Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Quatre écrivains turcs et Istanbul

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(Suite n°3 au Levantin israélien. Littérature turque : Istanbul était un conte de Mario Levi, Istanbul de Orhan Pamuk, Et la mer se fâcha... de Yachar Kemal, Le café du Coin et Un Serpent à Alemdag de Sait Faik) 

C’est encore Benny Ziffer, l’auteur de Nous, les Levantins (voir ma note intitulée Un Levantin israélien sur mon Bloc-notes 2018), qui m’a fait connaître l’écrivain turc juif Mario Levi avec lequel il s’est entretenu longtemps à Istanbul, ainsi que Sait Faik Abasiyanik dont il a déniché les livres au Caire et qu’il a appelé « le Tchekhov de la Turquie ». Ziffer avait aussi parlé d’Orhan Pamuk qui a eu ce Prix Nobel (en 2006) qui aurait dû échoir, pensent certains, à Yachar Kemal et a cité plusieurs de ses romans, comme Le Château blanc et Le Musée de l’Innocence, mais je n’étais pas trop tenté par Pamuk. Et puis, en fouillant les rayons Turquie à la librairie Compagnie je suis tombé sur son Istanbul, mêlant souvenirs de jeunesse et réflexions sur la ville. Enfin, en lisant le livre de Gürsel sur Kemal (Yachar Kemal – Le roman d’une transition), j’ai découvert que cet écrivain dont tous les romans se déroulent dans la plaine de la Tchoukourova avait aussi fait une exception pour Istanbul, en transposant l’épopée dans la ville où elle devenait policière (ce qui n’a rien d’étonnant. N’est-ce pas Francis Lacassin qui dans Mythologie du roman policier, écrit que « Le roman policier, phénomène urbain et quotidien, peut apparaître comme une forme singulièrement appauvrie de l’épopée » ?). 

Finalement c’est par le livre d’Orhan Pamuk (Istanbul, Gallimard-Folio, 2007) que j’ai commencé ce tour littéraire de la ville. Une ville que j’ai souvent visitée, professionnellement surtout, dès les années 70, pour voir notre agent Ahmed Kapanci, chercher à vendre nos Tirfors à l’Armée turque ou même pour tenter de créer une filiale dans le pays. Pour le plaisir aussi, lorsque nous y avons séjourné avec nos amis Bob et Monique avant d’aller longer la côte de la mer égéenne dans un authentique caïque turc. La même côte que vont longer en voilier les héros du roman Délivrance de Livaneli. 
Le livre de Pamuk est d’abord autobiographique (ils se sont mis à trois pour le traduire : Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse). Sa famille est une vieille famille stambouliote. Le grand-père avait fait fortune. Ils ont leur immeuble, l’immeuble Pamuk. Et puis son père et son oncle font faillite après faillite. Et la fortune s’amenuise sans disparaître complètement. Orhan évoque son enfance et même son adolescence. Plutôt tristes. Comme la ville. Il cherche sa voie. Peintre ? Architecte ? Finalement, c’est au bout de 540 pages, dans sa dernière phrase, son dernier mot, qu’il la trouve sa voie : je serai écrivain ! Tout ceci n’est pas particulièrement passionnant. Ce qui l’est déjà beaucoup plus ce sont ses descriptions de la ville et du Bosphore, qu’il n’arrête pas de découvrir lors d’innombrables promenades solitaires. Mais ce qui m’a surtout intéressé c’est tout ce qu’il dit de ce hüzün auquel il consacre de nombreux chapitres, peut-être le plus gros de son livre, cette mélancolie propre aux Stambouliotes qui imprègne tout, les habitants, les écrivains, et jusqu’aux maisons et aux rues de l’ancienne capitale de ce qui était un Empire puissant, celui des Ottomans. 
J’avais déjà entendu parler de cette mélancolie. Elle est propre aux Turcs, disait-on. Elle explique leur manque de dynamisme, leur fatigue, leur lenteur à vouloir prendre une décision, à agir. Mais non, disait Benny Ziffer dans son livre, ce n’est pas propre aux Turcs, c’est propre à Istanbul. C’est lié à la ville. Mais Ziffer pensait surtout à ceux qui avaient la nostalgie de ce qu’ils avaient dû quitter (c’était peut-être son propre cas) quand il parle de « l’allègre mélancolie… phénomène typique d’Istanbul » en ajoutant : « Le vocable en turc pour traduire cette mélancolie, hüzün, n’a guère d’équivalent dans d’autres langues, et désigne la sempiternelle affliction qui affecte les Stambouliotes qui ont quitté la ville sans espoir de retour et se languissent d’elle. Cette tristesse se conjugue à celle des habitants qui redoutent les fantômes de ceux qui sont partis. Il y a aussi l’amertume de ceux qui sont restés par amour mais qui ne reconnaissent plus leur ville et préfèrent se claquemurer dans le paradis artificiel qu’ils ont créé et se couper de toute appartenance collective ». Je crois qu’en écrivant cela Ziffer est trop influencé par le milieu des juifs de la ville dont l’écrivain Mario Levi et par leur attitude envers Israël. 
