Au Musée d’Art contemporain de Montélimar se tient actuellement une exposition bien originale – et qui se termine malheureusement à la fin du mois – une exposition consacrée à Nicolas Bouvier photographe. Essentiellement des photographies au Japon, là où il s’y est vraiment mis à la photographie. Le Monde en parlait le 29 août dernier (A Montélimar, le Japon vu par Nicolas Bouvier – L’exposition, au Musée d’art contemporain, rassemble 130 tirages photographiques de l’écrivain voyageur suisse). J’en ai profité pour me replonger dans la lecture de ce Suisse que j’adore (j'avais déjà parlé de ma découverte de Bouvier, son Usage du Monde et son Poisson-scorpion en 2008 : Nicolas Bouvier) et j'y ai immédiatement trouvé une grande jouissance. D’abord dans son Japon, publié par l’éditeur Rencontre (voir : Nicolas Bouvier : Japon, Editions Rencontre, Lausanne, L’Atlas des Voyages,1967) puis ses Chroniques japonaises publiées dans un grand Quarto de Gallimard (mais on y retrouve plus ou moins les mêmes textes) en même temps que ses œuvres complètes (Nicolas Bouvier : Œuvres, Quarto-Gallimard, 2004, publiées sous la direction d’Eliane Bouvier et avec la collaboration de Pierre Starobinski, et avec une préface de Christine Jordis). D’où vient cette jouissance ? Je crois que Christine Jordis l’explique très bien : Bouvier a un regard d’enfant. Qu’il a toujours gardé, mais tout particulièrement dans ces textes écrits après son premier séjour au Japon qui a eu lieu en 1955, tout de suite après son mémorable voyage avec sa Fiat Topolino de 1953 à 55 et qui est le sujet de son chef d’œuvre, l’Usage du Monde). Il le reconnaît d’ailleurs. Or l’enfant est toujours prêt à s’émerveiller. Pour un voyageur c’est une sacrée qualité. Mais ce n’est pas tout : c’est encore Christine Jordis qui le dit : c’est aussi un merveilleux écrivain léger et limpide. Et qui fait passer son érudition qui est grande (car il adore aussi fréquenter les bibliothèques) grâce à un délicieux humour.
On le note dès le début de ses Chroniques quand il nous explique, ou plutôt quand il essaye de nous expliquer, les grands mythes japonais de l’Origine du Monde. Ou du moins de celui du Soleil levant. Pour ne pas se mouiller il cite le fameux Docteur Kaempfer, l’Allemand qui était devenu en 1690 le médecin de l’expédition hollandaise restée bloquée sur l’île de Dejima et qui, malgré l’interdiction totale de communiquer avec les autochtones, avait néanmoins réussi à rassembler une quantité époustouflante de connaissances qui sera publiée après sa mort, en 1727 par un mécène suisse (qui en a également assuré la traduction de l’allemand en anglais). Le livre, ou plutôt la réédition de son reprint de 1902, se trouve, bien sûr, dans ma bibliothèque. Voir : Engelbert Kaempfer : The History of Japan, together with a description of the Kingdom of Siam, 1690 - 1692, trad. J.G. Schleuchzer, édit. Curzon Press Ltd., Richmond, UK, 1993. J’en parle dans mon Voyage autour de ma Bibliothèque, Tome 3, L’Art japonais et l’Europe. Kaempfer s’intéresse à tout : géographie, langue, écriture, état social et religieux, médecine, ai-je écrit. Il dessine des armes, des plans de villes, des animaux, des plantes (un certain Joseph Banks publie après sa mort 59 superbes dessins de plantes japonaises). Il en rapporte aussi, des plantes, et je suppose que c’est à lui que nous devons le très bel Iris mauve du Japon que l’on désigne sous le nom d’Iris Kaempferi. Il agit en vrai scientifique. Un de ses biographes l’appelle le Humboldt du 17ème siècle et Diderot le cite dans son Encyclopédie.
Oui, mais ce Humboldt du XVIIème siècle n’est pas très gentil pour leurs mythes. Voici la citation de Kaempfer reprise par Nicolas Bouvier : « le système tout entier des Dieux du Shinto est un tissu si ridicule de fables monstrueuses et inacceptables que ceux-là mêmes dont l’affaire est de les étudier ont vergogne de révéler ces inepties à leurs propres sectateurs et encore bien plus aux bouddhistes ou aux membres de quelque autre religion… ». Oui, dit Bouvier, bien sûr, nous, nous sommes certes beaucoup plus logiques : « Un Homme-Dieu né d’une Vierge dans une étable, réchauffé par un âne et un bœuf, et cloué sur deux poutres entre des voleurs par la volonté d’un Père miséricordieux… ». On peut quand même se demander, ajoute-t-il, ce que pense le premier Japonais qui entend cette histoire pour nous si familière. J’adore. Et pense à cette Stèle de Victor Segalen, L’Eloge d’une vierge occidentale qui pratique l’humour de dérision :
« La raison ne s’offense pas : certainement une vierge occidentale a conçu, voici deux mille ans,
puisque deux mille ans avant elle, Kiang-yuan, fille sans défaut, devint mère parmi nous...
