Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Vanessa Dougnac, l'Inde et Modi

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(à propos de Vanessa Dougnac : Jungles – Mon odyssée en Inde, Equateurs, 2025)

Vanessa Dougnac, journaliste indépendante, ayant travaillé pendant 19 ans en Inde pour un certain nombre de journaux et revues français et belges, est brusquement interdite de travailler puis expulsée du pays. Un véritable malheur pour elle. Car elle aime profondément ce pays, a eu un fils avec un Indien dont elle s’est séparée plus tard et a parcouru en tous sens cet immense pays qu’on appelle un sous-continent, et rencontré tant de gens attachants, souriants et vivants ! Alors elle publie ce livre de souvenirs dans lequel la journaliste se révèle véritable écrivaine. En 11 chapitres et un épilogue. Un livre qui vous touche. Car on découvre une femme sensible. Et blessée. Sensible, parce qu’on constate que ce sont souvent les pauvres et les exclus qu’elle va voir et leurs problèmes qu’elle cherche à comprendre et à rendre publics. Les travailleurs journaliers venus à Delhi de leurs lointains villages et qui, brusquement, lors du Covid, n’ont plus de travail, donc plus de salaire, donc plus rien à manger. Les sans-terres et les aborigènes révoltés, les Naxalites, qu’elle suit dans les forêts et les jungles. D’autres aborigènes encore, ceux de l’archipel des Andaman, dévasté par le tsunami. Les survivants de l’insurrection des Tamouls et des massacres de l’armée cinghalaise au Sri Lanka. Les survivants du tremblement de terre de la Jhelum River au Cachemire, abandonnés par le Gouvernement pakistanais.
Et c’est aussi une femme blessée car elle ne comprend pas, considère qu’elle ne la mérite pas, cette expulsion subite. Et elle fait suivre chaque chapitre d’un texte en italiques dans lequel elle décrit son combat, le soutien d’autres journalistes, celui du Gouvernement français, l’Ambassade, Macron en visite officielle, mais rien n’y fait. Elle a réveillé l’ire d’un personnage puissant, probablement le Ministre de l’Intérieur, et qui ne cède pas. Et on est d’autant plus touché quand dans l’épilogue on apprend en même temps qu’on lui accorde à nouveau une autorisation de travail d’un an renouvelable (donc sous surveillance) et le fait qu’elle ne pourra même pas en profiter étant frappé, en plus, d’un cancer des os !
C’est dès le premier chapitre, intitulé L’oiseau roi, où la capitale est proie, où les hommes survivent, et consacré à la mégapole Delhi (34 millions d’habitants !) que Vanessa Dougnac se révèle écrivaine. C’est une véritable fresque qu’elle consacre à la ville. Il faudrait tout citer. Impossible, hélas. « A Delhi, le quotidien est une lutte banalisée par la résilience. La sagesse s’improvise, l’humour désamorce les débats trop sérieux. Philosophe, le conducteur de rickshaw partage ses vues avec ses passagers et dénonce l’hypocrisie des politiciens avant de s’en désintéresser dans un rire fataliste ». « Au fil des conversations, les habitants de Delhi dodelinent de la tête dans un geste emphatique, qui ne signifie ni oui, ni non ». « Vraiment ! ponctue celui qui écoute, soutenant le dialogue ». « La ville gonfle et métastase, fourbe. Les artères s’allongent sans cesse, s’enlaçant comme un lierre sauvage… jusqu’à des banlieues insalubres, insipides, aussi laides les unes comme les autres ». « Les vaches aux longs cils et aux postérieurs souillés de fiente paressent au milieu de la chaussée ». « Aux feux rouges… les conducteurs de rickshaws tirent sur leur bidi, leur cigarette à l’eucalyptus, et s’épongent le front d’une étole en coton. Une main sur la hanche, la poitrine bombée, les transgenres hijras slaloment crânement entre les véhicules, distribuant des mauvais sorts à ceux qui refusent de leur donner un billet (Les hijras sont une spécialité indienne. Elles sont les héroïnes du roman Le rire des déesses de la Mauricienne indienne Ananda Devi. Voir : Ananda Devi, l’Inde, les femmes et la religion) ».
