Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Découverte d'Ágnes Heller

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(à propos du livre : Ágnes Heller : La Valeur du hasard – Ma vie, édition établie par Georg Hauptfeld, traduit de l’allemand par Guillaume Métayer, Editions Payot et Rivages, 2020

 

Ágnes Heller avait deux ans de plus que Ruth Klüger, était Hongroise, juive aussi et avait bien des choses en commun avec Ruth : elle aussi adorait, enfant, les Ballades de Schiller, était déjà une rebelle dès son enfance, a perdu elle aussi son père dans un camp d’extermination, ainsi que toute sa famille sauf sa mère, est devenue comme elle sioniste et dit, comme Ruth, que, finalement, elle a porté l’étoile juive avec fierté. C’est peut-être parce qu’elles étaient jeunes toutes les deux et inconscientes, car pour beaucoup de Juifs c’était l’infamie suprême après toutes les autres infamies subies. C’était le cas pour Otto Klemperer : « chaque fois que l’on m’a demandé, chaque fois que l’on a demandé aux autres survivants de l’intérieur, quel a été leur jour le plus terrible au cours de ces 12 années infernales, la réponse était unanime : le 19 septembre 1941 », dit-il. « Le jour où il a fallu porter l’étoile juive, l’étoile à six branches de David, ce morceau de tissu jaune, couleur de la peste et de la quarantaine, couleur des juifs au Moyen-Âge, couleur de l’envie et de la bile, couleur du mal qu’il fallait éviter. Le mot «Jude» encadré par les deux triangles de l’étoile, écrit en caractères noirs bien gras, imitant par les traits horizontaux épaissis des caractères l’écriture hébraïque ». Et Marcel Reich-Ranicki qui avait déjà dû porter un brassard blanc avec une étoile de David bleue dès le 1er décembre 1939 à Varsovie comme tous les Juifs, dit : « C'est comme s'ils étaient marqués : cet homme est hors-la-loi ». 
L’autobiographie d’Ágnes Heller a paru en allemand en 2018 chez l’éditeur Konturen de Vienne dont Georg Hauptfeld est le fondateur. On ne sait pas très bien si c’est bien elle qui l’a écrit ou si c’est une interview dont le texte a été mis au propre par Hauptfeld. Le livre est un peu décevant si on souhaite savoir un peu plus sur les travaux scientifiques d’Ágnes ou sur l’originalité de l’école philosophique de Lukács dont elle était l’un des membres. A quoi cela sert par exemple de savoir (page 150) que : « Ernst Bloch… essayait toujours de me convaincre que Lukàcs, en ce qui concerne son interprétation de L’homme au cheval blanc de Theodor Storm, avait tort et que c’était lui qui avait raison » ? Je suis un grand admirateur de Storm et aurais bien voulu savoir quelle était cette interprétation… 
En fait cet ouvrage est surtout intéressant par les deux bouts de la vie d’Ágnes Heller, son expérience de la traque des Juifs en Hongrie quand elle est enfant, et le retour d’un gouvernement de droite extrême, celui d’Orban, dans sa vieillesse. 
Or il n’est pas inutile, à l’ère Orban, de rappeler celle de l’amiral Horty, au pouvoir de 1920 jusqu’en 1944, et l’extermination d’une grande partie de la population juive hongroise. L’historien Istvan Bibo, que, bizarrement, Ágnes Heller ne cite jamais (et qui a pourtant été ministre pendant 3 jours lors de la révolution de 1956 qu’Ágnes a soutenue, puis condamné à la perpétuité, libéré en 1963 et persécuté par les autorités communistes jusqu’à sa mort en 1979), donne les chiffres suivants : « Au total », dit Bibo, « sur les 700 000 juifs de la grande Hongrie 500 000 ont disparu ». « Ces chiffres sont plus élevés que ceux donnés par le Monde en 2005 (180000 morts sur un total de 400000 juifs hongrois) », ai-je écrit (voir mon Voyage autour de ma Bibliothèque, tome 4 : Vienne, Hitler et les Juifs) « mais il faut dire que Bibo écrit tout de suite à la sortie de la guerre. Les chiffres étaient encore très approximatifs et puis lui inclut également tous ceux des territoires annexés ». 
