Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Hangzhou 1986 - 2026

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Quand j’ai enfin obtenu la Direction générale de mon groupe après la fusion entre les deux groupes familiaux luxembourgeois et français (et après une belle bagarre), il m’a fallu revoir la stratégie de développement du nouvel ensemble. Tout le monde était parti du brevet d’un treuil un peu particulier, le Tirfor, treuil à câble passant et à levier. A Luxembourg nous avions commencé à développer un autre treuil à câble passant, motorisé, le Tirak, qui nous a conduit à entrer dans un nouveau domaine, celui de l’accès suspendu, les passerelles volantes, domaine pour lequel nous allions d’ailleurs devenir le leader mondial un peu plus tard, ainsi qu’un autre secteur encore, plus difficile, celui des appareils d’entretien des façades (lavage des vitres), mais que nous allions dominer également, bien des années plus tard.
Il restait le Tirfor, produit un peu isolé et marché en déclin. Mais nous avions un atout : filiales dans six pays européens, agents dans tous les autres et, surtout, un formidable réseau de revendeurs de petit matériel industriel, de gros quincaillers, en somme. Pour exploiter cet atout il m’a semblé nécessaire de leur apporter d’autres produits. Des palans à chaînes et palans à levier par exemple. Le marché était vaste et, la plupart des producteurs européens de ces produits ayant disparu, il était dominé par les Japonais. Or, battre les Japonais avec des produits chinois, me paraissait une idée tentante.

Voilà donc qu’au début de cette année 1986 je me rends à Pékin, rencontre une certaine Madame Jin, responsable du département du levage au Machino-import (et qui avait la particularité d’être issue d’une minorité ethnique) et lui expose mon problème. Nous avons trente usines qui fabriquent ce genre de matériels et seules trois ont le niveau requis pour faire de l’export, me dit-elle. Et elle m’invite à leur rendre visite. C’est ce qu’on fait.
La première usine visitée se trouvait à Nankin (Nanjing). Très grosse entreprise, genre Demag, avec des halls comme des cathédrales. Nous étions très bien reçus, mais j’ai tout de suite pensé que l’entreprise était trop grande pour s’occuper sérieusement de palans manuels. Et j’ai bien fait car, lorsque je suis revenu à Nanjing quelques années plus tard, l’usine était arrêtée et quelques petites sociétés privées squattaient les lieux. Comme un petit groupe de jeunes ingénieurs avec lesquels on a commencé à se lancer dans les installations d’entretien des façades d’immeubles (mais mes successeurs n’ont pas suivi).
L’usine de Hangzhou m’a tout de suite plu. La société était petite, l’équipe sympa, soutenue aussi bien par Madame Jin que par les hommes politiques du coin (le Président était en même temps un membre influent du groupe dirigeant de la Province (Province de Zhejiang située au sud-ouest de Shanghai). Ils fournissaient déjà leurs produits à un concurrent américain, Columbus McKinnon, présent aussi en Europe, ce qui était d’une part un inconvénient mais d’autre part démontrait qu’ils avaient le niveau de qualité nécessaire. D’ailleurs la troisième usine proposée par Madame Jin se trouvait au fin fonds de la Province. Impossible de s’y rendre, les déplacements, tant par route que par rail étant encore bien difficiles à l’époque dans la Province. Trois dirigeants de l’usine en question sont venus nous rencontrer à Hangzhou mais on leur a signifié, avec politesse, que nous n’étions pas intéressés.
C’est donc avec la société Hangzhou Modern Lifting Machinery que nous avons signé un contrat cette année-là. Contrat d’exclusivité avec une exception temporaire pour Columbus. Dix ans plus tard, quand nous sommes revenus fêter nos dix ans de coopération, nous étions devenus de très loin leur premier client, absorbant 40% de leur production. Et la situation économique générale avait déjà nettement évolué à ce moment-là (en 1996).
