Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Six livres et quelques destins juifs

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Cela fait six mois que je n’ai plus rien mis en ligne sur mes sites. Les problèmes de santé d’Annie revenus en force, le stress était trop fort. Impossible de me concentrer, d’écrire quoi que ce soit. Ce qui ne m’a pas empêché de lire. Malgré tout. Mais ce n’est qu’aujourd’hui, l’espoir étant un peu revenu, pas beaucoup mais quand même, que j’ai de nouveau envie d’en parler de ces lectures. Et, bizarrement, au moment de me les remémorer, je m’aperçois que le hasard a fait que tous ces livres lus ont été écrits par des juifs ou parlent de juifs et que presque tous évoquent cette monstruosité – cette absurdité, dit l’une des auteures-victimes – qu’a été ce qu’ils appellent la Shoah et ce que le grand spécialiste, Hillberg, a appelé la Destruction des Juifs d’Europe
Le premier de ces livres, le plus marquant, le plus extraordinaire, tant par ce que l’auteure a vécu que par la manière d’en parler – sèchement, sarcastiquement – est celui de l’Autrichienne, juive de Vienne, Ruth Krüger. Voir : Ruth Krüger : Weiter leben – eine Jugend (Continuer à vivre – une jeunesse), dtv Verlag, Munich, 2019 (le copyright est de 1992 et le livre a paru en français avec le titre : Refus de témoigner). Ruth est née en 1931, a 7 ans au moment de l’Anschluss, vit, enfant, la montée de l’antisémitisme (le Risches en yiddish) à Vienne, puis l’installation des lois nazies, le départ de tous ceux qui peuvent se le permettre, l’isolation progressive des juifs (les enfants dans des écoles juives) et le départ de son père pour la France (d’où il sera déporté plus tard et gazé à Auschwitz). A 7 ans elle n’a déjà plus le droit de s’asseoir sur un banc, à presque 9 ans elle va voir un film de Disney (Blanche-Neige) alors que les cinémas sont interdits aux juifs et est vivement interpellée par la fille de sa boulangère et menacée de dénonciation, à 10 ans elle doit porter l’étoile juive (septembre 1941). A 11 ans, en septembre 1942, elle est déportée avec sa mère d’abord à Theresienstadt, puis, plus tard à Auschwitz-Birkenau, un camp d’extermination, d’où elle est transférée miraculeusement, après avoir menti sur son âgé (15 ans au lieu de 12), dans un camp de travail, Christianstadt, toujours avec sa mère, en juin 1944. Et lorsque les Nazis, à l’approche des Russes, transfèrent leurs prisonniers vers d’autres camps (les fameuses marches de la mort), elle, sa mère et une autre fille, plus âgée, s’en échappent et arrivent jusqu’en Bavière où ils attendront les Américains. Ruth Krüger est donc une survivante, certainement l’une des plus jeunes survivantes d’un camp d’extermination. Mais, comme je l’ai dit, ce qui est encore plus extraordinaire c’est la façon dont elle rend compte de tout cela. Même si le titre français, Refus de témoigner, est le titre qu’elle avait voulu donner dès l’origine à son livre (mais que l’éditeur a refusé). Je vais y revenir plus en détail. Ce « non-témoignage » le mérite vraiment. 
J’ai aussi acheté la suite. Voir : Ruth Krüger : Unterwegs verloren - Erinnerungen (perdue en chemin - Souvenirs), dtv Verlag, Munich, 2016 (le copyright est de 2008). Et j’ai été un peu déçu. Il s’agit surtout de ses souvenirs d’après-guerre aux Etats-Unis : batailles avec les Universitaires, combats féministes, mariage et divorce, et, aussi, retour précautionneux en Allemagne et même à Vienne, Vienne qui lui reste étrangère, à la fois étrangère et familière (la langue), mais surtout à Göttingen, ville universitaire, où elle va même jusqu’à donner des cours et des conférences. Si je veux en parler malgré tout c’est à cause de sa rupture avec Martin Walser dont elle parle en détail, une rupture douloureuse mais amplement justifiée. C’est que Walser a écrit un bouquin immonde contre le critique Marcel Reich-Ranicki, un bouquin clairement antisémite et que cet antisémitisme littéraire en rappelle d’autres dans l’histoire de la littérature allemande. Et c’est parce que je sais tout ce que le grand Reich-Ranicki a fait pour cette littérature, et que je connais sa vie, que lui aussi est un survivant (échappé au ghetto de Varsovie) et que je crois que l’antisémitisme n’est pas mort en Allemagne, que je vais en parler également. 
