Hier, dans mon quotidien luxembourgeois francophone qui a le nom ô combien original de Le Quotidien, je découvre une page entière consacrée à une Ukrainienne passionnée de haïkus depuis son plus jeune âge et qui, dans certains d’entre eux, témoigne des effets de la guerre en cours sur les habitants qui la subissent.
Un peu étonné de voir mon journal s’intéresser à un sujet aussi littéraire – ce qui n’est pas tellement dans ses habitudes – j’ai été voir ce qu’en dit le net. Et constaté que notre Ukrainienne, qui s’appelle Vladislava Simonova, n’est pas une inconnue. Son histoire est racontée pratiquement dans les mêmes termes par plusieurs médias, en français et en anglais, et, surtout par un média qui est aussi un site, Times of Japan. On y cite de nombreux haïkus de la dame en anglais et même en japonais : un Japonais a trouvé les haïkus de l’Ukrainienne tellement excellents qu’il les a aussi traduits en japonais. J’ai alors essayé de trouver si on pouvait trouver quelque part des publications de traductions en français, anglais ou même allemands des haïkus de Vladislava Simonova, mais n’ai rien trouvé. Pourtant elles devraient exister sinon qui a traduit en français ceux que cite mon quotidien ou même, sur le net, l’AFP ? Et qui a traduit en anglais ceux que le Japonais a transposés en japonais ?
Je vais chercher encore, mais je suis trop impatient, je les trouve moi aussi trop bons, comme dirait mon petit-fils, très proches de la vieille tradition de Maître Basshô et, les haïkus de guerre évidemment bien originaux. Alors je vais tout de suite vous en offrir une sélection.
Et d’abord ces derniers, les haïkus de guerre. Mais d’abord je me pose une question : a-t-on le droit d’évoquer la guerre dans un haïku ? Cela ne colle pas, à première vue, avec les trois qualités du haïku selon Bashô, dixit René Sieffert : légèreté, cocasse, patine. Oui, mais le haïku est d’abord émotion. Et la souffrance due à la guerre est bien une émotion. D’ailleurs l’un des plus célèbres haïkus n’évoque-t-il pas la guerre et ses morts ? Le voici dans une version, plutôt proche de l’original, faite par Etiemble :
Herbes de l’été
Où les guerriers disparurent
Comme un songe.
Voici donc ceux de Vladislava Simonova rapportés en français par mon quotidien :
À travers le toit
D’une maison en ruines
Les étoiles brillent
Je trouve qu’on y trouve peut-être même de ce cocasse cher à Bashô dans ce haïku. La vue de ces étoiles à travers un toit disparu… Sur le net on trouve sa version anglophone :
A house in ruins.
Through the hole in the rooftop,
Stars are glimmering.
D’autres encore :
Au lieu de l’orage
Les explosions résonnent
Le printemps est là
Version anglaise :
Instead of a storm —
The rumbling of explosions.
Springtime has arrived.
Des abeilles sourdes
Aux sirènes dans le ciel
Les fleurs des tilleuls
En anglais :
Bees oblivious
To the air-raid siren’s sound.
Linden trees in bloom.
En composant ce haïku Vladislava Simonova a forcément dû penser à son compatriote ukrainien, au départ russophone comme elle, Andreï Kourkov, et à son roman Les Abeilles grises, qui se passe dans un noman's land sur le front entre séparatistes russes et Ukrainiens, quelque part dans le Donbass, et dont le héros principal est un apiculteur qui finit par quitter la zone avec ses six ruches par amour pour ses abeilles qui manquent de fleurs dans les champs dévastés et qui sont peut-être quand même un peu perturbés par les bombardements incessants... Voir mon Bloc-notes 2022 : Les Abeilles grises d'Andreï Kourkov.
Il y a aussi d’autres haïkus encore où l’émotion devient douleur. Comme dans celui-ci qui rappelle qu’autour de vous il y a des morts. Et quelques fois même parmi les proches :
Ils partent au vent
Libres fleurs de cerisiers
Ceux qui me sont proches
Version anglaise :
They scatter away
Like cherry blossoms in wind,
People I hold close.
Le haïku suivant est particulièrement douloureux. Un souvenir, dit-elle, de la ville où elle avait vécu avant de devoir partir, Kharkiv :
J’ai pris et serré
Les débris d’une roquette
Vague de douleur
En version anglaise :
I clutch in my palm
Some fragments of a missile.
The pain stays with me.
Car, on l’oublie, les missives pleuvent sur l’Ukraine :
Quel ciel aujourd’hui !
C’est de lui que vient vers nous
Le vol des missiles
What a sky it is!
And yet from that very sky
Missiles fall on us.
On découvre encore bien d’autres haïkus de guerre de notre Ukrainienne sur le site de Times of Japan. En anglais. Et aussi en japonais, mais comme je sais que la plupart d’entre mes lecteurs ne lisent guère le japonais, je me suis permis de laisser tomber ces versions-là. Mais j’essaye quand même de les transposer en français.
Les voici :
Endless night
explosions woke me up
once again…
Nuit sans fin
Des explosions me réveillent
Une fois de plus.
Along with
the air alarm I hear
the dogs’ howl
En unisson avec les sirènes
Qui sonnent le début de l’alarme
On entend hurler les chiens
Autumn’s coldness.
Flowers are shedding
on minefields.
Froid de l’automne
Les fleurs meurent
Sur les champs de mines
Evacuation map
is miraculously intact
in destroyed school
Le plan d’évacuation
Colle toujours au mur
De l’école détruite
A soldier in park
is touching his empty sleeve
again and again
Un soldat dans le parc
Sa manche vide pend
Il la touche et la touche
We will celebrate
the end of the war
with no fireworks
Nous ne fêterons pas
La fin de la guerre
Avec un feu d’artifice
Mais le même site présente également de nombreux haïkus bien plus paisibles et qui montrent une fois de plus que Vladislava Simonova maîtrise à la perfection le vieil art japonais :
Writing on the sand –
and again a wave drives my haiku
So far away.
J’écris sur le sable
Et une nouvelle vague entraîne mon haïku
Vers le lointain.
A big cloud
bit an edge
of the full moon
Un gros nuage
A mangé un morceau
De la pleine lune
On the fresh white snow
not a single trace remains –
The beauty of void
Sur la neige nouvelle
Il ne reste aucune trace
Beauté du vide
The year’s end draws near –
A cat brushes snowflakes off
its forehead with ease.
La fin de l’année est proche
Des flocons de neige sur le nez du chat
Qu’il essuie avec la patte
Et, pour finir, mon préféré :
Like musical notes,
sparrows sit on frozen wires,
covered in thin ice.
Que je modifie un peu :
Des moineaux perchés
Sur des fils enrobés de glace
Des notes de musique !
Post-scriptum : Il y a quelques années c’est un Suédois qui s’était mis au haïku. Un Prix Nobel. Je les avais aimés aussi, ses petites pépites. Mais il était resté moins fidèle, me semble-t-il, que notre Ukrainienne, Vladislava Simonova, à l’esprit japonais. Voir mon Bloc-notes 2011 : Tranströmer et le haïku.