deuxième degré, dans sa « transfiguration mystique », dit Lazard (qui parle de deuxième étage) ou alors dans un troisième degré : le langage est convenu et le poète en fait ce qu’il veut et celui qui reçoit le poème entend ce qu’il veut bien entendre…
Il ne me reste plus qu’à vous faire entendre, à vous, l’un ou l’autre des ghazals de Hafez. Lesquels ? Comment choisir entre les 486 poèmes traduits par Fouchécour ou entre les 101 sélectionnés et traduits par Lazard. Mission impossible !
Finalement j’ai bien envie de commencer par celui-ci, le N° 46 du recueil de Lazard (N° 197 chez Fouchécour) qui est bien d’actualité dans l’Iran des mollahs (ici c’est le bigot Mozzaffaride Mobârezzeddine qui avait interdit le vin en 1353, dit Fouchécour) :
Se pourra-t-il, mon cœur, qu’on rouvre les Tavernes,
Et que le nœud étroit qui nous étouffe s’ouvre ?

On l’a fait pour complaire aux bigots étriqués,
Mais courage, par Dieu, nous ferons bien qu’il s’ouvre !

J’atteste les Cœurs purs, la prière est la Clef :
Par les mains des Buveurs, que de Portes qui s’ouvrent !

Pleurons, Amis, la mort de l’Enfant de la vigne !
Et qu’aux larmes chargées de sang tous les yeux s’ouvrent !

Le Vin n’est plus, coupons les cheveux de la Harpe,
Mages, boucles au vent ! que toutes tresses s’ouvrent !

Les Cabarets sont clos : permettras-Tu, Seigneur,
Que les chemins de la tartufferie se rouvrent ?

Je crains demain, Hâfez, sous ton froc arraché,
Que la Ceinture d’impiété ne se découvre !
Il faut dire que le vin inonde véritablement toute la poésie de Hafez. Au point qu’on s’étonne que les mollahs en autorisent la lecture. A moins qu’ils aient décidé une fois pour toutes que ce vin-là n’était qu’une image. Pourtant certains poèmes font penser à Omar Khayyâm (fin XIème), le mécréant entre tous, comme ce poème N° 14 (46 chez Fouchécour) qui commence ainsi :
Il n’est au temps où nous vivons d’ami sincère
Que flacon de Vin pur et livre de poèmes.

Marche seul, car étroite est la Porte qui sauve ;
Prends la Coupe : la vie ne se vit pas deux fois.
Les cheveux aussi sont libres, contrairement à ce qui est permis dans l’Iran d’aujourd’hui. Il est vrai qu’on ne sait pas toujours s’il s’agit de filles ou de garçons. Voici le début du ghazal 9 (22 chez Fouchécour) :
Cheveux fous, lèvre riante, ivre, la sueur au front,
Verre en main, tunique en loques, et fredonnant un ghazal,

L’œil en quête de querelle, la bouche moqueuse, hier
A minuit à mon chevet, l’objet de ma dilection,

Se penchant à mon oreille, d’une voix mélancolique
A murmuré : « Ah, dors-tu, toi qui m’aimes de longtemps ? »

L’initié à qui l’on verse un tel Breuvage,
S’il ne l’adore, est impie dans la religion d’Amour.
Il faut dire que Fouchécour, dans ses traductions, s’en tient toujours au neutre : l’Aimé, avec un A majuscule. Alors que Lazard ose de temps en temps le féminin. Sauf dans quelques cas où les deux traducteurs sont d’accord pour choisir le sexe féminin. Comme dans ce ghazal N° 70 (305 chez Fouchécour) :
Je suis fol épris d’une jeune et fraîche Beauté,
(Fouchécour : Je suis l’amant du visage d’une toute jeune beauté)
J’avais moi-même demandé à Dieu la Joie de ce tourment.

Je suis amoureux, libertin, je joue de l’œil et j’en conviens ;
Tu vois, je ne cache rien, tu sauras mes divers talents.
Fais danser ta flamme joyeuse, Chandelle, car brûlant pour Elle,
Je suis tout prêt à me livrer au même jeu allégrement.
Et Fouchécour est également bien obligé de reconnaître un Aimé féminin quand l’Aimé porte un nom, tel que Selmâ, l’héroïne d’un ancien roman arabe, comme dans ce très joli ghazal où le zéphyr est le messager d’amour comme pour Majnûn qui hume le vent qui vient du Yémen et lui apporte l’âme de sa Leylâ, voir ghazal N° 60 (261 chez Fouchécour) :
Zéphyr, si tu passes jamais sur les rives du fleuve Araxe,
Baise le sol de ce vallon, charge ton souffle de son musc.

Tu verras le camp de Selmâ – salue-la cent fois de ma part –
Plein des cris des caravaniers et du tintement des clochettes.

Pose un baiser sur la litière de mon Amour et dis-lui bien
Que son absence me consume, j’appelle à l’aide, ô Pitoyable !


Et voilà qu’apparaît le thème de l’absence qui fait penser à l’absence de Dieu des mystiques, mais qui est aussi une expérience douloureuse mais nécessaire pour mieux jouir des joies de la présence. Voir le ghazal N° 57 (Fouchécour 249) :
Du haut du svelte Cyprès le patient Rossignol
A repris sa mélodie de vœux ardents à la Rose.

Rose, qui jouit du bonheur d’être Reine de beauté,
Montre moins de cruauté aux Rossignols fous d’amour !

Tu nous as quittés, c’est vrai, mais je ne dois pas me plaindre :
Quelque Absence est nécessaire au plaisir de la Présence.

De nager dans le bien-être d’autres sont heureux sans doute,
Nous puisons, nous, notre Joie aux Souffrances de l’Amour.

Houris et Châteaux célestes sont les rêves du dévot,
La Taverne et notre Idole nous sont châteaux et houris.
Et pour finir il y a ce ghazal si simple, si facile à comprendre, qui reprend pourtant l’éternel Rossignol et sa Rose et qui est malgré tout un véritable petit joyau, N° 94 (Fouchécour 456) :
Je descendais au Jardin cueillir à l’aube une Rose
Lorsque me vint à l’oreille la plainte d’un Rossignol.

Le malheureux comme moi souffrait la peine d’Amour,
Il jetait parmi les fleurs ses trilles de désespoir.

J’errai longtemps au Jardin, peuplé de mille pensées
Sur le sort de cette Rose et du plaintif Rossignol,

L’une reine de Beauté, le second prince d’Amour,
La Beauté inaltérable et l’Amour inguérissable

Touché jusqu’au fond de l’âme du cri de l’oiseau chanteur
Je me vis soudain frappé de tristesse irrésistible.

Les Roses en ce Jardin ne sont pas rares, c’est vrai,
Mais qui jamais y cueillit une Rose sans épines ?

De ce monde comme il va n’attends point d’apaisement,
Ce qu’il offre, c’est Hâfez, mille maux et nulle grâce.
Note du 10 janvier 2023 : Etant donnée l'importance qu'a prise cette étude du Divan de Hafez je pense la reprendre dans une note séparée à mettre en ligne sur l'un de mes sites en 2023.