Tout ceci me rappelle des souvenirs. Delhi est la seule ville que je connais en Inde. Mais je crois que c’est aussi la seule qui plaît aux Non-Indiens. Même si les vaches m’ont choqué moi aussi. Complètement incongrue cette apparition de vaches toujours sacrées et intouchables qui se baladent en ville. Mais il y a aussi des avenues larges et des bâtiments impressionnants qui rappellent le Raj. Je n’ai jamais vu ces foules miséreuses et ces malheureux couchés sur les trottoirs que l’on voit à Mumbai. Et Chakravarty, notre partenaire dans notre filiale, un Brahmane originaire du Bengale, m’a invité dans un restaurant dont les propriétaires étaient du Pendjab, pas végétariens du tout, manger une grande brochette de viande. Et je crois bien que c’était du bœuf. Et j’ai toujours eu des conversations intéressantes avec les gens que j’ai rencontrés. C’est aussi ce que m’a confirmé Madame West, une Franco-Américaine de Paribas : je ne fais pas d’affaires ici mais je ne m’emmerde jamais, m’a-t-elle dit.
Mais il faut croire que je n’ai pas vu à Delhi ce qu’y a vu Vanessa Dougnac. Les migrants. « Faune silencieuse, les migrants font battre le cœur de Delhi. Pour un emploi saisonnier, ils ont quitté leurs femmes, leurs champs et leurs buffles de la plaine gangétique. Conducteurs, vendeurs, gardiens, ouvriers, manutentionnaires, domestiques, ils sont les âmes de la capitale dont ils peuplent les rues par centaines de milliers… Leurs vies sont dures… Leurs sourires sont des leçons de vie. Leur misère la honte de l’Inde ». « …les plus démunis contemplent ses nuits, allongés sur les trottoirs, aux côtés des chiens errants… ils bravent sans ciller les averses, le mercure et les moustiques, installés sur les séparateurs d’avenues ou sous les ponts. En hiver, le soir venu, ils se drapent dans de grands châles. Le dos voûté ils se réchauffent autour d’un feu de bois… Avant de s’endormir, ils calculent les sommes à venir, les dettes à payer, l’argent à envoyer au village… ».
Et dans son deuxième chapitre, intitulé Le figuier de Chandni Chowk – Où l’arbre protège, où la ville devient village, elle y revient aux migrants et évoque l’époque du COVID, quand toute la vie économique s’est arrêtée et que, du, jour au lendemain, les emplois ont été supprimés, les salaires aussi et que sans salaires on n’avait rien à manger. Et que le gouvernement s’en foutait. Personne n’a dit : « Quoi que ça coûte ! ». Comme elle le fait d’habitude Vanessa Dougnac lie des relations d’amitié avec des membres du groupe qu’elle étudie. Ici ce sont des hommes installés sous « un grand arbre qui trône à l’extrémité de Chandni Chowk », une avenue historique du vieux Delhi. Le 25 mars 2020, raconte-t-elle, les autorités ont décrété la paralysie complète du pays, pour tenter de freiner l’extension de la pandémie. « La vie s’est arrêtée ». Brusquement. Alors, « dans les mégapoles » indiennes, « des millions de travailleurs journaliers, migrants venus des villages, se sont retrouvés au piège, abandonnés par les pouvoirs publics. Sans argent ni nourriture, ils survivent à Delhi, sur les trottoirs. Pendant que les habitants se terrent chez eux… ». Les hommes qu’elle regarde sont des musulmans, originaires de Bihar, un Etat de l’est de l’Inde. L’arbre est magnifique, un « majestueux pipal, figuier des pagodes », un véritable « monument végétal », envahi par une horde de singes furieux de n’obtenir, eux non plus, aucune nourriture. Les rares possessions du groupe sont cachées dans les racines de l’arbre et leurs sacs de vêtements pendus à ses branches. Malgré leur misère ils offrent un thé sans sucre ni lait chauffé sur un feu de bois à la journaliste qui vient les voir tous les jours. Les policiers qui bloquent l’avenue la laissent passer mais sont une menace constante pour les hommes de l’arbre. Qui ont peur des rafles et de la brutalité de la police (d’autant plus à craindre que les hommes du Bihar sont musulmans). Et peur des camps de quarantaine surpeuplés et insalubres. Il reste quelques soupes populaires organisées par « la société civile » et les bonnes œuvres des Sikhs. « …quelques résidents osent encore distribuer un peu de nourriture, défiant la peur ambiante qui, à travers la capitale, associe les migrants et les pauvres, et en particulier les musulmans, à la propagation du coronavirus ». Si on ne peut s’attendre à aucune charité de la part des riches il semble qu’il reste pas mal de solidarité chez les moins riches et les pauvres en Inde. « Parfois on mange, parfois on ne mange pas », dit stoïquement le petit Arman, le fils de 13 ans que son père, Siddiq, conducteur de vélo-rickshaw, a emmené avec lui du village parce qu’il n’allait plus à l’école et puis l’a placé chez un vendeur de thé où le jeune garçon devait trimer 10 heures par jour. Le père et le fils dorment sous le grand arbre, et sont dévorés par les moustiques. Parfois ils sont réveillés par des clameurs : les policiers lancent des rafles. Un matin ils se rendent compte que les singes, toujours fâchés, ont fauché leurs maigres habits enfouis dans les sacs pendus aux branches. Les animaux errants qui ne sont plus nourris par les commerçants, deviennent agressifs à leur tour. Un gros chien tue un chat et le dévore. On est entré dans la quatrième semaine de confinement lorsqu’enfin le Gouvernement organise des transports pour ramener les migrants chez eux. Finalement Siddiq réussit à se procurer au marché noir deux billets de bus pour le Bihar. L’enfant a eu un comportement exemplaire. Il ne s’est jamais plaint. Et a promis à son père de ne plus manquer l’école après son retour au pays.