Si j’ai été amené à découvrir Ruth Krüger c’est grâce au Monde qui a publié un article nécrologique à l’occasion de sa mort en octobre dernier (voir : L’autrice américaine Ruth Krüger, survivante de la Shoah, est morte, Le Monde du 07 octobre 2020). C’est encore Le Monde qui m’a fait découvrir une autre personnalité forte, une juive aussi, la Hongroise Ágnes Heller qui est décédée à 90 ans en 2019 (voir : Ágnes Heller : La valeur du hasard – Ma vie, Payot et Rivages, 2020. Le texte original est en allemand : Der Wert des Zufalls, éditions Konturen, et date de 2018. L’article du Monde date du 02 septembre 2020, l’auteur de l’article est Nicolas Weill, et le titre : La Valeur du Hasard, dernière leçon d’Ágnes Heller). Si je me suis intéressé à cette intellectuelle c’est d’abord à cause de sa vie, puisque née en 1929, elle a connu de près, dit l’éditeur, « quatre systèmes différents : la société autocratique de classes, les totalitarismes nazi puis communiste, la démocratie libérale ». Et, ensuite, parce qu’elle a été à la fois sociologue et philosophe et membre de la réputée Ecole de Budapest fondée par György Lukács. Mais sur ce plan-là j’ai été un peu déçu, n’apprenant pas grand-chose sur les enseignements de l’Ecole philosophique de Lukács. Si je me décide à lui consacrer malgré tout un article c’est plutôt à cause de ce qu’elle raconte sur la déportation des juifs de Hongrie et surtout ceci : « On me demande souvent pourquoi je n’ai pas de problème avec les Allemands ». C’est, dit-elle, que « je n’ai vu que des meurtriers hongrois, uniquement des gendarmes et des Croix-Fléchées. Cela n’a aucun sens pour moi de faire des Allemands comme peuple les responsables de quelque chose auquel les Hongrois ont, de leur plein gré, participé ». 
Le quatrième livre que j’ai lu ne parle pas de la Shoah, mais c’est le livre d’un écrivain israélien dont j’ai bien aimé un roman précédent, La Femme qui fuyait l’annonce (voir mon Bloc-notes 2012), et surtout son héroïne, Ora, la mère qui a cette peur panique et justifiée de la mort de son fils. A la guerre. Toujours recommencée. Quand le Monde a parlé de son dernier roman c’est pour dire que cette fois-ci il y en avait trois des héroïnes tout aussi magnifiques (voir : David Grossman : La vie joue avec moi, Seuil, 2020). Véra l’ancêtre, sa fille et sa petite-fille. Et, en plus, Véra était Yougoslave et a survécu à un autre camp bien dur, celui de l’île de Goli Otok où Tito enfermait tous les anciens communistes qui auraient pu continuer à « aimer » Staline après la fameuse rupture avec le Maître du Kremlin. Or la Yougoslavie m’intéresse, elle aussi. Mais j’ai vite déchanté. Trop d’invraisemblances dans cette histoire. Même si Grossman est parti d’une histoire vraie, d’une femme qu’il a connue. Mais une histoire à laquelle il a ajouté de la fiction. Trop à mon avis. Mais je vais en parler quand même. Car cela pose le problème de l’écrivain. Quand il n’a plus rien à dire. Mais qu’il doit gagner sa vie… 
Le cinquième est un bouquin que m’a apporté ma fille. Un Leonardo Padura. Elle savait que cet écrivain cubain m’intéressait. J’en avais entendu parler pour la première fois grâce à un très beau film qui s’était inspiré d’un de ses romans et dont je parle sur mon site Bloc-notes 2015 : Nostalgie cubaine (Retour à Ithaque). Retour à Ithaque était le titre de ce film dû à Laurent Cantet, un film plein de mélancolie qui évoque toutes ces vies ratées à cause d’une révolution qui a mal tourné. J’avais aussi beaucoup apprécié le grand roman que Padura avait consacré à Trotski, à sa persécution par Staline et, finalement, à son assassin, l’Espagnol Ramon Mercader (j’en ai parlé sur mon site Bloc-notes 2019 : Leonardo Padura, Trotski et Ramon Mercader). Et puis j’ai pris du plaisir à ses romans policiers et