Ceci est croyable. Le philosophe dit : Tout être extraordinaire naît d’une sorte extraordinaire...
La raison ne s’offense pas. Certainement une vierge occidentale a conçu. »
Plaisant aussi le rappel fait par Bouvier des Choses plaisantes et des Choses contraignantes racontées par la fameuse Seï Shônagon, la plus mauvaise langue de la Cour en l’An Mille, dit-il, dans ses Notes de Chevet et qui m’avaient bien plu à moi aussi.
Citations Bouvier :
« … C’est bien plaisant dans les froides nuits d’hiver d’être ensevelie avec son amant sous une montagne de courtepointe. Le simple son d’une cloche paraît alors si étrange : comme s’il sortait du fond d’un puits… »
« … Lorsqu’un galant qui vous quitte à l’aube s’avise qu’il a laissé quelque part son éventail et commence à tourner en rond dans la chambre obscure, se heurtant partout et grommelant : « comme c’est bizarre ! ». Voilà qui est très contrariant ».
Moi les choses qui m’avaient frappé dans ses notations toujours amusantes sont celles-ci : « un chien qui, lorsqu’un homme vient vous voir en cachette, l’aperçoit et aboie contre lui. On voudrait tuer ce chien ! » Ou alors : « On a eu la folie de faire coucher secrètement un homme dans un endroit où il n’aurait jamais dû venir, et voilà qu’il ronfle ». Et dans les choses qui égayent le cœur : « un chat dont le dos est noir et le reste tout blanc ». Et encore : « de l’eau qu’on boit lorsqu’on se réveille la nuit ». Voir dans mon Voyage autour de ma Bibliothèque, tome 3, Littérature japonaise.
A propos de Kaempfer il fait une observation que j’ai souvent faite moi aussi : « C’est un fait que les bons livres de voyage sont souvent écrits par des gens qui touchent au commerce… l’âpreté mercantile évite à l’observateur ces engouements benêts qui vont bientôt fleurir dans la littérature quand les poètes se mettent à voyager ». Je ne sais pas s’il s’agit d’« âpreté mercantile », je crois simplement que le commerçant est obligé de bien connaître le monde dans lequel il entre et avec lequel il veut commercer. Et quand on connaît bien on commence à aimer. Et quelques fois même s’adonner à la passion. C’était le cas de mon ami ingénieur avec lequel j’ai fait mon premier voyage au Brésil, pays qu’il connaissait bien et dont il était devenu un passionné. Et connaissait absolument tout depuis la feijoada jusqu’à la cançao. Je pense aussi à Sindbad le Marin. Son premier voyage il l’entreprend parce qu’il a entièrement dilapidé l’argent hérité de son père. Mais dès son deuxième voyage il est suffisamment riche pour pouvoir rester chez lui. Pourquoi est-ce qu’il repart ? Ce ne sont pas les joies de la navigation qui l’intéressent. La mer qu’il décrit est toujours hostile. Sindbad n’est pas un navigateur même si on a pris l’habitude de le baptiser Sindbad le Marin. Sindbad est quelqu’un qui a la nostalgie de l’aventure. Il est vrai que c’est encore autre chose. Mais qui touchent aussi nombre de commerçants. Comme mon ami Bob, excellent commerçant, mais qui était surtout excité par… l’aventure !
Si le portrait du Japon que nous fait Bouvier dans la première partie de ses Chroniques nous touche autant c’est qu’on est en 1955, date de son premier voyage, et que le pays est encore bien loin de s’être relevé de la guerre. La fierté n’est pas encore revenue. Même si le courage y est encore. Nicolas Bouvier rapporte ce que l’Empereur avait dit dans son premier discours officiel du 15 août 1945 : « Nous sommes douloureusement conscients des sentiments qui sont aujourd'hui les vôtres... Cependant, Nous avons décidé, en accord avec les décrets du sort et du temps présent, de paver la route vers une grande paix pour les générations à venir en endurant l'intolérable et en supportant l'insupportable ».
Mais si Nicolas Bouvier nous touche c’est aussi parce qu’il témoigne toujours une certaine empathie envers ceux qu’il rencontre. Simplement parce qu’il accepte toujours la différence. Elle ne le heurte jamais. Est-ce qu’il y a du Segalen dans cette attitude ? L’amour du différent ? Non, je ne crois pas. J’ai toujours pensé que chez Segalen il y a une certaine dose d’égoïsme. J’ai même osé écrire : Segalen fait pousser sa poésie sur le fumier du différent. Il n’y a pas le moindre égoïsme chez Nicolas Bouvier. Rien qu’un intérêt sincère. Et chaleureux. C’est ce que montrent tout particulièrement ses photos.