Dans le troisième chapitre intitulé Le maquis – où la jungle est une âme, captive et sauvage, Vanessa Dougnac nous emmène chez des rebelles armés, des guérilleros maoïstes, les Naxalites. Là il faut commencer par quelques explications. D’abord pourquoi maoïstes ? Il faut rappeler qu’il existait en Inde un parti communiste plutôt puissant. Je sais que l’Etat du Kerala a longtemps été dirigé par les communistes. Or quand les Soviétiques se sont fâchés avec les Chinois, il y a eu scission des communistes indiens entre marxistes et maoïstes. Quant aux Naxalites j’en avais déjà entendu parler. A la lecture de ce roman absolument extraordinaire écrit en bengali par un Intouchable qui était illettré avant d’apprendre à lire et écrire en prison : Interrogating my Chandal Life de Manoranjan Byapari. C’est à Calcutta que l’auteur avait été en contact avec des bandes politisées, des Naxalites. Voir ce que je dis de ce roman à propos de la littérature indienne non-anglophone dans mon Bloc-notes 2023 : Lectures de toute une année (2022) (Prajwal Parajuly, Geetanjali Shree, Perumal Murugan et Manoranjan Byapari).
Le naxalisme, nous apprend Wikipédia, est un mouvement révolutionnaire paysan que le Gouvernement indien considère comme terroriste. Et qui l’est peut-être vraiment parce que les hommes et les femmes qui l’animent n’ont plus rien à perdre. Le mouvement a commencé dans le Bengale mais est actif, ou était actif, dans quinze Etats, ce qui montre l’importance qu’il avait pris. Toujours d’après Wikipédia, le Gouvernement indien aurait réussi à le contenir et que le mouvement n’arrive plus à se maintenir que dans 43 districts en 2023 contre 96 en 2010. Et le dernier grand bastion du mouvement serait celui du Bastar, dans le Chhattisgarh, au centre de l'Inde, peuplé principalement d’aborigènes, les Adivasis. Car ce qui n’est pas toujours bien connu à l’extérieur de l’Inde : il n’y a pas que les basses castes et hors-castes qui sont les seuls mal-traités dans ce pays, il y a aussi ceux qu’on désigne souvent comme étant ceux des tribus, les aborigènes. Même si en principe les deux, aborigènes et basses castes, profitent d’un système de favoritisme des minorités à l’américaine. En principe...
Vanessa Dougnac ne nous dit pas quand ni où elle a pu rencontrer un groupe de Naxalites et se déplacer avec lui dans la jungle et la forêt alors qu’il était sous la menace de la police. Mais il y a des chances que ce soit dans cette région, la plupart de ses contacts sont des Adivasis et essentiellement des femmes. Car le mouvement, dans ses principes maoïstes ou supposés maoïstes, pratique l’égalité parfaite entre hommes et femmes. Et beaucoup de ses groupes de combat sont des groupes de femmes.
