Un premier roman enchanteur
(Mathilde Desaché : Le Sigisbée, Finitude, 2026)
Illustration de la page de couverture du roman de Mathilde Desaché, Le Sigisbée
D’habitude j’évite d’acquérir des « premiers romans ». Parce que je me méfie. Crois que l’on devient écrivain en écrivant. Que c’est l’écriture même qui sert de formation. Mais j’ai peut-être tort. Il y a bien des écrivains qui se sont distingués par un roman unique. Qui s’est révélé être un chef d’œuvre. Et qui était donc bien un premier roman. Je pense à Malaisie de Henri Fauconnier ou au Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, par exemple. Oui, mais aussi bien Fauconnier que Lampedusa avaient des choses à dire. Est-ce le cas de la encore jeune Mathilde Desaché ? Non, pas spécialement. Mais elle avait un besoin tellement évident de devenir écrivain – cela ressort de la longue interview qu’elle a accordée à Laurent Jauffret dans le cadre de La Guilde des Plumes et que l’on peut trouver sur le net – que cela compense, il faut croire. En tout cas le résultat est bluffant.
J’avais été intrigué par la courte critique apparue dans une colonne du Monde des Livres, au début de ce mois, signée Virginie François, intitulée La muse de Stendhal et qui commençait ainsi : « Premier roman de Mathilde Desaché, Le Sigisbée, est un enchantement d’imagination, d’écriture enlevée et de culture littéraire ». Enchantement, enchanteur, voilà des mots qui me sont venus spontanément à l’esprit dès que j’ai eu envie de vous en parler de ce roman. Même si je dois aussi vous avouer que ce sont deux autres noms cités dans l’article de la journaliste du Monde qui ont éveillé mon intérêt : Stendhal et Venise. Car Stendhal est de très loin mon écrivain préféré du XIXème siècle (Balzac m’ennuie prodigieusement). Et je suis tombé pour toujours amoureux de Venise, du moins de la véritable Venise quand les touristes sont partis, comme je l’avais découverte un jour en novembre, en période d’alta aqua, en compagnie d’un comte hongrois dont l’épouse était issue d’une famille vénitienne qui avait une maison donnant sur le Grand Canal, me promenant avec le comte le soir, tombant sur la sortie des Vénitiens d’une représentation de la Fenice, au milieu des chats de la Sérénissime, puis rendant visite à une peintre qui était son amie et avec laquelle nous avons bu du cognac et fumé des cigarettes égyptiennes, étendus sur des canapés, dans un salon entièrement vitré d’où l’on pouvait contempler les toits de Venise baignés par la lumière rousse de la pleine lune. Et puis il y a ce chef d’œuvre d’amour consacré à la ville par Pier Maria Pasinetti (Rouge vénitien) que j’évoque sur mon Bloc-notes 2009, dans une note intitulée Pasinetti et Venise.
Mais j’arrête là. Parlons plutôt du roman de la Desaché. Première surprise : c’est un roman épistolaire. Mais un roman épistolaire à sens unique (comme pour Madame de Sévigné d’ailleurs : je viens d’apprendre que sa fille lui avait bien répondu, ce dont je me doutais bien sûr, mais que la famille avait brûlé ses lettres !). Ici c’est une aristocrate vénitienne, la belle Caterina Querini, qui écrit à celui qui n’est encore que Henri Beyle et à sa fille Giulia qu’elle avait perdue alors qu’elle était encore toute petite et que son « sigisbée » avait enlevée et que Beyle va retrouver. L’écriture est très belle, la description de la Venise de l’époque semble-t-il assez véridique, avec ses fêtes et les mœurs des grandes familles dominantes où le père règne en maître sur sa tribu, où les mariages sont arrangés mais où les épouses ont droit à un sigisbée, sorte de deuxième mari mais qui est d’abord un ami et un cavalier et qui est à son service. La ville est présente : on entend le clapotis des vagues contre les murs, le chant des gondoliers qui passent, on s’assied dans les altane que nous avons découverts avec le commissaire Brunetti de Donna Leon, on contemple les ciels des couchers de soleil au-dessus de la lagune, on visite les îles qui entourent la ville, on se rend dans les villas patriciennes que possèdent les Vénitiens en Vénétie. Et puis l’histoire qui se découvre progressivement au fur et à mesure que les lettres se suivent est passionnante à suivre. Il y a du suspense et on ne saura jamais – mais on a quelques raisons de se douter de quelque chose – si le véritable père de la fille est le mari ou le sigisbée. Le sigisbée aurait-il franchi une ligne rouge ? Giulia était une prématurée, née huit mois seulement après le retour du mari de son poste d’Ambassadeur en Espagne. Or les prématurés provoquent toujours quelques doutes (cela me fait penser que ma fille était une prématurée également. Mais Francine, tranquillise-toi, je n’ai jamais quitté ta mère d’un fil, elle a même fait le début de mon service militaire avec moi !). Et puis était-ce vraiment une ligne rouge ? Le sigisbée était censé accompagner son amie au théâtre, dans ses sorties en ville et dans ses promenades à la campagne, mais aussi dès le matin assister à sa toilette. Alors pourquoi ne pas aller plus loin ? Avec peut-être le consentement du mari qui était ainsi libre de chercher aventure ailleurs ? En tout cas je remercie Mathilde Desaché de nous avoir fait découvrir cette institution bien singulière qui, si j’ai bien compris, était surtout en faveur au XVIIIème siècle dans certains Etats italiens et qui commençait à être mal vue au commencement du XIXème (les deux premières lettres sont datées de 1813, les suivantes vont de 1827 à 1831).
