Adelbert von Chamisso

(Chamisso, le pantoun, la jeune géante et l’Homme qui a perdu son ombre)


Ce n’est que tout récemment que j’ai commencé à m’intéresser à cet aristo français devenu poète allemand. C’est encore une fois la faute à ma folie pantoun et celle de l’ami Georges Voisset qui en avait parlé dans son Histoire du genre pantoun. Mais c’est aussi quelqu’un qu’on connaît bien dans la famille puisqu’il est l’auteur du Burg Nideck que ma chère grand-mère n’a pas cessé de réciter à toutes les fêtes de famille. Et puis il y a autre chose qui m’a intéressé chez lui : il ne connaissait pas un mot d’allemand à 14 ans ; et voilà que cet immigré français est classé dès le XIXème siècle parmi les plus grands poètes romantiques allemands.

 

Chamisso et le pantoun.

 

Georges Voisset, avec son Histoire du genre pantoun, paru en 1997 chez L’Harmattan, commençait par raconter l’histoire de Victor Hugo qui découvre le pantoun en chaîne, grâce à un certain Ernest Fouinet qui lui apporte des pantouns extraits de la traduction faite par  C. P. J. Elout en 1824 de la Grammaire de la langue malaise de l’Anglais William Marsden qui date de 1812. Marsden y avait inclus plusieurs pantouns courts (quatrains) et un pantoun enchaîné. Et c’est ce dernier qui intéresse Hugo qui en fait son poème Papillons. Mais laissons cela. « Un autre voyageur, non moins poète que savant », écrit Georges Voisset, « avait déjà eu la révélation : Adelbert von Chamisso… ». Et il cite des extraits de ses Réflexions sur la poésie populaire malaise, réflexions qui contiennent le premier pantoun court qui ait jamais été traduit en langue allemande (« les premières réflexions, à ma connaissance », dit Georges Voisset, « d’un poète ayant pratiqué le pantoun »).
Je viens de trouver le texte original des Réflexions, dont le titre allemand est Über malaiische Volkslieder, regroupé dans un ensemble appelé Sprachkundliche Schriften (études linguistiques) avec une étude de la langue de Hawaï. Je ne suis pas certain que ce texte soit complet. Je l’ai trouvé grâce au net dans une réédition récente des Œuvres de Chamisso (voir Adelbert von Chamisso : Werke, édit. Consortium AG, Zurich, 1971). L’éditeur ne prend pas la peine d’indiquer la date de publication de cette étude. Mais on sait que Chamisso a participé à un voyage d’exploration autour du monde sur la brigantine russe Rurik, capitaine Otto von Kotzebüe, entre 1815 et 1818. Il est probable que c’est au cours de ce voyage qui l’a amené dans le voisinage de Sumatra et Java (mais où il n’a pas débarqué) qu’il s’est intéressé à la langue malaise (et à Hawaï à la langue hawaïenne). On sait aussi que ses poèmes « à la manière malaise », datent de 1821. Et il devait déjà connaître la Grammaire malaise de Marsden puisqu’il la cite dans son étude.
Sa note débute d’une manière tout à fait surprenante. « Il y a une poésie primitive », dit-il, « qui est propre à l’homme comme le chant l’est aux oiseaux » ! Et, quelquefois, ajoute-t-il, on découvre que les chants humains sont les mêmes alors même que les hommes qui les chantent demeurent à deux extrémités du monde. C’est parce que sont les voix de la nature, dit-il. C’est ainsi que nous découvrons des chants populaires de chez nous qui ressemblent étrangement aux pantouns, ces chants populaires des Malais qui habitent les îles de l’Asie du Sud-Est, dit-il encore. Et il cite comme chant de chez nous un quatrain allemand qui est quasiment identique à un quatrain alsacien que j’ai découvert il n’y a pas bien longtemps dans une anthologie de poésie alsacienne (et que j’ai tout de suite comparé à un pantoun malais).
Voici le quatrain allemand cité par Chamisso :

Es ist nicht lang, dass es g’regnet hat,
Die Bäumli tröpfeln noch –
Ich hab’ einmal ein Schätz’l g’habt,
Ich wollt’, ich hätt’ es noch.

Et voici le quatrain alsacien anonyme cité par Martin Allheilig, l’éditeur d’une grande Anthologie de Poésie alsacienne en 10 volumes (au tome VI de la Petite Anthologie de la Poésie alsacienne, dédiée à l’amour et éditée par l’Association Jean-Baptiste Weckerlin de Strasbourg en 1972) :

Es het emol geräjelt
D’Baim, die tropfe noch
Ich hab emol e Schätzel ghet
Ich wott ich hätt es noch.

Un quatrain alsacien que j’ai transposé en un vrai pantoun francophone (en le dramatisant un peu avec un orage écho d’une dispute éventuelle) :

Il y a peu un orage a éclaté
les arbres en ruissellent encore
Il y a peu j'avais une bien-aimée
j'aimerais bien l'avoir encore

Quant au pantoun qu’il cite – nouvelle surprise – c’est le pantoun de la mort qui est le dernier des pantouns que le grand Henri Fauconnier avait inclus dans son si beau roman Malaisie qui lui avait valu le prix Goncourt en 1930 (et qui honore le Goncourt!).
Voici la version Chamisso (Georges Voisset l’avait citée dans son Histoire du genre pantoun en même temps que le quatrain allemand, mais il faut croire que je l’ai lu trop rapidement. Cela m’avait échappé à l’époque) :

Wenn im Wege du vorangehst,
Wolle mir suchen Rosmarinlaub –
Wenn im Tode du vorangehst,
Woll’ mich erwarten am Paradiestor.

