Le Bloc-notes
de Jean-Claude Trutt

Découverte d'Andrea Camilleri

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Je dis découverte mais, en fait, ce n’est pas tout-à-fait le cas. Car cela fait longtemps que je connais le héros de ses romans policiers siciliens, le fameux Commissaire Montalbano. Par la série télévisuelle qui en a été tirée et dont nous nous sommes régalés bien souvent, Annie et moi, pas tellement à cause de l’intrigue policière, souvent un peu bâclée, mais à cause du cadre, ces magnifiques petites villes de l’intérieur, tellement bien conservées, les personnages aussi, les vieux de la Mafia toujours présents, le Commissaire lui-même, sa maison du bord de mer et sa formidable gourmandise (on a toujours envie de partager sa table, ses calamars bien épicés, ses pâtes aux coques, ses petits rougets grillés et son petit vin blanc sicilien). 
Mais alors que les journaux annoncent son décès (à 93 ans), on apprend qu’Andrea Camilleri est bien autre chose encore qu’un auteur de romans policiers. C’est un vrai Sicilien, sa mère était la cousine de Pirandello, un auteur qu’il souvent mis en scène car il a longtemps exercé le métier de metteur en scène, de scénariste aussi pour la télévision, et d’écrivain. Un écrivain très critique de la société italienne, du fascisme passé comme du fascisme actuel. Dans une interview accordée au Monde peu de temps avant sa mort, il affirme, avec une certaine tristesse : « En Italie, nous avons une certaine inclination à la servitude » (Le Monde du 19/07/2019). Or le fascisme, il connaît : son père était Chemise noire, sa mère avait de la sympathie pour Mussolini et lui, né en 1925, était un brave petit fasciste (on les appelait des balillas) qui a écrit au Duce à l’âge de 10 ans qu’il voulait aller en Abyssinie tuer des Abyssins (et le cornuto m’a répondu, dit-il, que j’étais encore un peu jeune mais que mon tour viendrait, pour sûr). Après la guerre il a compris et s’est engagé dans le Parti communiste. 
Dans son interview Camilleri parle de Salvini, dit qu’il regrette profondément le tour que prennent les choses en Italie même s’il y a « bien moins d’unanimité autour de Salvini », dit-il, « que ce que nous vivions durant le Ventennio » (la double décennie fasciste). Il n’empêche. Il y aurait certainement beaucoup à dire sur ce qui est arrivé à l’Italie depuis la fin de la guerre. Cette bizarre constellation entre l’extrême-droite et le populisme est née sur le fumier du berlusconisme, c’est clair. Mais comment est né Berlusconi ? Ne serait-il pas un champignon vénéneux de la démocratie chrétienne pourrie ? Pourrie par la Mafia ou par des relents de fascisme ? Je repense à Don Camillo. Dans les films qui ont été tirés des romans de Guareschi, Fernandel avait le beau rôle, le maire communiste était ridiculisé. Je me demande si on n’a pas eu tort à en rire. Guareschi était un fervent anti-communiste et avait dirigé une revue satirique du temps de Mussolini (Bertoldo). Pasolini qui avait travaillé sur un film avec lui trouvait même qu’il était raciste, colonialiste et négationniste ! Quant au Parti communiste il me semble que son existence était pleinement justifiée dans un pays où la classe des possédants avait un mépris total pour celle des prolétaires et autres exploités de la terre.
 
J’ai lu deux des livres de Camilleri recommandés par Le Monde. L’un est Privé de titre publié chez Fayard en 2007 (et en Italie en 2005). L’histoire est tirée d’un fait divers réel : trois fascistes décident de faire la peau à un leader communiste, le guet-apens tourne mal, l’un des fascistes est tué, par un tir mal dirigé de l’un de ses acolytes, semble-t-il, mais tout accuse le communiste qui devient l’assassin et le fasciste mort un martyre, le célèbre et unique martyre fasciste de la Sicile ! Dont on donne le nom à plein de rues, de places et d’écoles après l’arrivée au pouvoir quelques années plus tard de Mussolini. Camilleri raconte cette histoire avec un formidable humour très satirique, très tranchant, mais aussi d’une manière très originale, mêlant récit, dialogues, articles de journaux, pamphlets de propagande, lettres, rapports de police et de gendarmerie, rapports médicaux, rapports de balistique et « arrêts sur image » cinématographiques (il appelle cela des photogrammes). Une formidable histoire de falsification de la vérité à des besoins de propagande politique et de manipulation de masses (il est utile de montrer, je crois, que les fake news ne sont pas une invention nouvelle et que les systèmes totalitaires les ont déjà largement connues. Et qu’elles sont donc une marque de fascisme ou de totalitarisme). Et, en plus, Camilleri use, surtout dans les dialogues, d’un mélange d’italien et de parlers locaux siciliens. Et pour rendre la traduction encore plus difficile il y ajoute des mots de sa composition personnelle. On en parlera plus loin. 
L’autre livre est La Prise de Makalé, publié chez Fayard en 2006 et en italien en 2003. La bataille pour la prise de Makalé fut un évènement mémorable de la guerre que Mussolini menait en Abyssinie. Ici la satire est plus dure. Et le récit plus caricatural. Le héros est un petit garçon de 6 ans qui a déjà un sexe d’une taille extraordinaire et un intellect très développé lui aussi. Mais enfantin quand même car il prend tout littéralement, incapable de comprendre que les adultes sont hypocrites, pratiquent le double sens, ne font pas forcément ce qu’ils disent et font même souvent le contraire de ce qu’ils disent. Cette histoire m’a souvent fait penser au Tambour. Sauf que dans le Tambour l’enfant n’agit pas. Il observe et refuse de grandir. Ici le petit Michilino agit. Et quand son père lui dit que tuer un animal n’est pas un péché et qu’un communiste est pire qu’un animal, il ne se rend pas compte que son fils le prendra au mot ! Car Michilino se considère à la fois comme un combattant du Duce et comme un combattant du Christ. Un Balilla (scout paramilitaire fasciste), fils de la Louve, et un petit garçon qui aime Jésus et qui sait que Jésus souffre chaque fois qu’on fait un péché. Il y a beaucoup de sexe et de violence dans ce roman. Et personne n’échappe à la hargne de Camilleri. Les curés encore moins que les fascistes ! 