Pour Pamuk les choses sont à la fois plus simples (le hüzün imprègne la ville) et plus compliquées. Il commence par expliquer l’origine arabe du mot (on le trouve sous différentes formes dans plusieurs versets du Coran) et en donne les deux conceptions religieuses. La première c’est la tristesse liée à la perte de parents chers, une tristesse qu’il faut combattre car un bon musulman ne s’attache pas trop « à ce monde éphémère ». L’autre conception est mystique (on revient aux soufis) : le hüzün est « dû à notre trop grand éloignement de Dieu » (la nostalgie divine). Mais Pamuk ajoute aussitôt : « Mais expliquer avec la seule charge mystique du mot que le hüzün est le sentiment le plus fort et le plus permanent de l’Istanbul de ces derniers siècles, et que ceux qui y vivent se sont contaminés les uns les autres ne peut pleinement nous satisfaire ». Et d’ailleurs, dit-il encore, si on ne s’attachait qu’à ce sens mystique, on ne pourrait comprendre l’importance du phénomène « dans la musique stambouliote du siècle dernier, ni dans la poésie, en tant qu’élément structurant caché, en tant que sentiment ou en tant que concept renvoyant à l’insuccès dans la vie, au manque de volonté et au repli sur soi ». Pamuk connaît très bien la fameuse et géniale étude de la mélancolie de Robert Burton (voir : Anatomy of Melancholy, what it is, with all the kinds causes, symptomes, prognostics, and several cures of it by Democritus Junior, édit. Thomas McLean, London, R. Griffin & Co, Glasgow and J. Cumming, Dublin, 1826 – Democritus junior c’est bien sûr Robert Burton et les deux tomes de la première édition de l’Anatomie ont paru à Oxford en 1621 et 1628). Mais moi aussi, je la connais (voir ma note intitulée Mélancolie dans mon Bloc-notes 2008). Et je comprends très bien ce qu’il veut dire quand il écrit : Burton a dit à propos de la mélancolie : « Tous les autres plaisirs sont vains. Aucun n’est aussi doux que la mélancolie » et cela rapproche cette façon de voir de la nôtre car pour Istanbul le hüzün n’est pas « une maladie passagère » ni « une souffrance qui s’est abattue sur nous et dont nous devons nous libérer », « mais comme quelque chose de librement choisi », qui laisse place « à la fierté, et même à la morgue orgueilleuse ». Je dis que je peux comprendre cela car le seul poème d’une certaine longueur que j’ai jamais composé porte le titre Nostalgies (voir mon site Bloc-notes, sous Poésie) et que pour moi la nostalgie peut être vécue comme une jouissance car elle permet de revivre des plaisirs passés. Que disent nos dictionnaires ? A propos de la mélancolie ? C’est une maladie, dit le Robert, mais cela peut être aussi « un état d’abattement, de tristesse vague, accompagné de rêverie ». Et dans un vieux Larousse en sept volumes de ma fille je trouve : « sorte de tristesse… qui reste douce par rapport à la douleur plus vive à laquelle elle succède souvent ». C’est la convalescence de la douleur, aurait dit une certaine Madame Dufrenoy. 
Mais Pamuk a aussi tort car l’étude de Robert Burton est bien plus vaste et l’origine étymologique du mot est bien noire : ce sont les humeurs noires, c’est la bile. Et on peut trouver toutes les variantes imaginables dans l’histoire de la mélancolie à travers les siècles. Même un aspect mystique dans ces représentations de la mélancolie par Dürer et Cranach qu’on a pu admirer lors de l’exposition intitulée Mélancolie, génie et folie en Occident qui s’est tenue d’octobre 2005 à janvier 2006 au Grand Palais. D’ailleurs, à un moment donné, Pamuk écrit que le hüzün n’est ni la mélancolie ni la tristezza italienne. Alors qu’est-ce ? Ou plutôt, quelle en est la cause ? C’est bien évidemment l’histoire. Et la ville, parce que c’est la ville qui en est l’image. A la fois de l’histoire glorieuse de la Sublime Porte (et au-delà des Ottomans, de Byzance) et de sa déchéance. Alors Pamuk commence par chercher tous les écrivains qui l’ont décrite. En commençant par les Français qui y ont baladé leur spleen. Nerval d’abord qui se promenait tristement dans Beyoglu avant de mourir fou. Puis Gautier qui s’est aventuré dans les faubourgs, dans les quartiers pauvres et désolés, et a retrouvé des restes de Byzance. Enfin Flaubert, un grand déprimé lui aussi, qui « panse soir et matin, son malheureux vi » (c’est ce qu’il écrit à son ami Louis Bouilhet), son phallus plein de chancres, suite à la syphilis aiguë que lui a passée une prostituée de Beyrouth. 
Finalement Pamuk nous parle longuement de quatre Turcs qui ont célébré le hüzün d’Istanbul : le poète Yahya Kemal (1884 – 1958) (il l’appelle le poète ventru. Mais rien ne semble avoir été traduit en français), le romancier Ahmed Hamdi Tanpinar (1901 – 1962. Actes Sud a publié un roman, un recueil de nouvelles et une Histoire de la littérature turque du XIXème siècle de cet écrivain. Bravo à la maison d’édition de notre ex-Ministre de la culture !), l’historien-journaliste Resat Ekrem Koçu (1905 – 1975. Il est l’auteur d’une grande Encyclopédie d’Istanbul, abondamment illustrée, restée inachevée, mais qui avait beaucoup impressionné le jeune Orhan Pamuk, à cause de la description des terribles tortures que les souverains ottomans avaient inventées pour supplicier les condamnés) et le mémorialiste Abdülhak Sinas Hisar (1887 – 1963. Il a fait Sciences Po, a été Directeur de journal, a publié poésie et romans, mais rien de traduit en français). Tous les quatre vivaient encore quand Pamuk est né (en 1952). Tous les quatre ont vécu l’effondrement de l’empire ottoman et la naissance de la République. Et tous les quatre ont subi l’influence des écrivains et poètes occidentaux, essentiellement français : Verlaine, Mallarmé, Proust, Valéry, etc. Et ont tous vécu ce même drame : le sentiment d’une perte inexorable de quelque chose d’énorme, la fin d’un empire multi-ethnique puissant, l’admiration de la culture de l’Occident qui les avait vaincus, culture à laquelle ils voulaient participer, et en même temps un sentiment d’échec, l’impossibilité d’y arriver car pour l’Occident ils seront toujours l’Orient. Et pour l’Orient ils seront, peut-être, les traîtres, l’Occident. Alors, dit Pamuk, ils auront peut-être compris – les quatre intellectuels turcs du hüzün – qu’ils ne « trouveraient leur voie que dans la mesure où ils s’adonneraient à la triste poésie de la destruction et des ruines ». 
