Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Les Mains de Marie-Hélène Prouteau

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(à propos de Marie-Hélène Prouteau : Ces mains pour l’inquiétude, dessins Marie Alloy, Editions Al Manar, Neuilly, 2026)

Mes sites m’ont souvent permis de rencontrer des personnes qui sont devenues avec le temps des gens proches, presque des amis. Je ne sais plus de quand date mon premier contact avec cette ancienne professeure de lettres ou de philo de classes préparatoires, Bretonne de Brest, écrivaine et poète (une vingtaine de livres), attachée à sa région, touchée par son histoire récente, la guerre, mais en même temps ouverte au monde, à la littérature, à la poésie, à la peinture et bien d’autres choses encore. Nous avons beaucoup parlé de Paul Celan, mes connaissances de l’allemand ont pu lui être utile quelques fois. Voir à ce sujet ma note du Bloc-notes 2025 : Marie-Hélène Prouteau, Paul Celan, la Bretagne et mai 68. J’avais aussi bien apprécié le livre qu’elle avait consacré à la sœur d’un des peintres de Pont-Aven, Madeleine Bernard, qui avait été peinte à la fois par son frère et par Gauguin et qui aurait pu devenir peintre elle-même mais qui est morte dans des circonstances tristes, au Caire, bien jeune encore.

Dans son nouveau livre l’auteure fait à nouveau preuve à la fois de beaucoup d’érudition et d’esprit poétique pour nous parler de mains de personnages connus et d’autres qui le sont moins. Moi j’ai tout de suite plongé dans le chapitre consacré à Camille Claudel, intitulé La Valse Camille Claudel et dont je vais vous recopier le début :
« La Valse, un seul mot. Tout un vertige d’amour.
Sous les yeux, la beauté simple. La beauté Camille Claudel.
Un homme, une femme. Ils dansent. Une main que l’on ne prend pas mais que l’on effleure, combien torride encore. Corps dénudés ou presque – la jupe, à peine un tournoiement de tissu, une draperie pompéienne. Rien qu’eux deux. Des amants dansant comme des dieux. Dans l’ivresse parfaitement rythmée du désir et du plaisir ».
Sur le moment je ne me souvenais pas, pensais au Baiser de Rodin, quand Annie me rappelait que nous l’avions vue, la Valse, au Musée Rodin, et tout-à-coup tout me revenait. Et d’abord le film, pourtant mis en scène par un scénariste qui n’avait jamais tourné, Bruno Nuytten, mais un de ces films qu’on n’oublie plus jamais. D’abord, peut-être, grâce à l’actrice qui a d’ailleurs été à l’origine du film, Isabelle Adjani, mais surtout à cause de l’amour passionné que Camille vouait à Rodin et à cause de toutes ces injustices qu’elle a dû subir. Déjà cette œuvre que célèbre Marie-Hélène Prouteau, qui devait être une commande d’Etat mais qui n’a jamais été passée, dont les danseurs dans l’état original étaient nus et que Camille a dû habiller. Finalement elle a été coulée en bronze et – pour ce qui est de l’exemplaire du Musée Rodin – n’a que 42 cm de haut. Et puis surtout, du moins si j’en crois le film, Camille a été mise dans un asile de fous, par sa mère, un asile dans lequel elle est restée trente ans. Et son frère que je déteste n’a rien fait pour la faire libérer ! Et Rodin non plus alors qu’il semble bien que, pour le Baiser, Camille Claudel a collaboré avec son maître et amant…
J’ai un peu regretté que Marie-Hélène Prouteau n’ait pas pu reproduire dans son livre une photo de la Valse (ce que j’avais déjà un peu regretté à propos de son livre sur Madeleine Bernard : j’aurais aimé y voir la reproduction des deux tableaux d’elle par Emile Bernard et par Gauguin). Mais finalement sur le net on peut encore trouver mieux : une vidéo qui fait tourner les danseurs de la Valse et qui est encore bien plus impressionnante !
Ecoutons encore Marie-Hélène Prouteau pour finir :
« Depuis toujours elle et lui dansent. Ils ne font que danser… Un bloc d’argile ou de marbre pour conjurer l’épreuve ? Attrapant au bout des doigts la courbe des seins, des hanches, elle donne corps à l’ivresse des amants… deux corps ensemble, liés pour toujours, si fort appuyés à la vie qu’ils n’en font plus qu’un… »