Et voici la version Fauconnier (voir Henri Fauconnier : Malaisie, Les Editions du Pacifique, Paris/Singapour, 1996) :

Si tu vas vers les sources du fleuve
Cueille pour moi la fleur frangipane
Si tu meurs avant moi
Attends-moi à la porte du ciel

Chamisso qui est aussi botaniste sait bien que la fleur du pantoun malais, kamboja, n’est pas le romarin. Il en cite le nom latin : Plumeria obtusa. Une fleur qu’on plante autour des tombes en Malaisie, dit-il. Ce qui n’est pas le cas du romarin, il me semble. S’il l’a choisi c’est pour respecter le nombre de syllabes et l’accentuation de la poésie malaise, explique-t-il.
Plus tard, en 1821, Chamisso a écrit trois poèmes suivant le modèle du pantoun lié que les Malais appellent pantun berkaït. Une suite de quatrains, les vers 2 et 4 du premier quatrain étant repris en tant que vers 1 et 3 du suivant et ainsi de suite. En même temps deux thèmes continuent à se développer en parallèle, l’un dans les premiers distiques de chaque quatrain, l’autre dans les seconds. Et comme dans le pantoun court les deux thèmes sont un miroir l’un de l’autre, le premier plus image (de la nature), le deuxième plus personnel. Voici ces poèmes :


Gedichte In malaiischer Form.
 

1
Genug gewandert.

Es schwingt in der Sonne sich auf
Ein Bienchen in guldiger Pracht. –
Bin müde vom irren Lauf,
Erstarrt von der Kälte der Nacht.

Ein Bienchen in guldiger Pracht,
In würziger Blumen Reihn –
Erstarrt von der Kälte der Nacht,
Begehr ich nach stärkendem Wein.

In würziger Blumen Reihn
Bist, Rose, die herrlichste du. –
Begehr ich nach stärkendem Wein,
Wer trinket den Becher mir zu?

Bist, Rose, die herrlichste du,
Die Sonne der Sterne fürwahr! –
Wer trinket den Becher mir zu
Aus der rosigen Mädchen Schar?

Die Sonne der Sterne, fürwahr
Die Rose entfaltete sich, –
Aus der rosigen Mädchen Schar
Umfängt die lieblichste mich.

Die Rose entfaltete sich,
Das Bienchen wird nicht mehr gesehn. –
Umfängt die Lieblichste mich,
Ist's fürder ums Wandern geschehn.

2
Die Korbflechterin.

Der Regen fällt, die Sonne scheint,
Die Windfahn dreht sich nach dem Wind, –
Du findst uns Mädchen hier vereint,
Und singest uns ein Lied geschwind.

Die Windfahn dreht sich nach dem Wind,
Die Sonne färbt die Wolken roth, –
Ich sing euch wohl ein Lied geschwind,
Ein Lied von übergroßer Noth.

Die Sonne färbt die Wolken roth,
Ein Vogel singt und lockt die Braut, –
Was hat's für übergroße Noth
Bei Mädchen fein, bei Mädchen traut?

Ein Vogel singt und lockt die Braut,
Dem Fische wird das Netz gestellt, –
Ein Mädchen fein, ein Mädchen traut,
Ein rasches Mädchen mir gefällt.

Dem Fische wird das Netz gestellt,
Es sengt die Fliege sich am Licht,
Ein rasches Mädchen dir gefällt,
Und du gefällst dem Mädchen nicht.

3
Todtenklage.

Windbraut tobet unverdrossen,
Eule schreiet in den Klippen, –
Weh! euch hat der Tod geschlossen,
Blaue Augen, ros'ge Lippen!

Eule schreiet in den Klippen,
Grausig sich die Schatten senken –
Blaue Augen, ros'ge Lippen!
Hin mein Lieben, hin mein Denken!

Grausig sich die Schatten senken,
Regen strömt in kalten Schauern. –
Hin mein Lieben, hin mein Denken!
Weinen muß ich stets und trauern.

Regen strömt in kalten Schauern.
Ziehn die Wolken wohl vorüber? –
Weinen muß ich stets und trauern,
Und mein Blick wird trüb und trüber.

Ziehn die Wolken wohl vorüber,
Strahlt ein Stern in ew'gem Lichte. –
Ach! mein Blick wird trüb und trüber,
Bis ich ihn nach oben richte.

Georges Voisset avait inclus une traduction française (par Christiane Bouvier) du premier de ces poèmes dans son Histoire du genre Pantoun. Ces poèmes ne sont pas faciles à traduire puisque chaque vers, se retrouvant dans le quatrain suivant, doit être traité individuellement. Aussi ne m‘y lancerai-je pas. Je me contenterai d’en résumer les thèmes. Le premier, intitulé Assez erré, développe en parallèle le thème d’une petite abeille dorée qui s’élance au soleil, puis butine des fleurs, admire une rose, reine entre toutes les fleurs (soleil parmi les étoiles), puis disparaît, la rose une fois ouverte – et le thème d’un voyageur fatigué, errant dans une nuit glacée, qui demande qu’on le réchauffe avec une coupe de vin, une troupe de jeunes filles roses la lui offre, la plus belle l’enlace, alors pour lui c’est la fin de l’errance.
Le deuxième est intitulé La vannière. Le premier thème est complexe et riche en allusions amoureuses et commence ainsi :

Tombe la pluie, brille le soleil
La girouette tourne avec le vent.
Et se poursuit avec les vers suivants :
Le soleil rosit les nuages
Un oiseau chante et séduit la promise
On tend le filet au poisson
La mouche se brûle à la flamme

Le deuxième thème semble être une joute entre un chœur de jeunes filles et un séducteur en manque et se termine comiquement par ces deux vers :

Une fille preste te plaît à toi
Et toi tu ne lui plais pas

Je n’ai pas très bien compris où est la vannière à moins que toutes les jeunes filles le soient (?).
Changement de registre pour le troisième poème qui est d’une tonalité bien lugubre. Son titre : Plainte mortuaire. Le premier thème est celui de la nature qui est à l’unisson de la mort. Tempête, falaises désolées, le cri du hibou, l’ombre tombe, la pluie à verse, la course rapide des nuées, et puis une lueur : une étoile éternelle. Dans le deuxième thème, thème principal du poème, on pleure la mort de l’aimée, se souvient de ses yeux bleus, ses lèvres roses, il ne reste plus qu’à pleurer et porter le deuil, mortes sont mes pensées et triste mon regard…  jusqu’à ce qu’il s’élève au ciel !

