Hangzhou 1986 - 2026
Quand j’ai enfin obtenu la Direction générale de mon groupe après la fusion entre les deux groupes familiaux luxembourgeois et français (et après une belle bagarre), il m’a fallu revoir la stratégie de développement du nouvel ensemble. Tout le monde était parti du brevet d’un treuil un peu particulier, le Tirfor, treuil à câble passant et à levier. A Luxembourg nous avions commencé à développer un autre treuil à câble passant, motorisé, le Tirak, qui nous a conduit à entrer dans un nouveau domaine, celui de l’accès suspendu, les passerelles volantes, domaine pour lequel nous allions d’ailleurs devenir le leader mondial un peu plus tard, ainsi qu’un autre secteur encore, plus difficile, celui des appareils d’entretien des façades (lavage des vitres), mais que nous allions dominer également, bien des années plus tard.
Il restait le Tirfor, produit un peu isolé et marché en déclin. Mais nous avions un atout : filiales dans six pays européens, agents dans tous les autres et, surtout, un formidable réseau de revendeurs de petit matériel industriel, de gros quincaillers, en somme. Pour exploiter cet atout il m’a semblé nécessaire de leur apporter d’autres produits. Des palans à chaînes et palans à levier par exemple. Le marché était vaste et, la plupart des producteurs européens de ces produits ayant disparu, il était dominé par les Japonais. Or, battre les Japonais avec des produits chinois, me paraissait une idée tentante.
Voilà donc qu’au début de cette année 1986 je me rends à Pékin, rencontre une certaine Madame Jin, responsable du département du levage au Machino-import (et qui avait la particularité d’être issue d’une minorité ethnique) et lui expose mon problème. Nous avons trente usines qui fabriquent ce genre de matériels et seules trois ont le niveau requis pour faire de l’export, me dit-elle. Et elle m’invite à leur rendre visite. C’est ce qu’on fait.
La première usine visitée se trouvait à Nankin (Nanjing). Très grosse entreprise, genre Demag, avec des halls comme des cathédrales. Nous étions très bien reçus, mais j’ai tout de suite pensé que l’entreprise était trop grande pour s’occuper sérieusement de palans manuels. Et j’ai bien fait car, lorsque je suis revenu à Nanjing quelques années plus tard, l’usine était arrêtée et quelques petites sociétés privées squattaient les lieux. Comme un petit groupe de jeunes ingénieurs avec lesquels on a commencé à se lancer dans les installations d’entretien des façades d’immeubles (mais mes successeurs n’ont pas suivi).
L’usine de Hangzhou m’a tout de suite plu. La société était petite, l’équipe sympa, soutenue aussi bien par Madame Jin que par les hommes politiques du coin (le Président était en même temps un membre influent du groupe dirigeant de la Province (Province de Zhejiang située au sud-ouest de Shanghai). Ils fournissaient déjà leurs produits à un concurrent américain, Columbus McKinnon, présent aussi en Europe, ce qui était d’une part un inconvénient mais d’autre part démontrait qu’ils avaient le niveau de qualité nécessaire. D’ailleurs la troisième usine proposée par Madame Jin se trouvait au fin fonds de la Province. Impossible de s’y rendre, les déplacements, tant par route que par rail étant encore bien difficiles à l’époque dans la Province. Trois dirigeants de l’usine en question sont venus nous rencontrer à Hangzhou mais on leur a signifié, avec politesse, que nous n’étions pas intéressés.
C’est donc avec la société Hangzhou Modern Lifting Machinery que nous avons signé un contrat cette année-là. Contrat d’exclusivité avec une exception temporaire pour Columbus. Dix ans plus tard, quand nous sommes revenus fêter nos dix ans de coopération, nous étions devenus de très loin leur premier client, absorbant 40% de leur production. Et la situation économique générale avait déjà nettement évolué à ce moment-là (en 1996).