Le père d’Ágnes Heller, avocat, était issu d’une grande famille intellectuelle autrichienne, sa mère, la grand-mère d’Ágnes, Sophie Meller, était une forte personnalité, une des rares femmes ayant pu faire des études supérieures à la fin du XIXème siècle à Vienne, une femme de haute culture, à la fois allemande et hongroise, et quelqu’un qui a beaucoup impressionné et influencé la petite fille. Ma grand-mère lisait du Goethe tous les jours, dit-elle, alors que mon père était plutôt passionné de littérature et de poésie hongroises, même s’il n’a jamais perdu son accent allemand ! Quant à la mère d’Ágnes, beaucoup moins intellectuelle, elle était issue d’une petite bourgeoisie hongroise, et du côté maternel d’une famille juive de vignerons (le Tokay peut-être ?). Ce qui montre encore une fois combien tous ces juifs d’Autriche, de Hongrie et de Tchécoslovaquie étaient complètement intégrés dans la population locale et en représentaient souvent les couches les plus intellectuelles. Ce qui n’était peut-être pas le cas de la Pologne où d’abord les Juifs étaient plus nombreux et, surtout, où les deux, Juifs et Polonais non-juifs, se considéraient depuis longtemps comme deux peuples distincts (voir ce que j’en dis dans mon Bloc-notes 2008 : Le Bund et le yiddish). 
Avant la première guerre mondiale il y avait eu moins d’antisémitisme en Hongrie qu’en Allemagne et en Autriche. La Hongrie était alors tellement étendue que de nombreuses minorités étrangères y vivaient et que les Hongrois étaient même en minorité dans leur pays. Ils avaient donc besoin, dit-elle encore, des Juifs qui se considéraient comme Hongrois, pour avoir une majorité gouvernementale. C’est après 1918 que les choses ont changé. Il faut dire que la Hongrie a été punie comme alliée de l’Autriche et de l’Allemagne et qu’elle a perdu énormément de régions magyares qui ont été incorporées dans d’autres pays de la région (Roumanie, Yougoslavie, Slovaquie). Ce qui explique peut-être, sans l’excuser, son nationalisme exacerbé de l’après-guerre. En tout cas l’antisémitisme est alors devenu fort, dit-elle, pas seulement dans les lois anti-juives mais aussi dans le peuple. Voici ce que dit Bibo, comme je l’ai relaté dans ma note déjà citée, Vienne, Hitler et les Juifs : « Il y avait un gouvernement féodal et ultra-conservateur (l’amiral Horty au pouvoir de 1920 jusqu’en 1944), un parti ouvertement fasciste (les croix fléchées), un antisémitisme généralisé (on avait fait de la crise sociale une question juive) et toute la nation était obnubilée par la question de la «grande» Hongrie, la Hongrie «historique». Il fallait récupérer les territoires perdus après la guerre de 14, c. à d. tous ceux où l’on parlait magyar : Banat en Yougoslavie, Transylvanie en Roumanie, sud de la Slovaquie et même une partie de l’Ukraine. Et pour cela il fallait s’allier à Hitler. Mais c’est dès 1938 et 39 que le gouvernement prend les premières mesures discriminatoires contre les juifs, soi-disant pour résoudre la question juive (leur prépondérance économique), et aussi un peu pour plaire à Hitler… La loi de 38 commençait à fixer un numerus clausus pour les juifs pour certaines professions ; la loi de 39 leur interdisait complètement un certain nombre de professions et définissait les juifs par leur ascendance (comme le fameux statut des juifs français établi sous Pétain dès octobre 1940). Enfin en 1941, la Hongrie étant entrée en guerre aux côtés des forces de l’Axe, on va interdire les mariages entre juifs et chrétiens ». 