 


Chamisso et la jeune Géante

 

Un lien tout particulier unit Chamisso à notre famille, je me répète. Ce lien c’est son poème du Burg Nideck que ma grand-mère maternelle, Marie Lauber, née Bohly, était encore capable de réciter jusqu'à l'approche de ses 90 ans. De ce vieux château vosgien perché sur une colline à 600 m d’altitude il ne reste plus grand-chose : juste un donjon en ruines de 20m de haut caché dans la forêt à côté d’une impressionnante cascade. Voici ce poème, d’abord l’original en allemand, puis une version française que j’avais commise il y a quelques années déjà à la demande de mon frère Pierrre qui avait commencé à écrire une petite histoire familiale…

 

Burg Nideck

Burg Nideck ist im Elsaß der Sage wohlbekannt,
Die Höhe, wo vorzeiten die Burg der Riesen stand;
Sie selbst ist nun verfallen, die Stätte wüst und leer;
Du fragest nach den Riesen, du findest sie nicht mehr.

Einst kam das Riesenfräulein aus jener Burg hervor,
Erging sich sonder Wartung und spielend vor dem Tor,
Und stieg hinab den Abhang bis in das Tal hinein,
Neugierig zu erkunden, wie's unten möchte sein.
  
Mit wen'gen raschen Schritten durchkreuzte sie den Wald,
Erreichte gegen Haslach das Land der Menschen bald,
Und Städte dort und Dörfer und das bestellte Feld
Erschienen ihren Augen gar eine fremde Welt. 
 
Wie jetzt zu ihren Füßen sie spähend niederschaut,
Bemerkt sie einen Bauer, der seinen Acker baut;
Es kriecht das kleine Wesen einher so sonderbar,
Es glitzert in der Sonne der Pflug so blank und klar. 
 
"Ei! artig Spielding!" ruft sie, "das nehm' ich mit nach Haus."
Sie knieet nieder, spreitet behend ihr Tüchlein aus
Und feget mit den Händen, was sich da alles regt,
Zu Haufen in das Tüchlein, das sie zusammenschlägt, 
 
Und eilt mit freud'gen Sprüngen – man weiß, wie Kinder sind –
Zur Burg hinan und suchet den Vater auf geschwind:
"Ei Vater, lieber Vater, ein Spielding wunderschön!
So allerliebstes sah ich noch nie auf unsern Höhn." 
 
Der Alte saß am Tische und trank den kühlen Wein,
Er schaut sie an behaglich, er fragt das Töchterlein:
"Was Zappeliges bringst du in deinem Tuch herbei?
Du hüpfest ja vor Freuden; laß sehen, was es sei!."
  
Sie spreitet aus das Tüchlein und fängt behutsam an,
Den Bauer aufzustellen, den Pflug und das Gespann;
Wie alles auf dem Tische sie zierlich aufgebaut,
So klatscht sie in die Hände und springt und jubelt laut.
  
Der Alte wird gar ernsthaft und wiegt sein Haupt und spricht:
"Was hast du angerichtet? Das ist kein Spielzeug nicht!
Wo du es hergenommen, da trag es wieder hin!
Der Bauer ist kein Spielzeug, was kommt dir in den Sinn! 
 
Sollst gleich und ohne Murren erfüllen mein Gebot;
Denn wäre nicht der Bauer, so hättest du kein Brot;
Es sprießt der Stamm der Riesen aus Bauernmark hervor;
Der Bauer ist kein Spielzeug, da sei uns Gott davor!"
  
Burg Nideck ist im Elsaß der Sage wohl bekannt,
Die Höhe, wo vor Zeiten die Burg der Riesen stand;
Sie selbst ist nun verfallen, die Stätte wüst und leer;
Und fragst Du nach den Riesen, du findest sie nicht mehr.


Burg Nideck

Bien connue est en Alsace la légende du Burg Nideck
Le mont où, dans les temps anciens, se dressait le Burg des Géants ;
Maintenant le château est en ruines, l’endroit désolé et vide ;
Demande où sont les Géants, tu ne les trouveras plus.

Un jour, la fille des Géants sortit de son Burg,  
Jouait devant la porte, échappant à toute garde
Et descendit la pente et pénètre dans la plaine
Curieuse de savoir ce qu’il y avait au bas de son mont,

En quelques pas rapides, elle franchit la forêt,
Et atteint sans plus tarder, près de Haslach, le monde des hommes.
Et les villes d’en bas, les villages et tout autour les champs,
Sont à ses yeux de Géante un monde bien étrange.

Puis jetant ses regards à l’endroit où se trouvent ses pieds,
Elle découvre un paysan qui labourait son champ ;
Et voit le petit être se traîner de bien curieuse façon
Et le soc de sa charrue, luisant et clair, scintiller au grand soleil.

« Quel beau jouet ! » crie-t-elle, « je vais le rapporter chez moi ! »
Elle s’agenouille par terre, émue, étend son grand mouchoir,
Et, balaye de ses mains tout ce qui bouge par là,
En fait un tas, enferme le tout dans son mouchoir de Géante.

En sautant de joie, – comme sont tous les enfants, qui ne le sait ? -
Elle court vers le château, se précipite vers son père ;
« Oh ! Père, Père chéri, regarde ce beau jouet !
Jamais, sur nos hauteurs, je ne vis si adorable chose. »

Le vieux géant était assis à sa table et buvait du vin frais,
Il la regarde avec plaisir et demande à sa fille :
« Qu’est-ce qui frétille donc autant dans ce mouchoir que tu tiens ?
Tu sautes toute à ta joie : laisse-moi voir ce qu’il y a dedans ! »

Elle déploie son grand mouchoir et dresse en prenant bien soin
Le paysan d’abord, et puis la charrue et tout son attelage ;
Et quand tout est placé si joliment sur la table
Elle crie de joie et saute en l’air et frappe dans ses mains.