Je ne savais pas ou l’avais oublié, que Tomas Tranströmer avait eu un coup d’apoplexie qui l’avait privé de sa main droite. Marie-Hélène Prouteau a intitulé le chapitre qu’elle lui avait consacré : Concerto pour la main gauche. On y apprend que Tranströmer était également un excellent pianiste et que des compositeurs suédois lui ont composé ou ont arrangé des musiques pour la main gauche qu’il a jouées. « Sa main vivante trouve son aplomb en musique », écrit M.-H. P. Alors si la main gauche peut jouer du piano, pourquoi ne pourrait-elle pas écrire ? Surtout des poèmes courts comme les haïkus. Mais non, c’est sa femme Monique qui écrit. Sous sa dictée, on suppose. « Monica devient sa main droite ».
D’après Wikipédia c’est en 1990 qu’il a eu son accident cérébral et c’est en 2004 (traduit la même année en français) qu’il a publié sa grande Enigme, grand recueil de haïkus que j’ai commenté dans ma note de mon Bloc-notes 2011 sous le titre : Tranströmer et le haiku. Il avait eu le Nobel deux ans auparavant, mais personne ne l’attendait, il fallait le rééditer ou tout simplement l’éditer. Ce qui fait que j’ai eu quelques difficultés au début pour pouvoir acquérir ses haikus et que j’ai finalement recueilli ses poèmes en plusieurs langues. Et ai probablement eu le tort d’étudier plutôt la façon dont on l’a traduit (et, en général, plutôt mieux en anglais et en allemand qu’en français, à cause de la parenté des deux premières avec le suédois) que les poèmes eux-mêmes. M.-H. P. cite l’un de ses haikus, l’un des derniers, dit-elle :
Le soleil est bas, maintenant.
Nos ombres sont des géants.
Bientôt tout est ombre.
Est-ce un haiku sombre ce haiku où règne l’ombre ? Il y en avait bien d’autres parmi ceux que j’avais relevés :
« Silence couleur de cendre.
Le géant bleu passe devant moi.
Froide brise de la mer. »

« Ombres rampantes…
nous sommes perdus dans la forêt
dans le clan des morilles. »

« Porté par l’obscurité.
Je croise une grande ombre
dans une paire d’yeux. »

« Il s’est passé quelque chose.
La lune illuminait la chambre.
Dieu le savait. »
Et pour finir c’est la mort qui paraît :
« Le toit s’est lézardé
et le mort peut me voir.
Ce visage. »

« La mort se penche
sur moi, un problème d’échecs.
Et elle a la réponse. »
Oui, je crois que la tonalité générale des haikus de Tranströmer n’est pas joyeuse. Je ne m’étais pas rendu compte combien son accident cérébral l’avait profondément touché. Pour lui le monde avait basculé, dit Marie-Hélène Prouteau. « Un coup de hache », selon ses propres mots, dit-elle encore.

Dans l’édition allemande de la grande Enigme on avait ajouté cinq haikus que Tranströmer avait écrits pour un ami, Åke Nordin, qui dirigeait une prison pour jeunes délinquants. Je ne sais pas de quand ils datent. En tout cas ils sont tous d’une très grande tendresse. Voici le dernier de ces haikus (et je terminerai là-dessus) :
« Le jeune garçon boit du lait
et dort à l’abri dans sa cellule,
une mère de pierres. »

