Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Découverte d'une écrivaine aborigène

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(Melissa Lucashenko : Celle qui parle aux corbeaux, traduit par David Fauquemberg, Seuil, 2023)

Oh Melissa, Melissa, que c’est jouissif de vous lire. Jouissif par le rythme déjà qui ne ralentit jamais. Dès le début il y a l’héroïne principale, Kerry, qui fonce sur sa Harley-Davidson volée, les cheveux au vent, depuis Brisbane jusqu’à ce coin perdu de Durrongo où son grand-père est en train, enfin, de succomber à son cancer. Derrière elle un grand sac bleu bourré de dollars, volés eux aussi, que son amie de cœur, au cœur lesbien, lui a jeté par-dessus la haie avant d’être arrêtée par la police. Et maintenant Kerry va dormir seule pendant longtemps puisque l’amie vient d’être condamnée à cinq ans de prison.
Arrivée à Durrongo, en pleine chaleur de décembre, elle commence à contempler trois corbeaux qui viennent de tuer un serpent, avant de s’entretenir avec eux, pour ne pas faire mentir le titre du roman. Et en bundjalung, s’il vous plaît, la langue des Aborigènes du coin. C’est que l’un des corbeaux, enfonçant sa tête dans celle du serpent mort, a les crocs du serpent qui lui sont restés coincés haut sur son bec. Elle lui propose bien de les lui enlever, mais le vieux corbeau se méfie. Alors Kerry redémarre son engin en faisant vrombir son puissant moteur en V et se disant qu’elle n’avait pas roulé trois heures pour se soucier d’un waark (le nom du corbeau en bundjalung) visiblement condamné à mourir de faim !
Et arrive à la maison familiale et refait connaissance avec la famille. Qui s’appelle Salter et qui est d’ailleurs pas mal métissée mais se considère comme aborigène (Goorie). D’abord avec le chat qui se cache sous la voiture pas mal cabossée du grand frère, puis avec le chien qui aboie et voulant pisser sur les roues de la moto pisse sur les belles bottes noires de Kerry, puis son grand frère Ken, un costaud d’un mètre quatre-vingt- huit, pas mal violent et ancien taulard, qui est en train de faire revenir dans une poêle avec beaucoup de graisse le contenu d’une boîte de corned beef, et son neveu Donny complètement anémique et mal dans sa peau, couché sur son lit et qu’elle n’arrive pas à faire bouger. Sa mère n’est pas là, celle qu’on appelait Pretty Mary dans le temps et qui a accompagné le grand-père encore vivant à l’hôpital, mais sur la table on voit ses cartes de tarot avec lesquelles elle gagne sa vie et Watchtower, la revue des Témoins de Jéhovah, nouvelle lubie de la mère. Kerry prend la revue, se signe et rigole : « Bénissez-moi Seigneur, car je suis une gouine et une criminelle ».
Mais très vite (le récit de Melissa va aussi vite que la Harley de Kerry), tous les éléments de la tragi-comédie se mettent en place. L’après-midi elle va se baigner avec son neveu dans la rivière, la Caledonian River, près de l’île sacrée de la famille Salter, la Ava’s Island, où est enterrée leur ancêtre, mamie Ava, celle qui a échappé aux blancs déchaînés qui la coursaient et lui ont tiré dessus, ce coin d’eau, délicieux en plein été, au mois de décembre, et où l’on rencontre, de temps en temps, le Docteur, un requin-bouledogue à l’âge respectable, mais qui semble avoir fait un acte de non-agression avec la famille, encore que le seul qui est sûr de ne rien risquer est Donny dont le requin est le totem. Oui, il faut peut-être que je vous apprenne : dans ce pays délicieux qu’est l’Australie, les crocodiles sortent des embouchures des fleuves et vous pouvez les rencontrer quand vous nagez en mer, comme, quand vous vous baignez dans une rivière, vous pouvez très bien vous trouver face à un requin entré dans le fleuve par l’embouchure. Ah, oui, et les serpents pullulent partout et ils sont presque tous venimeux et, dans la plupart des cas, mortels. Mais cela n’a guère le don de gêner les Aborigènes. D’ailleurs dès cette après-midi dans la nature, quand Kerry et Donny vont rejoindre Ava’s Island, on a l’impression que les Goories font « naturellement » partie de la communauté des autres êtres vivants, les animaux et même les végétaux. Un grand pin du Queensland veille sur la tombe de l’ancêtre et prête ses branches aux roussettes et aux cormorans qui y font sécher leurs ailes. Une pie chante des « cantiques ». Et le crapaud-buffle qui crèche derrière la cabane des cabinets a un nom : Duff.