Le vieux Géant devient grave, et hoche la tête et dit :
« Qu’as-tu fait ma fille ? Cette chose n’est pas un jouet !
A l’endroit où tu l’as pris, tu vas le remettre aussitôt !
Le paysan n’est pas un jouet, quelle idée t’est entrée dans la tête ?

Sans murmure et sans délai, tu exécuteras mon ordre
Car s’il n’y avait point de paysan, tu n’aurais point de pain ;
C’est de la race des paysans que nous les Géants sommes issus ;
Le paysan n’est pas un jouet, que Dieu nous en soit témoin ! »

Bien connue est en Alsace la légende du Burg Nideck
 Le mont où, dans les temps anciens, se dressait le Burg des Géants ;
Le château est en ruines, l’endroit désolé et vide ;
Demande où sont les Géants, tu ne les trouveras plus.

Comment Chamisso est-il venu à s’intéresser à cette légende ? C’est une longue histoire. En 1814 Jakob, l’aîné des frères Grimm, fait étape, en revenant de Paris, chez un helléniste, professeur d’Université strasbourgeois, du nom de Schweighäuser, et se fait raconter la légende des Géants du Burg Nideck par la fille du Professeur qui elle-même l’avait reçue d’un forestier de la région. Comme on le voit tout le monde était déjà passionné par les légendes et les contes dès le début du XIXème siècle en Alsace (les frères Stoeber viendront un peu plus tard). Il faut croire que Herder et Goethe avaient laissé quelques semences dans la région ! Jakob Grimm reprend la légende dans le Recueil de Légendes (Sagen) des deux Frères et c’est là que Chamisso, lui aussi très intéressé par tout ce qui est culture populaire, la déniche… Il ne faut pas confondre ce Recueil des Légendes (Das Sagenbuch) que les Frères Grimm ont publié en 1816 et 1818 avec leur grand Recueil de Contes (Kinder- und Hausmärchen) dont la première édition avait été publiée un peu plus tôt, en 1812 et 1815. La légende des Géants du Burg Nideck porte le numéro 17 dans le Sagenbuch, avec le titre de Das Riesenspielzeug (Le Jouet des Géants). Pour ceux qui maîtrisent l’allemand, je cite ci-dessous le texte original : ils pourront voir que Chamisso s’est tenu assez fidèlement au texte, reprenant même de nombreuses tournures des Grimm.
Im Elsaß auf der Burg Nideck, die an einem hohen Berg bei einem Wasserfall liegt, waren die Ritter vorzeiten große Riesen. Einmal ging das Riesenfräulein herab ins Tal, wollte sehen, wie es da unten wäre, und kam bis fast nach Haslach auf ein vor dem Wald gelegenes Ackerfeld, das gerade von den Bauern bestellt ward. Es blieb vor Verwunderung stehen und schaute den Pflug, die Pferde und Leute an, das ihr alles etwas Neues war. « Ei », sprach sie und ging herzu, « das nehm ich mir mit ». Da kniete sie nieder zur Erde, spreitete ihre Schürze aus, strich mit der Hand über das Feld, fing alles zusammen und tat's hinein. Nun lief sie ganz vergnügt nach Haus, den Felsen hinaufspringend ; wo der Berg so jäh ist, daß ein Mensch mühsam klettern muß, da tat sie einen Schritt und war droben.
Der Ritter saß gerad am Tisch, als sie eintrat. « Ei, mein Kind », sprach er, « was bringst du da, die Freude schaut dir ja aus den Augen heraus ». Sie machte geschwind ihre Schürze auf und ließ ihn hineinblicken. « Was hast du so Zappeliges darin ? » - « Ei Vater, gar zu artiges Spielding ! So was Schönes hab ich mein Lebtag noch nicht gehabt ». Darauf nahm sie eins nach dem andern heraus und stellte es auf den Tisch : den Pflug, die Bauern mit ihren Pferden ; lief herum, schaute es an, lachte und schlug vor Freude in die Hände, wie sich das kleine Wesen darauf hin und her bewegte. Der Vater aber sprach : « Kind, das ist kein Spielzeug, da hast du was Schönes angestiftet ! Geh nur gleich und trag's wieder hinab ins Tal ». Das Fräulein weinte, es half aber nichts. « Mir ist der Bauer kein Spielzeug », sagt der Ritter ernsthaftig, « ich leid's nicht, daß du mir murrst, kram alles sachte wieder ein und trag's an den nämlichen Platz, wo du's genommen hast. Baut der Bauer nicht sein Ackerfeld, so haben wir Riesen auf unserm Felsennest nichts zu leben ».

Et quand Auguste Stoeber publie son propre Sagenbuch en 1842 (August Stöber : Elsässisches Sagenbuch, édit. G. L. Schuler, Strasbourg, 1842), il reprend l’histoire 4 fois sous forme rimée, d’abord par Chamisso, puis par Auguste Stoeber lui-même, par son collaborateur Fr. Rückert et, enfin, en dialecte alsacien, par celle qui avait découvert la légende en premier lieu et l’avait transmise à Jakob Grimm, Charlotte Engelhardt-Schweighäuser. Voici comment celle-ci débute son poème :


Im Waldschloss, dort am Wasserfall,
Sinn d’Ritter Risse gsinn ;
E mol kummt’s Fräule ‘rab in’s Thal,
Unn geht spaziere drinn.


Auguste Stoeber, dans son introduction montre d’ailleurs que Chamisso n’est pas le seul poète allemand à avoir puisé dans les légendes alsaciennes. Ainsi Achim von Arnim a évoqué une légende relative à la construction de la Cathédrale de Strasbourg : Der Thurmbau des Münsters. Schiller a recueilli une légende originaire des environs de Saverne de la bouche d’un forgeron alsacien à Iéna et l’a exploitée dans une ballade dramatique à souhait : Der Gang nach dem Eisenhammer (les héros en sont le comte et la comtesse de Saverne). Karl Simrock évoque une histoire de Sainte Odile : Odilia und der Pilger. Quant à Uhland il est lui aussi inspiré par une légende relative à la Cathédrale : Münstersage.