J’ai beaucoup aimé la manière avec laquelle Marie-Hélène Prouteau nous parle de Rosa Luxemburg, l’empathie qu’elle lui témoigne (dans le chapitre : Rosa Luxemburg mains en prison). Car elle le mérite bien. Quelle femme admirable ! Mille jours en prison et toujours le moral, plus même : la joie de vivre. Et l’amour de la nature, des fleurs, des oiseaux. A Breslau, en Silésie, elle fabrique un herbier. « Sa main, sortie de sa manche blanche colle deux feuilles de lierre dans le cahier bleu », écrit M.-H. P. Et elle ajoute : « La passion Rosa. Celle des oiseaux et des plantes. L’herbier est la fête qu’elle se donne, au cœur de sa vie de captive. Un art accompli du silence et de la délicatesse par la grâce de mains de dentellière. De longs doigts, un poignet volontaire. Des mains accueillantes, prestes, fiévreuses saisissent l’infime, un pétale, une corolle. Minuscule joyau de matière florale à travailler entre le pouce et l’index ». « La passion Rosa ? C’est aussi de porter en elle la bienveillance fraternelles pour tous les êtres de chair et de sang souffrants ». Et puis M.-H. P. parle des buffles roumains, de sa joie intérieure, incompréhensible, de ce quantum de bonheur personnel. Ce qui montre que M.-H. P. a lu cette lettre merveilleuse de Rosa Luxemburg à Sonia Liebknecht, l’épouse de ce Karl Liebknecht qui va être assassiné la même nuit que Rosa par les Corps Francs d’extrême-droite. La lettre est datée de la mi-décembre 1917. Karl Kraus l’a trouvée tellement merveilleuse qu’il en a fait plusieurs lectures publiques à Berlin, le 28 mai 1920, à Dresde, le 4 juin 1920 et à Prague le 11 juin 1920 et que dans le numéro du 20 juillet de la Fackel, N° 546-550, il l’a reproduite et a écrit : « honte et opprobre à toute république qui ne reproduirait pas ce document d’humanité et de poésie, unique dans le domaine linguistique germanique, dans ses livres d’école entre Goethe et Claudius, et ne ferait pas connaître à notre jeunesse que le corps qui contenait une âme d’une telle grandeur a été battu à mort avec des crosses de fusils ». La lettre en question je l’ai dans ma bibliothèque, dans un petit fascicule, intitulé Rosa Luxemburg : Briefe aus dem Gefängnis, édition Verlag der Jugendinternationale, Berlin-Schönberg, 1922. Toutes les lettres et cartes postales de ce fascicule ont été adressées à Sophie Liebknecht (du 7 juillet 1916 au 18 octobre 1918). Je vais la reprendre ici (je pense qu’elle en vaut la peine). J’ai d’abord voulu la traduire moi-même en français, mais finalement je l’ai trouvée sur le site de l’éditeur très engagé à gauche Agone. A noter que le prénom d’origine de son amie russe était Sofia, devenu le prénom affectueux Sonia, puis Sophie par son mariage avec un Allemand.
Elle commence par : « Voilà maintenant un an que Karl est à Luckau. J’y ai souvent pensé ce mois-ci. Et il y a tout juste un an, vous étiez à Wronke avec moi, et vous m’aviez offert un bel arbre de Noël… ».
Et continue un peu plus loin : « Hier, je suis restée longtemps éveillée sur mon lit – ces temps-ci, je n’arrive jamais à m’endormir avant 1 heure, mais comme je suis forcée d’aller me coucher à 10 heures parce qu’on éteint la lumière, je songe à bien des choses dans l’obscurité. Hier donc, je me disais : comme c’est étrange, je vis perpétuellement dans une ivresse joyeuse – sans aucune raison. Par ex., je suis allongée ici dans une cellule sombre, sur un matelas dur comme pierre, autour de moi dans le bâtiment règne l’habituel silence des cimetières, on a l’impression d’être dans un tombeau ; au plafond se projette par la fenêtre la lumière du réverbère qui brûle toute la nuit devant la prison. De temps à autre seulement, on entend le roulement sourd d’un train qui passe au loin, ou, tout près, sous les fenêtres, le raclement de gorge de la sentinelle qui fait lentement quelques pas dans ses lourdes bottes pour se dégourdir les jambes. Le crissement du sable sous ces pas est si désespéré qu’il fait résonner, dans la nuit noire et humide, toute la désolation de nos vies sans issue. Et je suis là, seule, immobile, silencieuse, enveloppée dans les épais draps noirs des ténèbres, de l’ennui, de la détention, de l’hiver – et pourtant, mon cœur bat d’une joie intérieure inconnue, incompréhensible, comme si je marchais sur une prairie en fleurs, sous la lumière éclatante du soleil. Et dans le noir, je souris à la vie, comme si je connaissais un secret magique, capable de confondre tout le mal et la tristesse pour les changer en clarté et bonheur. Je cherche une raison à cette joie, et je ne trouve rien, alors je ne peux m’empêcher de sourire à nouveau – sourire de moi. Je crois que le secret de cette joie n’est autre que la vie elle-même ; si on sait bien la regarder, l’obscurité profonde de la nuit est belle et douce comme du velours ; et dans le crissement du sable humide, sous les pas lents et lourds de la sentinelle, chante aussi une petite chanson, la chanson de la vie – si seulement on sait l’entendre. Dans ces moments, je pense à vous, et je voudrais tant vous transmettre cette clé magique, qui permet de sentir toujours et dans n’importe quelle situation ce que la vie a de beau et gai, pour que vous aussi viviez dans l’ivresse et marchiez comme dans une prairie de toutes les couleurs. Ne croyez pas que je cherche à vous abreuver d’ascétisme ou de joies inventées. Je vous accorde tous les plaisirs des sens, toutes les joies réelles que vous désirez. Je voudrais seulement vous offrir, en plus, mon inépuisable sérénité intérieure, pour que je ne m’inquiète plus à votre sujet, et pour être sûre que vous alliez dans la vie couverte d’un manteau brodé d’étoiles qui vous protègerait de tout ce qu’il y a de petit, trivial et angoissant.