Mais voilà qu’arrive un pick-up avec deux Blancs (des dugais dans la langue des Goories) et un molosse qui « sourit ». L’un d’eux, Jim Buckley, est un Blanc particulièrement dangereux, maire de la ville voisine, Patterson et, en même temps, homme d’affaires redoutable, agent immobilier, et qui a les hommes politiques de la Province dans sa poche. L’autre Blanc parle d’un projet immobilier, une prison à établir sur la réserve qui fait face à l’île. Et pour finir Jim fauche le sac bleu qui était resté bien en évidence sur la Harley de Kenny : les dollars du casse sont envolés !
Le lendemain Kenny se lève avant l’aube pour aller courir dans la nature et tombe sur un autre coureur, un Blanc avec qui elle était à l’école il y a longtemps, un des rares à ne pas l’avoir insultée et molestée à l’époque, et qui est devenu une véritable armoire à glace, musclé de partout, combattant MMA, et dont cette fille qui sortait d’une grande aventure lesbienne et qui s’était jurée de ne jamais, ô grand jamais, coucher avec un whitefellow, va bientôt tomber terriblement amoureuse et avec lequel, mais elle ne le sait pas encore, elle va coucher avec passion et jouissance.
Et puis au moment même où elle vient de décider, malgré tout, de laisser tomber sa famille et retourner à Brisbane, en allant embrasser son grand-père, elle découvre qu’il est mort. Ce qui change tout. Elle ne peut laisser sa mère seule à ce moment-là. Et ce sera la grande scène des funérailles. Où on fera connaissance avec d’autres membres de cette grande famille, son autre frère, qu’on appelle Black Superman, qui a réussi à s’en sortir, à faire des études, et avoir une belle situation en ville, son cousin Chris avec femme et enfants, et surtout l’oncle Richard, gentil, diplomate et efficace chef de la grande famille. Quelques Blancs aussi qui sont venus assister à la messe funèbre de ce Noir, parmi lesquels, bien évidemment, le maire Jim Buckley, mais aussi des gentils, l’une en tout cas, la voisine, tante Val, qui « passe son gros bras blanc autour des épaules de Pretty Mary ». Kerry s’en était méfiée pourtant de ces voisins blancs qui avaient mis un drapeau australien sur leur porte. « Les gros ploucs avec leur drapeau australien sur le portail et la bannière confédérée des esclavagistes sur leur Ford », s’exclama Kerry quand elle comprit que la tante Val faisait partie des Hanlon « Des whitefellas. Avec des coups de soleil sur leurs tatouages dégueulasses. Des yeux bleus de poissons bouillis contemplant, aveugles, un ciel mort. Ne pigeant rien à rien, sauf quand ça les concernait ou leur appartenait. Mais normaux par ailleurs. Super, super normaux. Les whitefellas étaient partout dans ce comté… les peaux sombres se faisaient rares et espacées les unes des autres, et les sauvagesnormauxblancs régnaient en maîtres ».
Mais je ne vais pas vous raconter toute l’histoire. Ce serait dommage pour vous qui allez peut-être la lire, ma Melissa. D’autant plus qu’elle va bientôt venir à Paris : du 13 au 15 novembre est organisé à la Mairie du 5ème le Festival Ciels Australs, le tout premier Festival organisé en France entièrement dédié à la littérature australienne, et auquel Melissa Lucashenko participera en compagnie de cinq autres écrivains australiens tous multi-primés !
Il n’empêche. J’allais oublier de vous parler d’un personnage qui joue un rôle important elle aussi dans cette histoire. C’est la grande sœur de Kerry qui un jour a disparu sans plus jamais donner de ses nouvelles. On la croit morte et on n’en parle jamais. Grand malheur pour la famille et chagrin jamais tari pour sa mère, Pretty Mary. Mais on verra qu’elle a eu quelques raisons de disparaître ainsi et que le grand-père y est pour quelque chose. Et que même chez les Goories tout est loin d’être parfait. On verra aussi que cette fille qui s’appelle Donna a parfaitement réussi à survivre et est même devenue une cadre particulièrement douée dans l’immobilier. Il faut dire que la couleur de sa peau est presque blanche et que cela sert. C’est aussi le cas de Black Superman. C’est bien utile pour l’intégration ! Kerry et Ken sont noirs, eux. Et ça explique. En tout cas, dans la suite de l’histoire, Donna qui s’appelle maintenant Mary, doit remplacer un chef d’agence immobilière à Patterson justement. Oui, la petite ville de Jim Buckley. Vous vous doutez, je pense, que cela aura son importance dans la suite de l’histoire. Mais je ne vous en dirai pas plus.
Simplement ceci : j’ai rarement eu autant de plaisir en lisant un roman pour la deuxième fois. Et ce n’est pas seulement parce qu’à mon âge, ma mémoire commence à faire défaut. Non, ce livre est un vrai bijou.