Mais si je veux montrer l’incroyable développement ultérieur de Hangzhou et de sa région, il faut que je commence par décrire la situation en cette année 1986. Je n’ai pas vu à l’époque de grande industrie dans la ville. La région me paraissait plutôt agricole, des plantations de thé célèbres et un Institut agronomique réputé (puisqu’au bar de l’hôtel j’ai fait la connaissance, comme je l’ai déjà raconté, de trois Africains francophones qui y étudiaient, après avoir passé une année entière à apprendre un minimum de caractères chinois). Les quelques sous-traitants de l’usine rencontrés semblaient plutôt primaires. Ce n’est que bien plus tard que nous avons appris qu’ils avaient aussi comme sous-traitant un atelier qui employait exclusivement des prisonniers, politiques, je suppose (c’est un organisme américain qui a commencé une campagne de presse à ce sujet). Quand nous leur en avons parlé ils nous ont aussitôt promis d’y mettre fin.
Deng Xiaoping avait bien commencé à lancer la modernisation de l’économie dès la fin des années 70, mais il a dû faire face à certaines oppositions politiques et à une inertie de l’ensemble, ce qui fait qu’en 1986 on n’en voyait pas encore vraiment les résultats. Il y avait des foules devant la gare pour prendre le train, il fallait un temps fou pour rejoindre Shanghai par le rail alors que la distance qui séparait les deux villes est inférieure à 200 km. Très peu de gens parlaient l’anglais, aussi bien dans les hôtels que dans l’industrie. A Nanjing j’ai encore vu utiliser une ancienne machine à écrire aux trois mille caractères, alors que peu d’années plus tard notre agent de Hong-Kong, m’emmenant visiter l’atelier qu’il avait ouvert à Shenzen, me montrait un PC qui possédait une nouvelle application pour écrire : vous tapiez le nom que vous vouliez écrire en alphabétique, ma par exemple et aussitôt apparaissaient tous les caractères dont le son est ma, avec des numéros, 1 – cheval, 2 – mère, etc. Plus qu’à taper le numéro. Ce qui me paraît typique de la culture chinoise : on se sert de notre écriture alphabétique (reconnaissant au passage, me semble-t-il, son intérêt), mais on conserve ses caractères traditionnels (qui ont aussi leurs avantages).
Hangzhou se glorifiait surtout de son merveilleux Lac de l’Ouest. Et de la légende : Au ciel il y a le paradis, sur terre il y a Hangzhou et Suzhou. Attractivité touristique mais un seul hôtel pour les étrangers.
Nos débuts de coopération ont été relativement faciles. Nous vendions les palans sous notre nom et nous faisions une vérification systématique de leurs produits. On a même engagé un jeune Anglais qui se rendait à Hangzhou deux fois par an et ne se gênait pas pour leur dire ses quatre vérités en vrai barbare occidental !

Et puis voilà qu’en 1996 nous fêtions l’anniversaire de notre coopération. Nous avons été reçus comme des rois. Ou plutôt, dans le langage local habituel, comme « des amis ».

A côté de notre ancien Hôtel, le Shangri-la, deux nouveaux complexes hôteliers avaient été construits. Mais nos hôtes, grâce aux relations du vieux Monsieur Shin, toujours présent, nous ont logés dans une grande propriété qui appartenait à la section locale du Parti, merveilleusement située au bord du lac, et qui servait aux réceptions des huiles de la Province et à l’occasion à celles de visiteurs étrangers. Le Lac était toujours aussi beau, avec ses îles reliées entre elles par des ponts gracieux, ses champs de nénuphars, soigneusement contrôlés pour les empêcher d’envahir tout le lac et des lumières au fond de l’eau censés réfléchir la lune.
