En 2026 trumpons gaiement...
Le 12 décembre dernier le Spiegel a placé en page de couverture de sa Revue une image de deux hommes qui ont l’air très proches et dont l’un au moins se croit le Maître du Monde et ils ont illustré l’image avec cette légende : Zwei Schurken, ein Ziel. Traduction en français : deux canailles, un seul but.
Les gens de LCI l’ont repérée mais ont traduit Schurken par Méchants. Ce qui est complètement faux. Méchant, en allemand, se dit böse. Pour Schurke mon gros dictionnaire Toussaint-Langenscheidt est absolument affirmatif : ce mot se traduit en français soit par canaille, soit par crapule, soit par fripouille. Vous avez le choix. Sur le moment je me suis dit que les journalistes du Spiegel avaient plus de courage que nos journalistes français, ne voyant aucun journal, aucune revue d’importance, en France, oser Trump de crapule. Et je me suis souvenu que ceux du Spiegel avaient vu clair longtemps à l’avance. Comme ceux de la Zeit d’ailleurs. C’est dès le début de l’irrésistible ascension de Trump (je pense à la pièce de Brecht : la résistible ascension d’Arturo Ui) que les journalistes allemands ont sonné l’alarme. J’en ai parlé dès 2016 et 2017. Voir le Cauchemar Trump au début de 2016. Et Ubu-Roi… d’Amérique en 2017. Chaque fois j’ai reproduit la page de couverture du Spiegel, celle du 30 janvier 2016, qui montrait la tête de Trump avec comme légende : Wahnsinn, c’est-à-dire Folie, et celle du 04 février 2017 où l’on voit Trump vociférer en secouant la tête coupée de la Liberté éclairant le Monde de notre Bartholdi.
Et si les journalistes de la Zeit ont parlé, à l’époque, d’un retour vers la barbarie, ceux du Spiegel évoquent dans l’article de fin janvier 2016 pour la première fois la notion de fascisme. Ils ajoutaient qu’il était « l’homme le plus dangereux du monde » parce qu’il ne respectait rien, « ni conventions internationales, ni minorités ethniques, ni règles de politesse ». « Une absence totale de scrupules ». Déjà, à l’époque, on savait qu’il admirait Poutine, parce qu’il était fort, qu’il soutenait l’extrême-droite européenne dans sa haine de l’Europe et qu’il voulait des taxes douanières de protection. Qu’il appelait les journalistes des menteurs. Et que lui et son fils aîné étaient persuadés de leur « supériorité génétique ». L’article du Spiegel du 04 février 2017 est intitulé : La Fin des Lumières. On y parle – déjà – de son mépris pour la science et les scientifiques, sa méfiance des vaccins, sa négation du changement climatique causé par l’Homme, sa méfiance des statistiques. De son soutien à Netanyahou aussi. Et du détricotage systématique de tout ce qu’avait fait Obama.