J’ai aussi lu un des romans policiers de Camilleri, l’un de ses derniers, Nid de Vipères, une enquête du Commissaire Montalbano (publié chez Fleuve Noir en 2018, en italien en 2013) et commandé l’un de ses premiers, La Forme de l’Eau (publié chez Fleuve Noir en 1998 et en italien en 1994), que je n’ai pas encore reçu. Qu’en dire ? Qu’on y trouve exactement l’atmosphère des séries policières de la télé. Ce qui n’a rien d’extraordinaire quand on sait que Camilleri était metteur en scène et scénariste et qu’il a probablement collaboré à ses films. Montalbano (le nom est un hommage au Catalan Manuel Vazquez Montalban dont le héros Pepe Carvalho est aussi un très grand amateur de cuisine régionale et pourfendeur des anciens franquistes) est un humaniste bourru, gourmand et solitaire (son amie vit à Milan et vient le voir de temps en temps. Il l’aime bien, mais on a l’impression qu’il est plutôt soulagé quand elle repart). Il s’arrange souvent avec la Loi, ayant ses propres convictions en ce qui concerne la justice. Tout se passe à Vigata qui est le nom littéraire d’une bourgade réelle, Porto Empedocle. Dans ces histoires transparaît un grand amour de la Sicile, mais aussi une violente critique sociale de sa population. Les écrits de Camilleri sont dans la veine de ceux de ces grands écrivains siciliens que sont Verga (les Malivoglia) et Pirandello (par ses Nouvelles pour une année).
 
Pour finir il faut revenir à une autre particularité de cet auteur : sa langue. Pirandello aurait dit : « la langue italienne exprime le concept, tandis que le dialecte exprime le sentiment ». Cela me convient parfaitement, dit Camilleri. Et à moi aussi cela me convient, moi qui ai toujours affirmé que le dialecte, mon dialecte alsacien, avait du cœur ! Alors Camilleri mélange italien et dialecte. Mais pas seulement. Il crée des mots nouveaux calqués sur la langue populaire, celle de la région d’Agrigente. Ce qui pose évidemment de sacrés problèmes aux traducteurs. Des problèmes qui m’intéressent d’autant plus que je viens de mettre en ligne sur mon site Voyage autour de ma Bibliothèque, au tome 5, un long texte intitulé Poésie et traduction. Et que dans la foulée j’ai acquis une véritable somme qui vient de paraître, le 4ème tome d’une Histoire de la traduction en langue française qui parle bien évidemment de toutes les différentes théories qu’on a élaborées sur cette pratique (voir : Histoire des traductions en langue française – XXème siècle – 1914-2000, sous la direction de Bernard Banoun, Isabelle Poulin et Yves Chevrel, édit. Verdier, Lagrasse, 2019). Les romans policiers de Camilleri sont pratiquement tous transposés en équivalent français par le même traducteur, Serge Quadruppani, qui les fait tous précéder par le même avertissement qui explique ce qu’il a fait. Il y a trois niveaux dans la langue camillerienne, dit-il, l’italien, le dialecte pur utilisé dans les dialogues et que Quadruppani traduit simplement par du français en signalant dans le texte que l’on parle sicilien, et un italien sicilianisé qui est « celui du narrateur et de beaucoup de personnages » et qui est « truffé de termes qui ne sont pas du pur dialecte, mais plutôt des régionalismes ». Camilleri n’en fournit pas la traduction mais les place de telle manière que le lecteur italien en comprenne le sens grâce au contexte (ou « grâce à la sonorité d’un mot voisin connu »). Beau challenge pour un traducteur ! 
Comment Quadruppani s’en sort-il ? En faisant appel à des termes du français du midi (comme minot pour bambin, compris un peu partout en France), en copiant des tournures camilleriennes comme le fait d’inverser sujet-verbe dans Montalbano, je suis comme Montalbano sono et, ce qui me paraît peut-être plus discutable, en copiant des déformations de l’italien, comme pinsare au lieu de pensare qui devient en français pinser au lieu de penser ou aricordarsi au lieu de ricordarsi qui devient en français s’arappeler au lieu de se rappeler. Cela se discute, je me répète. Même si certains théoriciens de la traduction ont prétendu qu’il fallait montrer dans la transposition française « la couleur de la langue originelle… de leur civilisation originelle » (c’est Georges Mounin, l’inventeur du terme les belles infidèles, qui mentionne cette classe de traductions qu’il appelle la classe des « verres translucides mais colorées »). Moi je n’ai rien contre ce type de traductions (j’ai donné un exemple dans mes traductions de poésies alsaciennes, celui où Weckmann agglutinait dans un poème des groupes de mots, ce que j’ai fait également dans la transposition en français et que l’éditeur m’a supprimé), même si cela n’est pas toujours faisable. D’ailleurs les traducteurs des deux romans satiriques cités ci-dessus (Marilène Raiola pour La Prise de Makalé et Dominique Vittoz pour Privé de titre) n’ont pas choisi les mêmes solutions que Quadruppani. De toute façon, ne vous inquiétez pas. Tout ceci n’a pas une grande importance. Et n’enlève absolument rien au plaisir de lire Camilleri.