D’après Ágnes Heller le numerus clausus pour les études des Juifs aurait déjà été instauré dès 1920 et simplement durci en 1938. A ce moment-là seuls 6% d’enfants juifs étaient acceptés dans les lycées d’Etat. Il reste les lycées juifs. Elle a le choix : lycée pour les enfants riches et assimilés, lycée pour les pauvres et plutôt religieux. C’est dans ce dernier qu’elle entre et s’y trouve plutôt mieux, dit-elle. Il y a beaucoup d’enfants intelligents, on s’y occupe de choses qui l’intéressent : apprendre, les livres, discuter, et elle participe à un petit cercle d’amis qui vont devenir essentiels pour elle dans ces années difficiles. Car on se sentait déjà en danger de mort. Des camarades échappés de Bohême et de Slovaquie, dit-elle, nous racontaient déjà des histoires de ghettos et de déportations. Bibo confirme : « Une fois les territoires magyars récupérés, l’armée, particulièrement antisémite se rend coupable de certains massacres et de la déportation de 20000 juifs non hongrois vers la Pologne qui seront plus tard exterminés par les nazis. Le gouvernement intervient néanmoins dès l’été 42 pour interdire ce genre d’actions… ». Le père d’Ágnes se démène pour aider les réfugiés qui viennent à Budapest, d’abord d’Allemagne, puis d’Autriche, enfin de Pologne. Pendant la guerre il entre dans une organisation humanitaire illégale qui place les réfugiés dans la montagne, des sanatoriums, des couvents. Quand les Allemands se rapprochent de la Hongrie, des amis lui conseillent de se faire baptiser, « puisque, de toute façon, tu ne crois pas en Dieu ». « Mais je ne crois pas non plus dans le Dieu chrétien », répond-il. Et, à sa fille, il dit : « on ne quitte pas un navire qui sombre ». Grande parole qui marque sa fille pour la vie. Elle en fait un portrait merveilleux, de son père. De ses conversations avec lui. Lui qui la prend déjà comme une grande personne. Qui lui dit par exemple : « Quand les femmes te disent que le plaisir sexuel n’est important que pour les hommes, n’en crois pas un mot ». 
Les Allemands envahissent la Hongrie le 19 mars 1944. Un mois plus tard le père d’Ágnes est arrêté par la Gestapo, puis livré aux Hongrois qui l’enferment dans un camp de travail. En juin il est déporté et gazé à Auschwitz en janvier 1945. Tous les Juifs doivent maintenant porter l’étoile jaune comme ceux des autres régions européennes soumises aux Nazis. En mai 1944 Ágnes et sa mère doivent quitter leur logement et sont hébergées dans une « Maison étoilée », maison pour Juifs, avec deux autres familles. A partir de ce moment les Juifs n’étaient plus en sécurité nulle part. « Il y avait régulièrement des razzias (par les gendarmes), auxquelles prenaient part aussi les Croix-fléchées. Ils cherchaient des bijoux et des objets de valeur », raconte Ágnes, « au fil du temps tous les hommes de nos trois familles furent assassinés ou déportés, et nous, les enfants, nous pensions que nous devions consoler nos mères ». Puis, les gendarmes cernent la place où se trouvent les « Maisons étoilées » et rassemblent tous les Juifs pour les amener ailleurs. Ágnes et sa mère arrivent à s’en échapper en sautant dans un tramway, ce qui leur sauve la vie car tous ceux qui n’ont pu prendre la fuite furent déportés à Auschwitz, dit-elle. Et elle continue : « Adolf Eichmann, qui avait organisé la déportation des juifs, avait convaincu les Hongrois qu’il fallait d’abord déporter tous les juifs de province pour que ceux de Budapest ne puissent plus se réfugier chez eux. Eichmann voulait déporter à Auschwitz tous les juifs hongrois en trois mois. Tous les juifs de province furent déportés, la plupart furent assassinés à Auschwitz, seule une petite partie d’entre eux survécut dans d’autres camps. Mais à Budapest seule la moitié des juifs furent déportés, avant que l’armée Rouge ne bloque la