Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Kapka Kassabova et la Macédoine du Nord

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(A propos de : Kapka Kassabova : L’écho du lac – guerre et paix à travers les Balkans, Marchialy, 2021)

C’est tout-à-fait par hasard que je suis tombé sur ce gros pavé un peu indigeste de cette descendante d’une grand-mère originaire d’un de ces deux lacs mythiques, Ohrid et Prespa, les plus vieux d’Europe, paraît-il, situés au sud-ouest de la nouvelle République de Macédoine du Nord, bordés par l’Albanie et la Grèce, proches de la Serbie et de la Bulgarie, région peuplée d’une « macédoine » d’ethnies et de religions, ayant longtemps vécu en symbiose ensemble, mais envahie et traversée par tellement de conquérants belliqueux et cruels, témoins de tellement d’horreurs chez leurs voisins immédiats comme le sanguinaire régime d’Enver Hoxha ou la terrible guerre civile grecque de l’après-guerre, Kapka étant elle-même tout un symbole de ces malheureux que les folies européennes ont obligés à émigrer, pour toujours, et perdre leur âme, elle, née à Sofia, s’installant d’abord avec sa famille à l’autre extrémité du globe terrestre, en Nouvelle-Zélande (dont elle a pris la nationalité), puis en Ecosse, jusque dans les Highlands, et adoptant une langue pour écrire qui n’est pas la sienne, l’anglais.
J’ai dit que le pavé (460 pages) était un peu indigeste : c’est qu’il mêle souvenirs auto-biographiques, histoire ancienne et moderne, légendes et coutumes, superbes descriptions de paysages et relations vivantes de nombreuses rencontres. Mais je suis content d’être allé jusqu’au bout.
D’abord parce que cela fait réfléchir sur l’identité. Alors que l’on n’arrête pas de nous casser les pieds avec l’identité nationale dans notre cher pays, la France, avec tous ces immigrés qui causeraient, à croire Zemmour et ses adorateurs, le « grand remplacement ». Alors que là on a, pour une fois, l’occasion de se pencher sur tous ces immigrés qui sont en même temps des émigrés et sur ce qu’ils éprouvent eux. Eux qui sont d’abord les perdants. Eux qui perdent leurs racines. A un moment donné l’auteure parle de Macédoniens émigrés aux Etats-Unis : la première génération parle encore la langue, les enfants parlent anglais !
Ensuite on fait de nombreuses découvertes. Que savons-nous de cette région ? Du macédonien ? Moi je ne savais même pas que c’était une langue slave, proche de ces autres langues slaves du sud que sont le bulgare et le serbo-croate. Tellement proche qu’il y a même, semble-t-il, intercompréhension entre les trois. Et quid de la Macédoine grecque ? Philippe II et son fils Alexandre, quelle langue parlaient-ils ? Mais voyons, Alexandre a été l’élève d’Aristote à Athènes, me rappelle mon fils qui est non seulement un passionné d’histoire, mais qui porte aussi son nom. Oui, je sais. D’ailleurs les Slaves sont descendus du Nord bien plus tard. Il n’empêche : aujourd’hui il y a encore des populations slaves dans le nord macédonien de la Grèce. Et qui parlent slave. Alors que les Grecs ne le tolèrent pas, ne veulent en entendre parler, et sont très nationalistes à ce sujet. On se souvient de l’opposition faite par la Grèce au nom de Macédoine que réclamait la nouvelle République en même temps que son indépendance. Et nous, Européens, nous avons soutenu la Grèce. Et, pourtant, la région en question s’est toujours appelée Macédoine. Ce n’est que tout récemment que le Gouvernement grec s’est laissé fléchir : va pour Macédoine, mais alors Macédoine du Nord ! Pas contents, les nationalistes grecs ! Et je venais à peine de finir de lire le livre de Kapka, voilà que c’est la Bulgarie qui râle, refuse que l’Union européenne entame des discussions avec la Macédoine du Nord car celle-ci vient de décider de faire du macédonien sa langue nationale. Or, disent les Bulgares, le macédonien n’existe pas, ce n’est qu’un patois bulgare !
Kapka revient souvent à l’histoire de la Macédoine, même la plus ancienne. Et elle a raison car la Macédoine existe depuis des temps immémoriaux. Même si elle a souvent changé de forme et de dimensions. Ohroud se trouve sur la fameuse Via Egnatia, cette voie romaine qui a relié le port albanais de Durrës (Epidamne dans l’antiquité grecque, rebaptisé Dyrrachium par les Romains) à Byzance. Une voie construite par les Romains sur le tracé d’une voie encore plus ancienne, macédonienne, datant du milieu du 2ème siècle avant J.-C. Une voie qui relie l’Adriatique à la Mer Egée. Et, peut-être l’Occident à l’Orient. Car si Constantin a emprunté cette voie pour rejoindre Byzance et donner à la ville son nom, Constantinople, on peut aussi supposer que c’est par ce chemin que les Ottomans se sont introduits dans les Balkans.