Erich Kästner : die Montagsgedichte (Atrium Verlag, Zurich, 2012)
Un hasard, un livre vu chez mon libraire favori. Des poèmes d’actualité fournis tous les lundis à un journal berlinois. Là encore, je leur ai consacré une note sur mon site Bloc-notes 2022 : Les poèmes du lundi d’Erich Kästner. Un Universitaire français de l’Université de Belfast, Dominique Jeannerod, avec qui j’ai beaucoup échangé, m’avait écrit : « Merci aussi d'avoir parlé d'Erich Kästner, un de mes auteurs allemands préférés. Je viens de commander les Montagsgedichte. J'avais il y a très longtemps un enregistrement des Sachliche Romanzen, dites par l'auteur (certaines étaient aussi chantées en style cabaret). Je ne m'en lassais pas ». Je lui ai répondu : « Vous serez peut-être déçu par les Montagsgedichte. C’étaient des poèmes pour journaux. Pour parler de l’actualité. En satires. Ils ne valent pas les Sachliche Romanzen qui ont probablement été écrits plus tard, dans d’autres circonstances et d’autres buts. Je les avais découverts après avoir lu une critique au sujet de Kästner par Reich-Ranicki à l’occasion du décès de ce dernier. Voir ma note : Décès de Marcel Reich-Ranicki sur mon site Bloc-notes. Dans cette note j’ai repris plusieurs de ces poèmes en les traduisant en français. Très beaux, très émouvants. »

William McIlvanney : Laidlaw (Rivages, 2022)
Ian Rankin : The hanging garden (Orion Books, Londres, 2011)
Ian Rankin : La mort dans l’âme, une enquête de l’inspecteur Rebus (Folio Policier/Gallimard, 2017)
William McIlvanney et Ian Rankin : Rien que le Noir (Rivages 2022
Polards écossais, découverts dans la nouvelle librairie de Cannes, Autour d’un livre. Les histoires de McIlvanney (qui est aussi poète) se passent à Glasgow (Laidlaw est son inspecteur préféré). Celles de Ian Rankin, son élève, à Edimbourg (avec l’inspecteur John Rebus). Le dernier roman est basé sur un manuscrit inachevé de McIlvanney, décédé en 2015, que Rankin a repris et terminé. C’est ainsi qu’avec ces deux auteurs on a une bonne image de la société et de la pègre des deux villes principales d’Ecosse, Edimbourg et Glasgow !

Louis-Ferdinand Céline : Guerre (Gallimard, 2022)
Louis-Ferdinand Céline : Londres (Gallimard, 2022)
Il s’agit des deux manuscrits miraculeusement retrouvés. Voilà ce que j’ai écrit à un ami internaute qui est un spécialiste de Frédéric Dard et de San Antonio, après avoir lu Guerre jusqu’au bout : « Je viens de terminer la lecture du premier des manuscrits volés puis redécouverts de Céline, publié par Gallimard. Je pense que l’infirmière-en-chef qui branle tous les blessés de l’hôpital, même les mourants, aurait plu énormément au Frédéric Dard des Romans de la Nuit. Qu’en pensez-vous ? Je n’ai pas encore réussi à lire une critique sérieuse du bouquin en question, mais je ne pense pas qu’il ajoutera grand-chose à la gloire de Céline. On y retrouve bien sûr tous les éléments qui marquent ses deux premiers chefs d’œuvre, dégoût de la guerre, haine des bien-pensants et grande misogynie. Mais le style n’a pas encore évolué pour atteindre la frénésie délirante du Pont de Londres et de Féerie. Du moins dans mon souvenir. Qui est bien lointain. »
Quant à Londres j’ai tenu bon jusqu’à la page 300 (sur 550), ce qui me semble amplement méritoire. Pourtant, au début j’avais trouvé que certains passages étaient plutôt poétiques par moments, le style même époustouflant quelquefois, et les gens pas très fréquentables qu’il fréquente, plutôt amusants, du moins au début. Comme ce joueur tricheur qui ne joue jamais aux cartes avec ses amis car : « il trichait sans le vouloir comme le skunk pue et le crapaud venime ». Sacré Céline. Trouvé aussi pas mal de cochoncetés aussi. Et puis tout-à-coup j’ai saturé. Trop de merde, en vrai comme au figuré. Et je ne suis pas le seul, semble-t-il, à caler. L’ami internaute, lui aussi, n’a pas réussi à aller jusqu’au bout, ni mon gendre Manu qui est pourtant le plus grand fana de Céline que je connaisse ! Et la critique, que dit-elle, la critique officielle ? Elle se tait…

Andreï Kourkov : Les Abeilles grises (Editions Lliana Levi, Paris, 2022)
Auteur ukrainien de langue russe. J’ai rendu compte de ce très beau livre sur mon Bloc-notes 2022, voir : Les Abeilles grises d’Andreï Kourkov

Javier Cercas : Indépendance (Actes Sud, 2022)
Deuxième recueil de la trilogie annoncée de Terra Alta. L'histoire se passe en principe en 2025. Violente charge contre les élites économiques et politiques de Barcelone. Et contre le mouvement indépendantiste qualifié de populisme. Le premier volume de la trilogie Terra Alta, avait paru en 2021. J’avais trouvé à l’époque qu’il y avait une atmosphère très particulière, celle d’une certaine Catalogne, avec en arrière-plan le souvenir de la guerre civile et, en autre arrière-plan, les mythes des Misérables de Victor Hugo…

Taras Chevtchenko : Notre âme ne peut pas mourir (Seghers, 2022)
Le grand poète ukrainien et héros national. Je lui ai consacré une note sur mon Bloc-notes 2022, voir : Taras Chevtchenko, poète ukrainien.

Euripide : Electre dans Euripide, traduction nouvelle de Leconte de Lisle, tome second, (Alphonse Lemerre, Paris, 1884).
Sophocle : Electre dans Sophocle, traduction nouvelle de Leconte de Lisle, (Alphonse Lemerre, Paris, 1877)
Eschyle : Agamemnon (l’une des trois pièces qui constituent L’Orestie) dans les Tragiques grecs : Eschyle et Sophocle (La Pléiade, 1967)
Euripide : Iphigénie en Tauride dans Euripide, traduction nouvelle de Leconte de Lisle, tome second, (Alphonse Lemerre, Paris, 1884).
Ce sont ces pièces que j’ai été amené à lire ou relire (ou simplement parcourir) après avoir vu le film Electre de Cacoyannis, basé sur l’Electre d’Euripide, pour pouvoir analyser ce drame et comparer le film avec les pièces de l’Antiquité grecque. J’en ai fait une note sur mon Bloc-notes 2022, intitulée : Electre et la Grèce éternelle.

Romain Gary : La Promesse de l’aube (Gallimard, 1980, édition définitive)
Voilà qu’un soir, fatigué intellectuellement et moralement, je m’apprête à monter au deuxième étage pour voir si je peux encore trouver un roman policier pour me détendre, un policier que je n’ai pas lu ou dont je ne me souviens plus, et puis je m’arrête devant ma bibliothèque des francophones du rez-de-chaussée et mon regard tombe subitement sur ce titre de Romain Gary. L’ai-je lu ? Je crois bien que non. Je me souviens simplement que mon fils Alexandre était tombé sous son charme et avait persuadé Annie de le lire. Et qu’elle aussi avait adoré.
Alors je le prends. Et ne le lâche plus. Une merveille ! Comment ce livre a-t-il pu m’échapper ? Quel amour pour sa mère ! Quel amour de la mère pour son fils ! Quelle folie russe ! Quel destin ! Et que d’humour, d’understatement dans le récit. Mais aussi beaucoup d’héroïsme. Et la réussite, finalement, une réussite prévue dans le détail par la mère dès l’enfance du héros.
Quelle jouissance ! Soudain je me suis senti tout ragaillardi !

Giorgio Bassani : Le Jardin des Finzi-Contini (Gallimard-Folio, 1964)
C’est après avoir revu le film de Vittorio de Sica à la télé que j’ai voulu lire le roman dont le film a été tiré. Et j’ai publié mes commentaires sur les deux œuvres sur mon Bloc-notes 2022 sous le titre : Les Finzi-Contini, le film, le roman. Bassani a, plus tard, réuni tous ses écrits sur Ferrare (et réécrit les Finzi-Contini) dans un livre intitulé Le Roman de Ferrare. Mais il est épuisé et je n’ai pas réussi à me le procurer.

Michael Barry : Le Cri afghan (L’Asiathèque, 2021)
J’admire beaucoup cet homme, Michael Barry, grand érudit américain bilingue franco-anglais, persanophone, ancien humanitaire, ex-ami de Massoud avec lequel il lisait des poèmes persans du XIVème siècle, grand spécialiste des miniatures persanes, merveilleux traducteur en français du Pavillon des sept princesses de Nizami, professeur à Princeton. Ce livre sur l’Afghanistan est une véritable somme (600 pages) : il faut que j’en fasse l’analyse complète dans une note à mettre en ligne. J’y reviendrai très certainement en 2023.