Mais ce qu’ont ressenti ces quatre intellectuels turcs, les membres de la bourgeoisie riche et les autres intellectuels qui en sont issus, de cette bourgeoisie, l’ont ressenti aussi. C’est ce qui fait que ce fameux hüzün imprègne toute la ville, du moins la ville ancienne. Et le principal mérite de ce livre de Pamuk ce n’est pas sa partie autobiographique, mais c’est la description de toutes les ruelles aux pavés mouillés, les maisons grises, les konaks en bois des anciens pachas qui s’écroulent ou qui brûlent, les vieilles églises et les vieilles mosquées abandonnées, les restes de palais, les vestiges de murailles byzantines, le Bosphore avec ses bateaux, ses fumées, ses brouillards, ses oiseaux, et les pêcheurs de la mer de Marmara. Car le jeune Pamuk ne cesse de se promener dans la ville et ses faubourgs proches, séchant ses cours, pleurant son amour, « son beau modèle, sa rose noire », cultivant sa tristesse. Ou restant tranquillement chez lui à ne rien faire d’autre qu’à regarder par la fenêtre ce Bosphore dont sa famille ne s’éloignait jamais. 

Sait Faik Abasiyanik, né en 1906 et mort en 195 la même génération que les quatre chanteurs du hüzün stambouliote chers à Orhan Pamuk. Mais sa tristesse est d’un autre ordre. Elle est individuelle. C’est un solitaire, un écorché, un inadapté à la vie normale. Mais c’est aussi quelqu’un de profondément humain. Qui peint, avec beaucoup de pudeur, le malheur des uns, et la méchanceté des autres. Et qui constate, désespéré, que les uns et les autres sont d’ailleurs souvent les mêmes. J’ai beaucoup de sympathie pour l’homme et de l’admiration pour l’écrivain. Même s’il est difficile de caractériser son œuvre. Sont-ce des nouvelles ? Vraiment ? Des micro-nouvelles alors. Plutôt des portraits, des photographies, des croquis, des fulgurances. Cela part souvent d’une rencontre, d’un personnage, un pêcheur, un cardeur, un buveur, un passant, une belle fille, un beau jeune homme. Ou d’un lieu, une ruelle, un jardin, une île, le plus souvent d’un troquet. Ou même d’un objet : un gramophone, une machine à écrire, un baromètre, une chaise qui attend quelqu’un. On a parlé d’art de l’ellipse, d’onirisme malicieux, de fantaisie légère, même de surréalisme. Pour en avoir une idée, il n’y a qu’à se reporter à la première nouvelle du Serpent à Alemdag (voir : Un serpent à Alemdag, traduction Rosie Pinhas-Delpuech, préface Nedim Gürsel, édit. Bleu autour, Saint-Pourçain-sur-Sioule, 2007), Une histoire comme ça
« …je marche sous la pluie dans les rues d’Atikali. On entend le sifflet des gardiens de nuit. Quelqu’un se précipite comme un fou hors de chez lui. Il se jette sur moi.
– J’ai tué mon amie, cache-moi mon frère, qu’il dit.
Je lui montre la poche de mon manteau. Celle où la pluie est entrée par les coutures, celle qui sent le sésame de mon simit du matin. Il disparaît à l’intérieur.
Je m’adresse à ma poche :
– Comment tu t’appelles ?
– Hidayet.
– Pourquoi tu as tué, Hidayet ?
– Parce que je l’aimais, mon frère ! …Le jour se levait avec elle, se couchait avec elle. Je ne vivais pas un instant sans penser à elle. Ta poche sent bon le simit, mon frère. Je vivais comme dans un rêve, mon frère. Chaque mot me venait d’elle… Si je voyais une belle chose sans pouvoir la lui montrer, mon plaisir était gâché…
– Tais-toi, il y a quelqu’un, Hidayet.
Dans ma poche, Hidayet s’est fait petit comme un grain de sésame.
»
C’est également dans ce recueil, qui a été publié après sa mort, que l’on trouve la très belle et tragique histoire d’amour entre un pêcheur et une mouette boiteuse, Une histoire pour deux. Certaines de ces histoires, en particulier la dernière, Un sommeil de serpent, font comprendre que Faik avait une autre raison de se sentir marginal, son attirance pour de beaux éphèbes. 
Faik a une autre particularité. Il est né dans une ville proche de la Mer noire qui était déjà très multi-ethnique, du moins au temps des Ottomans : Abkhazes, Arméniens, Bosniaques, Circassiens, Géorgiens, Grecs, Lazes… et Turcs. Alors, à Istanbul, Faik n’arrête pas de se mouvoir au milieu d’autres ethnies. Il vit dans une île de la Mer de Marmara, l’île de Burgaz, dont la majorité de la population était formée de pêcheurs grecs. Pour ceux qui ont oublié leur géographie et leur histoire il faut peut-être rappeler que le Bosphore ne va que de la Mer noire jusqu’à Istanbul, qu’ensuite on entre dans une vaste étendue d’eau, la Mer de Marmara et que c’est par le Détroit des Dardanelles, rendu fameux par sa bataille, que l’on débouche sur la Méditerranée. Il faut rappeler aussi que la naissance de la République de Turquie s’est accompagnée d’énormes échanges de populations, les Grecs de la côte égéenne de Turquie étant renvoyés chez eux et les Turcs de Grèce et de Bulgarie ramenés dans leur mère patrie. Pas tous, évidemment. 