La Macédoine dont nous parle Kapka a été l’une des dernières régions européennes, avec l’Albanie, à être libérées du joug ottoman. Lors de la première guerre balkanique de 1912. Qui a été tout de suite suivie par la deuxième guerre balkanique de 1913 dont le but était de s’emparer de la Macédoine et qui a fait rage entre Serbes, Bulgares et Grecs. Ce que je trouve remarquable c’est ce que Kapka nous dit sur les religions et sur les nationalismes. Sous les Ottomans, musulmans, chrétiens et juifs vivaient ensemble pacifiquement. Peut-être parce qu’il y avait un tel mélange, une telle « macédoine » de religions et d’ethnies, qu’on ne pouvait faire autrement. On y parlait le judéo-espagnol (puisque Salonique où avaient trouvé refuge les Juifs expulsés d’Espagne, faisait partie de la Macédoine), grec, bulgare, plusieurs autres dialectes slaves, albanais, turc, aroumain (les Valaques), arménien, romani (les Roms). Et si on n’y trouvait en principe que trois religions principales : le christianisme oriental orthodoxe, la religion musulmane et la juive, ces religions ne coïncidaient pas forcément avec l’ethnie. Il y avait des Bulgares chrétiens et musulmans, des Albanais chrétiens et musulmans, les Valaques étaient en majorité chrétiens mais certains étaient musulmans et il y avait même des chrétiens turcophones, les Gagouzes dont les descendants vivent toujours dans les Balkans, nous apprend Kapka. C’est avec les mouvements pour l’indépendance qui se développent au cours du XIXème siècle que les relations entre religions commencent à se détériorer. Avec les komitas, ces milices qui prennent un caractère nationaliste, ou, du moins, étant opposés aux Turcs, sont hostiles aux musulmans. Mais c’est après l’indépendance que les nationalismes se déchaînent. En 40 ans la Macédoine de Kapka change quatre fois de mains entre Serbes et Bulgares. L’identité n’était pas nécessaire avant que viennent les envahisseurs, dit Kapka. Maintenant il fallait se déclarer grec ou bulgare par exemple, selon la bande qui arrivait dans un village. Et il valait mieux ne pas se tromper. « L’identité vécue comme une tyrannie », écrit Kapka Kassabova.

