Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Découverte d'Abdulrazak Gurnah de Zanzibar

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Les Jurés du Nobel littéraire sont des gens qui ont beaucoup d’humour. C’est ainsi qu’ils adorent affoler, de temps en temps, les libraires et les éditeurs du monde entier. En choisissant à intervalles plus ou moins réguliers un parfait inconnu. Ils ont déjà fait le coup avec Herta Muller en 2009 et avec Tomas Tranströmer en 2011 (voir mon Bloc-notes 2009 : Herta Müller nobélisée et mon Bloc-notes 2011 : Tranströmer et le haïku). Cette fois-ci c’est un Tanzanien qui écrit en anglais, parfaitement inconnu lui aussi, à qui ils ont accordé leur prix. Au nom pas facile à retenir, en plus, Abdulrazak Gurnah ! Alors, évidemment, je cours voir mon libraire favori (un Tanzanien, quand même ! C’est pas courant !). Et, bien sûr, il n’a plus rien. En français du moins. Mais attendez, me dit-il, il me reste peut-être quelque chose en anglais. Effectivement il lui en restait même quatre des romans du nouveau Nobel. Dans sa langue originale. Je feuillette et en choisis deux. Et je crois bien que j’ai fait un bon choix…
Comme par hasard les deux bouquins sont relativement récents et n’ont pas encore été traduits en français. Il s’agit d’abord de Gravel Heart (Coeur de gravier), publié par Bloomsbury Publishing en 2017 et Afterlives (Vies d’après) par le même éditeur en 2020. Et après avoir lu les deux je dois bien le reconnaître : le choix des Norvégiens était tout-à-fait judicieux. L’écriture de Gurnah est belle (encore que ce n'est pas l'avis d'Annie qui est très exigeante en matière de style!), c’est un véritable conteur et, surtout, il ne nous parle pas seulement d’un pays, la Tanzanie, que nous connaissons mal, mais de problèmes plus généraux comme les conséquences de la colonisation européenne et les misères des émigrés. D’ailleurs le jury du Prix, pour justifier son choix, parle d’une « analyse pénétrante et sans compromis des effets du colonialisme et du destin des réfugiés écartelés entre cultures et continents ». Ce qui nous ramène directement à l’actualité politique et aux propos immondes d’un Zemmour. Si la France et l’Angleterre sont tellement sujets à l’immigration, musulmane en particulier, c’est bien la conséquence de leur ancienne activité coloniale. Et personne ne se demande quelle est la façon dont les migrants vivent leur migration. Ce qu’ils éprouvent, eux. Eux qui sont des humains également. Comme nous. Eux qui vivent d’abord leur déracinement comme un « hiatus » entre deux mondes, deux cultures. Une insécurité impossible à résoudre, dit Gurnah quelque part.

Gravel Heart
A la base de ce roman un drame dont on ne découvre les véritables ressorts qu’à la fin. Et ce n’est également qu’à la fin que l’auteur nous apprend qu’un drame semblable est à la base d’une pièce peu connue de Shakespeare, Measure for Measure (page 254). Une sœur accepte de sacrifier sa vertu à un tyran pour sauver son frère de la mort ! Mais peu importe. Ce n’est pas le plus important. Cela permet juste à l’écrivain de donner à sa fiction une ossature solide. C’est le côté conteur de Gurnah. Non, ce qui est le plus étonnant de cette histoire c’est l’image donnée de l’Angleterre, de Londres surtout.