 


Vie et œuvre de Chamisso

 

Louis Charles Adélaïde de Chamisso (qui a pris plus tard le nom de Adelbert von Chamisso) est né au château de Boncourt en Champagne le 30 janvier 1781. En 1790 la populace brûle le château, les terres sont confisquées et la famille doit fuir. Elle trouve d’abord refuge à Liège, puis à La Haye, enfin en Allemagne en 1795 (le jeune garçon a 14 ans). La famille n’a aucune ressource. C’est un élément qu’on oublie souvent. Les exilés (que ce soient les aristocrates de 1789 ou les Huguenots un siècle plus tôt) doivent trouver une occupation rémunérée dans leur nouveau pays d’accueil. Les frères aînés du jeune Adelbert font du dessin, des miniatures. Lui-même devient page de la Reine Louise à Berlin, puis, un peu plus tard, officier dans l’armée prussienne. Je ne vais pas reprendre en détail toute sa biographie. Simplement noter que la première partie de sa vie a dû être bien malheureuse. La vie militaire lui déplaît souverainement. De plus, à plusieurs reprises, il risque de devoir se battre contre ses anciens compatriotes. Il reste sous le choc de la perte de sa patrie. Il n’est plus Français mais pas encore Allemand. Et, quand il peut enfin quitter l’armée, revenir en France, ses parents sont morts tous les deux. Il a 31 ans, dit-il, et il n’a rien fait, sa vie a été inutile. Ce qui n’est pas vrai car il s’est énormément instruit, a énormément lu, a rencontré de grands esprits à Paris comme Alexandre von Humboldt et Auguste Schlegel, a vécu chez Madame de Staël, et surtout, a fait la connaissance de nombreux piliers de l’Ecole romantique allemande (dont Uhland), une Ecole qui met en pratique, à une grande échelle, ce qu’avaient préconisé Herder et Goethe, la collecte de tout ce qui représentait la culture du peuple (l’âme du peuple), les chansons, les légendes, les contes et la poésie populaire.
Il faut peut-être faire une parenthèse à ce propos. Car je crois que ce phénomène est mal connu en France. Johann Gottfried Herder était un homme du XVIIIème siècle (né en 1744), un homme qui réfléchit sur la littérature plus qu’un créateur. Ses grandes idées, revenir à l’authentique, à la nature, au peuple. Il préfère Homère à Virgile, trop artificiel, Shakespeare à Racine, pour les mêmes raisons (il n’est pas le seul à s’attaquer à notre théâtre classique : Auguste Wilhelm Schlegel en fera autant plus tard. Il se permettra même, dans ses œuvres écrites en français, à comparer la Phèdre de Racine, « le poète favori des Français », à celle d’Euripide et à glisser, subrepticement dans le texte : « Je conçois un troisième système tragique, dont l’exemple a été donné, par le seul Shakespeare, ce poète à intentions profondes, qu’on a singulièrement méconnu en le prenant pour un génie sauvage… ». Et il continue en parlant de tragédie individuelle transformée par Shakespeare en tragédie universelle, « bouleversement du monde moral », « menace d’un retour du chaos ». Voir : Œuvres de Monsieur Auguste-Guillaume de Schlegel écrites en français, Tome deuxième, Littérature occidentale, Les deux Phèdre, édit. Librairie de Weidmann, Leipzig, 1846). Herder veut que le chant populaire serve de base à toute poésie authentique. Et il publie une collection de chants populaires du monde en six volumes (essentiellement d’Europe et de quelques peuples « sauvages », Pérou et Madagascar), Stimmen der Völker in Liedern (1778). Et, surtout, il arrive à influencer le jeune Goethe. Cela se passe dans ma ville natale, Strasbourg, en 1770. Herder, de passage dans la ville, y séjourne un certain temps pour se faire opérer d’un œil. Goethe, âgé de 21 ans, y étudie le droit, envoyé par son père, quand il n’est pas en train de courir la gueuse à Sessenheim (la gueuse étant la fille du pasteur) ou de philosopher avec l’Alsacien Salzmann (il y a trois chapitres de Dichtung und Wahrheit qui parlent de son séjour à Strasbourg). Goethe, visiblement, s’est laissé convaincre par Herder. Il commence lui aussi, à collectionner des légendes et des chansons populaires, alors qu’il est encore en Alsace, une partie de son oeuvre lyrique est marquée par la poésie populaire (Röslein, Röslein rot, Röslein auf der Heide…), et lui aussi commence à apprécier Shakespeare et le préférer au théâtre classique français et ses trois règles (on dit que son Götz von Berlichingen a été influencé par Shakespeare). Et d’ailleurs les grandes Ballades de Schiller qui ont enchanté ma jeunesse, sont elles aussi influencées par les légendes populaires.
Mais quand on parle de l’Ecole romantique allemande on pense surtout à tout un groupe de poètes, d’écrivains et de théoriciens qui avaient le même âge que Chamisso et qu’il avait d’ailleurs fréquentés pour la plupart. Il y a Ludwig Tieck, né en 1773, qui a repris quelques contes célèbres (il a même écrit une suite au Chat botté), il y a Novalis (qui s’appelait en réalité Friedrich von Hartenberg), né en 1772, qui est surtout connu pour ses romans de chevalerie et un grand roman épique, intitulé Heinrich von Ofterdingen (un personnage du Moyen-Âge). Il y a Clemens Brentano, né en 1778 et Achim von Arnim, né en 1781, qui étaient non seulement amis mais aussi beaux-frères, Achim ayant épousé la sœur de Clemens, Elisabeth (qui, sous le nom de Bettina von Arnim, deviendra connue comme une femme excentrique et une égérie), et qui resteront célèbres, surtout à cause de leur collection de chansons populaires allemandes, Des