Sugna, la combattante chargée de la propagande qui est censée la protéger, a le même âge que Vanessa et sympathise avec elle. Elle n’est pas aborigène mais intouchable, originaire de l’Etat d’Andhra Pradesh et raconte comment les intouchables y étaient réduits en esclavage par les grands propriétaires et comment ils étaient humiliés au quotidien, qu’on leur interdisait même le thé et comment, lorsqu’ils se sont rebellés, leurs villages ont été incendiés. C’est alors que Sugna a pris le maquis. Elle avait 16 ans. Et maintenant elle y mourra, au maquis, car, dit-elle, elle n’avait pas de futur…
Dans le quatrième chapitre, intitulé New-York, où le mirage est beauté, on découvre un paradis. Un paradis au Cachemire ! Incroyable ! Dans ce Cachemire, inlassable champ de bataille sanglant entre Inde et Pakistan. Vanessa loge dans un house-boat, sur le Lac Nigeen. Un lac aux « eaux immobiles », « drapé de sérénité », comme un « immense miroir qui s’ouvre et se referme » au passage des « shikaras, les barques traditionnelles », écrit-elle. Et tout autour les montagnes de l’Himalaya. Les house-boats, maisons bateaux, servaient à l’époque du Raj de résidences d’été aux colons britanniques. Aujourd’hui on y accueille des touristes étrangers. Vanessa, en sirotant un thé parfumé au safran, admire ce qu’elle appelle « le raffinement musulman » et qui, dit-elle, « s’épanouit dans l’art du thé, dans la généreuse cuisine du wazwan, dans le confort des tapis moelleux, dans les chants mystiques du soufisme ». Le séjour qu’elle décrit là a dû avoir lieu il y a longtemps déjà puisque son fils est encore petit et pêche sur la rive du lac avec les garçons de son ami Nassar qui travaille à l’étranger mais revient régulièrement auprès de sa famille qui vit ici et est originaire des lieux. Mais si les habitants de la région du lac sont musulmans, c’est bien l’Inde qui contrôle le pays et le Gouvernement n’est jamais loin. Il y a un espion local que tout le monde connaît et qui est chargé de surveiller la journaliste qu’est Vanessa. Et toute la province est « quadrillée par un demi-million de soldats ».
En fin de journée, Vanessa et son ami Hassan s’installent sur le shikara d’un vieil ami qui les emmène pour la promenade immuable du soir sur le lac. On enlève ses chaussures, on s’allonge sur de larges coussins, on converse, on boit le thé accompagné de gâteaux et de fruits secs, la barque passe dans des canaux, « entre villages lacustres et jardins flottants », l’eau est couverte de lentilles d’eau, et aussi de poules d’eau et de martins pêcheurs, puis on débarque sur un autre lac, encore bien plus grand, mais tout aussi serein, le lac Dal, « arène miroitante de lumières chaudes et de ciel, cintrée par les montagnes ». Et on se demande, une fois de plus, pourquoi les hommes, au lieu de jouir de toutes ces beautés, n’ont qu’une idée en tête, se battre, s’opposer, faire couler le sang, simplement parce que l’autre est différent…
Vanessa est revenue au Cachemire plus tard, au Cachemire pakistanais, tout de suite après un terrible tremblement de terre qui a ravagé les villages de montagne perchés au-dessus de la gorge de la rivière Jhelum. Elle le raconte au chapitre 9 intitulé Jhelum River – où les routes s’effacent. On ne sait pas quand cela s’est passé, Vanessa n’indique jamais de dates, mais la catastrophe a dû être terrible, les villages en ruines, des cadavres partout, peut-être 10000 morts ou blessés, mais surtout tous les accès coupés, et les survivants, blessés ou non, sont restés des jours sans nourriture, sans médicaments et sans aucune assistance médicale. Elle se bat avec quelques rescapés, quelques médecins et étudiants en médecine pour convaincre les autorités d’envoyer des secours par les airs, mais les autorités sont visiblement complètement dépassées et l’armée préfère rester à garder la frontière plutôt qu’envoyer des hélicoptères dans la montagne. Sa description est magistrale et terrible à la fois, surtout quand il faut couper la jambe d’une femme puis qu’on jette la jambe coupée dans la gorge de la rivière ou lorsqu’un couple arrive à pied portant une fillette toujours vivante et souriante qui a le crâne enfoncé. Mais comme souvent dans ces circonstances il y a aussi des gens simples qui se révèlent être des héros.
Il y a d’autres chapitres qui m’intéressent moins. Comme le chapitre 5 qui parle d’un déplacement aux îles Andaman après le réveil d’un volcan, comme les chapitres 6 et 7 qui nous emmènent au Sri Lanka et, en particulier sur une certaine plage où l’armée cinghalaise avait commis un véritable crime de guerre, un horrible massacre de civils tamouls, et comme le chapitre 10 qui raconte la rencontre avec un émouvant couple de jeunes Rohingyas qui a fui la Birmanie et se retrouve dans un camp du Bangladesh où il n’y aura aucun avenir pour eux. Et pourtant, au moment même où j’écris ces lignes, mon quotidien signale que des milliers de Rohingyas des camps se sont révoltés ces jours-ci : cela fait neuf ans que les premiers sont arrivés là, qu’ils sont toujours entassés dans des camps sans pouvoir travailler, que l’aide internationale diminue de plus en plus, que le Bangladesh se dit dépassé, que, chaque année des milliers d’entre eux cherchent à atteindre les pays voisins (le garçon du couple rencontré par Vanessa voulait rejoindre l’Australie) dans des embarcations de fortune et perdre la vie dans l’immensité de l’Océan Indien, et que, maintenant, ils demandent simplement à pouvoir retourner chez eux.