Mais lorsqu’on suit les pérégrinations de l’auteure autour du lac, et même des deux lacs (ou trois avec le petit Prespa situé entièrement en Grèce), et qu’on assiste à ses nombreux entretiens avec les habitants de toutes origines, on a l’impression que chrétiens et musulmans continuent à vivre paisiblement côte à côte. Peut-être parce que la religion musulmane, ici, est très loin de l’extrémisme islamiste. On apprend même qu’il y a pas mal d’influences soufies en Macédoine comme en Albanie. C’est une vieille dame que Kapka rencontre à Ohrid qui lui apprend que la tradition mystique soufie a été introduite aux Balkans avant même la conquête ottomane, par un sage du XIIIème siècle, Sari Saltik, sous la forme du bektashisme toujours vivant en Turquie, que le tekke qui se trouvait encore à Ohrvid (une loge de derviche bektashiste) avait été fondé en 1600 et que le cheikh qui en avait la charge encore tout récemment, et dont elle est la veuve, était issu d’une lignée ininterrompue depuis les années 1660. Et elle finit par lui réciter un poème du grand mystique soufi qu’était le poète persan Rûmi :
Oscillant entre joie et tristesse,
Tu es la proie de l’éphémère.
L’infini jardin de l’amour recèle
D’autres fruits
Que les rires et les larmes,
A jamais frais et verts,
Sans printemps, sans automne.
Tout à la fin de son séjour Kapka visite le monastère Saint Naum situé au sud du Lac d’Ohrid, à la frontière albanaise. Le Saint guérissait ceux qui avaient l’esprit dérangé. Mais pas seulement. Le Saint était enterré dans la chapelle et si on plaçait sa tête contre la plaque de marbre qui recouvrait son tombeau on pouvait entendre battre son cœur (Kapka se souvenait qu’elle y était venue, enfant, et qu’elle l’avait effectivement entendu, mais plus maintenant, puisqu’elle savait que c’était le bruit des sources souterraines ou les courants qui communiquaient entre les deux lacs). Mais c’est aussi en plaçant sa tête ou, mieux encore, son corps entier sur le tombeau du Saint qu’on pouvait guérir de son esprit dérangé et d’autres maux encore. Et voilà que le Saint recevait des visiteurs non seulement chrétiens mais également des musulmans !
En général ce ne sont pas seulement les religions qui séparent les hommes, mais aussi, je le sais par ma propre expérience, les langues. Sauf que, lorsque tant de langues vivent les unes à côté des autres comme ici, chacun comprend un peu la langue de l’autre. C’est, semble-t-il, le cas de Kapka. Elle comprend un peu d’albanais, un peu de grec. Alors la langue de l’autre n’est plus un mur. Une menace.
Est-ce cela qui a sauvé la Macédoine lors de la grande explosion de la Yougoslavie ? En tout cas plusieurs des interlocuteurs de Kapka le lui disent : quand la guerre a dévasté le pays nous, nous sommes restés tranquilles, « nous n’avions aucune appétence pour la guerre ». Et un musulman lui dit : notre islam n’a rien de violent, rien d’intégriste. Vous ne verrez jamais ici ce que l’on a vu en Bosnie.

Le mot balkaniser, nous apprend Kapka, a été inventé il y a un siècle par le journal New York Times et signifiait « diviser une région ou toute autre entité en groupes ou Etats plus restreints dans un rapport d’hostilité réciproque ». C’était après la dissolution de l’Empire ottoman. Phénomène connu, pas seulement dans les Balkans. Quand un Empire autocratique tombe, le nationalisme éclot. On a connu cela ailleurs (Empire austro-hongrois, Empire soviétique, etc.). Mais les Balkans ont vécu une nouvelle « balkanisation » avec la fin de la Yougoslavie de Tito. Pas moins de sept Etats en sont issus : Slovénie, Croatie, Bosnie, Serbie, Monténégro, Macédoine du Nord et Kosovo. Et il est bien possible que la Bosnie va encore enfanter de nouveaux mini-Etats.
Mais si la Macédoine n’a pas connu les horreurs de la guerre de Yougoslavie que Kapka évoque lors d’une rencontre avec son oncle : « le siège de Sarajevo, les massacres, les viols de masse et les camps de concentration en Bosnie et au Kosovo, le bombardement de Belgrade par les Américains et des millions de blessures visibles et invisibles qu’il faudrait des générations pour panser », il n’empêche que la guerre y a laissé ses traces, là aussi. En 20 ans, dit Kapka, la Macédoine a connu le traumatisme post-communiste, l’émigration massive et l’effondrement social. Les pays voisins, Albanie, Kosovo, Serbie sont devenus des pays où règnent les mafias qui sont les maîtres en trafics de tous genres, et en particulier en drogues et en filles. Beaucoup de Macédoniens qui étaient bloqués en Albanie ou en Yougoslavie sont revenus au pays, puis repartent parce qu’ils n’ont rien pour vivre. Mais, de toute façon, dit Kapka, « les Balkans, c’est nous tous ».

L’un des grands mérites du livre de Kapka Kassabova, c’est justement de rendre vivants toutes ces rencontres, ces conversations, ces personnages si attachants. Un vrai plaisir. Ce que j’ai trouvé amusant c’est cette question qu’on lui pose si fréquemment, car on reconnaît très vite qu’elle est du pays, une fille du lac : « A qui appartenez-vous, jeune fille ? ». Cela m’amuse parce qu’il faut croire que c’est là une habitude balkanique. C’est la question que pose la mère de Kusturica à son fils, assise sur un banc face à l’Adriatique après son exil de Bosnie : « A qui tu appartiens, mon fils ? ». Sauf que dans ce dernier cas la question se rapporte à la politique. Kusturica avait intitulé son bouquin : « Où suis-je dans cette histoire ? » et avait été très critique concernant la responsabilité d’Izbetgoviç dans la guerre de Bosnie et s’était même fait Serbe alors qu’il était issu d’une famille musulmane de Bosnie (voir ma note Kusturica et les Serbes sur mon Bloc-notes 2011). La question posée à Kapka est différente. On veut connaître ses racines, savoir à quel clan elle appartient. « C’est le destin à la mode des Balkans », dit Kapka. « On n’échappe pas à sa famille ».