Au jeune natif de Zanzibar qui débarque à Londres, la ville se dévoile d’abord comme un monde multi-ethnique. « Londres est plein de gens qui viennent du monde entier. Je ne m’attendais pas à voir cela », écrit Salim à sa mère. « Indiens, Arabes, Africains, Chinois, et Européens aussi, qui viennent je ne sais d’où, mais qui ne sont sûrement pas tous Anglais… Quand un bus à double étage passe dans la rue, et qu’on voit toutes ces faces à travers les vitres, on a l’impression d’avoir un aperçu d’une page de ces Encyclopédies illustrées pour enfants intitulée habitants du monde » (page 62). Ses premiers copains viennent de Chypre, du Sierra Leone, plus tard du Nigéria et d’Afrique du Sud. Son premier propriétaire est un Kenyan marié à une Jamaïcaine. C’est un avocat soudanais qui lui procure des faux papiers (page 95). Plus tard, lorsqu’il arrive à s’inscrire à l’Université à Brighton et qu’il a besoin de travailler pour vivre, il trouve un emploi dans un café qui appartient à un Libanais (page 108). Et tombe sur tout un groupe de Libanais qui parlent arabe et gesticulent en parlant. Et beaucoup de gens parlent un anglais bizarre, trouve-t-il. Souffre-t-il du racisme ? On n’en a pas l’impression. Il est vrai qu’il ne semble pas rencontrer beaucoup de Blancs. C’est plus tard, lorsqu’il a une expérience amoureuse sérieuse avec une fille blanche, que le racisme lui tombe dessus. Brutalement. Et c’est d’autant plus brutal que la mère n’est même pas anglaise mais d’origine indienne. Elle convoque ses deux fils et les trois font céder la fille : « a nigger is a nigger however nice he is » (page 147). Il est vrai que la couleur de la peau n’est pas la seule explication. Salim est musulman, pauvre et fait des études de littérature qui ne mènent à rien !
Gurnah n’épargne pas non plus les décolonisés. Mentionne sans insister les conflits entre partis et ethnies. Le grand-père maternel de Salim (qui fait probablement partie d’une famille descendante d’Arabes à Zanzibar) perd tous ses avoirs et doit s’expatrier à Dubaï. Où il subit pas mal d’humiliations (page 181). Plus tard encore il finit sa vie à Kuala Lumpur. Quant à ceux qui sont restés maîtres à Zanzibar comme à Dar-es-Salam ils profitent de leur pouvoir pour exploiter les autres, devenir de plus en plus riches et jouir de tous les luxes. C’est le cas de l’oncle de Salim, celui qui avait été sauvé par le sacrifice de sa sœur, et qui, finalement, épouse la fille de la famille dominante et partage leur vie ! Et devient aussi dur qu’eux !
A la fin du roman Salim revient pour un court séjour à Zanzibar. Sa mère est morte. Mais il revoit son père, celui qui avait quitté sa femme, ne pouvant lui pardonner sa faute. Et le père et le fils arrivent à nouveau à parler ensemble, à s’expliquer. Alors quand le père demande à Salim : « alors ils sont comment, les Anglais ? Toujours aussi coléreux ? Et leurs femmes toujours leur air supérieur ? », Salim lui répond : « ce n’est pas aussi simple. Il y en a aussi qui ont faim, d’autres qui sont fous, et d’autres encore qui sont droits… » « D’une certaine manière », dit-il encore, « le monde entier se retrouve à Londres. Les Anglais n’ont laissé personne en paix. Jamais. Et ils ont extirpé tout ce qui était bien de chacun d’entre nous et l’ont ramené chez eux. Et maintenant une bande déchaînée de nègres et de turcs sont venus pour en profiter ».
Ce qui me ramène à ce que j’ai écrit au début de cette note. Il y a un lien évident entre les immigrés qui nous « submergent » aujourd’hui, à entendre un certain discours de droite et d’extrême-droite (le grand remplacement), et notre passé colonisateur. Je ne cherche pas du tout à culpabiliser pour cela. Cela ne sert à rien. C’est du passé. Simplement établir des faits. Des faits qui sont encore bien plus évidents dans le cas de la Grande-Bretagne. Car l’ancienne colonisation britannique est toujours vivante dans cette survivance qu’est le Commonwealth qui représente un tiers de la population mondiale (2,3 milliards) !
Mais ce que Gurnah montre aussi c’est que tous ces immigrés ont bien du mal à trouver le bonheur. Salim dit à son père qu’il va retourner en Angleterre. Que pourrais-je faire ici à Zanzibar ? Rejoindre les autres charognards qui vivent des déchets laissés par les riches ? Même si cela serait peut-être reposant, malgré les privations, de parcourir ces rues qui me sont familières où je pourrais rencontrer des gens que j’ai toujours connus et respirer cet air que j’ai aimé et que j’aime encore. Mais non, je vais repartir, décide-t-il finalement. Retourner à cette « vie débilitante », cette « vie incomplète », cette vie qui va finir par me « ratatiner ». Qu’est-ce que j’en attends ? Je ne sais pas. Je n’ai pas fait grand-chose pendant toutes ces années. Trouverai-je ? Je ne sais pas, dit Salim. Et il va retourner à Londres. Et son père va rejoindre son grand-père à Kuala Lumpur.