Lisa Sandlin : Les Samaritains du bayou (Belfond, 2021)
Lisa Sandlin : Les oiseaux du marais (Belfond, 2022)
Une écrivaine policière américaine qui écrit sur les bayous comme James Lee Burke et découverte un peu par hasard dans la librairie de Cannes, Au milieu des livres. Son premier roman est plutôt réussi. La vraie héroïne est la secrétaire du détective, une ancienne taularde, ce qui est quand même plutôt original. En plus c’est quelqu’un d’attachant. Elle avait été violée par un père et son fils. Elle était arrivée à tuer le fils et blesser le père et avait été condamnée pour meurtre à huit ans de prison. Et le violeur était resté libre. On voit qu’il y a une féministe derrière l’auteure policière. On comprend qu’il y a de la vengeance dans l’air et l’action va être très bien menée. Mais hélas, déjà le second roman m’a semblé complètement raté. Bâclé, répétitions et remplissages. N’est pas Burke qui veut…

Yasmina Khadra : Les Vertueux (Mialet-Barrault Editeurs, Paris, 2022)
J’ai beaucoup aimé les premiers livres de Yasmina Khadra. Ceux dans lesquels il parle de sa jeunesse, de sa découverte de la langue française, alors même que son père l’avait mis dans une école de cadets et destiné à une carrière militaire (comme L’Ecrivain, publié chez Julliard en 2001). Et ceux dans lesquels il évoque avec beaucoup de talent l’histoire tumultueuse de son pays (comme cette histoire d’amour quand Oran est déchirée par les violences de la fin de la guerre d’Algérie en 1962, voir : Ce que le jour doit à la nuit, Julliard, 2008), mais surtout les années noires qu’il a connues d’autant mieux qu’il était militaire à l’époque (voir : A quoi rêvent les loups, Julliard, 1999, ou comment un homme ordinaire peut-il devenir un loup…). Et sa si tragique trilogie policière du commissaire Llob dont j’ai rendu compte dans mon tour de Méditerranée littéraire au Tome 1 de mon Voyage (voir : Morituri, Double Blanc et L’Automne des Chimères). Mais quand il est parti explorer d’autres sujets et d’autres pays, je ne l’ai plus suivi. Alors quand ce roman a paru et que j’ai vu qu’il s’agissait d’un de ces Algériens qu’on a convaincus – ou simplement forcés – à participer à la grande tuerie de 14-18, je l’ai acheté. Et ne le regrette pas.
Car Khadra sait conter. Son Yacine Chéraga est un anti-héros, poursuivi par le destin et par les méchants. Comme ce Caïd, grand propriétaire qui règne durement sur les gens de ses douars avec ses hommes de main, les traitant comme des esclaves et qui demande à Yacine de partir à la guerre sous le nom de son fils et lui promet de veiller sur sa famille. Famille qu’il expulse aussitôt. Et lorsque Yacine revient de la guerre où il a combattu glorieusement les Boches (c’était la guerre de 14 et on appelait les Arabes les « Turcos »), le Caïd cherche à le tuer, la gloire est pour le fils du Caïd et la famille de Yacine a disparu. Yacine a encore bien d’autres aventures, il rejoint un moment donné un groupe de rebelles qui se battent à la fois contre les Français et le Caïd et est envoyé au bagne où il reste une dizaine d’années. On peut supposer que Khadra s’est bien documenté et que tout ce qu’il raconte est malheureusement vrai, surtout pour ce qui est de ce fameux bagne où les gardiens avaient droit de vie et de mort sur leurs bagnards ! Mais à la fin tout va bien. Du moins dans la fiction de Yasmina Khadra. Yacine retrouve sa femme et les membres survivants de sa famille. Mais c’est surtout ce qu’il raconte des aventures de ce groupe de rebelles dans le Sud qui m’a plu, de Zorg, son chef, cet « Er-Rouge, le Djinn Rouge, l’Officier Rouge, l’insaisissable, l’indomptable, l’invincible Er-Rouge, le cauchemar des colons et des garnisons ». Et de ce poète qui l’accompagne, Karzaz, et qui déclame ce poème :
Qu’est-ce qu’un roi sans sa cour
Sinon un pauvre diable qui s’ennuie
Qu’est-ce qu’un poète sans amour
Sinon une ombre dans la nuit

Ibtissem Chachou : La situation sociolinguistique de l’Algérie – Pratiques plurilingues et variétés à l’œuvre (L’Harmattan, 2013)
En fait ce n’est pas le livre publié par L’Harmattan que j’ai acheté mais j’ai pu le télécharger (gratuitement), l’imprimer et le relier, après l’avoir reçu d’un site internet auquel je suis abonné et qui s’appelle Academia. L’intérêt que je portais à cette étude était surtout dû à la question que je me posais (et que je me pose toujours) sur la relation et l’intercompréhension entre l’arabe classique et l’arabe dialectal algérien. Voir ma note intitulée : L’algérien et l’arabe sur mon site Bloc-notes 2022.

Charles Portis : True Grit (Editions Gallmeister, 2022)
Absolument délicieux. Le même esprit que le film de Henry Hathaway de 1969 qui a été tiré du bouquin et dans lequel John Wayne, vieilli et borgne, joue le Marshall Cogburn que la jeune Mattie Ross qui a 14 ans, jouée par Kim Darby, engage pour venger l’assassinat de son père. D’ailleurs John Wayne a aimé le roman puisqu’il aurait dit, d’après l’éditeur : « un vrai goût de Mark Twain, avec son cynisme et son humour ». C’est vrai. Comment qualifier cet humour ? Un peu anglais peut-être.
Pourtant le roman est un peu plus noir que le film. Mattie perd son bras qui avait été piqué par la vipère, elle devient une vieille fille autoritaire et près de ses sous et ne revoit jamais son vieux Marshall. Alors que dans le film son sauvetage se passe bien, elle revoit le Marshall, lui verse le reste de la prime promise et lui promet qu’à sa mort elle l’enterrera sur sa propriété avec sa famille ! Le titre français du film de Hathaway est : Cent dollars pour un shérif. En 2010 ce sont les frères Coen qui reprennent l’histoire, mais je ne crois pas avoir vu ce film-là.
Charles Portis est né dans l’Arkansas en 1933 et mort en 2020. Il a fait la guerre de Corée, a été journaliste et a couvert la lutte pour les droits civiques dans le Sud. Son roman True Grit date de 1968.

Julian Barnes : Elisabeth Finch (Jonathan Cape, Londres, 2022)
Julian Barnes est l’auteur du célèbre Perroquet de Flaubert. J’avais cru comprendre que l’héroïne de son dernier roman, Elisabeth Finch, était une admiratrice de Julien l’Apostat qui avait rétabli l’ancienne religion polythéiste et interdit le christianisme. Ce qui avait tout pour me plaire. Mais en réalité Barnes fait simplement le portrait d’une Professeure d’Université à la forte personnalité et qui veut que ses étudiants pensent par eux-mêmes. Moi j’aurais souhaité que l’on décrive un monde où le monothéisme ne règne pas. Vous vous rendez compte ? Si Julien que les chrétiens ont baptisé l’Apostat avait réussi son coup ? Et que ses successeurs l’aient suivi ? On aurait connu un monde sans Inquisition, la conquête de l’Amérique avec toujours le même goût du lucre mais sans être habillé de l’hypocrite conversion à la « vraie foi », pas d’évangélistes, pas de Mormons, pas de conquête de la Perse, de l’Afrique du Nord et de l’Espagne par les Arabes, pas d’islamistes ! Il faudrait que quelqu’un, un jour, nous raconte, dans une fiction, ce que serait devenu un tel monde (cela s’appelle comment ? Une uchronie ?)…