Vous avez cueilli dans le parc de Steglitz un joli bouquet de baies noires et violines. Les baies noires pourraient faire penser à du sureau – sauf que ses baies pendent en grappes lourdes et denses au milieu de grandes feuilles pennées, vous les connaissez sûrement, ou peut-être alors, plus vraisemblablement, à des troènes : panicules fines et minces, droites, chargées de baies et de petites feuilles vertes étroites et allongées. Quant aux baies violines cachées sous les petites feuilles, ce sont peut-être celles du néflier nain ; en fait, elles sont rouges, mais en cette fin de saison, elles sont déjà très mûres, presque passées, et le rouge vire souvent au violet ; ses feuilles ressemblent à celles de la myrte : petites, pointues aux extrémités, vert foncé, tannées sur le dessus et râpeuses en-dessous 
».
Et un peu plus loin encore : « Ah Sonitchka, j’ai éprouvé ici une douleur affreuse. Souvent, dans la cour où je fais la promenade, arrivent des véhicules de l’armée, chargés de sacs, ou de vieilles vestes d’uniforme et de chemises de soldats, souvent tachées de sang… ; elles sont déchargées ici, on les repartit dans les cellules, on les raccommode, puis on les charge à nouveau pour les livrer à l’armée.
Il y a quelques jours donc, est arrivé un de ces attelages, tiré non par des chevaux mais par des buffles. C’était la première fois que je voyais ces animaux de près. Ils sont plus puissants et d’une carrure plus large que nos bœufs, ils ont le crâne aplati et des cornes recourbées et basses, leurs têtes ressemblent plus aux moutons de chez nous, sauf qu’ils sont tout noirs, avec de grands yeux noirs très doux. Ils viennent de Roumanie, et sont des trophées de guerre… Les soldats qui conduisaient l’attelage racontent qu’il a été très difficile de capturer ces bêtes qui vivaient à l’état sauvage, et plus dur encore de s’en servir pour tirer des fardeaux, elles qui ne connaissaient que la liberté. On les a affreusement battues, jusqu’à ce qu’elles admettent qu’elles avaient perdu la guerre, et que l’expression : Vae victis valait aussi pour elles. Il y aurait en ce moment une centaine de ces bêtes rien qu’à Breslau. En plus du reste, elles ne reçoivent qu’un peu de fourrage de mauvaise qualité, elles qui n’avaient l’habitude que des pâturages gras de Roumanie. On les exploite sans répit, on les fait tirer toutes sortes de charges, et à ce rythme, elles ont vite fait de mourir. – Il y a quelques jours donc, un véhicule chargé de sacs est entré dans la cour. Le chargement était si lourd, et montait si haut que les buffles n’arrivaient pas à passer le seuil de la porte cochère. Le soldat qui les conduisait, un type brutal, se mit à les frapper si violemment avec le manche de son fouet que la surveillante, indignée, lui demanda s’il n’avait pas pitié pour les bêtes. « Et nous les hommes, personne n’a pitié de nous », répondit-il, avec un sourire mauvais, et il se remit à frapper encore plus fort… À la fin, les bêtes donnèrent un coup de collier et réussirent à franchir l’obstacle, mais l’une d’elle saignait… Sonitchka, la peau du buffle est si épaisse, si résistante que c’est devenu un proverbe, et là, elle avait éclaté. Pendant qu’on déchargeait le véhicule, les buffles restaient totalement immobiles, épuisés, et celui qui saignait regardait droit devant lui, avec un air d’enfant en pleurs dans son visage noir, et ses yeux noirs si doux. C’était exactement l’expression d’un enfant qu’on a puni durement, et qui ne sait pas pourquoi, ni comment échapper à la torture et la violence brutale… J’étais devant lui, l’animal me regardait, des larmes coulaient de mes yeux – c’étaient ses larmes ; il n’est pas possible, même pour un frère chéri, d’être secoué par une douleur plus grande que celle que j’ai éprouvée là dans mon impuissance devant cette souffrance muette…
Qu’ils étaient loin maintenant, inaccessibles, et perdus à jamais, les beaux pâturages verts et libres de Roumanie ! Comme le soleil éclairait autrement là-bas, et comme étaient différents le vent, le chant des oiseaux ou les appels mélodieux du pâtre. Et maintenant – la ville, inconnue, atroce, l’étable suffocante, le chaume pourri, écœurant, mélangé à la paille moisie, et les hommes, inconnus, terribles – les coups, le sang qui coule de la blessure fraiche…
Oh mon pauvre buffle, mon pauvre frère bien-aimé, nous sommes là tous les deux, aussi impuissants et muets l’un que l’autre, et notre douleur, notre impuissance, notre nostalgie font de nous un seul être.
Pendant ce temps, les prisonniers s’activaient autour du véhicule, déchargeant les lourds sacs et les traînant jusque dans le bâtiment ; quant au soldat, il enfonça les mains dans les poches de son pantalon, se mit à arpenter la cour à grandes enjambées, un sourire aux lèvres, en sifflotant une rengaine qui traîne les rues. Et la guerre passa devant moi dans toute sa splendeur…
»