Abdulrazak Gurnah, lui, a trouvé sa voie. Pourtant lui aussi a débarqué à Londres à 18 ans, réfugié politique sans le sou. Dans une interview accordée à la journaliste Florence Noiville du Monde (voir le Monde du 10 décembre 2021) il dit : « Dans le viseur des révolutionnaires (à la fin des années 60), il y avait les Indiens, les Comoriens, les Omanais et autres gens d’origine arabe dont je faisais partie ». C’étaient eux qui constituaient les élites en place dans l’île de Zanzibar. A Londres « il tire d’abord le diable par la queue », écrit Florence Noiville. Mais il réussit quand même à terminer ses études de littérature anglaise, puis devient enseignant à Lagos au Nigéria, avant de revenir en Angleterre, passer une thèse de doctorat à l’Université du Kent à Canterbury et y enseigner jusqu’à sa retraite. Et ce n’est que 17 ans après en être parti qu’il est revenu à Zanzibar revoir ses parents. « Je pensais que pour rentrer, je me devais d’avoir réussi, pour leur montrer que partir en avait valu la peine ». Comme le Salim de Gravel Heart qui ne rentre que bien tard, lorsque sa mère est décédée. Peut-être parce qu’il n’avait pas l’impression d’avoir réussi, d’avoir occupé son temps de manière utile.
L’interview donnée au Monde se passe en vidéoconférence à la Barbade. On apprend en passant que Gurnah est marié à une Antillaise. Alors la journaliste lui demande très justement qui il est vraiment. A quel pays appartient-il ? Comment vit-il ses identités multiples ? Alors, tout-à-coup, il perd son flegme : Non, dit-il, « il n’est pas de ces exilés qui, avec le temps, ne se sentent plus ni d’ici ni d’ailleurs ». « Si vous me réveillez à 3 heures du matin », dit-il, « en me demandant d’où je suis, je sais ce que je vous répondrai : I am from Zanzibar. Peut-être même que je vous le dirai en swahili si vous me comprenez, et ce malgré plus de cinquante ans en Angleterre ». Faut-il le croire ? J’ai quelques doutes. Même si je sais par ma propre expérience qu’on reste imprégné pour la vie par la langue de son enfance et de sa jeunesse. Et de la culture qui y est attachée. Et c’est encore plus le cas des poètes. Je me souviendrai toujours de ce qu’a dit le poète juif alsacien Claude Vigée, exilé dès l’âge de 17 ans, en Amérique, en Israël, le lien à l’enfance qu’il n’a jamais voulu rompre, parce que dès l’origine il a su qu’il en avait besoin, pour survivre, de ce lien. Et que, plus tard, bientôt, c’est sur le terreau de cette enfance qu’allait éclore sa poésie. Et c’est peut-être aussi le cas de certains écrivains, de ces écrivains comme Gurnah qui puisent continuellement dans la terre de leur jeunesse pour en nourrir leur œuvre. Peut-on quand même trouver son bonheur ? Dans sa terre d’exil ? Oui, probablement. Il n’empêche qu’on ne peut oublier que ce lien sera coupé quand même. Totalement. Le jour de sa mort. Car on n’aura pas pu le transmettre à ses enfants. Eux seront définitivement d’ailleurs !

Afterlives
Ce roman a un autre intérêt. C’est un retour en arrière, à l’époque allemande, celle du Tanganyika. On sait que les Allemands sont des colonisateurs tardifs. Arrivés après les autres. Après la constitution de l’unité allemande sous l’égide du Roi de Prusse. Et que leur colonisation a été particulièrement brutale. Plus raciste, déjà, que les autres. Il n’y a que récemment que la République fédérale a reconnu le génocide commis sur les Hereros au début du XXème siècle en Afrique du Sud-Ouest (Namibie).