Mais si je veux montrer l’incroyable développement ultérieur de Hangzhou et de sa région, il faut que je commence par décrire la situation en cette année 1986. Je n’ai pas vu à l’époque de grande industrie dans la ville. La région me paraissait plutôt agricole, des plantations de thé célèbres et un Institut agronomique réputé (puisqu’au bar de l’hôtel j’ai fait la connaissance, comme je l’ai déjà raconté, de trois Africains francophones qui y étudiaient, après avoir passé une année entière à apprendre un minimum de caractères chinois). Les quelques sous-traitants de l’usine rencontrés semblaient plutôt primaires. Ce n’est que bien plus tard que nous avons appris qu’ils avaient aussi comme sous-traitant un atelier qui employait exclusivement des prisonniers, politiques, je suppose (c’est un organisme américain qui a commencé une campagne de presse à ce sujet). Quand nous leur en avons parlé ils nous ont aussitôt promis d’y mettre fin.
Deng Xiaoping avait bien commencé à lancer la modernisation de l’économie dès la fin des années 70, mais il a dû faire face à certaines oppositions politiques et à une inertie de l’ensemble, ce qui fait qu’en 1986 on n’en voyait pas encore vraiment les résultats. Il y avait des foules devant la gare pour prendre le train, il fallait un temps fou pour rejoindre Shanghai par le rail alors que la distance qui séparait les deux villes est inférieure à 200 km. Très peu de gens parlaient l’anglais, aussi bien dans les hôtels que dans l’industrie. A Nanjing j’ai encore vu utiliser une ancienne machine à écrire aux trois mille caractères, alors que peu d’années plus tard notre agent de Hong-Kong, m’emmenant visiter l’atelier qu’il avait ouvert à Shenzen, me montrait un PC qui possédait une nouvelle application pour écrire : vous tapiez le nom que vous vouliez écrire en alphabétique, ma par exemple et aussitôt apparaissaient tous les caractères dont le son est ma, avec des numéros, 1 – cheval, 2 – mère, etc. Plus qu’à taper le numéro. Ce qui me paraît typique de la culture chinoise : on se sert de notre écriture alphabétique (reconnaissant au passage, me semble-t-il, son intérêt), mais on conserve ses caractères traditionnels (qui ont aussi leurs avantages).
Hangzhou se glorifiait surtout de son merveilleux Lac de l’Ouest. Et de la légende : Au ciel il y a le paradis, sur terre il y a Hangzhou et Suzhou. Attractivité touristique mais un seul hôtel pour les étrangers.
Nos débuts de coopération ont été relativement faciles. Nous vendions les palans sous notre nom et nous faisions une vérification systématique de leurs produits. On a même engagé un jeune Anglais qui se rendait à Hangzhou deux fois par an et ne se gênait pas pour leur dire ses quatre vérités en vrai barbare occidental !
Et puis voilà qu’en 1996 nous fêtions l’anniversaire de notre coopération. Nous avons été reçus comme des rois. Ou plutôt, dans le langage local habituel, comme « des amis ».
A côté de notre ancien Hôtel, le Shangri-la, deux nouveaux complexes hôteliers avaient été construits. Mais nos hôtes, grâce aux relations du vieux Monsieur Shin, toujours présent, nous ont logés dans une grande propriété qui appartenait à la section locale du Parti, merveilleusement située au bord du lac, et qui servait aux réceptions des huiles de la Province et à l’occasion à celles de visiteurs étrangers. Le Lac était toujours aussi beau, avec ses îles reliées entre elles par des ponts gracieux, ses champs de nénuphars, soigneusement contrôlés pour les empêcher d’envahir tout le lac et des lumières au fond de l’eau censés réfléchir la lune.