A plusieurs reprises Kapka tombe sur des personnes revenues d’Albanie et qui lui racontent les drames vécus par ceux qui étaient soumis au régime de Hoxha, ce dément. Ainsi le vieux pêcheur Tanas né à Pogradec, sur le côté albanais du lac, de parents macédoniens, lui conte l’acte de volonté de sa mère, un acte tragique par ses conséquences et que je pensais impossible quand j’ai lu une histoire semblable dans le dernier roman de l’écrivain israélien David Grossman (La vie joue avec moi). Véra, la principale héroïne de son roman refuse d'accuser son mari qui va être de toute façon exécuté par les sbires de Tito. Et refuse encore même après sa mort. Alors qu'elle sait qu'elle va être emprisonnée et perdre sa fille. Fiction invraisemblable, ai-je pensé. Pauvre écrivain, obligé pour vivre de sa plume d’inventer des scénarios pareils ! Or voilà que Tanas raconte : mon père Sandro a appris qu’on « allait venir le chercher ». Alors il s’enfuit en moto en traversant les montagnes. La Sigurimi débarque, confisque tout, et, à partir de ce jour, ma mère Zorka, ma grand-mère au beau nom de Perséphone, mon frère et moi, nous sommes estampillés ennemis du peuple. Pour toujours. « Hébergés » dans des camps, affamés, persécutés. A un moment donné les deux garçons sont même séparés de leur mère. Pendant deux ans. Et pourtant, dit Tanas, ils avaient laissé une chance à ma mère : qu’elle divorce, charge son mari par une déposition, se remarie. « Elle en était incapable ». Comme l’héroïne du roman de Grossman. Le premier camp dans lequel ils sont emprisonnés se trouve à Lushnjë, « la capitale albanaise des camps de concentration ». Puis il raconte : l’impossibilité pour un ennemi du peuple de faire des études, l’omniprésence des indics, les séances obligatoires d’auto-critique idéologique, véritables humiliations publiques, les durs travaux totalement absurdes (la transformation d’une montagne boisée et escarpée en orangeraie), les arrestations totalement arbitraires. L’un de ses amis, ayant répondu à un commissaire du Parti, est condamné pour « agitation contre l’Etat » et envoyé pour dix ans à la tristement célèbre prison de Spaç dans les montagnes du nord du pays. Puis re-condamné pour dix ans au moment de sa libération. Les détenus de la prison devaient travailler dans une vieille mine d’étain jusqu’à ce qu’ils meurent d’épuisement. C’était la pire des 50 prisons de Hoxha, dit Tanas. On y a incarcéré 43000 personnes, souvent pour des raisons complètement futiles. Et lorsqu’en 1973 les prisonniers se sont révoltés on a condamné les survivants à 1700 ans de prison supplémentaire !
Zorka et Sandro se sont revus en 1991 lorsque la frontière entre l’Albanie et la Yougoslavie s’est ouverte, brièvement. Zorka a reconnu son mari immédiatement, raconte Tanas, « l’homme assez bon pour elle. L’homme dont elle refusé de divorcer ». Sandro, non, mais il était heureusement accompagné de la sœur de Zorka. Ce sont les deux sœurs qui sont tombées dans leurs bras. Les deux époux étaient plutôt gênés, dit Tanas. Sandro s’était mis en couple, mais sans se marier et sa compagne était prête à disparaître. Mais c’est Zorka qui va retourner vivre le reste de sa vie en Albanie. Kapka admire cette femme, cette « héroïne de l’ombre, qui, au printemps de sa vie, s’était constituée prisonnière mais avait tenu sa parole, cramponnée à sa propre vérité ».
Tanas s’était marié, jeune encore, avec une Grecque d’Albanie. La chance de ma vie, dit-il. Une fois installés au bord du lac côté Macédoine ils ont appris tous les deux la langue du pays, même s’ils continuent à parler albanais entre eux. En Albanie son épouse s’était vue interdire l’usage du grec. « A les voir ensemble », écrit Kapka, « toute la mesquinerie du contentieux gréco-macédonien éclatait au grand jour : une Grecque et un Macédonien qui parlaient albanais et s’étaient mariés par amour sous le joug d’une tyrannie ». Les enfants de Tanas voyagent dans le monde. Ils sont libres. Tanas en est heureux. Sur son bateau peint des couleurs albanaises, rouge et noir, Tanas a trouvé la paix, dit encore Kapka. « C’est en moi que la colère gronde ».