Et cette fois-ci Gurnah abandonne Zanzibar restée sous contrôle anglais pour s’intéresser au continent. Une grande partie de l’histoire se passe dans une ville côtière, probablement Tanga, au nord de Dar-es-Salam. Au début dans les milieux indiens, des musulmans originaires du Gujarat. Puis apparaissent les deux héros de l’histoire : l’un, Ilyas, a été volé à ses parents, quand il était petit, par les troupes coloniales allemandes, mais est repris par une plantation de colons où il travaille et apprend à lire et écrire l’allemand. Quand il est adulte il s’en libère, recherche sa petite sœur qui est maltraitée dans sa famille d’accueil. Et c’est elle, Afiya, qui va faire plus tard la liaison avec l’autre héros, Hamza qu’elle épousera dans la ville côtière où elle échoue. Gurnah prend beaucoup de plaisir à nous décrire la ville en question. Tous ses petits métiers, les pêcheurs, les capitaines de bateaux, les contrebandiers, les commerçants un peu pirates, les menuisiers et autres artisans, les guérisseuses, les imams, les mosquées. On dirait les Mille et une Nuits. Une fois de plus Gurnah se révèle merveilleux conteur…
Hamza avait été vendu par sa famille à un propriétaire cruel auquel il échappe et rejoint la troupe coloniale allemande, les fameux Ascaris. Le mot est d’origine arabe mais est passé au swahili. En fait tous les pays européens avaient leurs troupes africaines, mais les Ascaris des Allemands de l’Est africain étaient particulièrement redoutés pour leur violence et leur cruauté. Peut-être parce qu’on y trouvait certaines ethnies réputées pour leur caractère guerrier : Noubas, Massaïs. Ou plutôt parce que leurs officiers allemands les dressaient ainsi. Pour qu’ils fassent peur. Parce qu’au cours de leur colonisation ils ont eu à affronter de nombreux soulèvements.
Et puis éclate la première guerre mondiale. Et c’est là que cela devient intéressant. Parce que la guerre se communique à l’Est africain dans son ensemble. Et les Ascaris allemands vont devoir se battre contre les troupes coloniales des Anglais (plutôt indiennes d’ailleurs) qui contrôlent le Kenya et l’Ouganda, celles des Belges qui ont le Congo, et même à la fin, celles des Portugais qui possèdent le Mozambique.
Ilyas qui a fini par aimer les Allemands, s’engage. Mais on ne sait pas où ni comment il a combattu. Ce n’est qu’à la fin du roman qu’on apprend qu’il a survécu, qu’il est passé en Allemagne et qu’il s’est même lié aux Nazis pendant un moment, mais qu’il a quand même fini par être condamné pour crime racial et à être exterminé dans un camp. Hamza, beau garçon un peu tendre, passe la guerre comme ordonnance de l’officier en chef. Qui le traite relativement bien et lui donne des leçons d’allemand, soit parce qu’il lui rappelle son jeune frère mort à la guerre à 17 ans, soit, comme le soupçonne une brute de sergent, parce que l’officier a des tendances homosexuelles. C’est d’ailleurs ce sergent qui blesse gravement le jeune Hamza qui va être soigné par un pasteur allemand et son épouse jusqu’à la fin de la guerre. Comme toujours Gurnah montre que rien n’est entièrement blanc ou noir. Il y a des justes, même chez les Allemands. Et l’officier offre un recueil de poèmes de Schiller à Hamza (en fait l’Almanach des Muses de l’année 1798) et la femme du pasteur un livre de Heine (de l’histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne. Un peu étonnant pour une femme de pasteur !) (page 211). Gurnah fait de Hamza un portrait bien attachant. Et l’histoire d’amour entre Hamza et la belle Afiya est très joliment contée.
