Claude Vigée et l'Alsace

Il y a deux ans environ, emmenant mon chien Pirate en voiture pour aller nous promener dans les hauteurs de Cannes sur le chemin des Mimosas, j’entends soudain à la radio une interview de Claude Vigée qui parle de ses nombreux exils, de son apprentissage, en compagnie de sa femme et de ses enfants, d’une langue nouvelle, l’hébreu, à son arrivée en Israël. Et puis j’apprends qu’il est à Paris – je dois calmer Pirate qui s’impatiente – que son épouse est morte et qu’il va l’enterrer, ou qu’il l’a enterrée, à Bischwiller en Alsace. Cette idée me touche. Voilà quelqu’un qui comme bien d’autres juifs européens a choisi de s’installer en Israël, tournant le dos à cette Europe qui leur a fait tellement de mal, et qui, finalement, arrivé au terme de sa vie, revient en France, revient en Alsace, revient au lieu où tout a commencé, revient au lieu de sa naissance. Boucle la boucle. Et, peut-être trouve la paix. Peut-être…
Mon frère Pierre m’avait apporté les récits de son enfance au CHU où j’avais été opéré d’un cancer du colon (c’était en été 2000). Mais, était-ce l’ambiance de l’hôpital, étaient-ce certains passages un peu drus (le marchand de chevaux de la famille), je n’étais pas entièrement convaincu par la qualité de ces textes. Mais cette fois-ci, me suis-je dit, il faut que j’apprenne à mieux le connaître. Après tout s’il n’y avait pas eu la guerre, si nous avions été plus proches en âge, nous aurions pu nous connaître, nous étions voisins. Je suis arrivé à Haguenau en 1943 à l’âge de 8 ans et j’y suis resté jusqu’à la fin de mon adolescence. Bischwiller n’était qu’à dix kilomètres de Haguenau. Dans les deux villes il y avait d’importantes communautés protestantes et israélites (et comme pour les narguer, à mi-chemin, se trouvait Marienthal, couvent et lieu de pèlerinage à la Sainte Vierge !). Mais j’ai eu du mal à trouver ses œuvres à Luxembourg. Et ce n’est que récemment que j’ai pu acquérir son grand livre de poésie édité chez Galaade Editions en 2008 : Mon Heure sur la Terre, poésies complètes 1936 – 2008. Livre que je viens de parcourir. Cette heure sur la terre qui est toute une vie. Une vie en poésie.
Claude Vigée a connu de nombreux exils, départ forcé de l’Alsace en 1939, séjour d’abord à Toulouse, puis nouveau départ (en 1942) pour les Etats-Unis (Ohio d’abord, puis la Nouvelle Angleterre) et finalement choix de la Terre Promise au début des années 60. Or toute arrivée dans un nouveau pays signifie en général immersion dans une nouvelle langue. Une immersion toujours douloureuse. Surtout pour un poète. Mais ce qui frappe chez Claude Vigée – c’est Michel Finck qui introduit le volume qui le souligne – c’est que la première souffrance de cet ordre qu’il a subi c’est l’imposition du français dès l’école primaire, « arrachant ainsi l’enfant », dit Michel Finck, « au dialecte alsacien du foyer, langue substantielle pétrie de la pâte du réel et de l’immédiateté physique ». J’ai connu une expérience semblable : j’avais dix ans en 1945 et, l’Alsace étant annexée, le français interdit et la langue familiale étant de toute façon l’alsacien, j’ai eu moi aussi une plongée brutale dans cette nouvelle langue. Mais la seule souffrance dont je me souviens c’est la lecture obligée de mon premier livre en français (Les Contes de Noël de Dickens dans la Bibliothèque verte. Quelle barbe !). Claude Vigée, qui s’appelait encore Claude Strauss, était plus jeune, il avait six ans et ce fut un véritable traumatisme pour lui. Le choc l’a rendu muet, raconte Finck. C’est amusant quand on constate ce qu’il en a fait plus tard de cette langue française subie ! Avec quelle somptuosité il l’a maniée. Et ceci dès ses premiers grands poèmes de La Lutte avec l’Ange qui datent de la période 39-49. On ne sait quels citer. Peut-être Les Plaisirs d’Ariel qui me plaisent tout particulièrement à cause de toute la sensualité contenue…

Le sang de l’homme afflue aux épaules de feu
Pour éteindre le cri des tempes amoureuses
Et nouer à la nuit mouvante de ses bras
La nuque d’Eve ouverte aux morsures de l’ange.