Voici deux photos que j’ai réussi à prendre de notre « logis » :



Les choses avaient déjà drôlement changé. Le train entre Hangzhou et Shanghai ne mettait plus que deux heures pour faire le trajet. Et pour nous rendre à Nanjing depuis Shanghai on a eu la surprise de voir qu’une toute nouvelle autoroute reliait les deux villes et qu’elle avait été financée par un Chinois australien (ce que les autorités locales appelaient un Chinois ethnique) qui se remboursait grâce à un péage. Les hôtels s’étaient multipliés à Hangzhou. Et à la télé locale j’ai vu un Chinois fêter en public la première Ferrari arrivée en Chine ! Tout le monde avait son téléphone mobile. Et à Shanghai il y avait des bouchons monstrueux. Comme à Séoul. Plus rien à voir avec le Pékin découvert en 1986 où la ville entière semblait faire du vélo. Il fallait un temps fou pour arriver à l’hôtel. Et au restaurant de l’hôtel il y avait une bouteille de cognac sur chaque table. Du cognac français.
A l’usine il y avait un nouveau Directeur qui n’avait plus rien de politique. C’était un ingénieur qui n’avait qu’une idée en tête : faire son boulot le mieux possible, améliorer la qualité et, éventuellement, répondre à une nouvelle demande de notre part : produire des palans électriques. Sur le moment il n’était pas encore arrivé à un résultat satisfaisant. Problème de sous-traitance pour les moteurs électriques. Mais lui-même était devenu un véritable ami. Et quand je lui ai demandé lors de ma dernière visite, en 2001, s’il était prêt à nous suivre, en tant que Directeur de Production, dans un projet de reprise d’une société de Wushi qui avait copié nos treuils d’échafaudages, il m’a donné son accord (mais mes successeurs laisseront tomber le projet en question).


Si tout le pays donnait déjà l’impression, en 1996, qu’un formidable essor économique était en route on découvrait malgré tout un certain nombre de faiblesses. C’est ainsi qu’en poursuivant un autre projet de reprise d’une société de Tianjin qui copiait depuis longtemps nos Tirfors, nous nous sommes aperçus que la société était terriblement endettée (ce qui était le cas d’un grand nombre d’entreprises, petites et grandes) et que, par ailleurs, l’entreprise ne payait pas seulement les salaires des employés actifs mais aussi ceux des retraités ! J’ai pourtant trouvé ce projet Tianjin intéressant pour plusieurs raisons. D’abord l’avocat qui nous a accompagné lors nos contacts avec les responsables de la société était le mari de Madame Jin, un homme étonnant : il s’appelait Chen-I-Wan, son grand-père était un avocat chinois des Antilles qui avait rejoint Sun Yat-sen quand celui-ci avait établi la première république chinoise, son père avait accompagné la veuve de Sun Yat-sen en Russie soviétique et lui-même a réussi à récupérer un passeport britannique et, de cette manière, obtenu le droit de demander 1000 Dollars d’honoraires par jour à nous autres Occidentaux ! Je raconte son histoire complète sur mon site Voyage, au tome 4 : S comme Shi Nai-an. Lui et Madame Jin s’étaient rencontrés à l’Université de Pékin, puis avaient été envoyés à la campagne sous le régime de la Révolution culturelle. Et là je me suis aperçu qu’on pouvait maintenant dire tout le mal qu’on pensait de cette sinistre révolution et du même coup de Mao qui l’avait inventée. Autre constatation : je trouvais que le nord de la Chine différait sensiblement du sud et du centre. Et pas seulement sur le plan climatique et agricole (rizières sèches). Il me semblait surtout que le nord non seulement restait plus conservateur sur le plan culturel (merveilleuses rencontres à Tianjin entre vieux avec leurs oiseaux chanteurs) mais aussi sur le plan politique. Les adeptes enthousiastes du nouveau capitalisme communiste se trouvaient probablement plutôt à Shanghai et à Canton qu’à Pékin.