Boris Pahor : Printemps difficile (Libretto/Phébus, 2013)
Ecrivain slovène de Trieste, né en 2013 et qui vient de mourir à 109 ans. Il avait été déporté au camp Struthof en Alsace, puis dans un camp d’extermination de l’Est. Son roman est probablement partiellement auto-biographique. Je l’ai trouvé merveilleux. Voilà ce que j’ai écrit à une Universitaire slovène, Metka Zupančič, qui avait été Professeure à l’Université d’Alabama, avant de retourner en Slovénie et avec qui j’avais eu des échanges à propos d’un livre que j’avais commenté, Le rire des déesses d’Ananda Devi publié par Robert Grasset en 2021 (voir : Ananda Devi, l’Inde, les femmes et la religion sur mon Bloc-notes 2021) et qu’elle avait étudié sur le plan des mythes (sa spécialité) :
« L’écrivain slovène Boris Pahor vient de décéder. A l’âge extraordinaire de 109 ans. Le Monde en parle, bien sûr, et me donne envie de le lire. C’est aujourd’hui même que je viens de tourner la dernière page de son Printemps difficile. Et reste sous son charme. Il y a beaucoup d’écrivains qui sont passés dans ces terribles camps dont il parle (l’un de ces camps, le Struthof se trouvait même en Alsace, camp mystérieux, aux mains des SS, et dont on ne savait rien alors qu’à côté se trouvait le camp de Schirmeck, camp de « correction », par lequel pas mal de gens sont passés, puis ressortis). Mais je crois que personne n’a raconté avec un tel art la difficulté de revenir à la vie pour les survivants, les souvenirs qui reviennent les hanter au moment même où ils croient pouvoir revenir à une vie normale. A un moment donné j’ai trouvé que le portrait qu’il fait de la jeune fille dont le héros croit tomber amoureux, et tombe effectivement amoureux, était un peu invraisemblable, parce qu’elle semblait trop intellectuelle, trop littéraire même pour une jeune fille sortie d’un milieu modeste. Mais finalement cela ne fait rien. Le portrait est complexe. Et c’est bien ainsi. Ce qui m’a frappé surtout c’est ce qu’il dit à quelques pages de la fin, c’est d’abord ceci : « il y en avait tant, après leur retour, qui s’étaient délivrés de cette manière (le suicide). C’est-à-dire qu’ils avaient été plus sagaces que lui. Moins naïfs. Moins adolescents, voilà. Devant ces visions, quel salut pouvait-on attendre d’un corps de femme ? ». Oui, mais lui l’a trouvé. Pas dans le simple sexe. Ce n’est pas vraiment de sexe que ces survivants ont besoin. Ce que le héros de Pahor a trouvé (et peut-être Pahor lui-même) c’est une jeune fille qui est aussi une enfant, et aussi un garçon, tout en ayant déjà eu des expériences, c’est la vie, la vie naissante et complexe, la beauté touchante du corps de la femme, la nature, aussi apaisante que la forêt, les arbres, et la mer de la côte slovène. Et puis il y a ce qu’il dit ensuite à propos de l’autre façon de se débarrasser une fois pour toutes de ses souvenirs, le suicide, celui de Jean Améry et de Primo Levi : « C’était un avis de faiblesse. Alors que la greffe sur la vie, après son retour des régions de la mort, était une preuve de force ». « Quelle absurdité ce serait que d’avoir été fidèle à cet être (son être vivant) tout au long du chemin de la mort et de ressentir maintenant le besoin de prendre congé de la vie ! ». Il a écrit cela en 1958. Je ne pense pas qu’il se doutait à l’époque, qu’il resterait en vie jusqu’en 2022 ! »
Et voilà ce qu’elle m’a répondu :
« Cher Monsieur, il me fait plaisir d'apprendre que la littérature de Boris Pahor ait pu avoir un tel impact sur vous ! C'était certainement un homme extraordinaire ! Comme il vivait à Trieste et qu'il était à une époque persona non grata pour les Yougoslaves (!), je ne l'ai découvert qu'à une époque ultérieure, à Paris, grâce aux efforts éditoriaux en France. Je ne puis donc juger de ses sentiments que d'après ce qu'il en dit ; mais apparemment, l'histoire d'amour l'a sauvé de ce qu'il a accumulé aux camps. Il semble avoir eu beaucoup de succès auprès des dames ! Je l'ai vu dans une station thermale, déjà centenaire, je crois, entouré des serveuses toutes aux petits soins ! »
Je dois encore ajouter que Boris Pahor n’a jamais pardonné aux fascistes italiens d’avoir voulu carrément tuer la langue et la culture slovènes. Il est resté vivre à Trieste qui a été rendue à l’Italie après la dernière guerre mais Pahor n’a jamais abandonné sa langue maternelle, le slovène.

Danilo Kiš : Le Cirque de Famille (Gallimard, 1989)
C’est encore l’universitaire slovène Metka Zupančič que j’avais interrogé sur l’intercompréhension entre langues slaves du sud, surtout serbo-croate, bulgare et macédonien qui m’a parlé de cet écrivain qu’elle considérait comme un des écrivains majeurs de Serbie (en fait il est originaire de la région magyare de l’ancienne Serbie, la Voïvodine). Alors j’ai acheté cet ouvrage qui est constitué de trois parties : Chagrins précoces, Jardin, Cendre et Sablier. Qui sont les trois volets d’un « cycle de famille » censés former un « Bildungsroman » (c’est du moins ce que dit l’éditeur). Et dont le personnage principal est le père, un personnage bizarre, un peu fou, peut-être réellement fou. Personnellement je n’ai jamais réussi à vraiment accrocher. Le style ? Les répétitions ? L’ouvrage a 500 pages et c’est exactement au milieu, à la page 250 que je me suis arrêté. J’ai probablement eu tort. Surtout que la biographie de l’auteur m’apprend que son père est mort à Auschwitz. Je suppose que c’est Sablier, à la « palette sombre » qui évoque sa fin. Tant pis. Peut-être vais-je y retourner un jour…

Claude Simon : L’Acacia (Les Editions de Minuit, 1989)
C’est aussi à cause de Metka Zupančič que j’ai relu ce roman. Parce que la spécialiste des mythes dans la littérature qu’elle est a, tout particulièrement, étudié les mythes chez Claude Simon. Entre autres celui d’Orphée et Eurydice dans l’Acacia. Alors je l’ai repris et relu du début jusqu’à la fin. Mais j’ai vite oublié le mythe pour tout simplement me laisser aller à la jouissance de la phrase. « Je suis toujours aussi fasciné par son écriture », ai-je écrit à Metka Zupancic. « Mais en même temps j’ai noté que tout en triturant les mots de cette belle langue française pour son plaisir et le nôtre il conte, ce qui fait aussi qu’on ne s’en lasse pas. Il est conteur, mais là encore je me suis aperçu d’autre chose encore : il conte presque toujours par des images ». Claude Simon reste pour moi le plus grand écrivain francophone du XXème siècle.