Ton torse ruisselant de souplesse native
Saura superbement se tordre de plaisir
Ton corps débordera comme une source vive
Où mes doigts fascinés courront se rafraîchir

Mais quand un brusque éclair de ton ventre écarté
Fendra jusqu’aux genoux cet arbre aux doubles branches,
Tes beaux seins lutteront soudain dans la clarté
Qui s’allie à la svelte opulence des hanches.

Mais sa poésie ne reste pas toujours aussi solaire. De temps en temps réapparaît la Shoah, l’horreur, le peintre cannibale, le massacre des innocents, la figure éternelle de Caïn. Comment y échapper à ces images, surtout quand on est juif soi-même ? Voici le Poème du Retour (1960-61):


Rien ne nous fut caché du visage de l’homme.
A coups de crosse il fend le front des nouveaux-nés,
Il tire à bout portant sur le troupeau des femmes,
Dressées nues dans la tombe avec leurs enfants nus.

Oublierons-nous jamais les nuits de l’épouvante,
Les cadavres flambants entassés sur les grils ?

L’immense armée des morts qui demande justice
Poursuit le meurtrier dans le vent sans repos.

Mais il n’oublie pas que le mal est partout. Qu’Israël n’a pas l’exclusivité du malheur. Et quand il visite le cimetière juif de Bischwiller, là où plusieurs générations de sa communauté sont enterrées, il pleure sur « la centaine de leurs cadets » qui ne sont pas revenus d’Auschwitz, mais pleure aussi sur ceux de ses camarades qui ne sont pas revenus de Tambov, le sinistre camp de prisonniers où ont péri tant de Malgré-nous alsaciens. Et quand il évoque la vie grouillante de sa ville natale dans son grand cycle alsacien des Orties Noires, on y voit même apparaître les gazés de 14. Ce qui ne l’empêche pas d’accuser tous ceux qui s’en sont accommodés du grand massacre des juifs. Il ne suffit pas de ne regarder que de l’autre côté du Rhin, dit-il.

Tout cela s’est passé tranquillement « chez nous »,
Sans nulle compassion, sans remords et sans honte,
Des bords de la Vistule jusqu’aux rives du Rhône.

Et toujours en contemplant le cimetière juif de Bischwiller :

Juifs et chrétiens paraissent
Jusque dans l’au-delà
Par le très bon Dieu
Divisés sans recours

Une autre inspiration de sa poésie est la Bible. Car à Toulouse, semble-t-il, au début de la guerre, il s’est de nouveau tourné vers la religion de ses ancêtres. Il n’est pas le seul. Quel est le juif qui ne s’est pas posé la question de son identité dans ces temps de barbarie ? Victor Klemperer, lui-même (voir Les Trente Honteuses dans le Tome 4 de mon Voyage), si intégré et si attaché à la culture allemande, refuse, à un moment donné, de rester allemand. Et raconte que les juifs qu’il côtoie, pour un moment encore, à l’atelier où ils doivent travailler, se divisent, les uns retournant à leur foi, les autres rêvant de rejoindre la Palestine, d’autres encore pestant contre les rabbins qui les ont isolés. Et Stefan Zweig (voir Identité juive dans mon Tome 1), s’entretenant avec Freud à Londres en 40, dit ceci : Le plus terrible dans cette tragédie juive du XXème siècle c’est que ceux qui l’endurent ne pouvaient plus découvrir aucun sens à tout cela, ni aucune faute. Au Moyen-Age ils avaient leur foi. Ils pouvaient se sentir fautifs parce qu’ils s’étaient séparés des autres à cause de cette foi et de leurs usages. Mais il y a longtemps que les juifs d’aujourd’hui ne constituaient plus de communauté et n’avaient plus de foi commune. Et voilà qu’on leur imposait de nouveau la communauté. Celle de l’expulsion. Et tous se posent la même question: Pourquoi? Et aucun ne trouvait de réponse. «Même Freud,» dit-il «l’intelligence la plus claire de ce siècle.». Claude Vigée a-t-il vraiment retrouvé la foi ? Ou n’a-t-il pas douté comme d’autres de ce Dieu absent lors de la Shoah ? Cette absence de Dieu apparaît plusieurs fois dans ses poèmes. Et que signifient ces deux vers isolés quelque part dans Le Feu d’une Nuit d’Hiver (1985-89) ?