à ce détective original, ex-policier et grand passionné de livres anciens, Mario Conde. J’en ai toute une collection. Et pourtant Francine m’en a trouvé un que je n’avais pas : Hérétiques. Un objet étrange, un gros volume qui n’est un roman policier qu’à la marge, on y parle surtout de peinture, de Rembrandt, on y évoque longuement sa vie, celle de l’Amsterdam de son temps et d’un jeune Juif qui aurait été son élève malgré les interdits de sa religion, surtout des Orthodoxes qui régnaient alors dans sa communauté. Pas mal de fiction, bien sûr, mais un fait historique réel qui nous amène une fois de plus à la Shoah : le roman débute avec l’arrivée à La Havane en mai 1939 d’un paquebot transatlantique allemand, le Saint-Louis, qui transportait près d’un millier de passagers juifs qui avaient acheté un visa touristique cubain et qui se voient refuser de débarquer. Les Etats-Unis et le Canada ne les acceptent pas non plus. Alors le bateau retourne en Europe, à Anvers. Les passagers sont répartis entre la Belgique, les Pays-Bas, la France et l’Angleterre. Quelques mois plus tard les Allemands envahissent les Pays-Bas et la Belgique et une grande partie de ceux qui sont restés dans ces deux pays finiront plus tard dans les camps d’extermination. Pour moi ce roman est un peu raté. J’en parlerai quand même. Et dirai pourquoi. 
Dernier livre, enfin, celui de ce Daniel Mendelsohn dont j’ai beaucoup apprécié son précédent livre plutôt autobiographique sur Homère et sur son père et dont j’ai rendu compte sur mon Bloc-notes 2020 : Un père, un fils et l’Odyssée (voir : Daniel Mendelsohn : An Odyssey – a father, a son and an epic, William Collins, 2017). Mendelsohn m’a intrigué en parlant de la structure « circulaire » de l’épopée d’Homère. J’avais déjà noté combien la composition de l’Odyssée était différente de celle de l’Iliade et combien elle me paraissait originale. Mais Mendelsohn interprète le qualificatif habituel : Ulysse aux mille tours à la fois comme une indication littéraire (ses digressions sont circulaires, elles reviennent à leur point de départ) et géographique (le voyage d’Ulysse est un grand cercle : il part d’Ithaque et revient à Ithaque). Alors quand j’ai appris qu’il avait publié un autre livre parlant encore de cercles, je l’ai acheté. Voir : Daniel Mendelsohn : Three Rings, a tale of exile, narrative and fate, University of Virginia Press, 2020. J’ai d’abord découvert avec plaisir que ses trois anneaux (qui n’ont rien à voir avec ceux de Tolkien !) concernent trois écrivains et leurs œuvres, un auteur que je ne connais guère, le philologue Erich Auerbach qui avait fui Hitler et s’était installé à Istanbul, l’écrivain allemand Sebald qui a fui l’Allemagne post-nazie pour s’installer en Angleterre, un écrivain que j’apprécie et qui se trouve dans ma bibliothèque, et puis surtout ce Fénelon dont je parlais dans ma note sur Mendelsohn et que tout le monde semblait avoir oublié et qui avait pourtant écrit une autre Odyssée, celle du fils d’Ulysse et de son « Mentor » ! Et puis, en le lisant, j’ai découvert que Mendelsohn parle aussi de lui-même, de ses propres problèmes de création littéraire et de sa propre histoire familiale qui est un exil là aussi, un exil bien douloureux, puisque ses grands-parents avaient fui la persécution nazie et qu’une bonne partie de sa famille avait été exterminée : encore une fois on revient à la Shoah ! Impossible d’y échapper ! Mais ce n’est pas pour cela que je vais parler de son livre. Non, ce qui m’intéresse, moi, qui ai depuis toujours cette abominable manie de partir en plein milieu de l’exploration d’un thème, partir ailleurs et puis revenir. Ce que je voudrais comprendre, c’est ce qui différencie une digression simple comme je la pratique d’une digression circulaire à la Mendelsohn !