Dans les chapitres 8 et 11 Vanessa revient à l’Himalaya. Le chapitre 8 est intitulé : Sauvages – où les glaces sont larmes. Elle se rend au Népal, visite un fond de vallée (vallée de Dolakha) d’où on peut atteindre après un trek de plusieurs jours le lac Tsho Rolpa, le plus grand mais aussi celui que l’on considère comme le plus dangereux des 2000 lacs d’altitude « nés de la fonte des glaciers népalais ». « Ses digues fragiles, amoncellements de moraines, de roches et de boues, retiennent près de cent million de mètres cubes d’eau », écrit-elle. Or, ajoute-t-elle, « elles menacent de céder à tout moment et leur rupture libérerait les eaux en une vague dévastatrice, qui déferlerait dans la vallée en suivant le cours de la rivière, emportant sur son passage les ponts, les barrages et les maisons des berges ». Et pourtant le lac Tsho Rolpa est l’un des très rares lacs où l’on a essayé d’intervenir en consolidant la digue et en y aménageant des vannes permettant d’évacuer un peu de l’eau du lac et d’essayer d’abaisser son niveau. Mais tous ceux qui y ont eu accès considèrent que le danger est toujours là et qu’un jour la catastrophe va se déclencher. C’est au moment, encore une fois, où j’écris ces lignes que l’actualité me rattrape. Une coulée de boue mêlée de roches meurtrière entre Nepal et Tibet déclenchée par une avalanche de pierres. Probablement plus de 5000 morts. Et aujourd’hui 29 août on annonce que côté chinois on a dû arrêter les secours à cause d’un lac d’altitude qui risque de déborder d’un instant à l’autre. Ma cousine Christine, grande trekkeuse devant l’Eternel et passionnée de toutes ces régions himalayennes depuis plusieurs décennies, me dit sa tristesse devant ces évènements qui touchent à nouveau une région, toute proche du Langtang, me dit-elle, qui a terriblement souffert d’un tremblement de terre en 2015 qui avait déjà causé près de 10000 morts. Elle m’envoie aussi des photos du lac Tsho Rolpa dont parle Vanessa et que ma cousine avait rejoint il y a quelques années déjà. Les voici :


Ainsi que la photo d’un autre lac, un magnifique lac turquoise proche du mont Chukhung Ri, un sommet de randonnée à 5500 mètres (des altitudes qui ne font pas peur à ma cousine), un lac qui, dit-elle, est lui aussi surveillé comme le lait sur du feu :

Le chapitre 11 est intitulé Là-haut – où j’ai galopé, à la fin d’un été, sur le toit du monde. Dans ce chapitre qui clôt son livre Vanessa prend beaucoup de plaisir à raconter un exploit personnel : rejoindre le Mustang à cheval en partant du Ladhak, refaisant ainsi le parcours d’une Princesse un peu mystérieuse, fille du Roi du Mustang donnée pour épouse au Roi du Ladhak avec une superbe couronne que l’on peut encore admirer aujourd’hui au Musée du Stok, « au cœur d’une vallée de l’ancien royaume himalayen du Ladakh ». La randonnée de Vanessa suit le chemin du retour de la fameuse Princesse, lorsqu’elle a fui le Ladakh pour revenir au Mustang chez son père. Quand j’ai demandé des précisions à ma cousine, car pour moi toute cette géographie himalayenne est complètement inconnue, elle m’a répondu que, d’abord le Ladakh est son deuxième amour après le Népal et qu’elle avait découvert le Mustang il y a dix ans déjà et qu’il s’agissait d’une « découverte fabuleuse ». Elle m’a aussi envoyé de nombreuses photographies, mais moi je trouve tous ces paysages himalayens bien pierreux et bien secs…
Voici ma cousine bien seule dans cet univers de pierres :

Par contre je dois bien avouer que cette photo du Mont Everest au coucher du soleil est absolument magnifique. Surtout quand on sait que pour prendre cette photo ma cousine a dû monter jusqu'à son célèbre camp de base situé à 5540 mètres d'altitude !