C’est en 2001 que je me suis rendu pour la dernière fois en Chine. J’avais déjà pris ma retraite à la fin de l’année 2000 et vaincu mon premier cancer. Mais j’ai voulu introduire mon successeur et, en même temps célébrer nos quinze ans de coopération. Une fois de plus nous étions reçus avec plus de faste que jamais. Il faut dire que nous avions bien réussi. Même exporter leurs produits sous notre nom aux Japonais. Il faut le faire !
Quant à Monsieur Shin il était toujours présent. Sur la photo on le voit assis à ma gauche. Mon successeur est à ma droite.


En cinq ans les choses avaient encore évolué, de plus en plus vite. Le plus impressionnant c’était Shanghai. Les énormes bouchons de 1996 avaient pratiquement disparu. La ville était remplie d’autoroutes urbaines qui se croisaient à plusieurs niveaux comme en Amérique. La zone côtière de Pudong qui était encore vide en 1986, était maintenant truffée d’immeubles de bureaux et d’habitations et de zones économiques pour investisseurs étrangers. Des zones économiques que l’on trouvait d’ailleurs un peu partout dans le pays. Et, en particulier le long de l’autoroute qui menait à Nankin.
Une autoroute que nous prendrons à nouveau pour nous rendre à Wushi où une petite société avait copié sans vergogne nos treuils d’échafaudages. L’actionnaire principal de la société en question était une de ces nouvelles sociétés privées que le Gouvernement central semblait pousser à se développer à l’international (on parlait alors de 40 sociétés de ce type, cotées en Bourse et favorisées par le Gouvernement). Le groupe qui contrôlait notre concurrent s’appelait Little Swan et fabriquait et exportait des machines à laver. Il était leader sur le marché national et avait déjà plusieurs filiales à l’étranger. Dans notre visite à Wushi nous étions accompagnés par un représentant de l’Ambassade du Luxembourg et, sur place, nous avons rencontré un représentant de Little Swan. Qui le prenait d’abord de haut, mais lorsque nous lui avons montré nos catalogues et nos brevets et rappelé que lorsqu’on voulait travailler sur le plan mondial il valait mieux respecter la propriété intellectuelle, il a changé de langage. Puis nous a invités à visiter un nouveau Temple bouddhiste où trônait un Bouddha en bronze de 18 mètres de hauteur – auquel leur société avait contribué, nous dit-il – puis nous a invités à déjeuner. C’est encore quelque chose qui m’a étonné, ce retour subit à la religion, pour une population qui se disait toujours communiste. J’avais déjà eu l’occasion de visiter un tel temple à Pékin.


En tout cas, à la suite du déjeuner, le représentant de Little Swan, convaincu de nos arguments et de notre volonté de développer leur filiale dans tous les domaines de l’accès suspendu, a accepté de nous céder la majorité de la société en question, ainsi que de celle du Conseil d’Administration, et même de la nomination des Directeurs de Production et des Finances. Il n’y avait qu’une condition qu’ils nous demandaient d’accepter, c’est de conserver comme actionnaire la municipalité de Wushi dont ils voulaient protéger les intérêts locaux. Encore une surprise pour nous : voilà une société privée, cotée en Bourse, mais qui souhaite à tout prix conserver des liens avec une municipalité ! Et la protéger. Nous avons donc signé ce que les Américains appellent un Memorandum of understanding et laissé nos avocats respectifs peaufiner le contrat définitif. Malheureusement, comme je l’ai écrit ailleurs, notre société avait été reprise par un deuxième LMBO où les financiers étaient majoritaires. Des financiers qui n’étaient intéressés que par du court terme : ressortir aussitôt que possible avec un bénéfice. Notre projet à Wushi était mort avant terme…