Dans le numéro suivant de la Fackel (N° 551 du mois d’août 1920) Karl Kraus publie la lettre qu’il a reçue d’une grande propriétaire de Hongrie qui se moque grossièrement de Rosa Luxemburg et de ses buffles et lui répond. Et quand Karl Kraus frappe ce n’est pas avec des fouets ou des bâtons, c’est le marteau pilon. Un vrai plaisir. Je l’avais déjà noté une autre fois. Une maigre consolation pour la pauvre Rosa…
En frontispice à mon exemplaire des Lettres on trouve cette image de Rosa Luxemburg :


Or cette femme si douce a également été, écrit Marie-Hélène Prouteau, « l’oratrice aux mains gantées… parlant sur les estrades de l’Internationale. Seule femme devant une assemblée de militants. Tout entière dans l’éclair et le souffle, Rosa ne ressemble à personne. Lycéenne, à seize ans elle s’enflamme et adhère au groupe Prolétariat. En pleine Révolution russe de 1905, elle file tout échauffée de luttes vers Varsovie. De l’ardeur et de l’énergie à revendre, c’est sa force. Vitale. Magnétique. ». Mais elle a aussi « fustigé les exactions des Bolcheviks ». Et c’est peut-être le plus important de tout. Pour moi en tout cas.
Je dispose aussi dans me bibliothèque d’un autre fascicule : Rosa Luxemburg : die russische Revolution, eine kritische Würdigung, aus dem Nachlass von Rosa Luxemburg, herausgegeben und eingeleitet von Paul Levi, Verlag Gesellschaft und Erziehung, Berlin-Fichtenau, 1922. Paul Levi était avocat et l’un des compagnons de lutte de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Dans la préface à cette publication il explique que Rosa avait déjà écrit durant l’été 1918, alors qu’elle était encore en prison, plusieurs articles qui étaient destinés à être publiés par les Lettres de Spartakus et qui étaient très critiques de la politique des Bolcheviks. A l’époque ses amis avaient considéré que ces articles étaient « inopportuns », écrit-il, et il était du même avis. En septembre 1918 Paul Levi va la rencontrer à Breslau et essayer de la convaincre de renoncer à ses critiques. Sans succès. C’est alors qu’elle a rédigé le texte que Paul Levi se décide à publier maintenant (on est en 1922, quatre ans plus tard). Leur pouvoir est de toute façon solidement installé, écrit-il. Mais il paraît aussi absolument nécessaire de garder tout son esprit critique. Car la politique actuelle des Bolcheviks aura forcément des conséquences graves pour tout le mouvement ouvrier européen, écrit-il encore. Quant aux vues de Rosa elles paraissent parfaitement claires dans ce texte (et elles l’étaient donc dès l’été 1918), un texte de 50 pages, parfaitement structuré, parfaitement pensé et basé sur l’histoire d’autres révolutions bien connues : la dictature du prolétariat telle que l’ont conçue Lénine et Trotski, sans contrôle et sans démocratie, sera la dictature de quelques intellectuels ou encore mieux la dictature de quelques fonctionnaires, la dictature d’une bureaucratie. Elle ne pouvait pas encore prévoir le pire : Staline !
Cette femme solaire a été la Cassandre du socialisme bolchévique.
 