L’île de Burgaz fait partie des quatre îles des Princes. L’île de Kinali, la plus proche d’Istanbul, était autrefois à majorité arménienne. Elle apparaît dans l’autre recueil de nouvelles, Le café du coin (voir : Le café du coin, préface d’Enis Batur, traduction Rosie Pinhas-Delpuech, longue postface biographique d’Elif Deniz et de Pierre Vincent, édit. Bleu autour, Saint-Pourçain-sur-Sioule, 2013. Enis Batur est écrivain et éditeur, Rosie Pinhas-Delpuech est écrivaine et traductrice, enfin Elif Deniz dirige la collection turque de Bleu autour.). La nouvelle en question est intitulée La maison de Kinali. C’est là qu’habite « la fille que j’aime », dit-il. Il l’imagine. Il n’y a jamais débarqué ! D’ailleurs on retrouve dans ce recueil l’histoire du pêcheur et de la mouette, un peu différente (il l’avait perdue, dit l’éditeur, alors il l’a réécrite), et là le pêcheur est devenu arménien : Le pêcheur arménien et la mouette éclopée
Dans Un serpent à Alemdag on trouve la nouvelle Dolapdéré qui se passe entièrement en terrain étranger. C’est un quartier d’Istanbul. Dolapdéré signifie noria. Alors Faik imagine les godets, le vieux cheval, les jardins et leurs jardiniers et « les talons roses d’une jeune Albanaise aux pieds nus ». On arrive à ce quartier en descendant par « Elmadagi, la montagne aux pommes ». Mais il n’y a ni montagne, ni pommes. « Le quartier est devenu pauvre. Vous voyez des baraques en bois, en pierre, en tôle, en carton. Vous voyez des enfants nus, tout nus… Vous repérez l’origine des gens à leur accent. L’un parle à la manière juive, l’autre à la manière arménienne… ». Pourtant « le quartier paraît toujours en fête. On entend le son du tambourin, de la flûte et du violon. Des vieux en sarouel et moustache noire se promènent. On y voit des filles qui feraient trembler de désir mais elles sentent trop fort, votre nez n’y est pas fait…. ». Puis on descend vers Yenichéhir. Une église qui ressemble à un château. « Si c’est le soir et que c’est un jour de fête patronale, l’église avec ses cierges et ses suspensions brille de tous ses feux dans le noir. Comme si, à l’intérieur, ducs et princes à la perruque poudrée de blanc dansaient la polka avec comtesses et princesses. 
Elles viennent de ce quartier, les jeunes filles chrétiennes qui travaillent pour quelques piastres dans les centaines, dans les milliers de magasins de Pétra… ». 
Mais la plupart du temps c’est à Beyoglu qu’il se promène et où il fait ses rencontres. Car c’est là que se trouve la seconde île de Faik, dit Enis Batur. « Un univers enfiévré, sans sommeil, continûment bourdonnant ». C’est aussi le plus occidentalisé d’Istanbul, et, une fois de plus, animée par les minorités, « son tissu cosmopolite », dit Batur, « ses étrangers fixés là ou de passage ». 
C’est dans le Café du coin que l’on découvre ces histoires qui sont parties d’un objet : Le gramophone et la machine à écrire, Baromètre et Pince à feu et chaise un soir d’hiver. C’est là aussi que l’on trouve des nouvelles plus dramatiques : Cardage, histoire d’un vieux cardeur de matelas aux yeux si bleus et qui se tue à la tâche. Et qui meurt vraiment d’une crise cardiaque au bord de l’embarcadère. Ou Quatre croix, cet homme qui lit un papier, ne comprend pas, interroge le promeneur : j’ai trouvé du travail, j’ai dû passer une visite médicale, et voilà ce certificat, que signifie ? Il y avait quatre croix. La syphilis. « Je voulais regarder, je le regardais dans les yeux. Le gars est devenu tout blanc... ». Et la toute première du recueil, intitulée justement Le café du coin. C’est l’hiver. Il neige. Des vieux sur un sofa, d’autres, graves se joignent à eux. Un homme tout jeune, tout blanc « jusqu’aux cils et aux sourcils, sa veste couverte de neige » entre, marche vers le poêle. Tout le monde se tait. Puis, bien plus tard un homme arrive, se dirige vers les vieux, disant : il vous attend, il ne passera pas la nuit. Ils partent, personne ne regarde le jeune. C’est son père qui meurt. Le cafetier le regarde avec haine. Ne t’avise pas à y aller. On te tuerait. Le jeune s’en va, « comme s’il trouait le vent qui le refoulait vers l’intérieur ». Les vieux reviennent. Le père est mort. « Le chien baveux de tout à l’heure était son fils », dit le cafetier. « Son père l’avait renié parce qu’il avait entraîné sa sœur sur de mauvais chemins ». Alors notre promeneur demande : « Qu’est devenue la fille ? » Et alors « il s’est passé une chose étrange. Sans se regarder, ils ont pourtant eu l’air de se regarder. Pas un mot n’a été dit. Le silence est revenu, autre que celui d’avant… ». 
Yachar Kemal a interviewé Sait Faik pour le journal Cumhuriyet en 1953. Il commence par ce dialogue : 
« … Comment ça va, Sait ? Tu écris des nouvelles ? 
– Non, je vis.
Et conclue :
Sait n’écrit pas ses nouvelles humanistes empreintes d’une douce tristesse, il les vit ».
