Los roques, l'ami Bob, la beauté du monde
Cannes, samedi, 10 janvier 2026.
Demain dimanche, 11 janvier, mon ami Bob aurait eu 93 ans. Il a pourtant disparu depuis plus de quatre ans déjà ! Incroyable, impensable, la vitesse avec laquelle le temps coule désormais ! J’y pense souvent, à l’ami Bob, ces jours-ci à cause de ce que dit Trump de Maduro, du Vénézuéla et des narco-trafiquants. Parce que c’est justement dans les Roques, cet immense archipel de plusieurs centaines d’îles, toutes inhabitées à part l’une d’elles, et qui appartiennent au Venezuela, que nous avons voyagé pour la dernière fois ensemble, sur un magnifique catamaran, et que nous avons rencontré des douaniers vénézuéliens.
Ils sont venus nous contrôler à notre arrivée à Gran Roque. Et voulaient d’abord savoir si c’étai un bateau charter, les bateaux charters étrangers ayant été subitement interdits cette année-là (ce qui a fait que dans cet immense archipel – dans mon poème Nostalgies je parle de 50 îles, Wikipédia parle de 350 îles – nous n’avons rencontré pendant toute la durée de notre voyage que deux petits voiliers !). Nous avons bien sûr menti, leur racontant que le propriétaire du voilier qui, en réalité était un ancien Directeur financier qui avait été licencié et s’était payé ce superbe catamaran de 15 mètres avec ses indemnités de licenciement, était basé à Fort de France et faisait le charter, était un vieil ami et que c’était en toute amitié qu’il nous avait offert gracieusement de nous amener avec lui. Puis les douaniers ont découvert nos fusils sous-marins et voulaient les confisquer : interdiction dans l’archipel qui était une réserve naturelle. Nous leur avons juré de ne pas y toucher, même de les enfermer à clé et puis… nous leur avons offert deux packs de bière. C’était pas cher payer. Devenus amis ils nous ont parlé des méchants Colombiens, vrais narco-trafiquants, qui faisaient parfois halte aux Roques (mais pas dangereux pour vous, ont-ils ajouté) dans leur traversée vers les States. On est censé les arrêter, mais ils ont des armes de guerre et leurs bateaux sont des « cigares » ultra-rapides, alors vous comprenez, nous on n’est pas équipé pour, nous ont-ils dit.
Voilà, c’était ma contribution à la question du narco-trafic. A vrai dire je pensais que Maduro n’avait pas besoin de ça, il devait avoir suffisamment de sous, à puiser dans les caisses de la Compagnie nationalisée du pétrole, mais je vois que le fameux journaliste italien, spécialiste de la Maffia, Roberto Saviano, explique dans le Monde du 8 janvier que si le Venezuela n’est pas un « Etat de la drogue », il est pourtant « un Etat qui utilise la drogue comme instrument de survie du pouvoir ». Mais au fond, je m’en fous. Ce n’est pas de cela que je voulais vous parler. Mais de ce que Bob et moi nous avons vécu à la fin de notre visite aux Roques et que je raconte dans ma note du Bloc-notes 2021 : Mort d’un ami . Et aussi dans ma poésie Nostalgies et que je vous recopie ici :
Et puis nous avons ancré notre catamaran
Face à une barre de récifs, limite de l’archipel
Au-delà de la barre c’était la pleine mer
Avec mon ami Bob nous allions explorer la barre
Légèrement anxieux, n’osant la franchir
Redoutant les courants, les éventuels prédateurs
Un énorme barracuda est passé comme une ombre entre Bob et moi
Le soir nous étions debout appuyés au bastingage
Nous étions seuls, nul être vivant à perte de vue
Comme au jour de la Création
Derrière nous les cinquante îles
A droite, à gauche, des hauts-fonds, des îlots de sable
Devant nous la barre de récifs était une ligne droite
Comme tracée à la règle par un grand architecte
A droite comme à gauche l’œil n’en pouvait voir la fin
Et devant la barre la mer sauvage et désolée
Mon cœur battait la chamade
Et j’éprouvais un grand frisson
Saisi par la beauté du monde
Quand j’ai parlé de ce frisson et de la beauté du monde dans mon dernier discours à l’ami mort dans son cercueil dans la basilique de Saint Raphaël j’ai vu un sourire sur les lèvres du curé qui pensait sûrement avoir découvert en moi un nouveau mystique, mais le curé se trompe. On peut admirer cette beauté sans penser à un créateur mythique. Pour moi et, certainement pour mon ami Bob, il suffit de la chercher là où elle se trouve et en jouir jusqu’à l’extase. Et sans se poser de questions. Et pour nous tout a commencé avec la Méditerranée.