Elle sera à nouveau en colère quand elle visitera plus tard la Macédoine grecque. En y découvrant à la fois les traces mémorielles de la terrible guerre civile de l’après-guerre et le racisme linguistique de l’Etat grec. J’avoue que je ne connaissais pas grand-chose de ce qui s’était passé dans ce pays après la victoire des Alliés. Je savais que Churchill, d’un trait sur le papier, avait entériné le partage de l’Europe avec Staline à Yalta (ce n’était pas à Yalta mais à Moscou en octobre 1944, corrige Kapka), mais j’ignorais qu’en Grèce cela l’avait amené à soutenir les fascistes et anciens collaborateurs des Nazis contre les résistants communistes et socialistes. Ce sont les Britanniques qui obtiennent des autorités grecques le désarmement des résistants gauchistes et leur déportation massive vers les îles prisons de l’archipel de Makronissos. En décembre 1944 les milices fascistes tirent sur la foule à Athènes. Les troubles durent un mois. En 1946 le parti communiste est déclaré illégal. Et, entre 1944 et 46 100000 gauchistes sont raflés et exécutés ou emprisonnés ou condamnés à l’exil. Mais la guérilla continue dans les montagnes du Nord-Ouest. Pendant trois ans et demi. Les Britanniques participent à la lutte contre ces gauchistes baptisés bandits communistes ou bandits tout court. Et, à partir de 1947, les Américains, sous Truman, s’en mêlent aussi. La guerre civile grecque a fait 158000 morts et un million de déplacés, écrit Kapka.
Pour rejoindre le côté grec du Lac Prespa Kapka a dû faire un grand détour par l’est et par la montagne car sur la route directe qui longe le lac le poste frontière était fermé. Quand elle roule à nouveau en direction de l’ouest, vers le lac petit Prespa (qui n’est pas petit du tout, il est majestueux, dit-elle) elle s’arrête dans un village appelé Antartiko. Elle y rencontre Pavle qui lui parle dans un dialecte slave qu’elle comprend, dit-elle. Un dialecte que les locaux appellent nashe et que les Grecs désignent sous le nom de dopika. Il faut dire qu’il y a divers dialectes slaves dans le nord de la Grèce et qu’on n’a jamais créé une koinè de ces dialectes, dit-elle encore. Il est donc facile pour les Grecs de prétendre que ce n’est pas une véritable langue ! Pavle lui montre un vieux assis dans un fauteuil et qui ne parle plus. Lui a tout vécu, explique Pavle, la guerre et l’enfer de Makronissos. Où l’on torturait et violait les hommes. Et la peur ne l’a plus jamais quitté.
Finalement Kapka arrive aux rives grecques du Lac Prespa. Sur ces rives lui avait dit Pavle, vivaient dans le temps 25000 habitants. Après la guerre civile il n’en restait plus que mille et aujourd’hui 300. A Psaradès, sur le bord du Lac, Kapka rencontre un Macédonien australien, parti de ce village il y a 50 ans. A l’époque vivaient 2000 personnes à Psaradès, aujourd’hui il n’en reste que 60 lui dit-il. Il faut dire que la phase finale de la guerre civile a été terrible, des villages entiers anéantis, des enfants brûlés vifs devant leurs mères, du napalm versé par des avions américains. Un village napalmé appelé Bapchor n’existe plus que dans la mémoire collective. Tout ceci lui est confirmé par un vieil ami, Nick, Macédonien australien lui aussi, à qui elle avait donné rendez-vous au bord du Lac. Ma grand-mère était originaire d’un village proche de Psaradès, raconte Nick, un village entièrement slavophone. Quand elle est revenue en 1987, elle n’en revenait pas : plus personne n’osait parler macédonien, le village était entièrement hellénisé. Il ne restait plus une miette de son identité originelle. Elle n’y est plus jamais revenue, dit Nick.