Mais là où Gurnah déploie quand même sa colère c’est quand il montre que les Européens ont transporté leur guerre en Afrique chez des peuples qui n’en ont rien à cirer et qui doivent se battre les uns contre les autres à la place de leurs maîtres. Et souffrir destructions et violences. En tête des Ascaris du Tanganyika chevauchent les officiers prussiens et à l’arrière, leurs porteurs, leurs femmes et leurs enfants. Et tout ce monde vit sur la campagne qu’ils exploitent. « Les Ascaris laissaient derrière eux une terre dévastée, alors qu’ils continuaient leur combat embrassant de manière aveugle et meurtrière une cause dont ils ne connaissaient même pas l’origine et qui ambitionnait en réalité de finaliser leur propre domination. Les porteurs mouraient en nombre de la malaria, de la dysenterie et de fatigue et personne ne se souciait de les compter. Ils désertaient frappés de terreur et allaient mourir dans la campagne ravagée. Plus tard on racontera des histoires d’héroïsme absurde et nonchalant, un simple à-côté des grandes tragédies européennes, mais pour ceux qui l’ont vécu, ce fut un temps pendant lequel leur pays fut trempé dans le sang et couvert de cadavres ». Et c’était probablement plus ou moins la même chose chez les autres Européens. C’est dans cet état que ce trouvait alors cette partie du monde, écrit Gurnah. « Chaque morceau de cette terre appartenait aux Européens, du moins sur la carte, British East Africa, Deutsch-Ostafrika, Africa Oriental Portuguesa, Congo Belge » (page 87).
Gurnah parle de l’Est africain mais en réalité c’est pratiquement tout le continent africain qui a été aux mains des Européens, du Nord au Sud. Comme une grande partie du Moyen-Orient arabe, comme l’Inde, l’Indochine, la Malaisie et l’Indonésie. La Perse était indépendante mais n’a pas échappé au contrôle des Anglo-Saxons (voir Mossadegh). Les Philippines avaient été d’abord colonisées par les Espagnols avant de passer sous contrôle des Américains, successeurs des Européens. Quant à la Chine elle a vu presque toute sa côte remplie de comptoirs occidentaux dont certains le sont restés jusqu’à un passé tout récent (Hong-Kong). Et si on passe de l’autre côté de la Terre, on retombe encore une fois sur les Européens : ce sont eux qui ont peuplé tout le continent américain (Nord et Sud) et pris possession de toutes les îles du Pacifique, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Calédonie.
Nous savons tous cela. Mais nous l’oublions un peu trop facilement. Il ne s’agit d’ailleurs pas de faire de la repentance. Après tout cela fait honneur aux Européens, cette soif de connaître, d’explorer le monde qui a été à la base de leur conquêtes. Sauf que très vite elles ont été accompagnées de violence, de cruauté et d’exploitation. Et de l’esclavage organisé en grand. Et de certains génocides comme celui des Amérindiens. Même si d’un autre côté les conquêtes ont probablement aussi eu des aspects positifs : infrastructures, santé, éducation, etc. Que certains vont relativiser, regrettant la destruction des cultures propres. Et critiquant l’esprit de supériorité des Européens qui devient souvent mépris des « indigènes ». Gurnah montre à plusieurs reprises cet état d’esprit chez les militaires allemands du Tanganyika et même chez un pasteur allemand.
Mais ce que je veux surtout dire, même si je me répète, c’est que si tous ces migrants qui font tellement peur à nos politiciens de droite et d’extrême-droite et qui suscitent même la haine chez certains d’entre eux, viennent aujourd'hui chez nous, c'est que nous avons d'abord été chez eux. Sans qu'ils nous aient demandé de venir, ni qu'ils aient pu s'y opposer. Et que maintenant ils connaissent notre langue et notre façon de vivre. Et je trouve qu’il est bon qu’un écrivain africain nous le rappelle. Avec toute la mesure dont est capable le nouveau nobélisé Abdulrazak Gunrah !

PSAfterlives va être traduit en français et sera publié au cours de l’année 2022. Trois autres romans de l’auteur ont été traduits en français :
Paradise, publié en Grande-Bretagne en 1994 a paru en français sous le titre Paradis chez Le Serpent à Plumes en 1999 et vient d’être réédité en décembre 2021 chez Denoël. L’histoire se passe au début du siècle au Tanganyika. Un jeune garçon est vendu par son père, à son insu, comme esclave à un riche marchand à qui il doit de l’argent. Roman de formation à l’ombre du début de la colonisation allemande. Caravanes et paysages (le Lac).
