Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Kaddish pour un père

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Je n’arrive pas à quitter Ruth Klüger. A plusieurs reprises j’ai relu son poème pour un père défunt. J’ai pensé à Paul Celan et aux poèmes qu’il a consacrés à son père et sa mère. A ses poèmes de Bretagne aussi qu’une internaute m’a fait découvrir. Car le poème de Ruth, dans sa dernière version, évoque un bord de mer également, celui du Pacifique. Ce poème m’émeut. Et je trouve qu’il est bien mal traduit dans la version française de son livre. Que sa traductrice me pardonne ! Et mes lecteurs aussi car je vais y revenir et essayer de le traduire à ma façon, son poème. Et tant pis pour les répétitions… 
Mon père a pu partir pour l’Italie, raconte Ruth. Un pays où régnait le fascisme. Alors il s’est rendu en France. Et les Français l’ont enfermé à Drancy puis livré aux Nazis qui l’ont envoyé à Auschwitz. C’était en 1944. Et l’y ont immédiatement gazé. Mais nous ne l’avons su que bien plus tard. Et moi j’ai longtemps refusé de voir la réalité en face. Je me suis même imaginé qu’il a pu se suicider avant. Dans le transport. Après tout il était médecin, dit-elle. Ce n’est que progressivement que j’ai accepté d’imaginer la vérité, dit-elle encore. Alors, comme à son habitude elle lui consacre des vers. Un poème dans sa tête. Des vers qui changent au gré du temps. Jusqu’à ce qu’elle le fixe par écrit. En Californie, au bord de l’Océan. Et allume un cierge pour conjurer le mort. Comme le veut la tradition juive. En Amérique on peut les acheter, ces verres où flottent des bougies de cire, avec des étiquettes en hébreu, que l’on allume un soir et qui vont brûler pendant une nuit et un jour. C’est pour cela que le titre du poème est : 

Une lumière de mémoire pour le père 

Hier soir j’ai parcouru d’anciennes images 
Sur l’une d’elles tu es un tout jeune homme. 
Tel que je t’ai connu, juste un peu plus sauvage, 
Et tu me regardais, amusé et poli. 
Le vent souffle de l’Océan Pacifique. 

Ce matin je n’avais pas encore rompu le pain, 
Et je regardais fixement mon verre plein d’eau. 
Quand j’étais petite je t’avais promis quelque chose, 
Et maintenant je n’arrive plus à me rappeler quoi. 
Sur la côte pousse une herbe brune et salée. 

La mémoire défile comme la laine sur la bobine 
Du marronnier jusqu’au tramway de la ville. 
Ma main d’enfant dans la tienne, large et fraîche - 
Mais le fil rompt et devient mystère et folie. 
Le vent souffle de l’Océan Pacifique. 

L’ombre tombe sur la fin d’un jeu, 
Dont j’ai oublié les règles et le gage. 
Sans toi, en pleurs, je titube sans but 
Le long de rues jonchées d’éclats de verre. 
Sur la côte pousse une herbe brune et salée. 

Mon cierge cherche à toucher tes cils, 
Même si ton œil ne peut plus le voir. 
Mener, pieds nus, des pères par la terre, 
Ne sied, hélas, qu’aux filles de rois. 
Le vent souffle de l’Océan Pacifique. 

Je voudrais te demander un jouet perdu, 
Que la rouille a mangé avec ses rouges dents. 
Et je te cours après avec de petits pas d’enfant, 
Toi qui mesuras le Temps avec des bottes de sept lieues. 
Sur la côte pousse une herbe brune et salée. 

Mais tu ris et ne te laisses plus déranger. 
Dis, comment rit-on sans lèvres, langue, dents ? 
Mon cierge veut t’évoquer une dernière fois. 
Car, que puis-je faire de ton rire, sinon ? 
Le vent souffle de l’Océan Pacifique. 