Dieu qui n’es fait de rien,
Et qui a pour nom : « Peut-être »

Rien d’autre que le sens caché du nom de Dieu qu’a découvert le kabbaliste du Zohar, nous dit Anne Mounic dans sa présentation de Claude Vigée (Passeur du Vivant). Peut-être.
Mais avec la Bible Claude Vigée a de la chance. La Bible est pleine de poésie. Et elle illumine à son tour la poésie de Vigée. Voir ce merveilleux Amandier de Jérusalem qui rappelle le Buisson ardent des origines, mais aussi les arbres fruitiers en fleurs de la plaine d’Alsace au printemps. Un poème pourtant issu de ce cycle alsacien qu’est Le Feu d’une Nuit d’Hiver:


Ses griffes blanches et roses, ses languettes de flammes
Dardent tôt le matin au bout de chaque tige,

On dirait dans le ciel un bouquet de comètes !

Tu te mets à fleurir, et tout à coup tu chantes
Par chaque tige nue de ta jeune couronne,
Comme au début de juin les abeilles bourdonnent
Dans la lumière verte de l’aurore

Mais plus que la Shoah, plus même que la Bible et la Palestine, c’est l’Alsace qui émerge partout dans la poésie de Claude Vigée du début jusqu’à la fin. Bien sûr elle a la part belle dans ces deux cycles de poèmes d’abord écrits en dialecte, puis traduits ou recomposés en français, que sont Les Orties noires (paru chez Flammarion en édition bilingue en 1984) et Le Feu d’une Nuit d’Hiver (poème écrit en dialecte, également en 1984 à Jérusalem, et édité en 1988 par l’Association Jean-Baptiste Weckerlin à Strasbourg sous le titre de Wénderôwefir). Le premier poème des Orties, intitulé Les Orties noires flambent dans le Vent, dédié à Adrien Finck et sous-titré : Un Requiem alsacien, commence d’une façon magnifique :

Parfois je crois surprendre un écho dans l’oreille
De ces mots murmurés,
Que des voix de jadis, depuis longtemps perdues,
Disaient presque en silence :
Ainsi suinte la pluie de campagne en automne
A travers les feuilles mortes, avec tant de patience,
A la lisière du petit bois de chênes gris et touffus
Où le Ruisseau-Rouge chuchote,
Puis elle s’enfuit goutte à goutte dans la terre,
A pas de souriceaux, comme fait la semence,
Par le chemin profond,
La sente aux orties noires.

Bien des noms de lieux y sont évoqués avec nostalgie, le Rotbach (le Ruisseau-Rouge), le Gaissberri (la Colline aux Chèvres), le Hàseschprung (le Saut aux Lièvres). Et puis on y voit apparaître Sarah, la femme de son grand-père bien-aimé, Léopold, celui qui lui parle en judéo-alsacien, le yiddish coloré d’alsacianismes. Sarah, la voix de la sagesse ancienne, originaire des bords du Rhin, de Seebach, le village des paysans cavaliers. Des bribes de comptines alsaciennes émergent de temps en temps :

Nina, Bubbele schlôf
...
Ridde, ridde Ross
Ze Basel esch a Schloss

On se rappelle le vieux salut à l’Empereur (d’Allemagne) et la moquerie populaire qu’on y avait attachée :

Heil Dir im Siegeskranz
Grumbeere un Heringschwantz
(Salut à toi, couronné de victoires/Pommes de terre et queues d’harengs).

Mais on y rencontre aussi souvent la boue, la crasse, la mort sale, et même le scatologique (souvenir du marchand de chevaux ?). Les deux cycles de poèmes avaient d’abord été écrits en dialecte alsacien. Peut-être la traduction passe mal. Claude Vigée avait justement choisi d’abord l’alsacien parce qu’il cherchait à exprimer le « boiteux » (Claude est le claudiquant comme l’est Jacob après sa lutte avec l’Ange). Or le dialecte est propre au grotesque, au saccage de la forme, alors que le français est trop ciselé, trop élégant pour cela.
Mais on aurait tort de ne chercher l’influence du pays natal sur la poésie de Claude Vigée que dans ces deux ensembles de poèmes qui datent tous les deux de 1984. A ma grande surprise l’Alsace est constamment présente du début jusqu’à la fin. Cela pourrait même faire l’objet d’une thèse. Dès la Nouvelle-Angleterre on voit apparaître le brouillard vert des forêts entre les houblonnières, les filles et les garçons qui vont cueillir les myrtilles au pied des châtaigniers, les enfants qui vont luger sur la colline blanche… Dans Mal du Pays (des années 1951-54) :

