Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Hong-Kong, littérature, culture, histoire

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Comme je l’ai dit dans ma note précédente, Ouïghours, littérature, culture, camps, les Editions Jentayu ont publié, en septembre dernier, en même temps que leur numéro spécial sur les Ouïghours, un numéro de leur Revue entièrement consacré à Hong-Kong.
Je me suis souvent rendu à Hong-Kong pour des raisons professionnelles. Mais j’avoue que je n’ai jamais beaucoup apprécié cette ville qui était encore, à l’époque, une colonie britannique. J’ai trouvé que les Anglais de Hong-Kong étaient encore très coloniaux, genre Raj. Quand j’y suis passé avec mon ami Gilbert qui dirigeait notre filiale de Sheffield et qui était très fier de ses « memberships » de clubs chics de Londres (d’abord l’Excentric Club, puis lorsque ce Club avait dû fermer ses portes, du vénérable East India Club, place Saint James à Londres), il voulait m’emmener déjeuner au principal Club british de Hong-Kong situé au dernier étage d’une tour, Club pour lequel il avait obtenu une invitation, alors nous avons été reçus par une espèce de majordome qui m’a jeté un coup d’œil rapide, puis, sans plus me regarder, demande à Gilbert : « Is this your friend ? », puis quand Gilbert répond yes, « Would you tell your friend that we do not accept jeans in this Club ? ». J’ai regardé mon pantalon : c’était un Newman, pas spécialement jeans, mais le haut de la poche effectivement coupé horizontal… On n’a pas insisté. Mais, en sortant de l’immeuble j’ai demandé à Gilbert s’ils étaient bien conscients qu’on les mettrait à la porte sous peu (cela devait se passer en 86 ou 87 et Hong-Kong est passé aux Chinois en 97). Quant aux Chinois de Hong-Kong je n’ai pas eu beaucoup de contacts avec eux n’étant jamais tombé sur un chauffeur de taxi parlant anglais. Je me suis même demandé comment les Anglais avaient organisé l’éducation des locaux. Mais, peut-être mes chauffeurs de taxi étaient-ils des immigrés du continent ? J’avoue que la ville, à première vue, ne me parlait pas. Quand, lors d’un de mes premiers voyages en Chine, j’ai été amené à y passer un week-end avant de me rendre à Hangzhou, j’étais accompagné de plusieurs autres cadres de mon groupe, l’un d’eux accompagné de sa femme, qui se sont précipités en ville pour faire du « shopping », une activité que j’ai toujours eue en horreur. Au début j’ai un peu marché avec eux dans une rue, je ne sais plus laquelle, particulièrement réputée pour ses « shops », et puis je les ai lâchés, continué tout seul, me suis soudain trouvé, seul Européen, dans une foule immense de Chinois. Mais où sont donc les Anglais, me suis-je demandé. Et puis, passant devant un grand hôtel, je vois qu’au sous-sol il y des bains, piscine d’eau chaude, massages, alors je me décide, y entre, me déshabille et constate que les hommes dans la piscine sont nus ! Un peu gêné, j’y vais quand même, ils n’étaient que deux ou trois, mais j’ai quand même échappé aux massages. En sortant dans la rue après mon bain je me suis senti mieux et j’ai continué et, soudain, tombé sur un groupe bien sympathique de joueurs de go, abrités par quelques arbres, et tout le monde, joueurs comme spectateurs, complètement fascinés par ce jeu de stratégie, pourtant bien intellectuel, bien plus que le jeu d’échecs ! Cela m’a un peu réconcilié avec la ville. Comme, lors de mon voyage avec l’ami Gilbert, on s’est promenés le soir et approchés d’une place, attirés par des sons stridents, comme des pépiements de milliers d’oiseaux : c’étaient toutes les bonnes philippines qui se réunissaient le soir au même endroit et n’arrêtaient pas de rire et papoter. Un poème du numéro spécial Hong-Kong de Jentayu en parle. Il est intitulé Silhouettes dansantes et a été écrit en anglais par Tammy Ho Lai-ming, fondatrice de la principale revue littéraire anglophone en ligne de Hong-Kong. Le poème commence à dire qu’elles sont 380000 aujourd’hui, ces femmes qui viennent de toute l’Asie du Sud-Est, « s’occupent des enfants des autres/tout en contemplant des photos des leurs/sur les écrans de leur téléphone », « certaines dorment à des endroits tout sauf conventionnels/…/sous des escaliers, sur des balcons/entre des rayonnages, dans des placards ». Et puis continue :
J’ai été frappée par leurs visages, rayons de soleil du dimanche,
et éblouie par leurs silhouettes dansantes.