Je raconte dans Mort d’un ami comment nous avons fait notre premier voyage ensemble, la Scandinavie, c’était l’été 56, moi fournissant la Deux Chevaux de la briqueterie de mon oncle, lui son expérience de scout et la tente militaire de son père, officier arrivé par le rang et plutôt antimilitariste, de l’arme du Train. Voyage qui nous a amenés jusqu’à Haugesund, dans un fjord norvégien où s’était mariée une cousine de mon père. Mais c’est notre deuxième voyage qui a compté surtout, celui de l’été 57, quand nous avons débarqué tous les deux, toujours en Deuch, à La Napoule. Ce n’était pas tout-à-fait une découverte pour moi puisque mon père y avait déjà amené toute sa famille, pour les premières vacances d’après-guerre, en 1950, à Mandelieu où nous étions logés chez un cultivateur de mimosas. Mais cet été 57 tout a été différent. Car c’est là que nous sommes tombés amoureux, vraiment amoureux, de la Méditerranée, tous les deux, lui le Bourguignon, moi l’Alsacien. Je me souviens, comme si c’était hier, nous nagions, nous étions tous les deux de très bons nageurs, il y avait au loin ce qui ressemblait à un navire de guerre, alors nous nous sommes dit, en plaisantant : on va y aller. Et nous avons nagé longtemps, jusqu’à nous trouver loin, au large (il n’y avait pas de bouées à l’époque pour vous interdire d’aller plus loin) et nous nous sommes trouvés au milieu de la baie, voyant à gauche la Corniche d’Or de l’Esterel, à droite Antibes, peut-être même Nice au loin, et au milieu Cannes, la magnifique baie de Cannes. Et je crois bien que c’était le début de toute l’histoire.
Dans l’été 58, Annie et moi nous nous sommes fiancés en août et mariés en septembre et entre les deux nous avons fait notre voyage de noces, avec la Deuch encore et Bob aussi à Santa Giulia, en Corse, notre premier village du Club. Et maintenant nous étions trois à aimer la Méditerranée… La mer, mais aussi la montagne corse, la forêt de l’Ospedale, pour notre sieste amoureuse, à Annie et moi. Puis, après la guerre d’Algérie, nous avons été au Club à Corfou (à l’époque la plus grande école de ski nautique au monde), plus tard à Djerba, toujours au Club, deux fois même. Plus tard encore Caprera, le Club toujours, où nous avons pêché des nacres, et la Sardaigne en camping sauvage, cette fois-ci, avec ma belle DS blanche, et nos enfants et Bob marié à Moune, la belle Toulonnaise. La Tunisie aussi, où nous avions loué une villa à La Chebba, entre Sfax et Sousse, où Bob ne se contentait plus de tirer sars et mérous, mais essayait de déterrer des amphores et où nous avons découvert El Djem, son théâtre romain et son Musée aux mosaïques. Et pour finir l’Algérie, en DS également - le beau-frère de Moune avait été nommé par Air France à Annaba - et où nous découvrirons la Corniche kabyle. Et la Corse à nouveau : Bob et Moune avec quelques amis avaient loué une villa dans les hauteurs de la Balagne et nous, nous campions en sauvage au bord de la mer et je montrais à ma fille qui avait 6 ou 7 ans comme la mer était phosphorescente quand on s’y baignait la nuit.
Puis Bob et Moune se sont passionnés pour les bateaux, la voile, ce qui nous passionnait beaucoup moins. Nous ne les avons accompagnés que trois fois, une fois sur un caïque, pour longer la côte turque (la Méditerranée encore), la deuxième fois sur un magnifique voilier ancien, Hygie, de 21 mètres, avec lequel nous sommes descendus de Fort de France jusqu’aux Grenadines où nous sommes entrés aux Tobago Keys toutes voiles dehors et, à l’époque encore, presque seuls ! Et, enfin, pour ce dernier voyage, aux Roques, en catamaran.