Quand j’ai vu qu’un des chapitres de Marie-Hélène Prouteau était intitulé : Mains sorcières, je n’ai pas pu y résister. Et l’ai tout de suite abordé. Il faut dire qu’il y a quelques mois à peine j’ai mis en ligne l’histoire de la dernière sorcière brûlée en Allemagne et qui, comme par hasard, porte notre nom de famille. Et qui est très probablement une parente lointaine puisque cela s’est passé dans le pays de Bade voisin de notre Alsace et que le premier Trutt connu est originaire de là avant de passer le Rhin pour s’installer du bon côté du fleuve, y trouver femme et y faire souche. A Matzenheim, à 25 km au sud de Strasbourg. Voir sur mon Bloc-notes 2026 : Anna Trutt, dernière sorcière brûlée  (Anna Trutt est née en 1688 à Whyl en Pays de Bade et brûlée à Endingen en 1751. Notre ancêtre, Bartholomé Trutt, est né en 1710 à Brisach en Pays de Bade et est venu s’installer à Matzenheim en 1743). Alors, vous pensez, depuis que j’ai appris cette histoire, toutes les histoires de sorcières m’interpellent !
Mais Marie-Hélène Prouteau nous entraîne dans une histoire peut-être encore plus terrible et que raconte un tableau du Musée des Beaux-Arts de Quimper, un tableau du peintre Evariste-Vital Luminais, la fuite du roi Gradlon.


(J’ai demandé à ma fille Francine qui a une maison à Pont-L’Abbé et qui connaît bien le Musée de Quimper d’aller voir le tableau en question mais il paraît que le Musée est fermé pour travaux)
C’est la ville mythique d’Ys, submergée par les flots, que fuit à cheval le roi Gradlon, emportant avec lui sa fille Dahut, et accompagné de ce fanatique de Guénolé qui lui crie de laisser tomber dans les flots déchaînés sa fille qui aurait épousé le Diable en personne !
Voici comment Marie-Hélène Prouteau raconte la scène, en s’adressant à Dahut : « Ton père t’emmène en croupe sur son cheval. Guénolé, sur le sien à ses côtés, lui hurle de se débarrasser de toi, fille impudique, soi-disant cause de la colère divine. Il jette au vent ses imprécations en appelant à Sodome et Gomorrhe. Autour de vous, tout ce gris livide noie la mer vaste, trop blanche, montée à l’assaut de la Ville. Les éclairs zébrant un ciel noir d’orage ». « Tes yeux regardent, effarés, les eaux déchaînés… Dahut, ta main blanche aux longs doigts fins agrippe éperdument celle de ton père… ». Et dans la suite du texte on voit Dahut implorer son père, le fixer avec des yeux affolés, s’accrocher de son autre main à son manteau, se souvenir de l’amour de son père… Mais rien n’y fait. « La main énorme » de son père s’ouvre. L’Homme de Dieu a gagné. Dahut s’enfonce dans « les gouffres de l’océan ».
Et alors Marie-Hélène Prouteau continue et invective :
« Toi, Dahut, tu es toutes les femmes réprouvées.
La putain éternelle
La fille publique
La femme impudique
La sorcière brûlée en place publique la femme indigne…
»
Et pour bien montrer que ce temps n’est pas fini, M.-H. P. continue avec les exemples d’aujourd’hui, les tondues de la Libération, les emmurées afghanes, les Iraniennes et la femme adultère (on pense à celle que l’on lapide en Islam).
Et elle a bien raison. Moi-même je n’ai jamais cessé de pleurer sur les femmes victimes des hommes. Souvent en terre d’Islam comme les crimes dits d’honneur (Découverte de l’écrivain turc Livaneli), la situation de la femme en Egypte (Islam vs Femme, Islam vs Femme (bis), Trois féministes égyptiennes, une quatrième féministe égyptienne), le terrible film syrien, Passion, où la femme est tuée parce qu’elle aimait chanter et vu à Fameck (Voir Islam vs Femme). Mais aussi ailleurs dans le monde : chez les Mormons par exemple (les Mormons, les religions et l’Amérique). Et chez nous, dans notre France civilisée du XXIème siècle. Les faits divers se suivent, un jour après l’autre…