Je les ai entendues chanter, avoir des conversations animées,
éclater d’un rire qui vous pousse aussi à profiter de la vie.
J’ai ressenti leur énergie collective leur vie de rigueur
qui font avancer cette ville
à leur manière rien qu’à elles et pleine de sens,
tout aussi noble que celle des riches.

On avait bien sûr un agent sur place qui s’occupait de vendre nos équipements de façade (appareils d’entretien des façades – lavage des vitres – installés de façon permanente sur les toits des immeubles et passerelles volantes pour la peinture des façades), mais il parlait un mauvais anglais et avait peur de visiter les entreprises britanniques de l’endroit. Plus tard, quand la Chine s’est ouverte, il a créé un atelier-bureau à Shenzhen, ville nouvelle proche de Hong-Kong, mais je voyais bien qu’il avait un problème avec le mandarin quand il a voulu étendre son activité plus loin sur le continent. En fait les hommes d’affaires, non seulement de Hong-Kong, mais aussi de Singapour (où, comme on sait, 80% de la population est d’origine chinoise), voyaient tous s’ouvrir le marché immense de la Chine continentale et butaient tous sur ce problème de la langue. Même problème pour l’ingénieur que nous avions engagé pour travailler sur la Chine et qui était Chinois de Hong-Kong et sujet britannique. Il ne parlait pas le mandarin et avait même un problème avec l’écriture chinoise. Ce n’est qu’à l’Université qu’on nous donnait quelques leçons de mandarin, m’a-t-il dit.
Ce qui m’amène directement aux problèmes soulevés dans la préface du numéro spécial Hong-Kong par Gregory B. Lee, professeur d’études chinoises à l’université de St Andrews en Ecosse et membre de la Hong-Kong Academy of the Humanities. Je savais qu’il n’y avait pas d’intercompréhension entre cantonais (qui est aussi plus ou moins la langue parlée à Hong-Kong) et pékinois, que le cantonais avait deux tons de plus que le pékinois (6 au lieu de 4), que Mao Tsé-toung avait remplacé nombre de caractères chinois par des caractères simplifiés. Mais je ne savais pas qu’il y avait d’autres différences entre les deux langues : voyelles et consonnes dissemblables, distinctions lexicales importantes et syntaxe différente. Et si les deux langues partagent un grand nombre de caractères chinois, « il existe des caractères en cantonais qui n’existent pas dans le chinois écrit standard ». Il faut donc des caractères supplémentaires pour l’impression et pour le traitement de texte (électronique en particulier). De toute façon on sait que ni Hong-Kong ni Taïwan n’ont adopté les caractères dits simplifiés. Ici je fais une parenthèse. Et vous montre le caractère ma signifiant cheval (le phonème ma a bien d’autres significations selon l’accent, comme mère par exemple) sous ses deux représentations, la traditionnelle, la simplifiée :