L’exploit de Vanessa s’est effectué en quatre étapes, toujours à cheval. Mille kilomètres ! « Sur l’ancienne route des hauts plateaux qui reliait le Ladakh au Tibet, en direction du Mustang », écrit-elle. Elle part d’abord avec un nomade du Ladakh et quatre chevaux, « vers le désert froid du Changthang, à la lisière de la Chine », « une contrée lunaire de roches et de sable, en suivant le cours de l’Hindus ». Ils couchent dans les hameaux qu’ils rencontrent, en demandant l’hospitalité aux habitants. Et quelques fois parlent de la Princesse aux gens qu’ils rencontrent. Et, un soir, un homme chante une chanson triste qui évoque « le chagrin de la princesse, le cœur brisé à son départ du Ladakh ». Sa première étape se termine à un lac aux eaux turquoise perché à 4700 mètres d’altitude où habite la famille de son guide.
Après avoir pris le thé avec le Lama du monastère du coin, elle repart avec un garçon de ferme de 18 ans et trois chevaux. Les pistes sont trempées, Vanessa commence à ressentir hématomes, courbatures et piqûres d’araignées, mais quand elle a trouvé un abri elle se réchauffe devant un feu et boit une tasse de thé salé au beurre de yak. Ce qui me rappelle une ancienne lecture, celle de l’expédition de notre grande aventurière, Alexandra David-Néel, première à entrer dans la ville tibétaine de Lhassa qui était alors interdite aux étrangers. Je me souviens qu’elle parlait souvent dans son Journal publié en 1927 de ce thé auquel on ajoutait du lait de yak et je m’étais dit que cela devait sentir terriblement mauvais. Il faut que je demande à ma cousine qui a dû y goûter, ce qu’elle en pense.
Arrivés à une petite ville pittoresque appelée Dunai, le garçon de ferme refuse d’aller plus loin et s’en va avec ses trois chevaux. Par miracle elle trouve un autre jeune garçon, encore un montagnard tibétain qui ne parle que quelques mots de hindi, mais qui a trois chevaux et est prêt à partir avec elle, pour « se lancer à l’assaut des hauteurs de Dolpo ». Après avoir atteint Dho Tarap, « un hameau au charme médiéval » où ils passent deux nuits, apparaît comme par miracle une jeune Népalaise, « une petite fée aux longs cheveux noirs, fluette et ravissante » qui veut justement rentrer au Mustang et accepte de les guider. J’ai l’impression que cette troisième étape était la plus dure de son voyage : elle passe de nombreux cols, même l’un qui dépasse les 5300 mètres, mais se plaint du froid mais jamais du mal des montagnes, rencontre des « fiers muletiers aux longues tresses et à l’allure de brigands », l’un des chevaux tombe et glisse vers le bas, couché sur le flanc (mais le jeune montagnard réussit à le ramener). Mais finalement on entre dans le Mustang et la mystérieuse accompagnatrice disparaît. Le petit village de Kagbeni les fait revenir pour un moment à la civilisation et le montagnard repart avec ses chevaux.
Mais, une fois de plus, Vanessa trouve un guide pour l’accompagner dans sa quatrième et dernière étape : un jeune Mustangui avec deux beaux et vigoureux chevaux. Maintenant les vallées sont un peu plus fréquentées et puis, écrit-elle, « surgit enfin la cité fortifiée de Lo Manthang, capitale du Mustang, qui se dresse devant moi tel un mirage de poussière aux remparts d’argile ». C’est là qu’elle va être reçue par un descendant de la princesse dans son palais comme elle avait été reçue au début de son voyage par un descendant de l’ancien roi du Ladakh.
Si j’ai rapporté un peu longuement l’aventure qu’elle raconte dans son dernier chapitre c’est qu’elle y démontre pas mal de courage et qu’on a l’impression qu’elle en est fière. Alors que dans le reste de son livre plane pas mal de tristesse. Ma cousine qui l’a lue elle aussi, trouve que domine un sentiment de tristesse et de nostalgie pour un pays perdu.
Moi je crois surtout que Vanessa Dougnac est quelqu’un qui a beaucoup d’empathie. Empathie pour les gens qu’elle rencontre, surtout pour ceux qui sont des victimes, et tout particulièrement pour ceux qui sont victimes des injustices humaines. Et c’est cela qui fâche un Modi.