Ruth Klüger connaît Celan, je l’ai déjà dit. Et elle connaît l’interdiction d’Adorno. Mais elle ne pense pas qu’on n’ait pas le droit d’écrire des poèmes après Auschwitz. Elle croit seulement que des sens cachés s’abritent derrière les vers. Et dans son cas, dit-elle, il y a une peur paniquée d’accepter la vérité. Et derrière encore il y a la folle colère contre tous ces ghettos, ces camps de concentration et d’extermination. Une colère qui est salubre car, après cela on peut se calmer et passer à autre chose. Du moins, je suppose, pour un moment. Et on n’a plus besoin d’écrire des poèmes… 
Mais la vérité elle n’y a pas échappé pour autant. Elle le dit ailleurs. L’image du père nu se débattant dans la chambre à gaz, cette image de fiction, corrompt les images réelles comme celles qui apparaissent dans son poème, comme cette promenade avec lui dans la Mariahilferstrasse à Vienne où les vitrines cassées des magasins juifs en novembre 1938 jonchaient le sol. 

Ruth Klüger n’a pas seulement perdu un père. Elle a aussi perdu un frère, un demi-frère, fils d’un premier mariage de sa mère qui, après avoir vécu un moment avec eux à Vienne, a été retenu à Prague par son père. Un frère, un grand frère, qui était important pour la petite fille qu’elle était alors. Il était passé par Theresienstadt lui aussi puis avait disparu, déporté à Riga, avait-on appris. Et fusillé dans ces fusillades de masse par lesquels la grande extermination des Juifs avait débuté. Sa mère n’avait jamais admis sa mort. Et n’arrêtait pas de poser des questions à son sujet. Mais Ruth savait qu’il avait été fusillé. Et, un jour, tout-à-fait par hasard, elle tombe sur quelqu’un qui donne des détails sur un transport qui, elle le sait, par les documents, est le sien. Alors elle se bat avec cette nouvelle image. Et essaye là aussi de conjurer la mort avec des vers. Mais avec bien moins de réussite. Elle voit son frère creuser la fosse. Et lui échapper. 
Comme ces morts doivent nous haïr, pense-t-elle. Elle revient encore à une tradition juive, alors qu’elle n’est absolument pas religieuse. Au jour de la réconciliation, au jeûne, à Yom Kippour. C’est le titre du poème.
 
Yom Kippour 

Et cette année encore comme chaque année 
La faim des morts déchire et dévore 
La chair des vivants. Dénouez les nœuds ! 
Soyez comme un peigne dans une chevelure feutrée. 

Et cette année encore comme chaque année 
Notre jeûne est là pour vous reconnaître. 
Mais, aveugles, comment vous trouver dans les fosses ? 
Sais-je encore lequel était mon frère ? 

Et vous ne nous aidez guère et nous échappez, 
Vous refusez la conciliation de la fin de l’an, 
Et repoussez nos mains et nos bouches, 
Comme les animaux impurs des synagogues. 

J’étais pourtant ta sœur, jadis, année après année, 
Toi qui me repousses, obstinément raidi, 
Toi que la mort enferme comme les barbelés. 
Sommes-nous, les vivants, des fantômes pour les morts ? 

Elle voit l’hostilité des morts. Qui excluent les vivants. D’où cette dernière strophe : 

Toujours portés par les vagues de nos nuits 
Nous venons, pour calmer votre soif, avec du vinaigre 
Et les larmes de l’année passée. Mais qui peut vous réconcilier 
S’il ne boit avec vous l’eau salée et vous apporte la mer ? 

Mais si je ne peux pas vous réconcilier, alors tant pis, dit-elle. Je ne peux pas creuser votre tombe avec vous. Qui n’est pas mort avec vous doit mourir autrement et à un autre moment, dit-elle. Mais ce prix-là je ne le paye pas, pas encore et, chaque fois que je tombe gravement malade, et m’en remets, je répète, obstinément : « Pas encore ». 
La survivante Ruth Klüger, matricule A-3537 à Auschwitz, est décédée en octobre dernier. Elle avait 89 ans.