On voit bien tout ce qu’on a perdu avec les simplifications : les quatre jambes du cheval et sa crinière. Notons que les Japonais ont conservé le caractère dans sa forme traditionnelle dans leur écriture (parmi les 1900 caractères chinois conservés). Mais il y a encore un autre inconvénient, nous dit Gregory Lee : « Pendant bien plus de deux mille ans, la langue de la culture et de l’administration des élites, dans l’espace que nous appelons aujourd’hui la Chine, était le wenyan ». Pour y accéder un Chinois moderne doit l’apprendre, le wenyan n’est pas plus proche du mandarin que du cantonais, dit encore Gregory Lee, mais l’accès à cette « langue pré-moderne » est rendu plus difficile par l’abandon des caractères traditionnels. Là j’avoue que je commence à être un peu perdu. Je me suis pourtant beaucoup intéressé à ces caractères chinois si originaux (voir sur mon site Voyage, tome 4 : Les caractères chinois) et à leur utilisation actuelle au Japon et passée en Corée et au Vietnam (voir site Voyage, tome 3 : Langue et écriture). Heureusement on peut trouver sur le net une longue explication de ce fameux wenyan par Wikipédia. J’y ai appris bien des choses que j’ignorais. Que Le Rêve du Pavillon rouge est le seul des grands romans classiques qui n’a pas été écrit en wenyan. Que la poésie Tang était rimée mais que si on la prononçait dans l’une des langues chinoises d’aujourd’hui elle ne l’est plus. Tout ça est très intéressant, mais c’est de Hong-Kong que je voulais parler dans cette note.

Alors revenons à Hong-Kong. La ville est presque le sujet unique de la plupart des textes sélectionnés. Comme si on cherchait à tout prix à définir son identité. Certains auteurs la voient comme une ville des amours, des passions. D’autres comme celle de l’argent, ce qui me paraît déjà plus plausible. Un auteur dit que c’est une marée humaine. C’est drôle, mais c’est exactement ce que j’ai ressenti. Plus que dans n’importe quelle autre ville chinoise. Et j’en ai pourtant visité plusieurs, Shenzhen, Hangzhou, Shanghai, Nankin, Pékin, Tianjin, entre autres. Et je me demande même s’il est facile de la définir cette identité de la ville, alors qu’il y a eu tellement de mouvements de populations, tellement de Chinois du continent, des « Territoires », qui ont déferlé sur Hong-Kong, des intellectuels aussi émigrés de Chine continentale. Alors que les Anglais en étaient maîtres pendant plus de 200 ans ! Mais y ont-ils laissé leurs traces ? Et combien de bons citoyens de Hong-Kong ont-ils émigré avant la « restitution » ? Combien ont pris la nationalité britannique ? Combien l’australienne ? Et sont revenus plus tard pour faire du business avec la Chine au moment de l’ouverture de Deng ?
C’est d’ailleurs ce que suggère Ackbar Abbas qui écrivait, quand il était Professeur de littérature comparée à l’Université de Hong-Kong, : « Hong-Kong n’est pas tant un endroit en soi qu’un espace de transit où les résidents sont toujours de passage vers quelque autre destination. Toutes choses y semblent éphémères. Toute l’énergie est dirigée vers la sphère économique… ». Ce sont Coraline Jortay et Gwennaël Gaffric qui le citent dans leur introduction à la Revue (Coraline Jortay est traductrice littéraire et chercheuse au Queen’s College d’Oxford et Gwennaël Gaffric professeur à l’Université Jean Moulin de Lyon et traducteur également).