Aujourd’hui nous sommes en 2026, 40 ans après ma première visite à Hangzhou. Et voici que Le Monde publie un article dithyrambique sur la ville intitulé : Hangzhou, cœur battant de l’intelligence artificielle en Chine (Le Monde du 27/02/2026). On apprend d’abord que la ville est le siège d’Ali Baba, ce fameux concurrent d’Amazon que l’Europe, elle, n’a jamais été capable de concurrencer alors que nous avions aussi bien en France qu’en Allemagne de puissantes et anciennes sociétés de vente par catalogue. Il apparaît même que Monsieur Jack Ma, le fondateur d’Ali Baba qui a eu quelques problèmes avec le gouvernement chinois, est originaire de Hangzhou. Mais ce n’est pas tout : ont également leurs sièges à Hangzhou Hikvision, champion des caméras de reconnaissance faciale, Unitree, champion des robots humanoïdes, Deepseek, le grand concurrent chinois des Américains de l’Intelligence artificielle et dont le fondateur est également un natif de Hangzhou. Un autre ingénieur local a créé Rokid, devenu champion des lunettes à réalité augmentée qui peuvent décrire à un aveugle les paysages traversés ou assumer la traduction simultanée lors de conversations face à face. Ce qui fait que Hangzhou se targue de pouvoir devenir (ou être déjà) une Silicon Valley chinoise. D’ailleurs l’Université du Zhejiang qui avait fondé son département d’informatique dès 1978, en a fait le deuxième meilleur de Chine. Ses principaux axes de développement : la théorie de l’intelligence artificielle et la conception de nouveaux types d’ordinateurs, nous dit l’auteur de l’article du Monde, Jordan Pouille. Aujourd’hui, dit-il encore, on estime que Hangzhou compte 40000 professionnels de l’IA et qu’à l’avenir il en faudra 300000 ! Il ne faut d’ailleurs pas oublier Ali Baba : la société a participé à ce développement puisque son activité était l’e-commerce. Et que c’est grâce à Ali Baba que des milliers de fournisseurs de toute la Chine viennent se former à Hangzhou à l’IA appliquée et que c’est la plateforme business to business d’Ali Baba qui leur offre un séjour d’immersion de deux jours à Hangzhou.
On ne s’étonnera pas que, profitant de cet environnement favorable, Hangzhou soit également devenue un pôle mondial de voitures électriques puisqu’on y trouve les sièges de Geeley (qui possède Volvo) et de Leapmotor (partenaire de Stellantis). Cela m’amuse quand je pense aux problèmes que nous avions eus pour développer avec notre partenaire un palan à chaînes électrique.
Mais si on fait un tour sur le net on s’aperçoit que le développement de cette agglomération de 13 millions d’habitants est plus extraordinaire encore. C’est en 2012 qu’on a y a construit le premier métro. Aujourd’hui on dispose déjà de trois lignes de métro. Alors qu’en 1986 les foules se pressaient devant la gare en attendant pendant des heures pour prendre un train, aujourd’hui il y a trois gares, plusieurs lignes TGV et celle qui relie la ville à Shanghai met 40 minutes seulement. Depuis le début des années 2000 170 tours ont été construits. Peut-être une des plus grosses densités de tours de toute la Chine. Les tours jumelles de la Greenland Center Hangzhou Gate culminent à 310 mètres et ont été dessinées par un cabinet californien que je connais bien (il était notre client), le cabinet SOM. Le Zhejiang Fortune Finance Center a une hauteur de 258 mètres et marque la ligne d’horizon de la ville. Bien d’autres tours encore dépassent les 200 mètres, le Complexe Raffles City, avec ses 250 mètres et ses bureaux et commerces ; l’immense Regent International, haut de 206 mètres, en forme de S, est une véritable ville verticale, avec restaurants, commerces, piscines et 20000 résidents ! Toutes ces tours ne sont évidemment pas érigées à côté du Lac de l’Ouest, toujours aussi préservé, mais beaucoup le long de la rivière Qiantang qui traverse la ville.