By the Sea date de 2001, sa version française, Près de la Mer, avait paru chez Galaade en 2006 et est rééditée par Denoël. C’est l’histoire d’un immigrant arrivé de Zanzibar à Londres avec de faux papiers et qui est mis en contact avec un autre exilé qui vient de Zanzibar lui aussi et qu’il connaît. Drame de l’exil et drames politiques à Zanzibar après l’indépendance.
Desertion a été publié en Grande-Bretagne en 2005 et sa traduction française chez Galaade en 2009 sous le titre, nettement plus accrocheur : Adieu Zanzibar. En fait l’histoire de la famille de celui qui raconte, à la première personne, commence quelque part sur la côte du Kenya, au nord de Mombasa. Une histoire tragique qui mêle abandons et désertions.

PS-2 (14/01/2022) : Je crois que, pour mieux suivre Gurnah dans ses romans, il faudrait revenir à l’histoire de sa Tanzanie. Et d’abord à la colonisation allemande.
Bizarrement, il semble que Bismarck n’était pas très en faveur d’une politique coloniale. Il faut dire qu’après la réalisation de l’unité allemande en 1870, il fallait d’abord qu’il s’occupe de l’organiser, son unité (comme s’occuper de la colonisation de l’Alsace-Lorraine par exemple). Et puis il ne croyait pas en sa rentabilité. Vers la fin de son règne comme Chancelier (il s’est retiré en 1890) il a quand même dû commencer à protéger certaines initiatives privées (qui avaient acheté des terres à coloniser en Afrique de l’Ouest comme en Afrique de l’Est). Mais c’est l’Empereur Guillaume II, arrivé sur le trône en 1888, qui en a fait un symbole de pouvoir, de prestige pour l’Empire ! A partir de ce moment l’Allemagne a pris progressivement le contrôle de grandes zones aussi bien à l’Est (zones qui font partie aujourd’hui de la Tanzanie, du Ruanda et du Burundi) qu’à l’Ouest (Namibie, Togo et Cameroun d’aujourd’hui, sans compter certains morceaux du Gabon, du Congo et même de la République centrafricaine, du Nigéria, du Ghana et du Tchad). Devenant ainsi la 3ème puissance coloniale en Afrique après l’Angleterre et la France. Mais, peut-être parce qu’ils sont arrivés plus tard que les autres ils ont dû faire face à beaucoup d’oppositions qu’ils ont contrées avec beaucoup de brutalité. En Namibie ils ont exterminé pratiquement la moitié de la population des Hereros (50000) et aussi de celle des Namas, ce qui est considéré aujourd’hui comme le premier génocide du XXème siècle. Mais dans leur colonie de l’Est africain, appelée Tanganyika, ils ont également sauvagement réprimé de nombreux soulèvements (tous cités dans le roman Afterlives de Gurnah), ceux des Nyamwezis dont le chef est pendu (1893), des Hehe dont le chef se suicide (1898) et a sa tête tranchée envoyée en Allemagne dans un musée, et le plus terrible qui est celui des Maji-Majis dans le sud où pas loin de 100000 indigènes ont péri. Ces derniers évènements, comme ceux de Namibie, se sont passés entre 1904 et 1908. Et les troupes utilisées pour cette répression sanglante en Afrique de l’Est sont les fameux Ascaris africains décrits dans le roman. Tout ceci a quand même fini par provoquer une certaine indignation en Allemagne et, après les élections parlementaires de 1907, la politique coloniale allemande est devenue un peu plus humaine. On se croit appelé à civiliser les « nègres ». Un officier du roman de Gurnah se moque du terme officiel « Zivilisationsmission » !
Le Tanganyika allemand contenait une grande partie de ce que sont devenus plus tard le Ruanda et le Burundi, mais pas l’île de Zanzibar qui était sous contrôle anglais. Comme le raconte Gurnah la guerre de 14 a été transposée immédiatement en Afrique. En Afrique de l’Ouest les Allemands ont été amenés à capituler dès les années 1915 et 16, mais en Afrique de l’Est les troupes allemandes (près de 17000 dont 90% des Ascaris) ont réussi, grâce à une tactique de guérillas, à tenir jusqu’à la fin, ce qui a mis tout le pays à feu et à sang. Et puis, avec le traité de Versailles, les Allemands perdent tout.