Tout de suite après avoir lu Jungles j’ai acheté le dernier livre d’une grande écrivaine indienne anglophone, Arundhati Roy, Mon refuge et mon orage, traduction par Irène Margit, Gallimard, 2026. Non à cause de la critique de son livre parue dans Le Monde du 13 février 2026 et signée de Florence Noiville, mais à cause de son interview publiée le même jour. A cause de ce qu’elle dit sur Modi. Car je n’arrive pas à comprendre cet homme : comment peut-on pratiquer un nationalisme fanatique basé uniquement et totalement sur l’hindouisme alors que l’Inde compte 15% de Musulmans, ce qui fait quand même près de 200 millions de citoyens ? (Sans compter quelques autres religions, essentiellement Sikhs et chrétiens). L’époque que nous vivons actuellement est une époque absolument incroyable. C’est une époque d’autocrates et qui vit la fin de toute démocratie. Nous avons bien sûr connu une autre époque, celle de l’avant-guerre, où étaient parvenus au pouvoir de nombreux autocrates, mais la plupart suivaient une idéologie, le fascisme, ou le communisme soviétique, mais nous pensions que cette époque était terminée pour toujours. Et voilà qu’on a un Trump (aucune idéologie, simplement une bêtise aussi grosse que son ego), un Nétanyahou, un Poutine, un Erdogan, un Xi (celui-ci est au moins plus ou moins rationnel) et un Modi ! Il va en faire quoi de ses 200 millions de musulmans ? Les expulser, les exterminer, les maintenir en citoyens de seconde zone ?
Arundhati Roy est très directe dans sa colère. Il est vrai qu’elle est Indienne, pas étrangère comme Vanessa Dougnac. Elle ne risque pas de se faire expulser. Mais elle risque peut-être pire, la prison et, peut-être, la mort. Pour elle le nationalisme hindou est un fascisme. Et ce fascisme est déjà porté par Bollywood et les médias, dit-elle. Après ce qu’elle a écrit sur le Cachemire elle a été inculpée sur la base de la loi antiterroriste. « Pour ce gouvernement », dit-elle, « l’idée est que quelques intellectuels dissidents sont plus dangereux que de vrais terroristes ».
Son livre qui, en anglais, porte le joli titre : Mother Mary Comes to Me tiré de la célèbre chanson des Beatles Let it be, est surtout autobiographique et est à la fois un hommage à sa mère Mary Roy qu’une tentative de comprendre pourquoi elle était aussi sévère et méchante avec ses enfants. Mais cette relation mère-fille ne m’intéresse absolument pas. Ce sont les combats et engagements de la fille qui m’intéressent. Et aussi sa jeunesse au Kerala, un Etat du sud-ouest de l’Inde qui m’a toujours intrigué. Parce qu’il a été longtemps gouverné par le Parti communiste et que j’ai toujours pensé que l’Inde aurait eu besoin de devenir communiste pour tuer enfin cet horrible système de castes qui survit toujours.
Mais je me suis probablement fait des illusions parce que l’auteure nous raconte qu’il a réussi à survivre même chez les chrétiens. La famille Roy faisait partie d’un groupe de chrétiens de rite syriaque. « En matière de caste », écrit Arundhati Roy, « les chrétiens de rite syriaque du Kerala (qui se plaisaient souvent à imaginer sans fondement réel que leurs ancêtres étaient des brahmanes convertis au christianisme par l’apôtre saint Thomas pendant son voyage en Orient après la Crucifixion) et les hindous du reste de l’Inde portaient les mêmes œillères ». « C’est ainsi que les chrétiens vraiment pauvres, qui pour la plupart appartenaient aux castes considérées comme « intouchables », convertis de relativement fraîche date en espérant échapper aux stigmates de la hiérarchie hindoue, n’étaient pas autorisés à entrer dans les églises de rite syriaque, poursuivis jusque dans le christianisme par ce système ». Cela nous paraît incroyable, mais ayant connu quelques Indiens brahmanes, cela ne m’étonne pas tellement !