Si j’avais encore la possibilité de retourner à Hangzhou, je crois que je ne reconnaîtrais plus rien de l’ancienne ville. Si ce n’est le Lac de l’Ouest, peut-être…

Quelques réflexions sur le développement de la Chine. Personnellement la rapidité de ce développement ne m’étonne guère. Il faut dire que je ne me suis pas seulement rendu en Chine que pour visiter Hangzhou, en 1986, 96 et 2001, mais que je m’y rendais presque tous les deux ou trois ans et qu’à chaque visite on voyait les choses changer. Je savais aussi combien l’éducation était privilégiée, quel était le niveau des universités locales. On en avait beaucoup parlé lors de l’inauguration de l’Ecole Centrale de Pékin en 2005 qui avait d’ailleurs été créée en partenariat avec une Université chinoise (celle de Beihang). Et il me semblait évident, étant donné leur immense marché intérieur et leurs capacités techniques, que la Chine pourrait remplacer rapidement le Japon sur le marché européen, comme dans l’automobile par exemple. Même si, à l’époque, on ne pouvait prévoir l’avènement de l’automobile électrique. Et que, à l’exemple de ce qui se passait pour notre partenaire de Hangzhou, la Chine souffrait encore d’un problème de qualité dans la sous-traitance.
Il reste que l’exemple économique chinois n’est pas toujours facile à comprendre. Je ne crois pas qu’il existe beaucoup d’études qui expliquent ce curieux mariage entre communisme et capitalisme. Et qui est, finalement, bien efficace. Et Dieu sait que je ne pense que du mal de la façon dont le Président actuel impose un contrôle de plus en plus étroit et violent à ses citoyens, d’autant plus dangereux qu’il s’appuie justement sur de nouveaux moyens de haute technologie (reconnaissance faciale, suivi géo des téléphones mobiles, etc.), sans compter l’idéologie qui va avec, anti-démocratie et anti-occidentale, voir mes notes de mon Bloc-notes 2022 sur Hong-Kong et surtout sur les Ouïgours : Hong-Kong, littérature, culture, histoire et Ouïghours, littérature, culture et camps.
Mais sur le plan économique, quand on compare avec ce qui s’est passé dans l’Union soviétique, il faut bien reconnaître que la Chine a trouvé des solutions bien plus intelligentes. Je crois, comme je l’ai d’ailleurs écrit par ailleurs, que le grand échec de l’économie soviétique a été la façon dont on y traitait la planification. Ce qu’on y a découvert – et c’était certainement le cas de Gorbatchev – c’est que l’économie planifiée conduisait forcément à un échec. Je veux dire une économie où toute la production est planifiée de façon centralisée. Le seul système, que cela plaise ou non, qui marche c’est celui de l’offre et de la demande. C’était le même problème dans tous les pays qui ont voulu appliquer le système soviétique. On a eu la malencontreuse idée de faire du tourisme en Algérie au début des années 70 quand l’un de nos amis était installé à Annaba où il travaillait pour Air France. Et où il nous parlait en rigolant des « ruptures de stock », de denrées aussi courantes que l’aspirine et l’eau minérale. Je me souviens de mes longues discussions avec les managers d’une usine de Kiev : la vente de leurs produits était le moindre de leurs soucis. Ils produisaient les appareils de levage que des fonctionnaires de Moscou leur disaient de produire, types et nombres, et, du moment qu’ils y arrivaient, le reste n’était plus leur problème. Leur véritable problème c’était de réussir à se procurer les matières premières et composants dont ils avaient besoin pour produire. Leur homme le plus important ce n’était pas le vendeur, mais l’acheteur. De toute façon l’ancienne économie chinoise avait le même problème puisqu’elle aussi, était basée sur une économie planifiée. Simplement ils essayaient de résoudre ce problème d’une manière un peu plus intelligente. Ce sont les cadres de l’usine de Tianjin qui fabriquaient des Tirfors qui nous l’ont expliqué : les acheteurs des grandes sociétés chinoises se réunissaient une fois par an et définissaient leurs besoins. On pouvait alors se baser sur des chiffres qui étaient un peu plus proches de la réalité, nous ont-ils expliqué.