Sphère économique. Oui c’est aussi l’impression que j’avais, Hong-Kong, ville où l’argent est maître, cité d’affairistes, de milliardaires. Mon ami Bob, travaillant pour ENSID, la société d’engineering sidérurgique du groupe Creusot-Loire, me racontait que durant de longs mois il a essayé d’obtenir la commande d’une usine sidérurgique en Indonésie de la part d’un Chinois milliardaire et puis, soudain, au moment d’aboutir, le Chinois l’invite à l’accompagner en avion privé à Hong-Kong où celui-ci possédait une villa de luxe dans les hauteurs. Et là, alors que le propriétaire habite la plupart du temps en Indonésie, tout est prêt, serviteurs, repas, lits, un vrai conte de fées ! Mais Hong-Kong avait également été pendant longtemps un intermédiaire pratique entre Chine et monde extérieur. Quand nous avons finalement conclu un accord avec une grande entreprise de Hangzhou, principal fabricant chinois de palans à chaîne et palans à levier, pour distribuer leurs produits sous notre nom en Europe et ailleurs, on nous a demandé de passer par une société d’un certain Monsieur Cheng de Hong-Kong. Un grand ami de la Chine, nous a dit Monsieur Shin, le Président de la société qui était aussi l’un des grands pontes du Parti dans la Province du Zhejiang. On a vite compris que cela permettait surtout à M. Shin et ses amis de disposer d’une réserve de devises dont ils pouvaient se servir pour des achats hors de Chine (voir mon site Voyage, tome 4 : S comme Shi Nai-an). D’ailleurs, un peu plus tard, au cours des années 90, alors que nous avions réalisé un LMBO sur notre Groupe, nous les Managers, nous avons créé nous aussi une société à Hong-Kong par laquelle nous avons finalement passé nos achats et gardé au passage quelques sous pour réduire notre endettement personnel, à l’insu de nos partenaires financiers. Nous n’y avons vu rien de répréhensible. Au contraire, j’ai toujours considéré que rouler des financiers était une action méritante ! Et cela ne nous coûtait rien : l’imposition sur les bénéfices était alors de 19% sur le business fait à Hong-Kong (qui était toujours britannique) et 0% sur les transactions extérieures.

Mais Hong-Kong peut aussi abriter l’amour et le sexe. On trouve dans ce numéro spécial de la Revue Jentayu une interview de Xiaosi qui est une grande spécialiste de la littérature de Hong-Kong et qui a d’ailleurs créé un Centre de Recherche sur cette littérature, accessible sur le net. Dans cette interview, intitulée Le Hong-Kong d’Eileen Chang et Wang Anyi, elle nous parle de la présence de la ville dans certains romans célèbres de ces deux écrivaines. Et d’abord de Love in a fallen city d’Eileen Chang. Longtemps les deux héros de l’histoire se méfient un peu l’un de l’autre. Et ce n’est qu’au moment où Hong-Kong tombe dans les mains des Japonais qu’ils reconnaissent enfin leur amour réciproque. Ce qui fait dire à l’auteur de la note en anglais du roman sur Wikipédia que « la ville et leur amour vivent une relation inverse puisque leur amour triomphe au moment où la Cité est défaite suite à l’invasion japonaise ». Beaucoup de gens, dit Xiaosi, connaissent Repulse Bay (une plage renommée dans le sud de l’île) grâce à ce roman, « ses flamboyants, le bruit du ressac », et ses moustiques (les deux protagonistes du roman, Liu-yuan et Lio-su, se donnent des claques pour s’en débarrasser). Personnellement je ne savais même pas qu’il y avait des plages à Hong-Kong. Je n’avais vu que sa baie et les jonques qui la couvraient. Les deux auteurs de l’introduction citent également une nouvelle d’Eileen Chang, qui a inspiré un très beau film d’espionnage du Taiwanais Ang Lee, Lust, Caution, et qui se passe entre Hong-Kong et Shanghai (en 1938-42) alors gouvernée par un collaborateur des Japonais. Eileen Chang, née à Shanghai, n’a pourtant vécu que quelques années à Hong-Kong, avant de partir pour les Etats-Unis. Quant à l’auteure des Lumières de Hong-Kong, Wang Anyi, dit, selon Xiaosi, que la ville est « passionnelle » et qu’elle « portait parfois à l’adultère, des rendez-vous y devenaient des rencontres amoureuses ».