Annie et moi on est d’abord restés fidèles au Club. Cefalu en Sicile (concert de musique classique le soir sur la colline face à la mer) et les Eoliennes (la montée au Stromboli), Pakostane (où nous avons passé notre diplôme de barreur) et Sveti Marko (où nous nous sommes perfectionnés en ski nautique sur l'eau calme des Bouches du Kotor) dans ce qui était encore à l'époque la Yougoslavie. Puis on est parti aux Antilles : Barbade, Martinique, Guadeloupe, Antigua, Grenade, Canouan. Puis l’Océan Indien : Seychelles, au moins cinq fois, presque toutes les îles, Mahé, Praslin, Frégate, la Digue, Silhouette, Denis (notre préférée), Bird, Desroches (où je me suis mis à la plongée bouteille). Maurice et Rodrigues, La Réunion, Mayotte et Madagascar. Enfin l’Océan Pacifique : la Polynésie et la Nouvelle Calédonie. Qu’est-ce qu’elles ont toutes ces mers que la Méditerranée n’a pas ? Quelles beautés ? Deux surtout : les coraux et les requins. Je me souviendrai toujours de la grotte aux requins à 35 mètres au fond, à la sortie de la passe Tiputa à Rangiroa, d’où l’on pouvait admirer sans crainte le tourbillon infernal des monstres et de la promenade en bord de mer et de temps en temps les pieds dans l’eau au nord de l’île paradisiaque d’Ouvéa, à l’occasion du « mariage des requins ». Il reste que la Méditerranée est la seule mer tempérée dans le monde. Source de mesure, d’équilibre et, donc, de bonheur. Du moins en principe…
La beauté du monde n’est-elle que dans les îles et la mer ? Non, bien sûr. Elle est aussi ailleurs. Dans la montagne. On a skié dans les Alpes en France, en Italie, en Suisse (et la première fois encore avec le Club à Saint Moritz). Randonné dans les Alpes (tour du Mont Blanc) et dans les Pyrénées (dix jours hors pistes).
Et, surtout, on peut la trouver partout dans le vaste monde. Que j’ai beaucoup parcouru pour le boulot et pour le plaisir. D’abord tous les pays de notre vieille et belle Europe. Puis l’Argentine (descente en voiture jusqu’à Mar del Plata) et le Brésil (souvenirs de Manaus, mon bain dans le Rio Negro et la rencontre avec un caïman échappé). Le Mexique. Les Etats-Unis et le Canada (souvenir d’une journée entière en voiture du Niagara jusqu’au Connecticut dans le feu des couleurs de l’automne indien). La Chine (le Lac de l’Ouest à Hangzhou, paradis sur terre selon la légende avec Suzhou) et le Japon. La Corée du Sud. L’Afrique de l’Est (Kénya, Ouganda et Tanzanie) et l’Afrique du Sud. Afrique du Nord (les trois pays). Moyen-Orient (Liban, avant les « évènements », Syrie, Jordanie (plongée à Akaba), Irak, Koweït, Emirats, Arabie saoudite). Egypte. Turquie et Iran. Singapour, la Malaisie et l’Indonésie (Sumatra, Java et Bali). Thaïlande, Laos (descente du Mékong), Cambodge, Vietnam (traversée du sud au nord).
Et si les beautés du monde se trouvent avant tout dans la nature il faut reconnaître que les hommes, dans le passé, ont créé les leurs. Qu’on ne saurait négliger. Et que j’ai apprécié de mon côté, souvent en compagnie d’Annie : Delphes, l’Acropole, Baalbek, les Pyramides et les Temples de la Haute Egypte, Chiraz et Ispahan, la Cité impériale à Pékin et ce qu’il en reste à Hué, la Pagode d’Or à Kyoto, Angkor Vat, Borobudur et Prambanan à Java.
Aujourd’hui je pourrais chanter : que reste-t-il de tout cela ? Il reste les souvenirs, il reste les images dans la tête. Ce soir je suis assis dans mon appartement de Cannes. Dans huit jours j’aurai 91 ans. Devant moi la mer et les îles Lérins. Le ciel est encore clair, légèrement bleuté. Le soleil se couche sur la droite derrière l’Esterel en le rosissant. C’est toujours la Méditerranée. De nouveau la Méditerranée. C’est le retour au lieu et à l’époque où tout a commencé. Des regrets ? Non, aucun.
Tout au contraire. Les souvenirs, les images sont là, dans ma tête. Y-a-t-il de la nostalgie ? Peut-être, mais je sais depuis longtemps que la nostalgie n’est pas qu’algie, que douleur, c’est aussi une jouissance. Et une satisfaction. On a eu la vie qu’on a voulu. Qu’on n’osait espérer. Et, en plus, plus que tout : l’amour d’une femme. Pendant toute une vie. Maintenant on peut attendre la mort, serein. Pas tout de suite, bien sûr. On n’est pas pressé…