On ne pourrait mieux définir l’œuvre de Sait Faik Abasiyanik….

Istanbul était un conte de Mario Levi devrait plutôt s’intituler : L’Istanbul juive était un conte (voir : Mario Levi : Istanbul était un conte, traduction Ferda Fidan, édit. Sabine Wespieser/10/18, 2011). Car la cinquantaine de personnages de ce livre foisonnant (près de 800 pages dans l’édition de poche) sont en grande majorité des Juifs stambouliotes, membres ou amis d’une grande famille juive sépharade d’Istanbul. Je savais que l’Empire ottoman avait été un refuge heureux pour les Juifs expulsés d’Espagne après la Reconquista. Les parents de l’écrivain allemand Elias Canetti et du créateur des Trois Baudets, Jacques Canetti, étaient de ces juifs « Spaniols », originaires de Roustchouk, sur le Bas-Danube, qui faisait partie de l’Empire. Ils parlaient encore le judéo-espagnol et ont toujours gardé leurs passeports turcs, par gratitude envers ceux qui avaient accueilli leurs ancêtres, disait la mère. Dans le roman aussi on recourt souvent à cet espagnol ancien, un peu judéisé (que Mario Levi écrit bizarrement avec l’orthographe turc introduit par Kemal Pacha et repris de l’allemand), dans les dialogues ou la citation de proverbes. Comme quand Madame Roza se moque d’un vendeur de prunes au marché : « Mozotros no tenemos menester de tu avramila kaçikçi ! Ya tenemos en la guerta al karar ke no kerez ! » (Nous n’avons pas besoin de tes prunes, escroc ! Nous en avons autant qu’on veut dans notre jardin !). 
J’ai eu du mal à avaler ce gros bouquin et suis passé à un mode de lecture de plus en plus rapide, mais j’ai voulu aller jusqu’au bout et j’ai bien fait car la fin était dramatique et belle. C’est un objet littéraire assez curieux ce roman de Mario Levi. Une pelote de fils que l’auteur tire l’un après l’autre. Ou peut-on parler de récit cadre comme les Mille et une Nuits ? Au début j’ai pensé à Proust pour plusieurs raisons. D’abord l’analyse psychologique des personnages, par approches successives. Ensuite parce que c’est un groupe social fermé que l’on étudie. Enfin parce qu’on joue continuellement avec la mémoire (et l’oubli). Pas seulement en se servant de l’outil de la madeleine proustienne mais en allant là aussi par approches successives, changeant de témoins, d’époques, et puis en laissant ouvertes plusieurs possibilités, évoquant des hypothèses et, finalement inventant ce qui ne peut être prouvé. 
Le cœur du groupe familial est certainement constitué de Juifs autochtones installés ici depuis des siècles, mais ouvert moins sur le monde turc qui l’entoure que sur un monde bien plus vaste. Certains viennent d’Odessa, de Salonique, d’Athènes, d’Alexandrie, de Beyrouth, sépharades également, mais il y a aussi quelques Ashkénazes, de Riga, de Vienne (que les Sépharades appellent d’un terme méprisant, vuz-vuz !). Mais beaucoup aussi partent ailleurs, à Vienne, à Paris, à Marseille, à Londres, à Casablanca, en Argentine, au Mexique. Ou même en Israël. Et reviennent ou ne reviennent pas. On parle turc mais on n’oublie pas son judéo-espagnol. On peut même entendre parler yiddish dans la rue. Et on parle français. Les jeunes filles vont à l’école Notre Dame de Sion. On étudie à l’Alliance israélite universelle francophone. Beaucoup connaissent le grec, certains l’arabe. D’ailleurs parmi les amis de la famille il y a un Niko le Grec et un Sedat l’Arabe (mais à la fin on apprend qu’il est le fils d’un Arménien et d’une Juive). On a des contacts avec les autres minorités, Grecs et Arméniens. D’ailleurs sur le net j’ai vu qu’à un certain moment, avant la dernière guerre ou après, le tiers de la population d’Istanbul était ethniquement minoritaire. Les choses ont changé après 1955, lorsqu’il y a eu un important mouvement anti-grec avec destructions massives, pillages, incendies et quelques morts qui ont fait fuir la majorité de la population grecque restante. Et puis il y a eu l’incroyable révolution démographique qui a fait se déverser la population paysanne d’Anatolie sur la ville et multiplié sa population par dix entre les années 60 et aujourd’hui (on est passé de 1 à 10 millions d’habitants !). 
Je trouve d’ailleurs que le roman ne nous apprend pas grand-chose sur la ville elle-même. Bien sûr on nomme les différents quartiers où habitent ou travaillent les héros de l’histoire. On parle de leurs métiers, artisans, boutiquiers, commerçants. On cite cafés, marchés, théâtres, cinémas. On évoque souvent ce que l’on mange mais on ne sait pas toujours ce qui est de tradition juive et ce qui est turc. D’ailleurs on boit toujours du thé et non le fameux café turc (alors que je me souviens que lors de mes visites à Ahmed Kapanci il y avait toujours un garçon au bas de son immeuble qui venait nous apporter le café). Il n’y a que les bateaux, les embarcadères, le Bosphore, la Mer de Marmara qui sont mentionnés assez fréquemment. Souvent on contemple le Bosphore par la fenêtre ou en regarde la mer depuis le café où l’on boit un raki. Pour résumer : la ville est bien là mais ce n’est qu’un décor bien pâle ! 