Ce qui m’amène à parler d’un autre roman un peu plus connu en France, Tête-Bêche de Liu Yichang, ou plutôt le film qui en a été tiré, le fabuleux In the Mood for Love du cinéaste hongkongais Wong Kar-wai. Fabuleux esthétiquement parlant grâce à ses gros plans, ses couleurs, ses espaces confinés, ses silences. Grâce aussi à ses magnifiques acteurs Tony Leung et Maggie Cheung. Et peut-être aussi parce que le Hong-Kong représenté dans le film est celui des années 60, celui de la jeunesse de Wong. Il y a un autre film qui a eu beaucoup de succès chez nous, rappellent les auteurs de l’introduction, c’est Adieu, ma concubine. Le metteur en scène, Chen Kaige, est pourtant Chinois (c’est même le premier Chinois à obtenir la Palme d’Or à Cannes), le sujet est inspiré d’une pièce de l’Opéra de Pékin et le film évoque l’histoire récente de la Chine. Mais l’auteure du roman, Lilian Lee, est une écrivaine prolifique hongkongaise (plus de 120 titres !), un peu mystérieuse : elle vit au dernier étage d’un grand palace de la ville et refuse toute publicité.

Les auteurs des huit textes en prose publiés par le numéro spécial de la Revue Jentayu sont tous d’authentiques Hongkongais et parlent presque tous de leur ville. L’un d’eux, ancien ingénieur informaticien, est un écrivain policier, Chan Ho-kei, dont j’ai acheté Hong-Kong Noir publié par Denoël en 2016 et recommandé par la Revue. Et je l’ai lu avec un très grand plaisir. Remarquablement bien traduit (par Alexis Brossollet), il rassemble six nouvelles qui se passent à des époques différentes mais qui ont toutes pour héros principal un certain Kwan Chun-doc, un « superintendant » et détective super-brillant. Dans sa postface Chan Ho-kei dit que les Japonais font la distinction entre le roman policier « orthodoxe » et le policier « sociétal ». Ce qui correspond, je suppose, à notre distinction entre bêtes policiers à énigmes à la Agatha Christie et policiers d’atmosphère à la Hammett. Chan Ho-kei essaye de mélanger les deux : dans chaque récit il met l’accent « sur l’intrigue et sa résolution logique », écrit-il. Mais l’ensemble fait un tout, « véritable tableau de la société de Hong-Kong, sur près de six décennies ». C’est ainsi qu’en « micro » j’ai fait de l’orthodoxe et en « macro » du sociétal, conclut-il. Et en même temps il décrit sa ville, l’action se passant chaque fois dans un quartier différent. Au fond, dit-il, j’ai « pu modestement faire office de brochure touristique », plaisante-t-il. Mais ce n’est pas cet aspect-là qui m’intéresse. Je ne suis pas non plus certain que son grand ensemble de nouvelles policières soit réellement « sociétal ». Même si, bien sûr, on y trouve des policiers véreux et d’autres qui sont honnêtes, des membres violents et puissants des triades, des prostituées et des indicateurs, beaucoup de gens communs aussi, des boutiquiers, des commerçantes des marchés, des capitaines de ferrys et des fonctionnaires anglais avec leurs épouses complètement perdus, incapables de parler chinois et encore moins de savoir le lire. Non, le principal intérêt me semble être son aspect historique. Ce n’est pas dans l’espace que l’on voyage avec Chan, c’est dans le temps. Ses six nouvelles sont inversement chronologiques. La dernière se passe en 1967. Le héros principal n’est encore qu’un policier de rue. Et son compagnon, simple citoyen, qui parle à la première personne, semble mieux raisonner que lui, même si ce dernier agit vite et sauve la vie d’un haut-fonctionnaire britannique. Car on apprend qu’en 1967 Hong-Kong est en plein soulèvement. Tout a commencé avec des conflits sociaux, mauvais traitements, grèves, licenciements, et puis cela continue avec l’appui d’un Mao Tsé-toung qui aimerait bien bouter les Anglais dehors la colonie avec trente ans d’avance. Dans la 5ème nouvelle, on est en 1977. L’action rapportée est un faux