route vers Auschwitz ». Bibo confirme et ajoute : « Un gouvernement local est formé (après l’occupation, en mars 1944), le port de l’étoile jaune imposé et les déportations commencent. Ce sont les nazis qui se chargent des transports mais le regroupement se fait avec l’aide de la police hongroise, des milices des croix fléchées et surtout de la gendarmerie hongroise. Dès l’été 44, dit encore Bibo, aussi bien les autorités que l’opinion publique étaient au courant des massacres. Le Roi de Suède, les Eglises, le Pape interviennent auprès de Horty pour arrêter les déportations. Les alliés menacent de poursuites après la guerre. Alors croix fléchées sont exclus du gouvernement et les déportations sont suspendues. Ce qui sauve les juifs de Budapest mais pas ceux de la banlieue : ceux-là étaient déjà regroupés dans un camp et les Allemands s’en emparent par surprise. Enfin le 15 octobre 1944 Horty annonce sa demande d’armistice mais laisse bizarrement le gouvernement aux fascistes. Ceux-là regroupent les juifs dans un ghetto, sillonnent la ville et tuent les enfants dans les crèches, les malades dans les hôpitaux et tous les juifs isolés qu’ils trouvent. C’est le désordre total jusqu’à l’arrivée des alliés et la libération de Budapest ». Ágnes Heller raconte qu’effectivement, sous Horty, ce n’étaient pas les Croix-fléchées mais les gendarmes hongrois qui exécutaient les déportations. Ils faisaient marcher les juifs en file indienne dans la rue jusqu’à la gare d’où les trains d’Eichmann les emmenaient. Elle n’a jamais vu de soldat allemand, dit-elle. Quant à Horty il a été renversé par les Allemands et déporté en Bavière, dit-elle. Et c’est alors que les Croix-fléchées de Ferenc Szàlasi ont pris le pouvoir et « avaient les mains libres pour tuer les juifs à Budapest », dit Ágnes. Ce sont eux qui décident de transférer les Juifs des « Maisons étoilées » dans des ghettos. L’un des ghettos est considéré comme un ghetto international car les Ambassades de Suède, de Suisse, du Portugal, du Vatican émettent des sauf-conduits. Et des sionistes cachés émettent des faux sauf-conduits suisses. Ágnes et sa mère réussissent à en avoir mais les Croix-fléchées les déchirent. Finalement elles s’adressent à un soldat allemand isolé qui n’est pas SS, lui expliquant la chose et lui demandant de les accompagner jusqu’au ghetto international, ce qu’il fait. Elle en conclut que « la plupart des êtres humains ont une empathie naturelle qui ne prend toute sa valeur que lorsqu’ils sont seuls ». Car quand ils sont deux ils ont peur l’un de l’autre. C’est peut-être pour cela aussi qu’elle dira plus tard qu’elle ne peut pas, aujourd’hui, en vouloir au peuple allemand dans son ensemble, car ceux qui les ont persécutées étaient hongrois, Gendarmes hongrois et Croix-fléchées. 
Au Lycée son cercle d’amis intimes qui se réunissait régulièrement pour rire et discuter était formé de quatre garçons et quatre filles. Seuls elle et un des garçons ont survécu. L’un des garçons, un peu plus âgé, était son premier grand amour, dit-elle. Un jour il a fait la queue devant un magasin, des Croix-fléchées lui ont demandé de baisser son pantalon pour voir s’il était circoncis et l’ont abattu. La même chose est arrivée à l’un des oncles d’Ágnes Heller. L’humiliation publique et la mort ! Plus tard les Croix-fléchées transfèrent les juifs du ghetto international au ghetto général. Elle et sa mère arrivent à s’y opposer. Mais à la fin ce fameux ghetto dit international s’avère encore plus dangereux que l’autre : il est au bord du Danube et les Croix-fléchées viennent pour tuer puis jettent les cadavres dans le fleuve ! 
Finalement c’est la délivrance : le 16 janvier 1945 les Russes entrent dans la ville. « Le plus heureux jour de ma vie », dit-elle. Même si les Allemands sont encore à Buda et tirent sur Pest. 