Prajwal Parajuly : Fuir et revenir (Editions Emmanuelle Colas, Paris, 2020)
Geetanjali Shree : Ret samadhi – Au-delà de la frontière (Editions des femmes Antoinette Fouque, Paris, 2020)
Perumal Murugan : Seasons of the Palm (Penguin Books, 2017)
Manoranjan Byapari : Interrogating my Chandal life – an Autobiography of a Dalit (Sage Publications India, New Delhi, 2018)
En avril de cette année le Festival du Livre de Paris mettait à l’honneur la littérature indienne et insistait sur l’importance croissante de la littérature non-anglophone de ce pays. L’auteur de l’article du Monde qui en parlait, Bruno Philip, l’ancien correspondant du journal en Asie du Sud, prétendait même que seuls 2% de la population indienne lisent et écrivent couramment l’anglais, ce qui paraît un peu surprenant (voir Le Monde du 22/04/2022 : Les littératures indiennes s’ouvrent au monde). Alors j’ai essayé de me procurer un échantillon de ces littératures en langues indiennes.
En fait le premier, Fuir et revenir, est écrit en anglais mais la mère de l’auteur est népalaise et l’histoire se passe dans l’Etat du Sikkim, dans l’Himalaya. Moi j’étais un peu perdu sur le plan géographique, ne connaissant pas grand-chose de tous ces Etats himalayens. L’auteur ne donne guère d’explications, et en particulier sur le fait que l’un des politiciens du lieu se bat pour l’Indépendance du Gorkhaland ! Heureusement il y a Wikipédia qui nous explique que le Sikkim est placé entre le Népal et le Bhoutan qui sont indépendants alors que le Sikkim fait maintenant partie de l’Union indienne. En tout cas il s’agit bien, comme dit l’éditeur, d’une « savoureuse comédie de mœurs » familiale. Il y a la grand-mère toujours aussi autoritaire et active (elle est toujours la patronne d’une grande usine textile) qui va fêter ses 84 ans, évènement important, on ne sait pourquoi, de la tradition népalaise, et ses petits-enfants qui vivent à l’étranger et qui doivent venir pour la fête. Parmi eux une fille qui s’est abaissée à épouser un Intouchable (et pourtant fervent croyant hindouiste !), une autre qui a épousé un Brahmane qui vit à Londres (mariage arrangé), un garçon devenu médecin aux Etats-Unis et qui vit avec un homme mais le cache, etc. Quant à la grand-mère elle a comme dame de compagnie ou servante une hijra. Qui l’amuse beaucoup et qu’elle laisse souvent sortir des énormités. On se doute de l’esprit satirique avec lequel l’auteur va se moquer des castes, de la famille, du sexe et du genre.
A ma grande surprise j’ai appris que mon ami Jérôme Bouchaud, qui vit en Malaisie et a créé sa propre maison d’éditions, jentayu, a également tissé de nombreux liens avec des écrivains indiens et est même l’agent littéraire de Prajwal Parajuly. Voici la photo qu’il m’a envoyée :


Jérôme Bouchaud et Prajwal Parajuly à Paris

Le deuxième roman, Ret samadhi, est écrit en hindi. Jérôme avait également été l’agent de cette écrivaine dans le temps. Son roman est un gros pavé qui est écrit dans un style tout-à-fait particulier qui m’a un peu énervé, au point de l’abandonner finalement. Peut-être à tort. Peut-être le reprendrai-je un jour. C’est encore une fois l’histoire d’une grand-mère qui a plus de 80 ans et qui est soudain prête à toutes les ruptures. Elle vit chez son fils aîné et le quitte pour aller vivre chez sa fille, une écrivaine. Là elle découvre la liberté, se métamorphose, aidée par une aide-soignante qui est une trans-genre. Encore une. Puis rompt avec la trans-genre et part pour le Pakistan, à la recherche de je ne sais quoi et y entraîne sa fille.
Moi, ce qui me frappe surtout c’est cette présence si souvent évoquée d’une trans-genre ou hijra. Il faut croire que l’Inde a résolu le problème du genre. Il y a une écrivaine indienne mauricienne qui les évoque longuement ces hijras, Le rire des déesses d’Ananda Devi. Voir sur mon Bloc-notes 2021 : Ananda Devi, l’Inde, les femmes et la religion.
Le troisième roman, Seasons of the Palm, c’est l’éditeur lui-même qui me l’a fait parvenir gracieusement suite à l’intervention de l’ami Jérôme à qui j’avais parlé des difficultés qu’avait mon libraire luxembourgeois pour obtenir des romans en anglais depuis le Brexit. Il a été traduit du tamil.
C’est l’histoire d’un jeune sans-caste qui doit travailler pour le maître de son père, garder ses chèvres, travailler aux champs, affamé et battu, mais qui trouve un certain bonheur dans la nature et dans la relation avec ses amis. Jusqu’au coup fatal, jusqu’à la fin. Une histoire bien triste. Tellement triste que je n’ai pas pu la lire jusqu’au bout, prévoyant la fin.
Perumal Murugan est né dans un milieu paysan du centre de l’Etat du Tamil Nadu et est devenu, aujourd’hui, à 55 ans, le plus célèbre des écrivains tamuls. Surtout après la controverse qui a suivi la parution de son roman One Part Woman (à moitié femme) en 2013, nous raconte Bruno Philip dans son article du Monde. Dans ce roman il évoquait un « ancien rituel au cours duquel les Indiennes stériles pouvaient se donner à des hommes qui n’étaient pas leurs maris dans l’espoir d’enfanter ». Fureur des extrémistes hindous qui lancent une cabale contre le livre et l’écrivain. Qui décide qu’il n’écrira plus. Jusqu’à ce que ses adversaires soient déboutés par la justice…
De loin le plus intéressant des quatre est le dernier, Interrogating my Chandal Life, encore une histoire de sans-caste mais écrite en bengali par un sans-caste absolument extraordinaire : Manoranjan Byapari. Extraordinaire par sa biographie : il a la double peine, car à la fois réfugié bengali (du Bangladesh, en fait) très mal accueilli par les autorités indiennes, et Dalit, c’est-à-dire Intouchable toujours aussi maltraité dans ce pays qui se dit la plus grande démocratie au monde et qui avait aboli les castes lors de l’Indépendance ! Extraordinaire parce qu’il était illettré et qu’il a appris à lire et écrire en prison. Et qu’il est devenu aujourd’hui un écrivain reconnu ! L’auteur a quitté sa famille qui mourait de faim dans un camp de réfugiés alors qu’il était encore mineur, puis se rend en ville, à Calcutta, où il entre dans des bandes soit liées à des mouvements politiques (les naxalites, des maoïstes), soit carrément criminels. Quand il apprend l’alphabet en prison, il a 24 ans. Libéré, il travaille comme conducteur de pousse-pousse (rickshaw-wallah) et rencontre une écrivaine, Mahasweta Devi, qui va l’aider à écrire et à être publié. Depuis lors il a écrit une douzaine d’ouvrages de fiction et d’essais, dont plusieurs ont été traduits en anglais et a été élu en 2021 député de l’Assemblée régionale du Bengale Occidental. Celle qui traduit son livre en anglais, Sipra Mukherjee, est Professeure à la West Bengal State University à Barasat. Elle admire l’écrivain qu’il est devenu, adoptant le bengali standard sauf pour les dialogues qui peuvent être en dialecte bengali du Bengale Oriental (au Bangladesh) ou en celui qui était parlé là où se trouvaient les camps de réfugiés. Elle est touchée par ce qu’il raconte de sa jeunesse où il est battu et meurt de faim et elle admire celui qui, plus tard, assistant à une réunion politique communiste dans la région des camps, arrache le micro des mains de l’orateur et se révèle lui-même excellent orateur. Tout simplement parce qu’il a lui-même vécu la misère… Le témoignage de Byapari montre aussi toutes les conséquences qu’a eues la grande partition. Et dans le cas du Bengale peut-être aussi la partition Bangladesh-Pakistan. Et toutes ces migrations et la misère qui en est résultée, ont encore eu une autre conséquence, si je comprends bien ce que dit la traductrice : l’urbanisation. Qui a profondément changé la population et les relations sociales dans la ville de Calcutta. Et une dernière chose : le témoignage de ce Dalit qu’est Byapari, dit Sipra Mukherjee, dépasse les questions de caste. Au fond c’est la voix du « mainstream », de la masse. Et qui nous montre à nous, les privilégiés, une autre face de ce qui s’est passé ici, à nous qui n’en avons vu qu’un aspect superficiel, l’action policière…

Frédéric Dard : Batailles sur la route (Fleuve Editions, 2022)
Paru début 1949, il paraît que c’est le dernier grand roman de sa période lyonnaise, dit le préfacier Thierry Gauthier. Difficile à prévoir la suite. Tout est encore très classique et aussi très bien documenté (sur la vie des chauffeurs-routiers). Seul point commun, peut-être, avec la suite (les romans noirs) : le destin qui est tragique et qui frappe à la fin. Ici la femme avec laquelle vit le héros de l’histoire et dont il est éperdument amoureux est la sœur du Milicien qu’il a fusillé, lui le résistant, à la fin de la guerre. Et elle ne le sait pas. Jusqu’à ce que quelqu’un le lui révèle, par hasard (le hasard qui est le destin). Et qu’elle le quitte.