kidnapping et la fausse victime est l’enfant d’un fonctionnaire britannique venu créer un nouvel organisme chargé de combattre la corruption ambiante qui touche toute la police à tous les niveaux. La 4ème se passe en 1989. Une tuerie causée par les chefs d’une triade. Dans la 3ème nouvelle on est en juin 1997. Or le 1er juillet la Police royale de Hong-Kong va devenir la Police de Hong-Kong et la couronne de son emblème va être remplacée par la fleur du bauhania, l’orchidée pourpre de la ville. Mais cela n’a pas l’air de beaucoup perturber ni les policiers ni la plupart des habitants de Hong-Kong. Du moins à croire l’auteur. Sauf un chef de la triade qui cherche peut-être à profiter du remue-ménage pour s’enfuir. La deuxième nouvelle se passe en 2003. Kwan Chun-dok a pris sa retraite et n’est plus que conseiller très spécial. Cela fait six ans que Hong-Kong a été remis à la Chine. Mais rien n’a changé. La police continue à fonctionner comme avant. Et elle cherche à faire tomber un gros ponte d’une triade. Il est vrai que Hong-Kong est censé garder son statut spécial jusqu’en 2047 ! Alors arrive la première nouvelle. On est en 2013. Kwan est sur son lit de mort à l’hôpital. Son élève cherche à résoudre un cas de meurtre ordinaire. Qui a lieu dans une famille aisée. Mais quelque chose a changé.
Il y a d’abord les grands mouvements civiques de 2012 et 2013. Auxquels la police est chargée de s’opposer. Et puis il y a le pouvoir et ses proches qui commencent à peser sur la police pour protéger leurs intérêts. Kwan avait appris à son élève que la vraie mission de la police était de protéger la population. Et « si le système nuit aux innocents ou empêche la vérité d’éclater il faut aller contre lui ». Or depuis peu « l’environnement politique après la rétrocession » avait eu « de graves répercussions sur l’image de la police », écrit Chan. « Les questions idéologiques avaient pris de plus en plus d’importance ». « Les mouvements civiques avaient gagné en virulence ». Et pour les mater on avait recours à la violence. Et à la police. Et, en plus de cela « la réputation de la police » avait encore été « abîmée » par autre chose : « confrontés à des affaires impliquant des proches du pouvoir », les policiers « avaient apparemment subi des pressions… ». Et Chan termine sa postface ainsi : « Nous ne savons pas ce que deviendra Hong-Kong à l’avenir, après 2013 ; nous ne savons pas si cette ville pourra se relever, repartir pas à pas et retrouver le bon chemin… Je ne sais pas si la police pourra reconstruire son image d’une force résolue, juste, courageuse et loyale, entièrement dévouée au service des citoyens du territoire ; si les enfants de Hong-Kong pourront un jour, de nouveau, être fiers de leur police – comme quand mes amis et moi étions petits ». Le livre de Chan a été publié en chinois en 2014. Il paraît que Wong Kar-wai va l’adapter au cinéma !

Plusieurs textes repris dans le numéro spécial Hong-Kong de Jentayu parlent eux aussi des mouvements civiques et de leur répression violente par l’Empereur de Chine qui, visiblement, n’a pas tenu parole. Depuis la publication de Hong Kong Noir il y eu les mouvements de 2019-2020 et leur répression encore plus violente. Il est de plus en plus difficile de prévoir l’avenir de la ville. C’est peut-être pourquoi beaucoup d’écrivains cherchent à cerner son identité réelle. Certains textes parlent de l’exil, comme le très poétique Pièces vides de Leung Lee-chi, nouvelle traduite par Brigitte Duzan. Leung est une écrivaine diplômée de l’Université chinoise de Hong-Kong qui étudie actuellement à Taiwan. L’exil est aussi le thème des deux nouvelles de Wong Yi, traduites par Lucie Modde, intitulées Cette époque et La mariée traversant l’océan. Wong Yi est écrivaine également et éditrice d’une revue littéraire portant le joli nom de Fleurs des Lettres.