Je pense à toi ce soir, mon doux pays d’Alsace,
Où sur l’herbe au printemps neigent les cerisiers

A la même époque : Quand bleuira l’été… :

Quand bleuira l’été dans les saules rhénans
Nous fuirons vers la tendre auberge des sous-bois,
Le long d’un chemin creux coupé de marécages
Nous nous enfoncerons dans la clarté des feuilles

Et dans Les Oiseaux de passage ce vers isolé et triste :

La perte irréparable est celle de l’enfance

Nous pleurons tous la perte de l’enfance. Quand elle a été heureuse. Et beaucoup d’entre nous ont perdu leurs amis d’enfance, et ont dû quitter leur pays d’enfance. Mais peu ont subi ces pertes dans des conditions aussi dramatiques que Claude Vigée. Lui dont l’exil l’a conduit jusqu’en deux autres continents. Et qui a probablement perdu en plus une bonne partie de sa famille. Et puis son enfance a dû être particulièrement heureuse. Ou l’a-t-il sublimée ? Si on en croit ce qu’écrit sa biographe Anne Mounic, ses parents se sont pourtant séparés dès 1935 (il avait 14 ans). C’était sa mère, surtout, semble-t-il, qui était insatisfaite de son alliance avec son père. Michèle Finck, dans sa préface, identifie la mère avec l’Alsace, le concret, le visuel, le sonore et le gustatif et le père avec Jérusalem, la poésie, la mystique, la prière et la Bible. Cela me fait penser à Gottfried Keller (voir notes 11 au tome 3 de mon Voyage), à la dialectique qui imprègne son oeuvre, l’opposition entre matière et esprit, entre réalisme et idéalisme, entre sensualité et sensibilité, une dialectique qui elle aussi trouve son origine dans ses père et mère. Encore qu’eux évoluent en sens contraires : le père originaire de la campagne, de la terre, va vers la ville qui pour Keller est synonyme d’esprit, et la mère, fille de pasteur, donc empreinte de spiritualité, au contraire, se passionne pour le matériel, le concret: les travaux manuels et ménagers. Mais n’avons-nous pas tous une origine double que ce mot unique de parents nous cèle souvent ? Quand je pense à mon propre père je vois la raison, la logique, l’intelligence abstraite et la droiture morale. Alors qu’avec ma mère, et avec elle toute sa tribu, ma tante, mon parrain, ma grand-mère, mes grands-oncles et les cousins et cousines de ma mère, je ne vois que des caractères forts, des passionnés, des amoureux de la vie. Et je remercie mes deux parents pour les deux présents qu’ils m’ont faits.
Mais continuons à butiner la poésie de Claude Vigée. Dans Source Noire qui fait partie d’un ensemble de poèmes qui date toujours de 1951-54 (La Corne du Grand Pardon) on contemple une admirable scène bucolique :


Dehors sur la grand’route
Un char à foin haut chargé s’arrête dans le couchant
Avec ses chevaux bruns tout luisants de sueur.
Le paysan au cou hâlé, chemise ouverte au vent, répare un fer qui se détache :
Le cheval lève son sabot, il la pose dans la paume gauche de l’homme,
Qui enfonce les clous branlants avec un pavé roux, veiné de blanc.

Et le poème s’achève avec cette prière :

Ayez pitié de nous, Seigneur, dans notre exil

Et puis, comme en réponse à la prière, ce poème heureux, Naissance de la Terre :

Les fleurs jaunes et bleues couvrent le sol de la forêt,
Sous les sapins s’agite une mer de fougères,
Dans la rainure du granit la fleur bleue du framboisier s’éveille.
Ma fille court entre les papillons couleur de vent
Ocellées d’aigues-marines et d’étoiles filantes :
Un épi d’herbe chante en frôlant son dos nu.
Ses petites épaules scintillantes d’écume,
Elle plonge en riant dans le torrent des Vosges
Avec sa barboteuse à carreaux verts et blancs.
Tout est sauvé.