Knaben Wunderhorn (le Cor magique de l’enfant), publiée en 1806 et 1808. Il y a Fouqué, né en 1777 qui deviendra un grand ami de Chamisso (son vrai nom : Friedrich Karl Heinrich de la Motte-Fouquet, encore un descendant de Français émigrés, des Huguenots) et qui devrait être connu, même en France, à cause de son Undine (devenue l’Ondine de Jean Giraudoux). Il y a encore Friedrich Hölderlin, né en 1770, et surtout Uhland, dont Chamisso a fait la connaissance à Paris. Uhland, poète originaire de Souabe, né en 1787, a beaucoup fait pour la promotion de toutes ces idées sur la culture populaire. Il a encore joué, plus tard, un rôle important, en tant que démocrate, lors de la Révolution allemande de 1848, d’ailleurs complètement ratée (remarquez, la nôtre a raté elle aussi puisqu’elle nous a rapporté un nouveau Buonoparte !). Enfin il y a Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, né en 1776, bien connu en France, puisque ses nouvelles fantastiques ont tout de suite été traduites en français et ont, paraît-il, beaucoup plu à Victor Hugo.
Alors, après cette longue parenthèse, revenons à notre ami Chamisso. La deuxième partie de sa vie a été beaucoup plus heureuse. Dans l’hiver 1812/13 il se lance dans l’étude des sciences : biologie, zoologie, botanique surtout et développe une importante collection de plantes. Et puis il a de nouveau un coup de cafard. La Prusse se soulève contre Napoléon. Une fois de plus il se sent apatride, prêt à se battre pour la Prusse mais pas contre la France. Alors ses amis lui proposent un refuge à la campagne, loin de l’agitation politique. Et c’est là, en été 1813, qu’il écrit son chef-d’œuvre, Peter Schlemihls wunderbare Geschichte (L’Histoire étonnante de Peter Schlemihl), l’histoire de l’Homme qui avait vendu son ombre (mais pas son âme) au Diable, une histoire qui rencontrera tout de suite lors de sa publication un énorme succès (E. T. A. Hoffmann qui s’y connaît pourtant en histoires diaboliques et étonnantes, l’applaudit). Elle sera traduite en français en 1822 et en anglais en 1824 (et en italien un an après sa mort, en 1838). Et puis une nouvelle chance : il est accepté pour accompagner comme botaniste, une expédition autour du monde sur le brick russe Rurik, commandé par l’Allemand August von Kotzebue, une expédition qui va durer trois ans, de 1815 à 1818 et qu’il racontera dans une relation de voyage toujours plaisante à lire : Reise um die Welt mit der Romanzoffischen Entdeckungs-Expedition in den Jahren 1815 – 1818 auf der Brigg Rurik, Kapitän Otto von Kotzebue. Après son retour il tombe amoureux, se marie avec Antonie Piaste, est nommé Directeur adjoint du Jardin botanique de Berlin et Doctor honoris causa de la Faculté de Philosophie de l’Université de Berlin,  il se sent enfin réconcilié avec son sort, il se sent Allemand. Il continue à écrire de la poésie et publie pour la première fois une édition complète de ses poésies en 1831, tout en devenant Directeur de l’Herbarium royal. Il meurt le 21 août 1838.
Je crois que si son nom est encore connu en France aujourd’hui c’est à cause de son Peter Schlemihl. C’est quand même une belle invention que cet homme qui n’a plus d’ombre. Qui l’a vendu au Diable alors qu’il est dans la dèche, mais qui ne lui vendra pas son âme. Même pour sauver son amour. On ne connaît pas d’antécédents à cette histoire. Et Chamisso s’en est toujours sorti par une pirouette quand on lui a demandé quelle était la signification de cette ombre perdue. Bien sûr certains critiques ont pensé à la patrie perdue. C’est le cas de mon Koenig (ma magnifique et vénérable Histoire de la littérature allemande. Mon édition est la 31ème et date de 1906, la première a paru en 1878 ! Voir : Deutsche Literaturgeschichte von Robert Koenig, édit. Velhagen & Klasing, Bielefeld/Leipzig). « Même si c’est inconsciemment, c’est bien la douleur de ne plus avoir de patrie, qu’il a exprimée si poétiquement dans son Schlemihl. Cela nous paraît tellement évident », y lit-on. On y trouve bien d’autres éléments fantastiques (mais qui n’apparaissent en général que de manière assez fugace) qui proviennent de légendes reprises par des poètes amis : la mandragore qui vient d’une nouvelle d’Arnim, l’homoncule d’une nouvelle de Fouqué, les bottes de sept lieues de la deuxième partie de Peter Schlemihl qui proviennent d’un conte de Tieck, et même le nid d’oiseau qui rend invisible qui vient du vieux Simplicissimus. Mais l’histoire est complexe et on y trouve bien d’autres éléments. Il y a une jeune fille innocente comme la Gretchen du Faust, Mina, dont Schlemihl tombe éperdument amoureux, comprenant que l’amour est plus important que la fortune. Mais il ne la sacrifie pas comme Faust. Il y renonce, même si le Diable la lui offre en échange de son âme. Il y a peut-être même une autre correspondance avec le Faust de Goethe (mais j’avoue n’avoir jamais lu en entier la deuxième partie de son Faust : trop de symboles, de mythes, d’énigmes dont même Goethe ne connaissait peut-être pas la réponse) : à la fin de l’histoire, alors qu’il a définitivement perdu son ombre et la protection du Diable, Peter Schlemihl trouve sa consolation dans l’étude et la science : géographie, botanique, zoologie (comme son créateur Chamisso d’ailleurs). Or Faust en fait autant. Et c’est même la conclusion et la morale que Goethe en tire, de son Faust, quand les anges le montent au ciel, l’enlevant au Diable berné :