Mais arrêtons-nous là. Il me reste à parler de Kapka elle-même. Elle est issue de générations de femmes fortes. Filles uniques. Et exilées. Son arrière-grand-mère maternelle, née à Ohrid avait déjà dû émigrer à Sofia il y a plus de 100 ans, sa grand-mère revenue à Ohrid, a elle aussi dû revenir à Sofia, sa mère a émigré de Bulgarie en Nouvelle-Zélande et elle-même a quitté la Nouvelle-Zélande pour l’Ecosse. Mais le plus remarquable c’est la manière dont elle décrit les paysages de ce côté de la Macédoine, les montagnes, les vergers, les villages et le lac, toujours le lac si changeant, si attachant, auquel la lie un lien mystérieux, le lac où elle se baigne souvent ou qu’elle parcourt en barque. Ce qui est remarquable aussi c’est sa façon de trouver tout de suite le contact avec les gens du lac, son intérêt pris au sort des gens, sa gentillesse, son humanisme. Et puis il y a toutes ces légendes qu’elle nous fait découvrir. Et les poèmes. Car elle est poétesse elle-même.
Les poèmes du Lac sont souvent bien nostalgiques. Ce qui ne saurait nous étonner pour une terre d’exil. Même si on y célèbre aussi les filles du Lac. Comme cette chanson populaire :
Fille de Macédoine, tu es un bourgeon bigarré
Et dont voici le refrain :
N’y aura-t-il donc jamais
Plus joli bourgeon que toi,
Fille de Macédoine ?
Mais les filles sont aussi à plaindre. Comme dans cette chanson tosque albanaise (le tosque est un dialecte albanais parlé dans le Sud, la Macédoine d’Albanie). Car les hommes partent et ne reviennent pas toujours :
Fille des vagues,
Juchée sur un rocher,
Les hommes vont et viennent
Mais lui n’apparaît pas.

« Oiseaux, vous qui êtes mon espoir,
Vous qui parcourez terres et mers,
L’avez-vous vu ?
L’avez-vous vu ? L’avez-vous vu ? »
Mais les hommes aussi pleurent. Pleurent l’exil, pleurent la perte :
Ohrid, Ohrid, douce, sage
Je t’ai perdue, comme le paradis.
Et se souviennent comme ce poète de Pogradec :
Dans le village, le grincement d’une porte.
Sur le lac, le silence d’une rame.
Par-delà la montagne Sèche,
Un aigle au loin prend son essor.
Et puis Kapka Kassabova nous parle de deux frères originaires de Strouga, une cité lacustre située sur la rive nord du lac d’Ohrid, les frères Miladinov, linguistes et folkloristes, qui ont sillonné le pays pour recueillir légendes et chansons populaires au milieu du XIXème siècle. La grand-mère de Kapka lui en avait parlé. Le plus jeune des frères, Konstantin, était aussi poète.
Voici l’un de ses poèmes, qui date de 1861 :
Donne-moi des ailes et je prendrai mon envol
Pour regagner nos terres et nos rivages,
Poser les yeux sur ces lieux qui sont nôtres
Voir les visages d’Ohrid et de Strouga
Où le lac est blanc et vrai,
Et quand le vent souffle, sombre et bleu.
Quand il était étudiant à Moscou Konstantin Miladinov a écrit un poème intitulé Nostalgie du Sud qui commence ainsi :
Le soleil se lève-t-il aussi obscur là-bas
Qu’il se lève obscur ici ?
Et finit avec ces vers avec lesquels je vais clore cette longue promenade à travers ce coin de Macédoine (parce que j’aime le « mourais tendrement » et aussi à cause de ce kaval, ce mirliton, cette flûte qui chante quand tournent les danseurs toupies, les doux derviches soufis) :
Là-bas, je m’asseyais et jouais du kaval un moment.
Le soleil se couchait, je mourais tendrement.

PS : Toutes les citations (placées entre guillemets) sont extraites de la version française du livre de Kapka Kassabova, dans l'excellente traduction à partir de l'anglais de Morgane Saysana.