Sergueï Jirnov : L’engrenage (Albin Michel, 2022)
Pierre Servent : Le Monde de demain (Robert Laffont, 2022)
Deux ouvrages qui nous parlent de Poutine et de la guerre en Ukraine. Et qui avaient été signalés par LCI lors de leurs émissions quotidiennes sur la guerre.
Jirnov est un ancien officier supérieur du KGB. Dans son introduction il écrit : « Tout le monde veut entrer dans la tête de Poutine et comprendre ses intentions ». C’est vrai : moi aussi. C’est la raison pourquoi j’ai pris le temps de lire ces deux livres de témoignage et de réflexion. D’autant plus que dans sa conclusion Jirnov n’exclut pas la possibilité de l’arme nucléaire. Or Jirnov a rencontré Poutine à plusieurs reprises, quand il ne représentait encore rien. Et son portrait est terrible : petit voyou de Leningrad, médiocre, complexé, fou de pouvoir, en jouissant, et totalement amoral. Je ne sais pas si on peut s’y fier entièrement, à ce portrait, si on peut en déduire la suite, mais ce qui est certain c’est que Jirnov connaît le KGB et son fonctionnement. Et que ce qu’il dit de la rencontre entre Poutine et Macron me paraît juste. Dans un chapitre intitulé Le bandit de Leningrad et le petit-bourgeois, il imagine même ce qu’ils se sont dits. Et c’est un dialogue absurde : la « rationalité cartésienne » contre un « petit voyou devenu criminel », contre le besoin effréné de dominer et de démontrer sa force et le mépris de tout ce qui lui apparaît comme faiblesse. Sur ce point je suis d’accord avec Jirnov et ne comprends pas pourquoi Macron s’obstine.
Pierre Servent est journaliste et historien. Il participe quotidiennement aux émissions consacrées à la guerre sur LCI. Mais il est aussi un officier supérieur de réserve ayant servi sur plusieurs terrains d’opérations, est affecté à l’Etat-Major des Forces spéciales et a enseigné à l’Ecole de Guerre. Son livre dépasse la simple guerre en Ukraine. D’ailleurs il est sous-titré : Comprendre les conséquences planétaires de l’onde de choc ukrainienne. Or c’est exactement ce que je crains le plus, à côté de la peu probable utilisation de l’arme nucléaire : comment en sortir de cette guerre ? Comment Poutine resté en place, pourrait-il accepter de rendre les territoires volés ? Payer pour les immenses dommages faits à l’Ukraine ? Accepter d’être jugé pour les crimes de guerre ? Comment pourrions-nous nous réconcilier avec lui après tout cela ? Récupérer tout ce que nos entreprises ont perdu en Russie ? On est donc entré dans une confrontation longue, bien longue. C’est bien une onde de choc. Servent a raison.
Pierre Servent commence par l’étude de l’intervention russe, les raisons, les origines historiques et essaye lui aussi de cerner celui par qui tout est arrivé, Poutine, nous explique l’origine de la fameuse remarque vulgaire prononcée par celui-ci à propos de l’Ukraine et des accords de Normandie : « Que ça te plaise ou que cela ne te plaise pas, ma jolie, il faudra t’y faire » : il s’agit d’une chanson paillarde russe et évoque le viol. Viol que les Russes vont amplement pratiquer lors de la conquête des terres ukrainiennes. D’ailleurs l’un des chapitres est intitulé L’ensauvagement et décrit « la violence intrinsèque au modèle russe : exactions, crimes de guerre, viol et vols, qui se sont multipliés durant l’opération militaire spéciale ». Une violence qui infeste aujourd’hui toute la société russe et qui s’explique par l’histoire. Mais Pierre Servent voit plus large. Beaucoup de ses réflexions sont extrêmement pertinentes. Sur la Russie et la Chine, sur les dictatures d’aujourd‘hui, sur les démocraties. Malgré tout Servent croit à la supériorité des démocraties. A condition, dit-il, qu’elles fassent preuve des six C : le Caractère d’abord. Ce qui est la marque du chef. Et devrait être celle de nos leaders politiques européens. En avons-nous encore ? La Cohésion ensuite. Il pense à l’Europe. « Groupée, l’Europe constitue une puissance économique, démographique, politique de premier plan. Il faut qu’elle le reste et qu’elle adopte les attributs de Mars en plus de ceux d’Hermès ». Le Collaboratif, qui est source de Créativité et qui est propre aux démocraties. C’est même un domaine dans lequel les démocraties sont clairement supérieures aux dictatures. Et dont nous aurons bien besoin si nous voulons nous attaquer sérieusement à ce problème qui se pose à toute l’humanité, le Climat. Mais ce que j’aime surtout c’est ce que Servent dit en ce qui concerne un dernier C : la Connaissance. Et ce qu’il a souvent répété à la télé. « Il faut lutter pied à pied sur le terrain de la connaissance, de plus en plus contre-battue par la croyance ». Vaste problème, combat sacré mais indispensable pour notre survie, ce combat qui est aussi le combat en faveur de la raison contre les émotions. Et qui dépasse bien sûr de loin les simples limites de cette terrible guerre d’Ukraine.