Bibo dans une étude intitulée : La Question juive en Hongrie après 1944, est sévère pour ses compatriotes. Il cherche les responsabilités : « D’abord, dit-il, si on exclut les paysans qui n’étaient ni pour ni contre, il faut avouer qu’il y avait une majorité de la population qui approuvait plutôt les lois antijuives. Ce qui est un symptôme de l’impasse de l’évolution politique à laquelle on était arrivé. Et ce qui montre aussi que la Hongrie n’était guère imprégnée des grandes idées de l’Europe occidentale : égalité politique et dignité humaine (c’est un peu ce que dit Fritz Stern à propos des Allemands : « il faut bien dire que l’on n’était pas particulièrement attaché en Allemagne aux droits fondamentaux. On était même carrément anti-occidental »). Une fois les déportations démarrées Bibo note la défaillance de l’administration et des Eglises. Ni l’une ni les autres n’ont apporté toute l’aide qu’elles auraient pu apporter aux juifs en détresse et qui cherchaient à obtenir des papiers ou le baptême. Jusqu’au bout elles ont respecté le pouvoir en place et l’ont considéré comme légitime. Quant à la population, d’une manière générale, elle a fait preuve d’indifférence, d’étroitesse d’esprit et de lâcheté. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’il n’y a pas eu des réactions individuelles courageuses aussi bien à la ville qu’à la campagne et dans les couvents. 
Bibo, à ce stade de sa réflexion, fait une observation qui me paraît importante et qui vaut finalement pour tous : Hongrois, Polonais, Roumains, Français et même Allemands. «L’humanisme, la compassion et le courage ne sont pas des qualités inhérentes à l’individu et isolées de leur contexte mais dépendent en grande partie de leur contexte... Certes», corrige-t-il, «le sentiment de l’humanisme ou le courage dépendent aussi de la personnalité, mais pour que ces qualités s’épanouissent, le concours de la communauté est indispensable : il s’agit de savoir si les personnes qui font autorité dans la communauté sauront faire valoir, face à la débandade et au désarroi, les principes de la dignité morale dans les organisations visibles et invisibles de la communauté ; si elles seront capables de communiquer, aux citoyens doués de courage physique et prêts à combattre, l’élan d’une passion hautement morale, et aux hésitants, aux timorés et aux velléitaires de bonne foi le sentiment qu’ils sont soutenus, approuvés et assurés de la solidarité de la communauté.» «Or, c’est précisément ce qui nous a fait défaut», conclut-il. » J’ai déjà rapporté tout cela dans la note déjà citée de mon site Voyage autour de ma Bibliothèque, Tome 4 : Hitler, Vienne et les juifs

Je passe très rapidement sur la vie d’Ágnes Heller après la guerre car ce qui m’intéresse c’est ce qu’elle dit de la Hongrie d’aujourd’hui, d’Orbán et de l’Europe. 
Tout de suite après 1945 la Hongrie connaît deux années de régime plus ou moins démocratique. Mais l’armée soviétique est toujours là. Quand Tito prend son indépendance, le sort de la Hongrie est scellé car elle a une longue frontière avec la Yougoslavie. Dès 1948 Staline met la main sur le pays. Commence la période sombre de Rákosi, le stalinien hongrois, qui dure de 1949 jusqu’en 1953. Ágnes, grâce à un ami, rencontre Lukácz en 1947. A partir de ce moment-là la philosophie, d’abord marxiste, devient le centre absolu de sa vie. Et Lukàcz aussi. Celui-ci est membre du PC, Àgnes le sera aussi. Elle en sera aussi exclue, dès 1949 (et ré-intégrée en 1955). Dès 1950 elle remplacera Lukácz suspendu en donnant des cours d’histoire de la philosophie à l’Université. En 1952 Staline meurt et l’année suivante c’est Imre Nagy qui arrive au pouvoir, le régime se libéralise. On peut dire, dit-elle, que les années 1953 à 56 préparent la Révolution de 1956. Beaucoup de gens sincères commencent à voir le système soviétique d’un autre regard, d’autant plus qu’on commence à entendre parler du goulag. Elle enseigne toujours l’histoire de la philosophie, mais maintenant à l’Université Karl Marx de Sciences économiques. En 1956 sort le rapport Kroutchev. La Révolution commence le 23 octobre 1956 et dure 10 jours. Je m’en souviens parfaitement. J’étais en deuxième année de Centrale quand soudain nous rejoint un beau Magyar, élève du Polytechnique de Budapest, qui avait combattu les chars russes ! Aujourd’hui c’est l’homme le plus riche de notre promo car il a joué un rôle éminent dans la privatisation de l’industrie hongroise après la chute du Mur ! 