Marie-Hélène Prouteau nous parle encore de bien d’autres mains, certaines connues, d’autres qui le sont moins. Dans la danse des petits pains elle évoque la fameuse scène de Charlie Chaplin, l’un de ses chefs d’œuvre sans aucun doute. « Trente-cinq secondes jubilatoires… Moment d’intensité transformante où des mains prennent feu. Des mains prodigieusement animées… ». Qui changent « des petits pains en chaussons de ballerine ».
Dans Pétrarque et saint Augustin on apprend que Pétrarque a grimpé notre Mont Ventoux. Pas à vélo comme nos héros du Tour de France, mais à pied. Et arrivé au sommet il lit les Confessions de Saint Augustin « en tenant le livre ouvert de sa main gauche ». L’a-t-elle imaginé ou l’a-t-elle vu sur un tableau ?
Dans le Rituel des mains d’Akhmatova elle revient à la terreur stalinienne. La grande poétesse Anna Akhmatova écrit un poème sur un bout de papier, son amie Lydia le lit, le mémorise, puis Anna le brûle. Et Marie-Hélène Prouteau décrit le rituel des mains : Anna prend un bout de papier et écrit. « Lydia apprend par cœur ces précieux vers. Ses mains les recopieront ensuite ». Puis les mains d’Anna « saisissent l’allumette. Le papier flambe dans le cendrier. Les vers s’envolent. Ne reste plus qu’un amas de cendres dans la petite soucoupe ».
Anna Akhmatova, très grande poétesse russe a participé avec Ossip Mandelstam à l’animation d’un mouvement poétique appelé acméisme, censée remplacer le symbolisme en revenant à une expression plus simple et moins ésotérique. Après sa condamnation (à cause de son fameux poème anti-stalinien, le Montagnard du Kremlin) et son exil à Voronej, les poèmes de Mandelstam ont eux aussi été sauvés de l’oubli parce que son épouse Nadejda les avait appris par cœur. C’est étrange. Notre civilisation avait complètement oublié la tradition orale qui a été longuement si vivante, aussi bien au Proche-Orient (les conteurs) qu’en Afrique noire (les griots). Et voilà que, grâce à Staline, on y est revenu…
Marie-Hélène Prouteau évoque également les mains d’Erasme et de Spinoza. Erasme peint par Holbein, debout écrivant à son pupitre (Les mains d’Erasme) et Spinoza polissant lui-même ses lentilles (Spinoza polisseur de lentilles).
Et puis elle nous parle d’un peintre américain, Cy Twombly, dans un texte intitulé La main gauchère de Cy Twombly. Et d’une « toile à sujet mythologique » où le peintre semble avoir inscrit bucolic. Et même Aristaeus mourning the loss of his bees. J’avoue que là je n’accroche pas. Pas du tout. Et encore moins après avoir découvert qu’aussi bien Roland Barthes que Philippe Sollers l’ont commentée, l’œuvre du peintre (son gribouillage). Voir par exemple le texte de Barthes intitulé Non multa sed multum qu’on peut trouver sur le net. Avec tout le respect dû à ces deux universitaires, j’appelle cela de la masturbation intellectuelle.
Je préfère de beaucoup quand Marie-Hélène Prouteau nous parle d’un autre tableau et d’un autre temps : la peinture d’un Médicis « enfant en rouge » par un certain Agnelo Bronzino qu’elle a découverte à Florence au Musée des Offices (voir Giovanni de Médicis main au rouge-gorge). Le Giovanni bambino tient dans sa main un rouge-gorge. Et avec ce Giovanni « un monde vient de naître », dit-elle. Un monde de joies.
Dans Mains du bourreau, Marie-Hélène Prouteau demande : « Mains, que faisiez-vous lorsque vous étiez mains de petits enfants ? ». Dans La main de l’utopie elle célèbre Ariane Mnouchkine et son théâtre du Soleil. Et j’ai grand regret de n’y avoir jamais été, à « son royaume de la Cartoucherie de Vincennes ».
Et puis avec les Mains d’Erri De Luca elle m’a fait connaître quelqu’un qui m’intrigue et que j’ai envie de mieux connaître. Un écrivain, un travailleur manuel et un Napolitain. Et un alpiniste chevronné. Et un activiste révolutionnaire. Et un homme qui écrit cette phrase merveilleuse que cite M.-H. P. : « Aujourd’hui, mes mains écrivent, escaladent et vont à l’aveuglette sur le corps d’une femme comme le sourcier à la recherche de l’eau ». Comment ne pas vouloir faire plus ample connaissance avec un tel homme ?