Après l’effacement de Gorbatchev tous les pays de l’ancienne Union soviétique, y compris les pays qui sont entrés plus tard dans l’Union européenne, Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie, sont passés du jour au lendemain à un capitalisme sauvage où des gens un peu fûtés ont réussi à s’emparer des entreprises les plus juteuses, sans y mettre un sou (puisqu’ils n’en avaient pas). Quant au capitalisme renaissant il était vraiment sauvage.
En Chine les choses se sont passées autrement. Je ne crois pas que quiconque ait pu mettre la main sur une grande entreprise. Il n’y a pas d’oligarques en Chine comme en Europe et en Russie. On a simplement laissé faire la libre entreprise, on a fait confiance à l’initiative privée. En faisant d’abord appel à des Chinois de l’étranger, et surtout des Chinois originaires initialement de Hong-Kong mais qui, au moment de la reprise de la ville par la Chine sont partis ailleurs, au Canada ou en Australie. Et puis, ensuite, à des Chinois de Chine, à qui les Banques prêtaient de l’argent pour réaliser un projet. Un peu plus tard on s’est servi de la Bourse.
Est-ce qu’on les contrôle ? Je n’ai pas l’impression. Du moins pas sur le plan de la stratégie d’entreprise. Jack Ma a été arrêté parce qu’il s’était permis de critiquer le Gouvernement. De toute façon on est loin d’un capitalisme à l’américaine. Et ceci pour plusieurs raisons.
D’abord parce que si l’économie n’est pas planifiée dans le détail, cela n’empêche pas le Gouvernement d’établir un Plan de développement à long terme et d’y mettre les moyens. Comme nous, en France, à l’époque de Pompidou, nous avions établi un Plan avec six grandes priorités : nucléaire, TGV, Calcul, Aviation, Télécoms, Autoroutes. Pour réussir un tel plan il faut bien sûr partir d’entités nationales. Or la Chine continue à contrôler la plupart de ses grandes entreprises et ses banques. Et un tel plan touche à beaucoup de domaines, l’éducation par exemple, qui sont encore du domaine public. Mais cela n’empêche pas les sociétés privées à s’y engouffrer. En tout cas la Chine y a mis les moyens, pour réaliser ses plans. De sacrés moyens. Rien à voir avec ce que nous avons pu faire au temps de Pompidou. On investit, à tous les niveaux, celui de l’Etat comme celui des provinces. Dans les infrastructures, mais aussi dans les projets, par des subventions ou par des crédits.
Ensuite, parce que, justement, les entreprises nationales constituent encore, malgré tout, le gros de l’économie chinoise. Mais qu’on cherche à rendre rentables et dont on diminue l’endettement. D’ailleurs on n’hésite pas à en fermer, comme je l’ai vu faire à Nankin.
Enfin, parce que semble régner, en Chine, une certaine solidarité, un peu mystérieuse. Comme ce représentant de Little Swan qui nous demande de garder la municipalité de Wushi dans notre joint venture. Et ces entreprises manufacturières de Hangzhou qui financent les jeunes pousses, comme l’écrit l’auteur de l’article du Monde, et leur donnent un accès rapide à la production.
Et puis surtout, surtout, il y a tous ces officiels – mon Monsieur Shin en était un exemple parfait – qui ont l’esprit business et qui sont bien loin de celui des bureaucrates soviétiques. Et si l’autocrate en chef est un vrai dictateur, il reste que dans beaucoup de domaines, même celui de l’écologie, il y a du rationnel chez lui, du sensé (ce qui rassure un peu dans un monde gouverné par des Trump, des Poutine, des Netanyahou, des Erdogan et des Modi). Un reste de confucianisme? Je vous rappelle que Confucius n'était pas un démocrate...