Lukácz était devenu Ministre de la Culture du Gouvernement Nagy et Ágnes soutient, bien sûr, la Révolution. Il y a d’abord un semblant d’accord, l’Armée russe se retire le 2 novembre, les ouvriers arrêtent leur grève, les armes se taisent. Mais dès le 4 les Russes reviennent et les grandes purges démarrent en 1957. Les étudiants pris les armes à la main sont fusillés. Nagy est emprisonné, condamné et fusillé en juin 1958. Lukácz est d’abord expulsé en Roumanie, puis peut revenir grâce au soutien du PC italien. Ágnes est exclue de l’Université en 1958, du Parti en 1959, son passeport lui est retiré et elle est interdite de publication pendant 5 ans. Elle doit gagner sa vie comme professeur de littérature hongroise dans un lycée. Jusqu’en 1963. A ce moment elle est à nouveau autorisée à enseigner dans un Institut de Sociologie. Suit une période de liberté relative jusqu’en 1973 où la situation empire à nouveau. Ce qui amène finalement Ágnes avec d’autres membres de l’Ecole de philosophie, dite Ecole de Lukácz, à émigrer. D’ailleurs Lukácz était mort en 1971. 
Ágnes Heller obtient un poste universitaire à Melbourne en Australie en 1977. Elle va y rester 9 ans. Puis en 1986 elle se fixe à New-York où elle obtient la chaire Hanna Arendt à la New School for Social Research et a une activité extrêmement fertile. Avant de renouer progressivement des liens avec la Hongrie où elle se rend pratiquement chaque année à partir de 1990. 

Kádár qui avait continuellement régné sur la Hongrie depuis 1956 était déjà très vieux, dit-elle, et il avait probablement des remords (la mort de Nagy). Il est décédé en juillet 1989. Le rideau de fer tombe. « Enfin, le visage du monde se transformait, la période glaciaire, qui avait marqué ma vie bien trop longtemps, était passée », dit-elle. La Hongrie leur ouvre les portes. En 1990 ont lieu les premières élections. Nous y avons participé, dit-elle, nous avions de grandes espérances, pensant que « la liberté allait venir et rester ». Il y eut d’abord un gouvernement conservateur (József Antall) puis revint un ancien communiste, Gyula Horn. Mais les Hongrois étaient déçus : ils croyaient qu’avec la démocratie devait revenir la prospérité. Et au fond, dit-elle, la liberté les intéressait moins que le bien-être. Et elle ajoute : « Ils avaient grandi sous Horthy, Rákosi et Kádár et étaient habitués à ce que l’on se soucie d’eux par en haut. Ils n’imaginaient pas qu’ils pouvaient prendre eux-mêmes en mains leur avenir. Le résultat fut Orbán et l’orbánisme. Les deux partis du changement du système n’existaient plus ». 
Le mari d’Ágnes Heller meurt en 1994. Elle enseigne encore un semestre à New-York, puis s’installe définitivement à Budapest, enseignant encore et toujours la philosophie à l’Université de Szeged. Et crée à nouveau un groupe avec de jeunes philosophes. « Jusqu’en 1995, les thèmes de ma philosophie furent déterminés par Auschwitz et l’Holocauste », dit-elle, « c’est pourquoi je me suis longtemps occupée d’éthique et de philosophie de l’histoire… car je voulais comprendre pourquoi les êtres humains étaient capables d’une chose pareille, comment ils pouvaient former une telle société… ». Mais, à presque quatre-vingt-dix ans, dit-elle, je n’ai aucune réponse à ces questions. « A ces questions on ne peut pas répondre ». Sacré échec pour une grande philosophe ! 