Je n’ai pas regardé l’interview de l’auteure par Laurent Jauffret jusqu’au bout. Parce que vers la fin on entre dans la fabrique du roman lui-même, que je n’ai pas eu envie de connaître, craignant que cela pourrait m’enlever le plaisir de sa lecture. Mais la biographie de l’écrivaine m’a beaucoup intéressé par contre. D’abord son enfance au Japon. Qui l’a marquée. Elle a aimé l’amour des Japonais pour l’excellence et pour la beauté, dit-elle. Ce qui me paraît une observation très juste. Dans la recherche de l’excellence il y a d’abord le goût de l’effort et du travail bien fait que les Japonais partagent probablement avec d’autres Asiatiques et d’abord les Chinois. Mais les Japonais vont probablement plus loin. Il y a chez eux encore autre chose. La discipline ? L’esprit de compétition ? L’ambition personnelle ? Quant à leur amour de la beauté, cela me rappelle ce qu’en disait Philippe Pons, l’ancien correspondant du Monde au Japon, dans une monographie de Points Planète, que tout Japonais a un tel culte pour le beau qu’il est également parfaitement capable de supporter le laid car il ne le voit pas. En tout cas ces deux aspects de la culture japonaise, goût pour l’excellence et goût pour la beauté semble avoir influencé Mathilde Desaché elle-même. Rentrée en France elle choisit après son bac les classes préparatoires HEC et y trouve bien du plaisir. Et intègre bien sûr la prestigieuse école de commerce. Quant à la beauté elle est une marque de son roman.
A la sortie d’HEC elle occupe d’abord le genre de jobs qui correspondent à ce qu’on attend d’un ancien d’HEC, mais assez rapidement elle commence à se préparer à une vie d’écrivain. Et une fois de plus elle fait preuve d’excellence à la japonaise. Car elle ne veut pas seulement écrire mais pouvoir vivre de son écriture, donc faire une œuvre qui trouve non seulement un éditeur mais surtout des lecteurs. Alors elle décide d’apprendre son métier avec beaucoup de professionnalisme. Et là je découvre que si nous n’avons peut-être pas en France ces études de « fiction writing » qui existent dans un grand nombre d’Universités américaines nous disposons du moins de livres qui les remplacent peut-être puisqu’ils parlent de techniques narratives (Comment écrire de la fiction de Lionel Davoust par exemple). Elle les lit, elle s’organise pour écrire, elle écrit puis elle jette, elle se replonge dans la grammaire française, elle relit les grands auteurs, ceux du XVIIIème en particulier puisque son futur premier roman doit se passer dans ce siècle bénit (puisqu’il a connu Chateaubriand et Stendhal). Et elle devient même professeur de français. Ce qui lui permet, je suppose, entre autres choses, d’approfondir sa connaissance de Stendhal. Il y a donc de bonnes chances que tout ce qu’elle écrit sur Henri Beyle dans son roman est exact. Ses visites à Venise, les changements successifs du titre de Le Rouge et le Noir, le rappel que l’histoire de ce chef d’œuvre est basée sur un fait divers réel, le fait que Stendhal ait vécu la Révolution de 1830 sans sortir de chez lui, et même qu’il ait eu un dernier amour qui s’appelait Giulia. Comme dans le roman où, après avoir retrouvé la fille de Catarina, il en tombe amoureux… Pourquoi pas. Il n’y a que sur un point sur lequel je ne suivrai pas Mathilde Desaché : cela m’étonnerait beaucoup que le véritable Stendhal ait éprouvé le besoin de demander l’avis sur son œuvre à une princesse vénitienne, aussi belle soit-elle…