Mais en 2025 la situation est, bien sûr, beaucoup plus dramatique. L’article du Spiegel du 12 décembre 2025 est intitulé : Der Verrat (La Trahison) et sous-titré : Le Président Trump ne cache plus son mépris pour le vieux continent et pactise avec le chef du Kremlin Poutine. Et l’Europe n’a pas de stratégie contre l’alliance des crapules. Le 1er décembre un certain nombre de dirigeants européens dont Macron et Merz, ainsi que Zelenski, Leyen et la Danoise Frederiksen ont eu une vidéo-conférence commune et secrète dont les journalistes du Spiegel ont pu consulter le compte-rendu. Ce qui les a frappés c’est la différence de ton employé quand il y a des caméras et quand il n’y en a pas. Devant les caméras on est poli et on continue à caresser Trump dans le sens du poil. Je salue le travail du Gouvernement américain…, dit Macron. Dans l’intimité par contre tout le monde reconnaît que les Etats-Unis ne sont plus un allié mais un rival. Mais reconnaissent qu’ils n’ont toujours pas de plan B. Mais peut-on en avoir lorsque le grand plan de stratégie américain (du 4 décembre) proclame : « L’influence prépondérante de Nations plus riches, plus grandes et plus puissantes est une vérité éternelle des relations internationales » ? Ce plan, disent les journalistes, est un chant de louange à l’égoïsme national et un refus de toute institution supra-nationale comme les Nations Unies, la Banque Mondiale et l’OTAN. Et quand Trump s’exprime à propos de l’Europe, son langage se meut entre mépris, compassion et animosité ouverte. Le mépris est particulièrement évident lorsqu’il s’agit de l’Ukraine. Le Ministre des Affaires étrangères, Marco Rubio, le seul qui comprend encore qu’on ne peut pas se passer de l’Europe, n’y participe pas. Ceux qui vont à Moscou sont le partenaire de golf de Trump qui est devenu riche lui aussi grâce au marché immobilier new-yorkais et le gendre de Trump, Jared Kushner, qui n’a aucune fonction publique. Et les deux n’ont qu’une idée en tête : faire un deal. Dans la villa de Wittkop à Miami on a travaillé avec le Russe Kirill Dmitrijew sur des projets miniers dans l’Arctique. Mais là où les Américains se trompent, pense le Spiegel, c’est quand ils croient que Poutine est vraiment intéressé par le business. Si c’était le cas il n’aurait jamais commencé cette guerre sanglante et coûteuse qui a coupé la Russie du marché européen. Et ils se font aussi des illusions s’ils croient vraiment pouvoir faire beaucoup de commerce avec les Russes. Le maximum d’échanges a été atteint en 2011 avec 30 Milliards de Dollars. Et les deux économies ne sont pas du tout complémentaires (il n’y a qu’à penser au pétrole et au gaz). Le chef du Kremlin pense en termes impériaux, pas en termes commerciaux, disent encore les journalistes du Spiegel (il n’y a encore une fois que Rubio qui l’a compris, disent-ils). Pendant des décennies Poutine a cherché à séparer l’Europe des Etats-Unis et affaiblir l’Union Européenne. Maintenant Trump lui offre tout ceci sur un plateau.
Et puis voilà qu’à peine trois semaines après ce dernier article du Spiegel, nous sommes déjà en 2026, nous nous réveillons avec cet incroyable coup d’éclat du nouveau tyran d’Amérique, 150 avions, drones et hélicoptères US entrent au Vénézuéla, bombardent de nombreux sites névralgiques du pays, des forces spéciales se posent sur l’immeuble où dort Maduro et son épouse et les enlèvent tous les deux comme dans un incroyable film d’action et d’espionnage hollywoodien ! Incroyable confirmation du fait qu’à partir de maintenant le droit international n'existe plus pour l’Administration américaine. Même les plus naïfs comprennent soudain que si Trump n’a jamais voulu condamner le coup de force de Poutine sur l’Ukraine c’est qu’il avait l’intention d’en faire autant ailleurs, que s’il faisait semblant de couler des bateaux vénézuéliens sous le prétexte qu’ils appartenaient à des narco-trafiquants, en réalité tout ce qu’il voulait c’était mettre la main sur les immenses réserves de pétrole du pays et que son prochain objectif ce n’est ni Cuba ni la Colombie, comme certains le croient, mais notre Groenland européen. Parce qu’on y trouve des terres rares ! Pour Trump l’Europe n’existe pas et le Danemark est un nain parmi les Nations. Et les Nains on s’assied dessus.
L’année 2026 commence bien mal. L’Afrique du Sud a raison de rappeler que l’opération américaine est une violation manifeste de la Charte des Nations Unies. Après la Russie, l’Amérique de Trump est le deuxième des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité (et qui ont l’arme nucléaire) à s’asseoir sur ce qui fait la raison d’être de l’ONU : le respect du droit international et de la souveraineté des nations. Le Guardian écrit que l’Amérique est en train de devenir (redevenir ?) un « Etat voyou ». Trump c’est le chaos dans le monde. Il est pire que Poutine. Et pendant ce temps les Américains sont en admiration devant lui. Quant aux Européens, dit le Canard Enchaîné, ils regardent Trump, paralysés, comme Mowgli regardait le grand python Kaa.