Nedim Gürsel : Sept Derviches (Seuil, 2010)
J’aime bien Nedim Gürsel. J’ai beaucoup admiré le travail qu’il a fait sur Yachar Kemal et la poésie épique turque (en français et en tant que chercheur au CNRS). Voir sur mon site Bloc-notes 2018 : Kemal, Tchoukourova et poésie épique. Et j’ai aussi apprécié que dans son Voyage en Iran contemporain il revient systématiquement aux grands poètes persans de ce que j’ai appelé l’âge d’or persan.
Alors j’ai voulu lire un de ses autres ouvrages, écrits en turc, dont cette étude du soufisme turc. J’ai toujours été intéressé par le soufisme. Parce que c’est une autre variante de l’islam, complètement différente de son caractère de conquête, de conversion, de violence, et tout particulièrement de la conception islamiste. Le soufisme n’est pas seulement mystique, il est aussi tolérant et pacifique, son mysticisme est presque panthéiste et il est ouvert à l’art : les plus grands poètes de la Perse sont soufis et le mysticisme s’appuie sur la danse et la musique. On a tous en tête les derviches danseurs toupies turcs même si Gürsel nous apprend qu’ils n’existent plus depuis longtemps parce qu’Ata Türk a interdit les congrégations dès 1925 et qu’ils ne constituent aujourd’hui qu’une simple attraction touristique. Et moi je me souviens de ce Cheikh Ahmad al-Tûni, chanteur soufi de Haute Egypte, qui participait au spectacle d’ouverture du merveilleux film Vengo de Gatlif et que ce même Gatlif, gitan algérien, avait fait participer à un spectacle musical à l’Olympia. Et je me souviens aussi que c’est Gatlif qui nous a parlé pour la première fois de ce nây, cette fameuse flûte qui fait entendre la plainte du roseau qui pleure d’avoir été coupé ! Voir sur mon site Bloc-notes 2010 : Carlos Saura et Tony Garlif.
L’essai de Gürsel est préfacé par un Allemand, Gerhard Schweizer, spécialiste du soufisme et qui l’a beaucoup étudié en Allemagne parmi les Turcs immigrés, où il peut se développer bien plus librement qu’en Anatolie où il est toujours combattu par l’islam orthodoxe. Cette préface est très intéressante car elle fait l’historique du soufisme turc. Les premiers derviches sont arrivés en Anatolie au XIIème siècle avec les Seljouks qui ont fait de Konya leur capitale. C’est là que la confrérie mevlevie s’est développée au XIIIème siècle dont le grand saint est le poète persan Rumi qui porte le titre honorifique de Mevlana, ce qui signifie Notre Seigneur. La deuxième grande confrérie est celle des bektachis. Elle a la particularité de ne pas être sunnite mais alévite, c’est-à-dire attachée à Ali, comme les chiites. Et, en plus, les bektachis sont très nombreux en Turquie : ils représentent entre 20 et 25% de la population en Anatolie. Ils refusent la charia, renoncent au pèlerinage à La Mecque, autorisent l’alcool et accordent plus de liberté aux femmes. Leur confrérie remonte au derviche Hadji Bektaş venu de Perse (on revient toujours à la Perse) au XIVème siècle. La troisième confrérie est celle des derviches nakşibendis dont le fondateur vivait à Boukhara. Ils sont minoritaires mais très actifs à travers des associations culturelles très politisées et anti-laïcs.
J’avais déjà entendu parler des bektachis, je ne sais plus si c’est le fameux Israélien qui se disait Levantin, Benny Ziffer, qui les mentionnait en parlant du roman de Livaneli, Délivrance, ou si c’est Livaneli lui-même, mais je crois bien que c’est là, dans ce roman, lors du voyage en train de la jeune innocente avec son cousin qui doit la tuer pour l’honneur (elle a été violée par son oncle donc ce n’est pas l’oncle qu’il faut condamner, c’est sa victime. Logique !), un long voyage qui va les conduire du lac de Van jusqu’à Istanbul, qu’il y a une femme bektachie dans leur compartiment qui s’occupe très gentiment de la jeune fille (voir sur mon site Bloc-notes 2018 : Un Levantin israélien (Benny Ziffer) et Découverte de l’écrivain turc Livaneli). C’est là que j’ai appris que, non seulement les bektachis pratiquaient une espèce de confession comme la confession catholique mais qu’ils étaient tellement pacifiques qu’on n’avait pas besoin de police dans leurs provinces !
Gürsel fait sept voyages qui l’amènent dans sept endroits différents où vivent encore des confréries (d’où le titre : Sept Derviches). Chaque fois il cite l’histoire, les légendes, les mythes, les poèmes aussi, propres à ces sept lieux et derviches. Je ne vais pas l’accompagner dans ces voyages. Ces détails ne m’intéressent pas particulièrement. Le premier voyage le conduit dans une région située au nord de la Cappadoce et qui s’étend jusqu’à la Mer noire. C’est le pays bektachi par excellence et celui du Hadji Bektas et du poète Yunus Emre. Le deuxième l’amène dans une autre région bektachi, du côté d’Antalya (une tekké dans les monts Beydağ).
Le troisième voyage, intitulé Les Aventures de Kaygusuz Abdul, nous emmène toujours en pays bektachi, du côté d’Alanya, sur les versants du Taurus, où a vécu un héros légendaire, un fils de bey qui s’est fait derviche itinérant, sous le nom de Kaygusuz Abdul, et qui est aussi un grand poète. Et cette poésie est tout-à-fait originale. Elle fait partie d’un genre poétique soufi, le şathiye, nous dit Gürsel, mais elle a également toutes les caractéristiques du surréalisme ! Gürsel s’interroge : « Comment écrivait-il ces poèmes si particuliers, plus langoureux et plus beaux les uns que les autres, qui bousculent les frontières du réel et ouvrent les portes du surnaturel ? ». « Avec une maîtrise sans égal dans notre littérature », dit-il encore, « il bouscule à ce point la raison et l’ordre naturel que les spécialistes l’ont classé parmi les poètes surréalistes… ». Et il donne des exemples :
Tortues, tortues mettent des ailes pour voler
Le lézard a bien envie de visiter la Crimée
Le papillon prend son arc et il s’en va à la chasse
Le sanglier et les ours se dispersent effrayés

Le pauvre pont d’Ergene a la bouche desséchée
Le minaret d’Edirne se penche pour boire un coup
J’ai mis la soie sur un tronc car je déteste le gras
Le sac fait un tour dans l’herbe et se sauve à toutes jambes

La cigogne a un ânon et elle joue de la flûte
Le poisson grimpe au peuplier pour tailler la branche du saule

Le cochon a marié sa fille unique à un ours
Le singe a pris des ciseaux pour se tailler un caftan

Le chameau va au hammam et c’est un veau qui le masse
Et le buffle a bien envie d’en être le tenancier
Les propos de Kaygusuz sont de vraies noix de coco
Tu as dit tant de mensonges que tu iras en enfer
Etonnant ! N’est-ce pas ?
Mais je vais m’arrêter là. Avant d’accompagner encore Gürsel dans son dernier voyage. A Konya. Là où est enterré Celaleddin Rumi, surnommé Mevlana, là où a été dansée pour la première fois la sema, cette danse extatique des derviches tourneurs que Gürsel nous décrit avec beaucoup d’émotion, et évoque lui aussi le ney au son duquel les derviches tournent :
Ecoute la longue complainte du ney
Toujours il se lamente sur les séparations
Et Gürsel explique : « Le ney avait été détaché d’un roseau, c’est pour cela qu’il gémissait, comme gémit l’homme détaché de Dieu. Tous deux brûlent du désir de retourner à leurs origines, de les rejoindre, de se fondre en elles, de s’y abolir, de disparaître dans l’être véritable »
Qui donc a séparé ton âme de la vérité ?
Elle attend l’instant de l’union
Mais c’est là aussi où Mevlana a vécu son grand amour avec Şems de Tabriz. Un saint homme pourtant, un derviche itinérant. Un amour fulgurant. Les deux s’enfermaient dans une chambre, simplement pour se regarder, se parler. Et quand Şems quitte Konya, Mevlana ne le supporte pas, lui envoie son fils pour le ramener et quand il est revenu, il chante :
Mon soleil, ma lune sont revenus
Mon œil, mon oreille sont revenus
Mon corps d’argent est revenu
Mon métal, mon or est revenu
L’ivresse de ma tête est revenue
La lumière de mes yeux est revenue
L’Israélien Benny Ziffer raconte cette histoire de manière plus crue. Il rappelle que Rûmî et celui qu’il appelle Shams seraient restés cloîtrés, selon la légende, dans une cellule sans en sortir pendant six mois. Et quand il revient du spectacle des derviches en extase, il se pose la question : comment expliquer qu’un mythe homosexuel amène ici des dizaines de milliers de pèlerins musulmans pour « voir les adeptes de ce pédé danser en l’honneur de leur guide monté au ciel il y a sept cent trente ans ». Je trouve cet Israélien bien irrespectueux pour les Turcs qui l’hébergent et aussi pour la caste des homosexuels dont lui, Ziffer, fait d’ailleurs partie !