Voici deux photos que j’ai réussi à prendre de notre « logis » :
Voici deux photos que j’ai réussi à prendre de notre « logis » :
Les choses avaient déjà drôlement changé. Le train entre Hangzhou et Shanghai ne mettait plus que deux heures pour faire le trajet. Et pour nous rendre à Nanjing depuis Shanghai on a eu la surprise de voir qu’une toute nouvelle autoroute reliait les deux villes et qu’elle avait été financée par un Chinois australien (ce que les autorités locales appelaient un Chinois ethnique) qui se remboursait grâce à un péage. Les hôtels s’étaient multipliés à Hangzhou. Et à la télé locale j’ai vu un Chinois fêter en public la première Ferrari arrivée en Chine ! Tout le monde avait son téléphone mobile. Et à Shanghai il y avait des bouchons monstrueux. Comme à Séoul. Plus rien à voir avec le Pékin découvert en 1986 où la ville entière semblait faire du vélo. Il fallait un temps fou pour arriver à l’hôtel. Et au restaurant de l’hôtel il y avait une bouteille de cognac sur chaque table. Du cognac français.
A l’usine il y avait un nouveau Directeur qui n’avait plus rien de politique. C’était un ingénieur qui n’avait qu’une idée en tête : faire son boulot le mieux possible, améliorer la qualité et, éventuellement, répondre à une nouvelle demande de notre part : produire des palans électriques. Sur le moment il n’était pas encore arrivé à un résultat satisfaisant. Problème de sous-traitance pour les moteurs électriques. Mais lui-même était devenu un véritable ami. Et quand je lui ai demandé lors de ma dernière visite, en 2001, s’il était prêt à nous suivre, en tant que Directeur de Production, dans un projet de reprise d’une société de Wushi qui avait copié nos treuils d’échafaudages, il m’a donné son accord (mais mes successeurs laisseront tomber le projet en question).
A l’usine il y avait un nouveau Directeur qui n’avait plus rien de politique. C’était un ingénieur qui n’avait qu’une idée en tête : faire son boulot le mieux possible, améliorer la qualité et, éventuellement, répondre à une nouvelle demande de notre part : produire des palans électriques. Sur le moment il n’était pas encore arrivé à un résultat satisfaisant. Problème de sous-traitance pour les moteurs électriques. Mais lui-même était devenu un véritable ami. Et quand je lui ai demandé lors de ma dernière visite, en 2001, s’il était prêt à nous suivre, en tant que Directeur de Production, dans un projet de reprise d’une société de Wushi qui avait copié nos treuils d’échafaudages, il m’a donné son accord (mais mes successeurs laisseront tomber le projet en question).
Si tout le pays donnait déjà l’impression, en 1996, qu’un formidable essor économique était en route on découvrait malgré tout un certain nombre de faiblesses. C’est ainsi qu’en poursuivant un autre projet de reprise d’une société de Tianjin qui copiait depuis longtemps nos Tirfors, nous nous sommes aperçus que la société était terriblement endettée (ce qui était le cas d’un grand nombre d’entreprises, petites et grandes) et que, par ailleurs, l’entreprise ne payait pas seulement les salaires des employés actifs mais aussi ceux des retraités ! J’ai pourtant trouvé ce projet Tianjin intéressant pour plusieurs raisons. D’abord l’avocat qui nous a accompagné lors nos contacts avec les responsables de la société était le mari de Madame Jin, un homme étonnant : il s’appelait Chen-I-Wan, son grand-père était un avocat chinois des Antilles qui avait rejoint Sun Yat-sen quand celui-ci avait établi la première république chinoise, son père avait accompagné la veuve de Sun Yat-sen en Russie soviétique et lui-même a réussi à récupérer un passeport britannique et, de cette manière, obtenu le droit de demander 1000 Dollars d’honoraires par jour à nous autres Occidentaux ! Je raconte son histoire complète sur mon site Voyage, au tome 4 : S comme Shi Nai-an. Lui et Madame Jin s’étaient rencontrés à l’Université de Pékin, puis avaient été envoyés à la campagne sous le régime de la Révolution culturelle. Et là je me suis aperçu qu’on pouvait ma