On l’a compris : ce qui compte pour Mario Levi ce sont ses personnages. Qui vivent leurs drames personnels. Il n’y a que le frère aîné de Monsieur Jak, le chef de famille, qui est emporté avec sa femme et ses deux filles par l’horreur nazie. Et la dernière de ses filles sauvée par un couvent, après être revenue à Istanbul, émigre en Israël où elle vit d’autres drames : le fils tué à la guerre contre les Palestiniens à laquelle il était pourtant opposé, et la fille mariée à un ultra-orthodoxe, perdue pour la mère elle aussi. Sinon la deuxième guerre mondiale n’a pas eu beaucoup de répercussions négatives à Istanbul. Ismet Pacha, tout en restant ami des Allemands, a su rester neutre (et Istanbul était devenue la ville où amis et ennemis se jaugeaient, et un vrai nid d’espions : souvenons-nous du fameux Cicero !). Il y a pas mal de points communs entre les histoires vécues par les différents protagonistes de ce roman. Beaucoup d’échecs, de vies ratées. Beaucoup d’amours perdus. Beaucoup de relations difficiles père-fils, soit de la faute du père, soit de celle du fils. Des départs suivis de sentiments de déracinement (on ne brise pas facilement les liens avec Istanbul). Des constats de solitude due à l’incommunicabilité malgré la solidarité familiale. Et un sentiment général de lassitude, de perte, de déclin. Peut-être dû à la transformation historique de la Turquie, le grand Empire multi-ethnique devenu une république aux dimensions restreintes et, par là, de plus en plus ethniquement nationaliste, ce qui ne peut qu’inquiéter les minorités. Ou peut-être simplement parce que les Juifs stambouliotes sont touchés, eux aussi, comme leurs concitoyens turcs, par le hüzün de la ville… 

Le roman de Yachar Kemal, contrairement à celui de Mario Levi, donne toute sa place à la ville (voir : Yachar Kemal : Et la mer se fâcha..., trad. Munevver Andac, édit. Gallimard, 1985). Istanbul est même le véritable héros de cette histoire. Je dirais même plus : ce sont les descriptions de la ville, sale, belle, grouillante, qui font le véritable intérêt de cette œuvre qui, à côté de cela, a pas mal de défauts. C’est aussi l’impression qu’en a tirée, me semble-t-il, Nedim Gürsel qui en parle dans son étude sur Kemal déjà citée (voir Nedim Gürsel : Yachar Kemal – le roman d’une transition, édit. L’Harmattan, 2001) : « Et la mer se fâcha n’est certainement pas le meilleur roman de Yachar Kemal. Mais il a le mérite d’être un violent réquisitoire contre la modernisation à outrance et la corruption écrit dans une langue fascinante, pleine de poésie, de tendresse et d’amour, mais rarement rigoureuse et souple ». 
L’histoire commence avec un coup de tonnerre : le jeune Zeynel entre dans un café et tue de plusieurs coups de revolver le souteneur Ihsan. On saura plus tard que Zeynel est lui-même une victime : enfant, il a assisté au massacre de toute sa famille, parents, frères et sœurs. Décidément Kemal n’arrive jamais à se libérer du traumatisme qu’il a vécu à 5 ans quand son frère aîné, l’adopté, tue son père à côté de lui à la mosquée. « Je raconte le meurtre », dit-il à Gürsel, « le thème central de mes romans est le meurtre » (or, en 1978, quand il écrit ce livre, il a 55 ans !). Et comme ce fameux frère de Kemal dont on n’a jamais vraiment compris les raisons de son acte, Zeynel ne sait pas pourquoi il a tué Ihsan. Et devient de plus en plus fou. Fou de peur aussi, fuyant la police à travers tous les vieux quartiers d’Istanbul que Kemal connaît bien : dans sa jeunesse il a travaillé pour la Compagnie du Gaz de la ville ! Et dans ces combats avec les policiers et ses fuites de cache en cache on retrouve les thèmes du bandit d’honneur de la Tchoukourova, Mèmed le Mince.  
C’est Selim le Pêcheur qui arrache le revolver des mains de Zeynel, le gifle et lui crache au visage. Il est à l’image de Kemal, grand amoureux de la nature, de la mer (on a droit à des descriptions superbes), de ce qui y vit, horrifié par ceux qui la détruisent, tuent les dauphins, pêchent à la dynamite (je me souviens que c’était aussi le cas à Beyrouth), horrifié aussi par ceux qui détruisent les paysages de la ville, les spéculateurs, les promoteurs, les pourris. 