John le Carré : L’espion qui aimait les livres (Seuil, 2022)
C’est son dernier roman, publié à titre posthume par son plus jeune fils, Nick Cornwell, qui est écrivain lui aussi (le nom véritable de John le Carré était David John Moore Cornwell. Il est mort en décembre 2020). Dans une postface son fils explique que le manuscrit était quasiment terminé depuis plusieurs années mais n’avait jamais été publié parce que, pense-t-il, son père y émet des critiques sur ces Services secrets pour lesquels il avait travaillé il y a bien longtemps, sur les dissensions entre services et sur leur évolution de plus en plus politique. Pas très convaincant pour moi. Pour moi ces critiques ont toujours existé de manière plus ou moins explicite. Il n’y a qu’à penser à son roman Absolute Friends où son héros, Ted Murphy, est obligé de travailler pour un Américain envoyé par la CIA et que son chef lui présente comme un ancien des Services Secrets, employé maintenant par un « politically motivated group of corporate empire builders - oil chaps - with strong attachment to the arms industry - very close to God ». C’est d’ailleurs dans ce roman-là que j’ai découvert la culture littéraire de John le Carré et son intérêt pour la littérature allemande (ici Goethe et Theodor Storm). Voir ma note sur mon site Carnets d’un dilettante, intitulée : Une étrange rencontre (Le Carré – Storm).
Or le dernier roman de notre écrivain maître espion commence lui aussi avec pas mal d’allusions littéraires que j’ai bien aimées. D’abord on apprend que la librairie qu’un geek désabusé de la Finance a reprise, sans rien y connaître, s’appelait avant qu’il en change le nom : To the Ancient Mariner, titre tiré d’un poème célèbre de Samuel Taylor Coleridge, the Rime of the Ancient Mariner, que j’ai découvert chez Hugo Pratt (voir mon site Voyage, tome 5, Voyage littéraire en compagnie de Corto Maltese et d’Hugo Pratt) :
Alone, alone, all, all alone,
alone on a wide wide sea !
And never a saint took pity on
my soul in agony.
Et puis l’étrange bonhomme qui rend visite au libraire (c’est lui la taupe, je vous l’apprends tout de suite, mais je suis certain que vous l’auriez deviné aussi) lui fait remarquer que parmi ses livres dédiés à la région il en manque un (que le libraire, financier inculte, ne connaît pas, bien sûr) : Les Anneaux de Saturne de W. G. Sebald, cet Allemand qui avait été professeur à l’Université d’East Anglia et qui avait parcouru toute cette région à pied en broyant du noir. Alors là je jubile. Vous vous en doutez. L’un de mes livres préférés. Voir mon Bloc-notes 2021, Des tours d’Ulysse aux anneaux de Saturne.
Est-ce que ce dernier roman de John le Carré est un chef d’œuvre ? Comme certains critiques ainsi que son fils le croient ? Je n’en sais rien. Je ne suis pas convaincu. Il en a fait bien d’autres. Il y a une réflexion d’un chef espion pourtant qui m’a frappé. C’est à propos d’un homme du service qu’ils soupçonnent d’être une taupe et qu’ils avaient engagé dans le passé et qui venait déjà d’une partie adverse : « Un extrémiste est un extrémiste. Qu’il soit ex-communiste ou ex-autre chose, peu importe, c’est le même bonhomme. On ne change pas son raisonnement uniquement parce que la conclusion a changé. On change la conclusion. C’est la nature humaine. Et Stewart, à ce propos, tu peux leur donner un avertissement en ce sens, à tes petits nouveaux, s’ils se lancent dans le recrutement d’anciens fanatiques : ne jamais oublier qui ils ont été, parce que c’est toujours en eux, quelque part ». Cela ne vous fait pas penser à certains politiques ? Qui ont changé leur veste et sont toujours aussi fanatiques ? Et à la nouvelle porosité entre extrême-droite et extrême-gauche ?

Andreï Kourkov : L’oreille de Kiev (Editions Lliana Levi, Paris, 2022)
Kourkov est l’auteur des Abeilles grises. Ici il se lance dans le genre policier. Des amis lui apportent des caisses de documents anciens de la Tchéka, la police secrète bolchévique, datés de 1919. Il s’y plonge et a l’idée d’un policier détective qu’il baptise Samson Koletchko et lui fait couper l’oreille d’un coup de sabre de cosaque. L’idée est intéressante car ce qui se passe à Kiev à ce moment-là est au centre d’une guerre civile qui dure de 1918 jusqu’en 1921. Et que les Bolchéviques tentent à quatre reprises (la dernière est la bonne) de s’emparer de l’Ukraine pour la transformer en république soviétique. Cela fait penser à certains évènements actuels, n’est-ce pas ? Le récit est tout-à-fait plaisant. Ce n’est pas parce qu’il y a une guerre civile qu’il n’y a pas de crimes et qu’on n’a pas besoin de policiers. Le jeune Samson Koletchko est un taiseux qui n’en pense pas moins, un peu naïf mais honnête et intelligent et qui a de l’humour qu’il garde pour lui. Je trouve qu’il ressemble pas mal, mais en plus jeune, à l’apiculteur des Abeilles grises. Un taiseux lui aussi mais qui change la nuit les plaques de sa rue contre celles de son ami-ennemi, préférant habiter la rue d’un poète, Chevtchenko, que celle de Lénine. Et qui, quand il s’installe pour un moment quelque part du côté de Zaporijia, fait la conquête de la plus belle du village au grand dam des autres hommes du village. Ce qui ne l’empêche pas, le lendemain matin, de partir plein d’illusions pour la Crimée déjà russe chercher son ami tatare que les Russes ont déjà tué depuis longtemps ! Samson Koletchko est amoureux lui aussi. D’une belle qui croit encore à la Révolution. Il en faut. Kourkov a déjà les idées pour une suite, même une trilogie. Je me réjouis.
Ah, oui, il y a quand même quelque chose qui m’énerve. Kourkov a déniché un ancien plan de Kiev de 1919. Et il n’arrête pas de nous citer rues et places et quartiers. Un peu fatigant pour quelqu’un qui ne connaît pas la ville. Et qui n’en est pas particulièrement amoureux…

Ouïghours – Poésie et prose, Numéro spécial Jentayu N° 6 (Editions Jentayu – Nouvelles (voix) d’Asie, septembre 2022)
Voir la note que j’ai consacrée à ce recueil sur mon site Bloc-notes 2022, note intitulée : Ouïghours, littérature, culture et camps.

Hong-Kong, Numéro spécial Jentayu N° 5 (Editions Jentayu – Nouvelles (voix) d’Asie, septembre 2022)
Chan Ho-kei : Hong-Kong noir (Denoël, 2016)
La note qui commente à la fois le recueil de Jentayu et le roman de Chan Ho-kei, d’ailleurs recommandé par Jentayu, est intitulée : Hong-Kong, littérature, culture, histoire et est en ligne sur mon site Bloc-notes 2022.

Elie Barnavi : Confessions d’un bon à rien (Grasset, 2022)
J’ai consacré une note (la dernière de l’année) à Barnavi et à son livre de mémoires sur mon Bloc-notes 2022 sous le titre : Elie Barnavi, un Juste parmi les Israéliens.

Claudie Hunzinger : Un chien à ma table (Grasset et Fasquelle, 2022)
Voilà ce que j’ai écrit à mon frère Pierre qui habite au fond d’une vallée vosgienne, celle de Thann, après avoir lu ce livre : « Il m’arrive une drôle d’histoire. Samedi j’achète un bouquin après avoir lu une critique qui me plaît, dimanche je le lis et lundi il a le prix Femina. Heureusement pour moi et l’écrivaine parce que si elle avait eu le prix avant je ne l’aurais pas acheté. Je ne lis pas les prix… Je te signale le bouquin quand même. L’auteure est une Alsacienne, Claudie Hunzinger, née à Colmar et qui est installée avec son mari sur les hautes chaumes au-dessus de la vallée de Lapoutroie. Elle et son mari sont un peu plus jeunes que moi et un peu plus vieux que toi. Leur home est à 700m d’altitude, un peu plus haut que toi (600m ?) et nettement plus isolé. Le titre : une chienne à ma table. Je ne sais pas si cela te plairait. Ce n’est pas de la grande littérature et il ne s’y passe pas grand-chose. Mais moi j’ai aimé et je pense que cela plaira aussi à Annie. L’écrivaine aime la nature, aime la chienne qui est venue manger à sa table et se coucher dans son lit. C’est une bergère. Les meilleurs. Et elle trouve comme moi que nous ne sommes qu’un animal entre les autres (et pas le plus réussi). Et son mari ne fait que lire. La nuit surtout. Dans sa chambre bourrée de livres. Mais il a un grand avantage par rapport à moi : il relit. Ce que je ne fais pas. Il peut donc se contenter d’un nombre de livres moins élevé que moi… Ah, oui, j’oubliais : il lit aussi du Chateaubriand comme toi. Salü ».