Marie-Hélène Prouteau termine son livre avec les peintures rupestres. Avec un chapitre intitulé Mains négatives. Qu’est-ce qu’une main négative ? « La main négative est un motif pictural réalisé par la technique du pochoir, en appliquant un pigment autour d'une main posée, doigts écartés, sur un support tel qu'une paroi rocheuse », lit-on sur Wikipédia. Comme par exemple sur la paroi rocheuse d’une grotte. M.-H. P. se souvient d’un livre de prix reçu à l’école et qui reproduisait le bison d’Altamira. Et moi je me souviens d’un voyage professionnel fait au cours des années 60 dans le nord de l’Espagne, je devais rendre visite à une aciérie perdue quelque part du côté des Picos del Europa et j’ai fait escale dans un magnifique Parador, une pure merveille, à Santillana del Mar. Et je me souviens aussi qu’à côté il y avait la grotte d’Altamira et qu’on pouvait encore la visiter à l’époque et que j’ai raté cette occasion unique parce que j’étais pressé.
Marie-Hélène Prouteau écrit : « C’est l’âge d’avant l’écriture ». Elle ne croit pas si bien dire. Quand j’ai essayé de comprendre les origines de l’écriture je suis tombé sur le livre d’un érudit italien, Emmanuel Anati : Aux origines de l’art - 50 000 ans d’art préhistorique et tribal, préface d’Yves Coppens, édit. Fayard, Paris, 2003. Anati y prétend qu’on connaît aujourd’hui 45 millions de peintures et gravures qui décorent 70 000 sites découverts sur les 5 continents et qu’un grand nombre de ces oeuvres sont répertoriées dans les archives mondiales de l’art rupestre. Dans la note que j’ai consacrée aux caractères chinois au tome 4 de mon Voyage autour de ma Bibliothèque,  j’avais noté que deux faits m’avaient frappé dans les conclusions qu’Anati en tirait sur la nature humaine : l’aptitude qu’a l’homme dès l’origine pour l’abstraction, la représentation schématique et symbolique, et l’unicité de la nature humaine car cette aptitude est présente partout, on la retrouve sur les 5 continents ! « L’art préhistorique », disait Anati, « révèle l’essence des processus cognitifs de l’esprit humain ». En écrivant cela il pensait à la logique et à la capacité de conceptualisation de l’esprit humain. Il n’y avait donc plus qu’un pas à faire pour passer de l’art préhistorique à l’écriture. Ce qu’Anati dit de la manière suivante : « Avec ses formes caractéristiques de symbolisation et de communication, avec ses règles de grammaire et de syntaxe et ses trois catégories grammaticales - les pictogrammes, les idéogrammes et les psychogrammes -, l’art semble, dès les origines, annoncer l’écriture ». Et j’avais écrit dans ma note : Si tout le monde comprend les termes pictogramme et idéogramme, le terme psychogramme paraît bien obscur : Ce n’est ni une représentation d’objet ni un symbole, mais l’expression d’un sentiment, d’un désir ou d’une autre sensation, explique-t-il. « Une violente décharge d’énergie ».
Est-ce que cela explique les mains négatives qu’évoque Marie-Hélène Prouteau ? Je ne le sais pas. En tout cas elle semble chercher dans cette direction-là : « Un jour, sur une de ces voûtes obscures, le graphiste des parois a peint ses mains. Ses mains toutes seules. Détachées du corps. Indépendantes. Un autoportrait au visage absent ? On ne sait ». Et plus loin : « Exprime-t-il son image à travers ses mains ? Ses émotions ? La peur ? La douleur ? ». Et puis non, dit-elle, et elle pense au « geste rituel ». Peut-être. Qui dit rite, pense magie, initiation. Je ne sais pas. Je préfère ce qu’elle dit encore plus loin : « C’est merveille profonde que de prêter forme abstraite à l’humain, en exposant cette main vide. Sa main, qui est la mienne et celle de tout le monde. Toutes si banalement pareilles ». La capacité d’abstraction, vous dis-je.
Et elle termine de cette magnifique façon :
« Ces œuvres font miroiter la beauté de la main exposée. La beauté de l’art du graphiste des parois.
Et si, à l’aurore de cette beauté d’enchantement, ces mains négatives étaient des poèmes tactiles ?
Devant qui nous nous tenons, tout proches, traversant l’enclos des âges. Nous souvenant de qui nous fûmes
».