Dans ses poésies c’est toute l’Alsace que Claude Vigée parcourt. La Moder à Bischwiller, le Contades et l’Ill à Strasbourg, le Ried des bords du Rhin dans Le Solstice d’Hiver extrait de L’Acte du Bélier (1963-71) : « le brouillard rampe sur l’étang où pourrissent les troncs béants des saules », « une escadre d’oies de neige au fil du fleuve vers le sud rame en silence sous la transparence cognée de la jeune lune, la sévère bûcheronne de notre hiver », et puis il y a ce saule rouge :

Près du saule rougi par les feux de l’hiver
Une barque noire, échouée
L’été dernier, dans les eaux noires du vieux Rhin,

(On pense à une scène de haïku ou de tanka). Il s’arrête même à ce Château du Haut-Koenigsbourg cédé par la ville de Sélestat à l’Empereur Guillaume II, ce criminel, cet imbécile, qui a cru bon de faire graver au-dessus de la cheminée du château restauré : « Ich habe es nicht gewollt »

« Je ne l’ai pas voulu ! »
Dans la cheminée froide
Où le vent du soir tourne
Le roi vaincu délire encore
Aux enfers d’une histoire morte.

Dans Soufflenheim, extrait de Pâque de la Parole (1979-81), il compare le potier au poète. Et revient au Ried dans Le Reflux, compris dans le même groupe de poèmes :


Qui dira ton secret, sous les ronces du givre,
Etroite barque vide et noire de l’enfance
Oubliée sur l’étang, à la fin de novembre,
Dans la blanche forêt funéraire du Ried ?

Et puis on arrive à un vrai bijou, un poème écrit dans les deux langues, français et alsacien, Petite Musique d’Automne – Herbschtliédel. Mais le bijou c’est le poème en alsacien.

Epfel schdripse,
nusse gràche,
d’kàtze hüpse
éwer d’làche,
schdiff schdelze d’hund
uff de nàsse pfoode,
durich de schwäre lämegrund,
én de gräwle glückse
gléckli d’grodde;
nààchtlàng bàtscht’s
uff de kérichhoftbodde,
s’raajt lîsli éns müül
vun de junge doode.

Je suis ébahi. On a tout, la concision, l’accentuation, le rythme, la rime, les allitérations, les mots anciens (pleins de saveur), les images (enfants, animaux, nature), l’humour et la mort. Tout ce qui fait la richesse du dialecte dont j’ai longtemps parlé dans une note de mon Voyage  (tome 3) à propos des grands poètes strasbourgeois Albert et Adolphe Matthis (et avec ce Herbschtliédel on est au même niveau que les Matthis). Je ne comprends pas comment quelqu’un qui a quitté l’Alsace à l’âge de 17 ans ait gardé (ou acquis) une telle maîtrise du dialecte. Je suppose qu’il a dû également garder (ou nouer) des contacts avec un cercle de poètes alsaciens dialectophones. Par contre je ne suis pas convaincu par la version française de son poème. Ou plutôt si, elle montre clairement qu’il est impossible de rendre en français toutes les qualités et toute l’originalité du poème alsacien. Comment rendre rien que la concision du dialecte ? Il faudrait, peut-être, par moments, faire appel à une sorte de syntaxe à la chinoise, sans articles, sans déclinaisons, sans conjugaisons. Essayons (et que Claude Vigée me pardonne !) :

Petite Chanson automnale
Chipons pommes
et cassons noix,
chats qui sautent
flaques d’eau,
chiens, les pattes mouillées,
traversent, raides comme échassiers,
le lourd terrain d’argile,
dans les fossés, hoquettent,
heureuses, les grenouilles ;
tout au long de la nuit
éclabousse  la pluie
le sol du cimetière,
et coule, silencieuse,
dans les bouches ouvertes
des jeunes morts.

Et plus tard encore, dans Danser vers l’Abîme (1991-2006), on retrouve toujours les images du Ried (« la barque noire au cœur du Ried brumeux ») et les matins d’hiver, les rues enneigées avec leurs enfants qui vont à l’école et les ouvriers qui se rendent à leurs usines de textile (Bischwiller était la capitale de la jute). Et, pour finir, Claude Vigée traduit en français un poème en dialecte d’Adrien Finck qui s’intitule Afin qu’il en demeure quelque chose et qui commence ainsi :

Je parle une langue
Que personne, bientôt, ne parlera plus
Et avant que le temps vienne à manquer
Je dis encore
Comment tout s’appelle
Et je le mets par écrit
Afin qu’il en subsiste quelque chose

Ce qui me rappelle Germain Muller qui, il y a bien longtemps déjà, dans son cabaret, De Barabli, un soir après le spectacle, debout sur la scène avec toute sa troupe, et les spectateurs debout aussi, entamait ce chant :

Mer senn d’Letschdi, d’Allerletschdi
Nous sommes les derniers, les tout derniers
Qui parlent encore
Comme le bec leur a poussé