En tout cas sa critique de Modi et de son parti apparaît constamment dans son livre. A propos de sa découverte de la situation au Cachemire par exemple. « Rien dans les journaux indiens ou sur les chaînes de télé ne nous prépare à la réalité du Cachemire », écrit-elle. « Je n’aurais pu imaginer l’échelle, la profondeur, la perversité et le génie inventif de la cruauté perpétrée contre un peuple ». Après avoir évoqué les tueries, les tortures et autres misères de ce genre de guerres, elle dit que ce qu’il y a de pire c’est l’humiliation permanente que « les Cachemiris ordinaires » étaient obligés de vivre. Les soldats partout, verrouillant tout, « les rues, les marchés, les hôpitaux, les autoroutes, les forêts et les routes de montagne qui surplombent la vallée ». Fourrant « le mufle de leurs fusils, littéralement et métaphoriquement, dans tous les recoins de l’intimité quotidienne ». On pense à la façon dont la Chine contrôle les Ouïghours ou Israël les Palestiniens. Or l’Inde est supposée être une démocratie. « Demon crazy », disent les Cachemiris. « Toute information qui sort de la vallée du Cachemire est censurée ou distordue pour cadrer avec le récit du gouvernement », écrit-elle. Les journalistes cachemiris sont avertis. Le chantage règne, l’intimidation, l’espionnage, le soudoiement. Alors les musulmans se replient sur leur religion et leur famille. Les liens familiaux sont essentiels (là encore on pense aux Gazaouis). En tout cas, dit-elle encore, cette expérience m’a profondément changée. Je ne peux plus retourner aux vieilles blagues. « L’innocence amorale délibérée, cultivée, de la plupart des Indiens quant à ce qui s’y passe et ce qui est commis en leur nom là-bas devient difficile à supporter », dit-elle encore. Quant à sa mère à la fois admirée et haïe, qui ne connaît pas grand-chose au Cachemire, mais est totalement imperméable à la propagande du gouvernement, elle a la conclusion évidente : « S’ils ne veulent pas de nous, pourquoi nous imposons-nous à eux ? ».
Arundhati Roy rappelle aussi ce qui s’est passé dans l’Etat de Gujarat quand Modi en était le Gouverneur. C’était en 2002. « Des hordes appartenant aux organisations de miliciens hindous, arborant fièrement des bandeaux safran pour clamer leur affiliation idéologique au BJP et aux RSS, se déchaînaient à travers les rues, massacrant des milliers de musulmans en plein jour ». Le BJP, le Parti indien du Peuple, est le parti de Modi, un parti d’extrême-droite, nationaliste hindou et populiste. Le RSS, Corps national des Volontaires, est un puissant mouvement paramilitaire nationaliste hindou imprégné de cette idéologie basée sur l’hindouisme, donc sur la religion (Modi en avait été un membre). « Les évènements de 2002 au Gujarat, retransmis en live par les chaînes de télé nationales, étaient directement issus du manuel de l’idéologie nationaliste hindoue au pouvoir », écrit-elle. « Les émeutiers disposaient de stocks entiers de bouteilles de gaz et de listes cadastrales pour localiser les domiciles et les entreprises des musulmans. Pendant que ceux-ci étaient frappés, violés, brûlés vifs, la police s’abstenait d’intervenir. Les hôpitaux refusaient de traiter les blessés musulmans. Plus de deux mille personnes ont trouvé la mort dans les émeutes. Des dizaines de milliers ont dû fuir leur domicile pour aller vivre dans des camps de réfugiés ». Et elle ajoute : « Tous ces massacres se déroulaient sous l’œil froid et impavide du nouveau ministre en chef du Gujarat, Narendra Modi, parachuté au pouvoir par le BJP sans être élu, trois semaines après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis ».
Si elle mentionne le nine-eleven, c’est que l’attentat des tours a bien arrangé les nationalistes hindous de l’Inde, en justifiant une atmosphère d’anti-islamisme généralisé. Ceci étant il faut bien reconnaître qu’il y avait un semblant de justification aux émeutes du Gujarat : le 27 février un wagon d’un train de pèlerins revenus de l’endroit où un temple devait être construit sur les ruines de la mosquée Babri détruite par les Hindous, ce wagon a brûlé, provoquant la mort de 59 d’entre eux. Le problème c’est que le Ministre de l’Intérieur de l’époque a immédiatement décrété qu’il s’agissait là d’un attentat terroriste, avant que la moindre enquête préliminaire ait été ouverte, que les corps des pèlerins ont été exposés en public et que Modi avait tenu un discours susceptible d’enflammer les esprits, précise Arundhati Roy.

Personnellement, étant athée, je n’ai de sympathie pour aucune religion, surtout si elles sont violentes, anti-femmes, ou simplement absurdes, et qui ai horreur comme tout le monde pour le terrorisme islamiste, je dois malheureusement reconnaître qu’à notre époque il y a pas mal de groupes ethniques musulmans qui subissent l’injustice de la part de ceux qui les dominent, les Palestiniens, les Ouïghours et, dans une certaine mesure, les musulmans de l’Inde.