La nouvelle Soleils noirs de l’écrivaine Hon Lai-chu, traduite par Gwennaël Gaffric évoque ouvertement les mouvements de protestation des étudiants. Avec des dates qui vont de juin à novembre 2019. Et des mots forts. « La pluie noire » tombée sur la ville « contre laquelle les parapluies sont impuissants ». Les « ténèbres », la « vermine qui a entrepris de dévorer la cité ». Elle parle de liberté, de l’importance de la liberté qui « commence avec le choix », qui « est une conviction et une posture qui se surimposent à toutes les autres ». « Il n’y a que dans ces lieux où la liberté s’étiole que l’on perçoit de façon aiguë sa valeur infinie ». Elle parle aussi de 5000 personnes disparues et de ces étudiants qui résistent en occupant l’Université Polytechnique. « Les manifestants sont enfermés à l’intérieur du campus, et ceux qui sont dehors voudraient pouvoir leur venir en aide, tout en étant impuissants, sont enfermés à l’extérieur du campus. L’enfermement, c’est devenu la douleur commune qui relie tous les habitants de cette cité ». Mais c’est aussi une douleur qui unit et qui aide à résister. « Quand les gens font face à la violence », écrit-elle aussi, « ils éprouvent une terreur extrême, si bien qu’ils deviennent, sans le vouloir, solidaires les uns avec les autres ». C’est ainsi que « les habitants de la ville ont ouvert une nouvelle histoire, qui leur appartient… Seuls ceux qui, lorsque le destin se présente à eux, ne fuient ni ne reculent et acceptent pleinement ce qui va se passer ou s’est déjà passé et le vivent de tout leur cœur, en bien ou en mal, recevront la clé de leur propre histoire. Hong Kong est devenue un symbole, à la signification ambigüe, mais si riche ».
La nouvelle De sombres choses de Dorothy Tse, traduite par Coraline Jortay est beaucoup plus noire et beaucoup moins optimiste. Les sombres choses sont les têtes qu’elle imagine coupées des policiers anti-émeutes. Et le commissaire qui les contemple est celui-là même qui en avait fait sa troupe d’élite. Qui a protégé la maire que tout le monde haïssait et maté les foules. Jusqu’à ce que tout rentre dans l’ordre, que la ville ait retrouvé une certaine stabilité, que les slogans qui tapissaient les murs aient été recouverts de peinture et que le gouvernement ait mis la main sur tous les médias. « Désormais, quand un policier arrachait la blouse d’une jeune fille, écrasait d’un coup de genou la nuque d’un adolescent prostré au sol, ou chargeait à l’intérieur d’un train pour rouer les passagers de coups, ces épisodes ne circulaient plus sur le net ». La ville était redevenue normale et le Commissaire allait prendre sa retraite. Mais, hélas, elle était devenue invivable pour lui. Il l’avait compris « le jour où on lui avait refusé l’entrée de la petite chope de nouilles où il avait ses habitudes… Dans le regard de la patronne, il avait lu toute la haine que lui vouait la ville ».
Il est vrai que l’avenir de Hong-Kong semble bien sombre. Surtout quand on a vu la façon dont Xi Jinping a remporté sa victoire sans faille à Pékin il y a quelques semaines. Et qu’on connaît sa détermination à renforcer encore son emprise sur le peuple chinois en se servant de tous les moyens technologiques disponibles, de plus en plus sophistiqués. D’un autre côté on ressort de ces lectures avec la conviction que, finalement, Hong-Kong existe. Qu’il y a une culture et une histoire singulières. Et une élite attachée à sa liberté de penser. Comme Taiwan d’ailleurs, pays avec lequel ils ont tissé de nombreux liens. On verra bien.