Une fois Selim sorti du café et Zeynel enfui, on a droit à une scène étrange, la foule des hôtes du café qui parlent, accusent Selim de tous les maux, plutôt que l’assassin, des paroles décousues, des interjections, la plupart du temps anonymes, cela s’étend sur six pages, cela fonctionne comme un chœur antique – et on va retrouver ce genre de scènes encore souvent par la suite – un chœur qui montre toute la méchanceté de la foule, son hypocrisie, ses médisances, ses calomnies, sa versatilité aussi… 
Et puis tout de suite après la scène du café on trouve un hommage à Sait Faik : l’auteur embarque sur le bateau de pêche de Selim qui est amoureux d’une femelle dauphin, comme Sait avait embarqué avec ce pêcheur qui était amoureux d’une mouette boiteuse. Et c’est là que nous avons droit à ce premier tableau d’Istanbul à l’aube (dès la page 37) que je vais citer presqu’en entier : 
« Au loin, à la lumière des dernières étoiles, Istanbul dormait encore, perdue dans la pénombre, à peine visible derrière la brume, avec ses coupoles couvertes de plomb et ses minarets et ses immeubles qui semblaient flotter dans le ciel, la ville nous dérobait encore son visage, toutes lumières éteintes. Très bientôt, elle se réveillerait dans la confusion, le chaos de ses autobus, de ses navires, de ses bateaux, des mahonnes venues de la mer Noire, de ses automobiles, de ses charrettes, de ses débardeurs ahanant sous leur charge, et les foules empliraient ses rues, ses immeubles, ses mosquées et ses ponts dans un tohu-bohu gigantesque… Les marchands de poisson frit installeraient bientôt leur étal dans leurs barques, tout au long du front de mer, ils allumeraient le réchaud à charbon ou à butane, ils feraient chauffer de l’huile dans des bassines pour y jeter les poissons roulés dans la farine, et l’odeur se répandrait de la place de Karakeuy jusqu’au Marché aux Fleurs ou à la Halle aux Fruits et, dans l’aube pâle, les ouvriers à l’estomac creux, les clochards affamés qui, à défaut d’abri pour dormir, avaient pu se procurer quelques sous, les putains ensommeillées qui avaient passé la nuit à arpenter les trottoirs, les soûlards à la gueule de bois, les petits loubards qui vivaient de chapardage ou de vol à la tire, et ceux qui vendaient des cigarettes américaines au marché noir, tous s’alignaient devant les barques qui se balançaient sur l’eau, pour acheter un demi-temnodon, trois ou quatre éperlans, une épaisse tranche de thon, fourrés dans une miche coupée en deux, qu’ils dévoraient avec avidité, en faisant dégouliner l’huile sur leur menton. Le grondement lourd, dense de la ville en train de se réveiller franchirait la mer pour parvenir jusqu’à nous. Et les coupoles revêtues de plomb, les minarets et les immeubles hideux, si incongrus dans cette ville de minarets et de dômes, se dégageraient peu à peu du brouillard, et Istanbul, s’étirant à la lumière du jour, pareille à une créature étrange, gigantesque, déferlerait jusqu’à ses remparts chargés d’histoire qui se dressaient au bord de la mer ». 
Bravo au traducteur ! 
Puis, au fur et à mesure que Sélim le Pêcheur, lui-même, pénètre dans la ville, et surtout, lorsque Zeynel, devenu grâce au journalistes et aux policiers qui les inspirent, un véritable Ennemi Public n°1, est traqué dans tous les quartiers d’Istanbul, on a droit à la description de mille lieux, et surtout, à plusieurs reprises, du Marché aux Fleurs, du Marché aux Epices, du Marché du Jeudi, de la Halle aux Fruits, avec toutes ses couleurs et ses odeurs. Descriptions dans lesquelles Kemal opère surtout par énumérations. Les couleurs des fruits, des poissons, des crustacés. Les odeurs des fleurs, de la bière fermentée, du raki, « des melons musqués, ces melons musqués dont un seul suffit pour embaumer tout le quartier de Beyoglou... », des amandes fraîches et de la graisse des tripes grillées. 
Couleurs encore, plus sombres, de la Corne d’Or : « Des étoiles retombent dans la Corne d’Or, emplissent ses eaux stagnantes, vertes, rouges, blanches, volettes, elles l’emplissent à ras bords. Vue du haut de Tépébachi, la Corne d’Or est un puits profond, sombre, où fourmillent les reflets des néons… Les ponts, les mosquées de Suleymaniyé, de Rustem pacha, de Kilitche-Ali pacha se balancent au vent du nord qui souffle en tempête… Les mouettes, par milliers, crient à tue-tête ». 
Quand Zeynel pêche du haut d’un pont il se lie d’amitié avec un jeune garçon qui l’admire et ne le quitte plus. C’est lui qui lui indique une cachette dans une vieille mosquée entourée de féerie : « Souple comme un chat, Doursoune se glissa dans la cour de la Mosquée de Rustem-pacha où sentaient très fort les cuirs des cordonniers, le sel ammoniac des rétameurs, la sciure et les copeaux des marchands de bois. Dans la pénombre, les faïences de la mosquée chatoyaient de la magnificence de leurs mille couleurs, et la nuit, elles semblaient remuer et se glisser vers les lumières de la ville. Et même en plein jour Doursoune les a souvent vues, ces faïences, quitter leurs murs pour étinceler sur Istanbul, pareils à un arc-en-ciel de sept mille couleurs… Et la nuit aussi, ou dans la pénombre de l’aube, il les a vues s’en aller silencieusement, en une brise légère, pleuvoir, sur la Corne d’Or, en une infinité d’étoiles dans la nuit de velours bleu marine et d’or au-dessus de la Corne d’Or. Qui est au courant des prodiges accomplis par les faïences ? ». Encore une fois : félicitations au traducteur ! 
Le jeune Doursoune amène Zeynel chez sa mère, femme splendide qui a répudié son mari. Zeynel en tombera éperdument amoureux, sexuellement amoureux, si je puis l’exprimer ainsi. « A Béchiktache, ils s’engagèrent dans la rue en pente raide de Sérendjébey ; la dévalèrent au pas de course, et s’arrêtèrent devant une maison de bois toute de guingois, noircie par le temps et où manquaient des bardeaux. Des géraniums roses, rouges et violets retombaient des fenêtres. La ruelle était très étroite, on ne pouvait y passer qu’à la queue leu leu ; des deux côtés de la rue, portes et fenêtres s’enchevêtraient… ». « Cette ruelle ne constituait qu’une seule maison, et même une seule pièce, les gens étaient au courant de tout ce que faisaient leurs voisins, ils savaient ce qu’ils mangeaient, ils pouvaient vous dire qui allait voir sa maîtresse ou son amant, et qui fréquentait le bordel, ils connaissaient le montant exact de ce que gagnaient les imbéciles qui allaient se crever dans les usines et les malins qui se débrouillaient dans les tripots de Beyoglou, ou grâce à des combines de marché noir, ils savaient distinguer les cris que poussaient les femmes quand elles faisaient l’amour, et combien de fois par nuit ou par semaine elles le faisaient, ils savaient aussi lesquelles simulaient l’orgasme, ils connaissaient les filles qui allaient se vendre à Beyoglou tout en restant éternellement vierges, ils savaient même tout ce que les autres avaient oublié, tenaient à oublier ou n’avaient jamais su… ». 