Avec ses exils Claude Vigée avait subi deux pertes, son pays natal et sa langue maternelle. Pour la langue il n’est pas le seul. Nous sommes nombreux, ceux de notre génération, qui avons vécu la disparition du dialecte alsacien, la langue de notre enfance, la langue de nos ancêtres. Du moins a-t-il réussi à la faire vivre encore un peu, même si ce n’est que sur un papier fragile. Quant à son pays natal il y retournera. A sa mort. Forcément, puisqu’il y a déjà enterré sa chère Evy, morte en 2007, et qu’il la rejoindra un jour. D’ailleurs c’est en parlant d’elle que je vais clore cette note écrite en hommage à Claude Vigée, né Claude Strauss à Bischwiller en Alsace.
Celle qui a été sa compagne pendant toute sa vie, sa muse, sa joie de vivre, était en fait sa cousine du côté de sa mère. Jeune adolescent on l’avait chargé de donner des cours de grammaire à sa cousine. « Une fois la besogne accomplie », dit l’auteur des notes, « les deux adolescents avaient mille autres choses à se dire ». On peut suivre les débuts de leurs amours dans les poèmes de Claude Vigée. Les premières déclarations un matin d’hiver 1940 sur une jetée en bord de mer (La Jetée déserte, juillet 2007). « Tu avais dix-sept ans, et moi dix-neuf ans tout juste… ». Puis la guerre les sépare. Mais ils se retrouvent en Amérique. « Jeunes amants » ils dansent « presque nus la valse de la Symphonie fantastique de Berlioz », dirigée par l’Alsacien Charles Munch, dans la « mansarde d’étudiant pauvre » de Claude « à Columbus, Ohio, vers 1946 » (L’éclosion de l’arbre de vie, février 2007). Et se marient l’année suivante (voir le poème Noces à New-York, 29 novembre 1947).
Avec Evidence (dans L’Acte du Bélier, 1963-71) Claude Vigée s’amuse:

Evidence :
Délices
Evy danse :
Des lys

Mais il n’y a pas beaucoup de poèmes qui la célèbrent d’une manière explicite. Même si souvent des seins se dressent dans sa poésie sous l’effet du désir et que des ventres doux appellent à la caresse. C’est Evy morte qu’il pleure en poète (dans les Chants de l’Absence, 2006-07). Et la revoit, dans un portrait touchant (Tu m’apparais parfois…, octobre 2007) :

Tu m’apparais parfois dans la clarté de l’âme
Belle et secrète comme la nuit d’hiver
Ou blonde, claire et nue telle une aube d’été,
Avec ton grand sourire et ton regard d’enfant
Toujours folle de vivre, et soudain presque triste…

Mais la plupart de ces vers sont d’une grande tristesse et l’on hésite à les reproduire. Par pudeur, mais aussi parce qu’ils font peur. On ne peut s’empêcher de s’identifier à lui et de penser à son propre couple.
Au cimetière de Bischwiller, le jour de l’enterrement (Poème écrit pour les obsèques d’Evy, janvier 2007) il affirme :

En te caressant les seins et ton doux ventre,
Evelyne – Sarah, ma femme bien-aimée
Là-bas, dans l’infini, je te prendrai de nouveau
Pour ma jeune épousée au tréfonds de mon âme

Mais les trois vers qu’il ajoute en alsacien sont déjà moins péremptoires puisqu’on y trouve le mot villicht : peut-être :

Min liéwes Evy, dord drunde,
ém dunkle, fénde mir uns doch noch
villicht emool wédder!

(Evy, mon amour, là-bas, en bas, dans le noir, nous nous retrouverons peut-être, malgré tout, à nouveau)
Et, au retour à Paris, lorsqu’il va rôder dans la chambre d’Evy, ouvrir l’armoire aux habits, toutes ces choses qui portent encore son odeur, il se demande déjà (L’Armoire d’Evy, février 2007) :

Mais demain je devrai lutter sans défaillir
Contre les mites voraces, aux fines ailes soyeuses,
Qui mangent nuit et jour, tout au fond de l’armoire,
La douce laine de la mémoire.

Mais dix mois plus tard il l’attend toujours le soir et le matin, et la recherche la nuit (Poème déjà cité : Tu m’apparais parfois…) :

Où es-tu maintenant ? Pourquoi ne puis-je au point du jour
Caresser doucement, d’une main plus légère,
Tes hanches, tes seins ronds qui dansaient dans mes bras
Quand je serrais ton corps serré contre le mien ?
Chaque soir dans mon lit ne m’attend plus personne.
Pour la dernière étreinte ils ont beau t’y chercher :
Mes doigts désenchantés se ferment sur le vide.