Après la guerre le Tanganyika est repris par la Grande-Bretagne. Zanzibar et Pemba qui continuent à être gouvernées par un sultan, sont sous protectorat anglais. Après la deuxième guerre mondiale on s’achemine lentement vers l’indépendance. Celle-ci est accordée au Tanganyika en 1961 et, bientôt, ce sera Julius Nyerere qui va en devenir le Président et le rester longtemps. Zanzibar sera indépendante en 1963. Mais la suite est sanglante. C’est qu’au départ ceux qui sont au pouvoir dans l’île sont ceux qui sont liés à des partis initiés par les Britanniques et donc plutôt anglophiles, mais qui représentent aussi, très probablement les communautés arabes et indiennes. Or ils n’ont pas la majorité. C’est le parti ASP d’un certain Karume qui l’a et qui, sur le plan ethnique, est probablement plutôt africain. Et c’est dès le mois de janvier 1964 qu’éclatent des troubles sérieux qui se terminent par de véritables massacres : 10000 victimes, semble-t-il, essentiellement arabes et indiennes. Et au mois d’avril de la même année, Zanzibar et Tanganyika fusionnent, donnant naissance à la Tanzanie, dont Nyerere est Président et Karume Vice-Président.
Les évènements de janvier 1964 et ses suites reviennent souvent dans les romans de Gurnah. Lui-même a des origines arabes. Et sa famille fait partie des élites qui sont alors dans « le viseur des révolutionnaires », dit-il dans l’interview accordée au Monde. Quand il quitte Zanzibar pour Londres il a 18 ans, c’est en 1966. « Sur place, je ne pouvais pas aller plus loin dans mes études. Alors, avec mon frère, je suis parti », dit-il. Dans le roman Gravel Heart, la mère du héros de l’histoire, Salim, fait partie d’une famille persécutée. Le grand-père était riche et avait une position politique élevée. On lui a tout pris et il a dû s’exiler aux Emirats. Celui qui oblige la mère de Salim à coucher avec lui pour sauver son frère de la mort, fait partie des puissants du jour, de ceux qui ont gagné la partie. Et le fameux frère, l’oncle de Salim, celui que sa sœur a sauvé, va épouser la sœur du puissant et finir par faire partie de sa famille, et donc des puissants ! Qui ont le pouvoir et l’argent.
J’ai eu l’occasion, au cours de ma vie professionnelle, de visiter les trois pays qui faisaient partie dans le temps du British East Africa et qui étaient maintenant indépendants (c’était dans les années 70) : Kenya, Ouganda et Tanzanie. Je me souviens même encore des noms de nos agents : une maison d’export hollandaise, Twentsche, pour les deux premiers et une maison anglaise, Harrison & Crossfield pour la Tanzanie. Amin Dada était déjà au pouvoir, mais n’était pas encore le fou sanguinaire qu’il est devenu plus tard. Encore que Twentsche qui lui avait encore fourni les pompes de circulation de sa piscine, commençait à en avoir peur. Des bureaux de Twentsche à Nairobi je me souviens surtout du merveilleux thé des Montagnes de l’Ouganda qui, même avec une goutte de lait, me semblait encore sublime (pourtant je ne suis pas un grand buveur de thé). Un thé produit par les Indiens importés par les Anglais, me disaient mes Hollandais. Et qu’Amin Dada allait mettre à la porte !
En Tanzanie régnait encore Nyerere. Il avait la réputation d’être marxiste et plutôt honnête, voulant le bien de son peuple. Pourtant il devait être derrière le Karume des massacres de Zanzibar et ne pouvait ignorer les agissements des élites du pays. En tout cas il semble avoir gardé le respect des habitants de Tanzanie jusqu’à sa mort. Je me suis rendu à Dar-es-Salam, mais ce dont je me souviens surtout c’est une visite touristique que mon agent m’avait organisée : la visite d’un village d’artistes sculpteurs sur bois. Et je me souviens parfaitement de certaines de ces sculptures qui m’ont frappé. Des personnages qui grouillent et s’enchevêtrent sur un bois cylindrique, une représentation de la vie, qui m’a rappelé la grande sculpture en pierre de Gustav Vigeland que l’on peut voir dans un parc à Oslo. Pour la première fois je suis tombé complètement en admiration devant l’art africain !