Plus tard on va assister à une véritable scène de film policier : « Zeynel saisit le poignet de l’enfant et s’élança vers l’escalier du pont. Doursoune volait derrière lui. Ils dépassèrent l’embarcadère de Kadikeuy qui sentait le poisson pourri, la braise de charbon de bois et l’huile brûlée, entrèrent dans l’une des ruelles de Karakeuy où les lumières des réverbères étaient encore plus faibles que les fanaux des bateaux. Mais l’avenue de Nedjati-bey était bloquée par un cordon de police et ils durent revenir sur leurs pas… Les policiers grouillaient partout… Un bateau de pêche avait accosté ; du quai on remarquait dans le noir le feu d’une cigarette… Les coups de sifflet se mêlaient aux sirènes des bateaux. Et, déjà, les automobilistes se pressaient sur le pont de Galata et sur la place de Karakeuy, les klaxons hurlaient tous à la fois. La silhouette massive de la vieille Tour de Galata, au toit entouré d’une guirlande de lumières d’un vert cru, retombait sur la Corne d’Or, fragmentée, toute de guingois. Son reflet s’y mêlait aux néons des publicités des banques… Ils coururent se réfugier dans l’un des bateaux amarrés au bord du quai. Le bateau sentait très fort le goudron. Les mouettes battaient frénétiquement des ailes au-dessus d’eux et la police resserrait son étau. Alors ils reprirent leur course éperdue, en sautant d’un pont à l’autre, sur les bateaux amarrés côte à côte tout au long de la Corne d’Or, qu’ils recouvraient sur la moitié de sa largeur. Ils continuaient à courir, les policiers à leurs trousses, avec, dans les oreilles, le grondement assourdissant de la ville… ». 
Au fur et à mesure que l’histoire avance vers son dénouement, la Corne d’Or prend des couleurs plus sombres et plus glauques et l’ire de Yachar Kemal contre les riches, les spéculateurs, les policiers pourris, la saleté, la corruption et l’état des bidonvilles se déchaîne de plus en plus : 
« D’un côté, la Corne d’Or, les égouts, les clochards à demi nus, les loubards, les petits trafiquants minables, les crimes, les viols, et, de l’autre, les boutiques de luxe, les femmes à l’élégance tapageuse, outrageusement maquillées, les voitures de trois millions, les appartements qui se louent à soixante mille livres par mois ou qui se vendent sept millions, les jardins de rêve où des jardiniers rentrés d’un stage au Japon cultivent des fleurs elles aussi importées du Japon, les villas, les yachts, les cercles de jeu, les gros contrebandiers de whisky, de cigarettes et de machines électroniques, les richards qui font couler le sang et l’argent à flots… Et puis ceux qui souffrent de la faim, qui se tuent parce qu’ils ont trop faim, et trois cent mille prostituées, et les travestis, et les flics, présents partout, à qui il faut sans cesse graisser la patte, qui ont la haute main sur les bordels, qui rackettent, assassinent tout comme une société du crime, qui relâchent le coupable pour s’acharner sur la victime, qui ne s’en prennent ni aux trafiquants ni aux meurtriers, mais matraquent, mitraillent, abattent les innocents, et tout se confond dans la ville… La Corne d’Or est en pleine décomposition depuis Byzance… Et Beyoglou et Galata, tout s’y vend, s’y achète… Une ville pourrie, moyen-âgeuse, qui le restera jusqu’à ce qu’elle tombe en ruine et disparaisse… 
Et les hordes qui débarquent dans cette ville, couvertes de boue, poussées par la misère et la faim, et qui vont rejoindre les bidonvilles de Zeytinbournou, de Gultépé ou de Fikirtépé, de toutes les collines qui entourent Istanbul, misérables baraques, faites de bouts de bois grands comme la main, de vieux bidons, de caisses d’emballage, des lumières borgnes, un mince filet d’eau coule d’une unique fontaine, taudis qui tombent en ruine, viols, meurtres, la jalousie, le sang qui coule, et les minarets pleins de fierté, les dômes des mosquées, et les immeubles immenses, insolents, pourris, démesurés, chaotiques, cette ville où tout ce qui était resté du passé, tout ce qui était beau, à la mesure de l’homme, a été anéanti…, une ville très âgée qui se meurt dans une odeur de décomposition et de charogne…,une ville au cœur rongé…, une ville corrompue, divisée en mille factions, puante, menteuse, mauvaise, qui a perdu son âme… ». 
Terrible condamnation. Même si on voit bien que le trait est forcé. Et que ce roman a été écrit à la fin des années 70, une période bien troublée pendant laquelle Kemal a souvent été persécuté pour ses opinions. Au point que lassé de ces poursuites il avait, pour un moment, émigré en Suède. Et pourtant Yachar Kemal l’aime, sa ville, presqu’autant que sa Tchoukourova. Et qu’il y est revenu, y a habité, jusqu’à la fin, sa mort en 2015. 
En tout cas, quand je relis tous ces textes cités ici – et il y en a beaucoup d’autres encore, les descriptions de la mer chère à Selim le Pêcheur, la mer et ses îles, la mer sous la brume, la pluie, la tempête, la mer transparente avec les poissons de toutes les couleurs au fond – je reviens sur mon jugement du début : ce n’est peut-être pas le meilleur roman de Yachar Kemal, il n’empêche, il procure encore bien des jouissances.