Wer immer strebend sich bemüht,
Den können wir erlösen…

(Celui qui, toujours, aura cherché en peinant
Celui-là, nous pourrons toujours le sauver…)


(Mais ne croyez surtout pas que Chamisso ait copié sur Goethe. Chamisso a publié une version plus complète et définitive de son Schlemihl en 1827 et Goethe avait interdit que la deuxième partie de son Faust soit publiée avant sa mort – qui a eu lieu en 1832)

 

Et qu’en est-il de l’œuvre lyrique de Chamisso ? Lui-même a longtemps douté de ses capacités poétiques. Il faut dire que, jusqu’à la fin, il la parlait mal, la langue allemande. Il est vrai qu’il n’était pas un très bon « causeur ». C’est seulement quand il a pu constater le succès de la publication de ses premiers poèmes en 1831 qu’il a commencé à y croire. C’est ainsi que le gros de sa création lyrique couvre les dix dernières années de sa vie. Et pourtant, quel beau succès pour un Français immigré ! Voici ce qu’écrit le Koenig : « Alors que l’œuvre de Hoffmann traduite en français a une influence décisive sur le néo-romantisme d’un Victor Hugo, d’un autre côté, Chamisso, un poète d’origine et de sang français, se libère des chemins de travers du romantisme pour se tourner vers la simplicité et la profondeur de sentiments allemandes. Il est à la tête des Jeunes Romantiques qui, comme l’a dit Eichendorff, ont quitté l’armure usée moyen-âgeuse, oublié les jeux catholicisants et l’extase mystique et n’ont sauvé des décombres de cette Ecole que la conception générale religieuse, l’aspect spirituel de l’amour et la relation intime avec la nature ». Je trouve que la comparaison avec Joseph von Eichendorff qu’on a appelé « le plus jeune fils du romantisme allemand », est flatteuse pour Chamisso. C’est certainement, avec Heinrich Heine bien sûr, l’un des plus grands poètes allemands du XIXème siècle. Les Allemands aiment passionnément le chant, bien plus que les Français. Je trouve que lorsque leur poésie est reprise en composition musicale cela constitue une belle reconnaissance pour le poète. On sait que Heine et Goethe ont été mis en musique à de nombreuses reprises (Heine les dépasse d’ailleurs tous : on dit que ses poèmes ont été mis en musique dix mille fois !). Eichendorff l’a été par Mendelssohn qu’il a rencontré à Berlin, qui est devenu son ami et qui, dit-on, avait toujours un poème d’Eichendorff sur lui en attendant de le mettre en musique. Quant à Chamisso c’est surtout Schumann qui a composé sur ses poèmes (le cycle de poèmes intitulé Frauen-Liebe und Leben - Vie et Amour de Femmes). « Chamisso était un véritable poète allemand », conclut le Koenig. Mais l’éloge le plus dithyrambique de Chamisso c’est Thomas Mann qui le fait : « Le poète dont le nom nous est familier depuis notre enfance, l’écrivain allemand qui nous a été proposé comme exemple, était un étranger. Des chants français avaient bercé son enfance. L’air, l’eau, les mets français ont nourri son corps, c’est le rythme de la langue française qui a porté ses pensées et ses sensations jusqu’à ce qu’il atteigne l’adolescence. Ce n’est qu’alors, à l’âge de 14 ans, qu’il est venu chez nous. Il n’a jamais entièrement dominé l’expression orale de notre langue. Il comptait en français. On raconte même que, jusqu’à la fin, il exprimait ses créations à haute voix d’abord en français avant de les couler en vers allemands et ce qui en est sorti est pourtant une admirable poésie allemande. Ceci est étonnant. Plus encore, c’est incroyable ». Et il continue en disant qu’on connaît bien sûr des cas où des hommes ont changé de nationalité, se sont trouvés en sympathie avec un peuple qui leur était étranger et ont appris à manier sa langue correctement, et même avec élégance. Mais dans le cas de Chamisso, dit-il, c’est autre chose. Et il parle d’ « intimité » avec la langue, de connaissance des « dernières finesses, des secrets de la langue », « de son ton et de son rythme », « de la subtile interaction entre les mots », « de son goût sensuel », « de sa valeur dynamique, stylistique, curieuse, ironique, pathétique », « cette maîtrise de l’instrument puissant et doux qu’est la langue… qui fait l’artiste en littérature, et que le poète doit posséder à tout prix ».  
Toutes les poésies de Chamisso ont été digitalisées par la Fondation Gutenberg et se trouvent sur plusieurs sites sur le web. Lesquelles choisir ? J’en retiens deux que je citerai in extenso en allemand et dont je ne traduirai que quelques passages. D’abord ce retour au lieu de son enfance, le Château Boncourt, château fantôme, château disparu.


Le Château Boncourt

Je retourne en rêve à mon enfance
Et secoue ma tête grise de vieillard ;
Pourquoi me reviennent ces images
Que je croyais perdues à jamais ?
Un château haut et brillant
Au milieu des frondaisons,
Je connais chaque tourelle, chaque chéneau
Le pont en pierres, le grand portail
Les lions de mes armoiries
Me regardent fidèlement,
Je salue mes vieux amis
Et monte vers la cour
Le sphinx près de la fontaine
Le figuier toujours vert
C’est là, derrière ces fenêtres
Que j’ai rêvé pour la première fois

C’est ainsi que tu es resté dans mon cœur
O château de mes aïeux
Mais tu as disparu de la terre
La charrue passe au-dessus de toi
Sois fertile terre chérie
Emu, serein, je te bénis,
Et je te bénis deux fois, paysan inconnu
Qui passe le soc sur mon château disparu


Emu et serein. Emu par les anciennes images qu’il n’a pas oubliées. Mais serein parce qu’il a trouvé la paix et accepté son sort…
Voici le texte original allemand :


Das Schloss Boncourt

Ich träum' als Kind mich zurücke,
Und schütt'le mein greises Haupt ;
Wie sucht ihr mich heim, ihr Bilder,
Die lang' ich vergessen geglaubt ?

Hoch ragt aus schatt'gen Gehegen
Ein schimmerndes Schloß hervor,
Ich kenne die Thürme, die Zinnen,
Die steinerne Brücke, das Thor.

Es schauen vom Wappenschilde
Die Löwen so traulich mich an,
Ich grüße die alten Bekannten,
Und eile den Burghof hinan.

Dort liegt die Sphinx am Brunnen,
Dort grünt der Feigenbaum,
Dort, hinter diesen Fenstern,
Verträumt' ich den ersten Traum.

Ich tret' in die Burgkapelle
Und suche des Ahnherrn Grab,
Dort ist's, dort hängt vom Pfeiler
Das alte Gewaffen herab.