Et quand un voisin l’appelle et lui demande :

 « Que fais-tu chez toi, tout seul, chaque jour ? »,

il répond :

« Rien de spécial. J’attends mon tour. »


Post-scriptum
(30 octobre 2010) : Wénderôwefîr.
La très aimable gérante de la Librairie Gangloff à Strasbourg m’a envoyé la version alsacienne du Feu d’une Nuit d’Hiver, voir Claude Vigée : Wénderôwefîr – Le Feu d’une Nuit d’Hiver, E gedicht éwwer leid un fraid, én drizeh liéder îngedeild, édité par l’Association Jean-Baptiste Weckerlin, avec une préface de Martin Allheilig et des dessins en noir et blanc de Pierre Vella, Strasbourg, 1988. Quand on lit ce long poème séparément du grand livre des œuvres complètes de poésie de Claude Vigée on en perçoit mieux l’unité, sa cohésion. Il a d’abord été écrit en dialecte alsacien (de Bischwiller, précise-t-il) à Jérusalem au cours de l’été 1984 et mis en français (transposé plutôt que traduit) bien plus tard, en automne 1985. Bien qu’il l’annonce comme un poème de peines et de joies, ce sont bien les peines qui dominent. Un poème bien noir. Et qui, en plein été, en Terre promise, évoque les sombres forêts d’hiver de chez nous. Même si les images sont toujours très belles. Dès le Voor-Liéd, l’Avant-chant, que l’on ne trouve guère dans l’édition des Œuvres complètes :

Do schémmert e bérik ellain
vergèsse ém dezemberschlummer
zwésche moos un schtain
ém düschdere dànnewàld.
(Voilà que brille un bouleau solitaire, oublié dans le sommeil de décembre, entre mousse et pierres, dans la sombre forêt de sapins)

Une fois de plus je trouve qu’un poème d’abord créé en dialecte, quand ce dialecte est manié comme il l’est par le poète Vigée, n’est pas facile à transposer en français. Parce que chaque langue a son propre génie, son propre monde. Et un dialecte, sur ce plan-là, est une langue comme une autre. C’est même plus qu’une grande langue nationale qui, justement parce qu’elle est devenue nationale, a perdu un peu de son âme. On trouve une petite phrase extraite des Conversations de Goethe avec Eckermann (l'Alsacien) et placée en exergue à ce Wénderôwefîr qui exprime bien ce que je veux dire : « Le dialecte est l’élément spécifique dans lequel l’âme puise son souffle ». On y retrouve dès le premier chant le fameux Hààseschprung déjà souvent cité mais aussi cette mystérieuse barque noire décrite dans des vers aux riches allitérations et non traduits en français :

Es wààrd schulàng e schwàrzes schéffel ém Ried :
ès schlooft ém schélf àn de roschdiche kett.
Fér wenne denn? Fér wenne denn?
Fàhrt’s endli helluf sunnewäärts,
odder rutscht’s bàll runder bis én de sumf?
Wer weiss és denn? Wer weiss és denn?
(Depuis longtemps une barque noire attend dans le Ried, elle dort dans les roseaux, retenue par sa chaîne rouillée. Pour qui donc ? Pour qui donc ? Va-t-elle voguer vers la clarté, le soleil ? Ou va-t-elle bientôt glisser vers les profondeurs du marais ? Qui le sait ? Qui le sait ?)

Quelle est cette barque ? Sûrement pas celle du Passeur antique. Les vieux mythes grecs ne sont pas ceux de Claude Vigée. Ses mythes à lui sont ceux de la Bible, Caïn, fils préféré d’Eve (est-ce vrai ?) et ancêtre de tous nos assassins, la lutte de l’Ange qui a rendu Jacob boiteux, le buisson ardent qui transparaît à travers ce magnifique amandier de Jérusalem (que certains exégètes considèrent pourtant être lié à la première religion des anciens Hébreux). Et de temps en temps il se rappelle les humanistes alsaciens, un sermon de Jean Tauler (Chant V) prononcé à la Cathédrale de Strasbourg et que les bourgeois strasbourgeois n’ont pas compris ou n’ont pas voulu comprendre (et Claude Vigée utilise encore ce vieux mot de Steckelburjer par lequel se désignaient alors les Strasbourgeois. Qui le connaît encore ?), la Nef des Fous aussi de notre glorieux Sébastian Brant (Chant VIII).
Et toujours on jouit de l’exubérance du dialecte :

Dr Pfiffersdàà vum läwe esch schun làng erum :
Wàss blîbt uns àldi pfiffer, noochem groosse hambum,
do jetz noch éwrich vum gànze raddabum?
(La fête des fiffres de notre vie est passée depuis longtemps : que nous reste-t-il maintenant, à nous, vieux joueurs de fiffres, après le grand boum-boum, de tout ce raddaboum ?)