Malgré tout le mal qu’elle dit sur ses concitoyens – elle répète encore une fois que « tous ceux qui nous injuriaient, qui voulaient nous tuer ou nous tuaient étaient des gendarmes hongrois et des nazis hongrois », pas des Allemands – elle reste attachée à ses racines hongroises, à sa langue hongroise et à Budapest. Qui est, « d’une manière particulière, ma ville », dit-elle. « J’ai toujours vécu ici… C’est la ville de ma jeunesse et de ma vie… ». Les mauvaises expériences se sont déroulées dans ces immeubles, dans ces rues, elles tiennent toutes à ma vie, dit-elle encore. C’est intéressant de comparer avec Ruth Klüger qui, elle, est à la fois attachée à Vienne et repoussée par la ville, sa ville à elle. Et qui a cette formule frappante : « Vienne est la ville dont je n’ai jamais réussi à fuir ». Mais il est vrai que les deux femmes n’ont pas vécu exactement la même chose ! 
Ágnes Heller reste aussi à Budapest parce que toute sa famille y vit, enfants et petits-enfants. Et parce qu’elle commence à s’engager comme citoyenne. Beaucoup d’émigrés hongrois sont rentrés comme elle, puis sont repartis à cause d’Orbán. Mais elle ne veut plus « abandonner le vaisseau qui coule ». Et puis elle s’intéresse à l’Europe. La Hongrie a rejoint l’Union européenne en 2004. On pouvait déjà voir à ce moment-là que l’intégration ne serait pas facile, dit-elle. Et elle dit bien d’autres choses qui font réfléchir. 
D’abord l’Europe représente la démocratie libérale et, dit-elle, c’est la chose la meilleure que nous puissions atteindre. Car elle ne croit pas qu’il y aura une autre économie après le capitalisme et elle a perdu les illusions de sa jeunesse. Personnellement je suis, bien sûr, d’accord pour la démocratie mais me méfie un peu du mot libéral… Elle participe à des grandes messes européennes, au cinquantenaire du traité de Rome, à la remise du prix européen de la culture européenne à Jürgen Habermas en 2008 à Locarno et elle nous dit, à peu près, arrêtez de vous enivrer avec le mot valeurs européennes, voyez ce que l’Europe a commis lors du siècle passé : « Cent millions d’Européens ont été tués par des Européens. Le totalitarisme est une découverte européenne… Hitler, Mussolini, Staline étaient des Européens, et Lénine aussi, tout particulièrement ». L’Europe n’a eu l’expérience d’une démocratie libérale que pendant une période relativement courte, donc faisons tout pour l’imposer car elle est fragile. Elle trouve que la plupart des hommes politiques européens ont des œillères. Qu’ils ne comprennent pas qu’il y a des dangers qu’on ne peut pas simplement traiter de populisme. « La plupart des gens », dit-elle, « croient que démocratie, libéralisme et droits humains sont fermement ancrés en Europe. Ils ne le sont pas du tout… La terreur aussi était une valeur européenne, le nationalisme et le féodalisme aussi ont une tradition en Europe et le danger existe qu’ils reprennent force. La démocratie n’est pas une institution naturelle. Naturels étaient les rois – pendant le cours de toute l’histoire régna presque toujours un homme. Dans les sociétés tribales aussi… ». Et c’est justement parce que la démocratie n’est pas naturelle qu’elle est toujours en danger ! 
Ce sont des paroles fortes d’une historienne de la philosophie qui est aussi philosophe de l’Histoire. Et une représentante de cette partie orientale de notre Union européenne qui n’a pas tout-à-fait la même histoire que sa partie occidentale. Et il n’y a pas que l’héritage du féodalisme et du nationalisme, il y a aussi la corruption engendrée par un passage brutal et non contrôlé (voir les privatisations massives) du communisme au capitalisme, dont elle ne parle pas (voir ce que j’en dis par exemple à propos de la Slovaquie sur mon Bloc-notes 2019 : A l’Est rien de nouveau…). 