Noch lesen umflort die Augen
Die Züge der Inschrift nicht,
Wie hell durch die bunten Scheiben
Das Licht darüber auch bricht.

So stehst du, o Schloß meiner Väter,
Mir treu und fest in dem Sinn,
Und bist von der Erde verschwunden,
Der Pflug geht über dich hin.

Sei fruchtbar, o theurer Boden,
Ich segne dich mild und gerührt,
Und segn' ihn zwiefach, wer immer
Den Pflug nun über dich führt.

Ich aber will auf mich raffen,
Mein Saitenspiel in der Hand,
Die Weiten der Erde durchschweifen,
Und singen von Land zu Land. 

L’autre poème est celui de la vieille lavandière. C’est probablement le plus remarquable et le plus célèbre de tous ses poèmes. Pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il s’intéresse à une femme simple, femme du peuple, une femme qui travaille (ce qui n’est pas fréquent pour l’époque). Il faut dire que l’aristo Chamisso est plutôt libéral en politique : il est franc-maçon, traduit Béranger (le Kronprinz de Prusse, tout en félicitant Chamisso pour le caractère national de sa poésie, ajoute : et vous avez même réussi à rendre allemand ce Sans-Dieu de Béranger !), il admire la constitution républicaine de Hambourg qui est encore ville libre à l’époque et applaudit à la Révolution de juillet 1930 en France.
Son poème La vieille lavandière commence par la découvrir, en pleine activité encore à l’âge de 76 ans, ayant toujours gagné sa vie à la sueur de son front et « rempli, avec courage, le cercle que Dieu lui a imparti ».


Elle a, en ses jeunes années
Aimé, espéré, s’est mariée ;
Supporté le sort commun des femmes
Les soucis ne lui ont guère manqué
Elle a soigné son mari malade ;
Lui a donné trois enfants ;
Puis l’a mis dans la tombe
Et n’a perdu ni la foi ni l’espoir.


Elle a élevé ses enfants, leur enseignant effort et droiture, puis ils sont partis vivre leur vie, maintenant elle est seule et vieille, a conservé son courage. Toute sa vie elle a économisé, acheté du lin, l’a filé la nuit, l’a apporté au tisserand qui a tissé la toile qu’elle coupe et coud et alors… arrive une autre surprise : elle confectionne sa chemise mortuaire ! Je connaissais l’habitude musulmane de préparer son suaire : l’épopée tunisienne des Beni Hillal parle du cavalier bédouin qui emporte toujours son suaire sur son cheval et un pantoun malais traduit par Georges Voisset compare l’aimé au linceul :


Mon aimé est pareil au linceul
Même en lambeaux on n’en change jamais


Mais je ne connaissais pas l’existence de cette coutume en Allemagne. Est-ce protestant ? La lavandière est fière de la chemise mortuaire qu’elle a confectionnée de ses mains, la range à la place d’honneur dans son armoire et la met tous les dimanches matins « pour s’imprégner de la parole du Seigneur » et pour se rappeler sans doute qu’elle est mortelle !
Et puis vient la dernière strophe, peut-être la plus belle :


Et moi, arrivé au soir de ma vie,
J’aimerais bien, comme cette femme,
Avoir accompli ce que je devais accomplir
Dans mes limites, et dans mon domaine ;
J’aurais aimé avoir su comme elle
M’abreuver au calice de la vie,
Et pouvoir encore à l’heure de la fin
Me satisfaire comme elle de ma chemise mortuaire.

 

Et voici, pour terminer, ce beau poème dans sa langue originale :

 

Die alte Waschfrau

Du siehst geschäftig bei dem Linnen
Die Alte dort in weißem Haar,
Die rüstigste der Wäscherinnen
Im sechsundsiebenzigsten Jahr.
So hat sie stets mit sauerm Schweiß
Ihr Brot in Ehr' und Zucht gegessen,
Und ausgefüllt mit treuem Fleiß
Den Kreis, den Gott ihr zugemessen.

Sie hat in ihren jungen Tagen
Geliebt, gehofft und sich vermählt ;
Sie hat des Weibes Loos getragen,
Die Sorgen haben nicht gefehlt ;
Sie hat den kranken Mann gepflegt ;
Sie hat drei Kinder ihm geboren ;
Sie hat ihn in das Grab gelegt,
Und Glaub' und Hoffnung nicht verloren.

Da galt's die Kinder zu ernähren;
Sie griff es an mit heiterm Muth,
Sie zog sie auf in Zucht und Ehren,
Der Fleiß, die Ordnung sind ihr Gut.
Zu suchen ihren Unterhalt
Entließ sie segnend ihre Lieben,
So stand sie nun allein und alt,
Ihr war ihr heit'rer Muth geblieben.

Sie hat gespart und hat gesonnen
Und Flachs gekauft und Nachts gewacht,
Den Flachs zu feinem Garn gesponnen
Das Garn dem Weber hingebracht ;
Der hat's gewebt zu Leinewand ;
Die Scheere brauchte sie, die Nadel,
Und nähte sich mit eig'ner Hand
Ihr Sterbehemde sonder Tadel.

Ihr Hemd, ihr Sterbehemd, sie schätzt es,
Verwahrt's im Schrein am Ehrenplatz ;
Es ist ihr Erstes und ihr Letztes,
Ihr Kleinod, ihr ersparter Schatz.
Sie legt es an, des Herren Wort
Am Sonntag früh sich einzuprägen,
Dann legt sie's wohlgefällig fort,
Bis sie darin zur Ruh' sie legen.

Und ich, an meinem Abend, wollte,
Ich hätte, diesem Weibe gleich,
Erfüllt, was ich erfüllen sollte
In meinen Grenzen und Bereich ;
Ich wollt', ich hätte so gewußt
Am Kelch des Lebens mich zu laben,
Und könnt' am Ende gleiche Lust
An meinem Sterbehemde haben.



PS
: on peut retrouver cet article, illustré, sur mon site Voyage autour de ma Bibliothèque (www.bibliotrutt.eu ) au Tome 5 sous le titre C comme Chamisso.