Comment voulez-vous que je traduise hambum et raddabum autrement ? C’est dans le premier Chant. Et puis j’ai appris un mot : fülefüdde. Il paraît que c’est le mot bischwillerois pour colchique. Même mon grand dictionnaire alsacien en deux volumes de E. Martin et H. Lienhart ne le connaît pas ! Il est vrai que j’ai lu dans une étude des dialectes germaniques que pour 2000 plantes on a répertorié 24000 désignations différentes pour l’ensemble de l’aire germanophone ! Voici les vers en question (Chant XI) :

Bàll drénke-mr médnànd
ém hooche schbootjoohrklee
de fülefüdde iéhre béddere gsundheitstee…
(Bientôt nous irons boire ensemble, au milieu des hauts trèfles de l’arrière-saison, l’amère tisane de santé aux colchiques…)

Et puisqu’on parle beaucoup des roms en ce moment je reprendrai encore quelques vers, non repris dans la version française, de cette complainte du tsigane alsacien (Chant III) :

 Em zigîner Sekula sin klaawelièd.
...
Em läwe kànnsch-di médde noochberslitt,
dü armer zigîner, so güed veschtehn wie de wédd.
Zém schluss gréischde vunehme doch
umesunschd noch e grummer drétt àns loch.
Sie solle sich nenne fénd odder frénd,
sie kenne dr schiene noohtverwàndt
so güèd àss wie kernfremd:
sie risse dièr, dummer deifel, wenn-de zülang blîbsch ém lànd,
àlli médnànd àm end
vum bludde n’ààrsch ewegg din letschdes gschdohlenes hembd!
(Dans la vie tu peux t’entendre, avec tes voisins, pauvre tsigane, aussi bien que tu veux. A la fin tu recevras quand même un coup de pied tordu, gratis, au cul. Que tu les crois amis ou ennemis, proches ou complètement étrangers, ils vont, si tu restes trop longtemps au pays, t’arracher encore, pauvre diable, ta dernière chemise volée de ton cul nu !)

Il est difficile de comprendre toute l’amertume de ce poème. Que s’est-il passé cet été 84 à Jerusalem ? Les attentats, les bombes ? C’est ce que semble indiquer le Chant IV qui demande à tous les enfants de rester chez eux, bien au chaud, de peur de se voir dynamiter dans le premier autobus venu et voir sa tête projetée comme un ballon de football à travers la vitre…
Mais on a l’impression que la douleur vient de plus loin, qu’il y a un trop plein quelque part, ces vers poignants du Chant II en sont l’écho :

Alli schmerze wu àm helle dàà
s’läwelàng rundergschluckt worre,
die hîîlé lîsli bi uns znààchts
einsam un drooschdloos widdersch.
(Toutes ces souffrances que tu as avalées, le jour, tout au long de ta vie, reviennent pleurer la nuit, en silence, quand tu es seul et que rien ne peut te consoler)

Et pourtant tout espoir n’est pas mort. Il reste la braise de ce feu d’hiver, dès ce même Chant II :

 D’sunn wéll noch nét schderwe
én demm nàsskàlde wàld ;
s’liècht hàlt noch ààn, es réngt mét de nààcht
under de newwel-schlànge,
s’herz vun de glüèd schlààt geduldi widdersch
un glunzt ém schdélle kreis vum wénderôwefîr.
(Le soleil ne veut pas mourir encore, dans la forêt froide et humide ; la lumière se maintient encore, elle lutte avec la nuit dans les serpentins du brouillard, le cœur de la braise bat encore, patiemment, et luit dans le cercle muet du feu de la nuit d’hiver.)

Et puis il y a la biche au doux pelage entrevue à travers les branchages, peut-être Evy, peut-être un signe divin. Il y a la foi. Jérusalem. Et puis ce merveilleux amandier que j’ai déjà cité. Mais cet amandier-là, (est-ce parce qu’on est à Jérusalem ?), pour une fois, je l’avoue, est bien mieux rendu en français que dans notre rustique et boiteux dialecte.