L’Union européenne est la dernière chance de l’Europe, dit-elle. Si elle s’écroule, elle va décliner comme l’Empire romain. Je suis d’accord avec elle. Pour l’éviter, dit-elle encore, il faut s’engager pour une démocratie fédérale et libérale. Encore le mot libéral ! Que signifie exactement ce mot ? Elle l’emploie un peu trop à mon gré. Peut-être parce qu’on définit les systèmes autoritaires de certains pays de l’Est européen d’illibéraux ? Quant au mot fédéral, il manque de précision également. Personnellement je ne crois pas que l’Europe puisse subsister sans aller vers un fédéralisme à l’allemande. Donc plus de décisions au centre mais s’appuyant sur une démocratie. Passons. 
Et puis elle revient à la Hongrie : « L’histoire hongroise est une histoire triste. Les gouvernements ont toujours choisi la plus mauvaise voie… La Hongrie a toujours été marquée par le nationalisme ethnique qui, aujourd’hui, avec Viktor Orbán, est devenu l’idéologie dominante. Orbán et ses camarades de l’Ouest pourraient créer une Europe tout à fait différente qui ne respecte plus ce que l’on appelle les valeurs dominantes ». Et elle continue : « Ceux qui gouvernent aujourd’hui en Hongrie sont des barbares… La culture ne signifie rien pour eux. Ce qu’ils ne peuvent pas contrôler n’existe pas. Orbán gagne la majorité grâce au nationalisme ethnique et la xénophobie. On doit toujours haïr quelqu’un, jadis c’étaient les juifs et les Roms. Sa propre nation est la meilleure de toutes, les autres se méprennent sur nous, puisqu’ils ne le reconnaissent pas… ». 
Le mot nationalisme ethnique me frappe. Car c’est exactement ce que signifie le mot identité française chez les affidés de la famille Le Pen. Leur compréhension de l’identité est ethnique. Absurde. Il n’y a qu’à regarder autour de nous. L’identité ethnique n’existe plus nulle part en Europe. Et ce n’est pas grave. La multi-ethnicité est un enrichissement. A condition d’oublier nos Ancêtres les Gaulois et la façon dont nos livres d’histoire ont raconté l’Histoire de France depuis Michelet et qui ont suscité l’ire de l’historienne Suzanne Citron dans Le Mythe National, un livre dont je devrais parler un jour (voir aussi sur mon site Bloc-notes 2018 : Décès de Suzanne Citron). D’ailleurs Ágnes Heller en est consciente. Elle sait très bien que le nationalisme ethnique n’est pas seulement propre à la Hongrie. « Le nationalisme ethnique est dangereux, il pourrait concerner au moins une forte minorité de l’Union européenne. S’il devient une majorité, l’Europe comme puissance mondiale culturelle, idéologique et civique de premier plan disparaîtra », dit-elle. Je ne crois pas à une telle éventualité. 
Elle nous fait beaucoup d’honneur en affirmant que les Français ont une autre identité, une identité culturelle. Elle croit qu’on joue encore Racine et Molière dans nos théâtres. Mais c’est vrai que lors du récent procès des complices des auteurs du massacre de Charlie on a beaucoup parlé de Voltaire. Et c’est bien ainsi. Ágnes Heller croit qu’il n’y a pas encore d’identité culturelle européenne. Il est vrai qu’il y a une diversité culturelle en Europe, renforcée par la diversité des langues, mais je crois qu’il y a, malgré tout, une histoire commune et, pour cette raison aussi une culture commune. Je me souviens encore aujourd’hui avoir été émerveillé par le stand tchèque à l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958 et pensé immédiatement : ces Tchèques sont nos frères européens, comme le sont certainement les Hongrois et les Polonais, ils sont européens comme nous et ils ont été sacrifiés. Et nous avons aussi, quoi qu’on dise, et Ágnes Heller, qui a longtemps vécu en Australie et aux Etats-Unis, le sait certainement également, des valeurs communes. En ce moment même, au milieu de ce drame terrible du Covid, on voit bien la grande différence entre l’Europe et l’Amérique. Nous avons tous choisi la vie au lieu de l’économie. Et la solidarité est une institution de toutes nos sociétés…