L’auteure de l’article du Monde, Emmanuelle Lequeux, cite une série de photographies prises par Nicolas Bouvier dans un quartier de Tokyo, appelé Arakicho, tout-à-fait étonnantes. « Un jour », écrit-elle, « il découvre un mur de béton délabré, sur lequel la pluie a dessiné comme un rideau de scène. Les passants défilent devant ce mur-théâtre, acteurs inconscients de saynètes que le photographe capte une à une… ». Dans Japon Bouvier raconte l’histoire. C’était en 1956, alors qu’il était complètement à bout de ressources. Un directeur de journal lui avait commandé un article et lorsque l’article était prêt le journal avait fait faillite. Il m’avait encore invité à manger un hamburger-steack, écrit-il. On s’est dévisagés par-dessus le steack qui « devait être le dernier de longtemps ». « Je commençais à savoir manger à la japonaise, il m’a donc fallu apprendre à ne plus manger du tout ». Et puis voilà qu’un simple mur le tire d’affaire. « Je m’étais assis pour me reposer sur une poubelle fermée et, en relevant les yeux, je l’ai vu : un long mur de béton que les moisissures de l’été et des champignons de salpêtre festonnaient comme un rideau de théâtre. Sur toute la longueur du « décor », le trottoir providentiellement surélevé formait une sorte de scène, et tous ceux qui y passaient étaient bon gré mal gré transformés en « caractères », amplifiés comme un écho, projetés dans le comique ou l’imaginaire ». « Juste en face, entre la voie du tram et de la rue, un dépôt de détritus, de cageots, de caisses, fournissaient un observatoire commode pour voir sans être vu ». Alors il fonce chez lui, vend ses derniers livres et s’achète du film. L’appareil photo il l’avait déjà, grâce à son premier hôte, un ancien photographe qui lui avait donné quelques leçons.
Voilà trois de ces photos :
Voilà trois de ces photos :
Le plus remarquable de ces photos c’est la rencontre entre deux Japon, l’ancien et le nouveau, l’éternel et l’américain, celui du baseball ! Et c’est ce qui a dû amuser tout particulièrement notre Nicolas Bouvier !
Pendant qu’il faisait ses photos, derrière lui trois chiffonniers lui tenaient en quelque sorte compagnie. « Trois chiffonniers édentés et pansus qui passent la journée comme des mulots dans les ordures. Ils sont à pied d’œuvre avant moi, pour le tombereau que la voirie verse ici chaque matin. Deux vieux, une vieille à la peau grise. L’après-midi, adossés aux tas que la fermentation fait mitonner, ils lisent la sueur au front des fragments de magazines arrachés aux poubelles : des journaux de catch, des bandes dessinées, des pages collées d’épluchures ou constellées de pépins de pastèques. Tous trois portent des lunettes de fer – sans doute trouvées dans les tombereaux – qui leur fatiguent plutôt la vue. Parfois la femme crache sur les verres et les nettoie avec un pan de sa chemise, dans l’espoir d’y voir plus clair tandis que ses vieux compagnons la taquinent, la pincent et la plaisantent. Ce sont des Eta, ces anciens parias dont la restauration Meiji a fait des Japonais comme les autres ». Voire. J’en ai parlé de ces Eta dans mon Voyage autour de ma Bibliothèque, au tome 3, dans un chapitre intitulé Aïnous et autres minorités. Voici ce que j’y écrivais : « Les Eta avec les Hinin constituent ceux que l’on appelle aujourd'hui les Burakumin, et sont une caste ou plutôt ce qu’en Inde on appellerait des sans-castes, des intouchables. Oui, aussi étonnant que cela paraisse, dans ce pays dit développé, dont le PNB par habitant est équivalent à celui de l’Europe, existe encore aujourd’hui une catégorie d’humains qui vivent à part, des réprouvés, avec lesquels un bon Japonais ne veut rien avoir à faire, et surtout pas se mélanger ». C’est en 1966, donc 10 ans après le premier voyage de Bouvier au Japon, qu’un Professeur de Berkeley a conduit une grande étude avec tout un groupe d’anthropologues et autres spécialistes de plusieurs universitaires américains et a constaté que les Burakumin étaient encore au nombre de 2 millions. « Libérés à l’ère Meiji, en 1871, appelés Nouveaux Citoyens », avais-je écrit « ils sont toujours aussi rejetés, 100 ans plus tard, que le Nègre américain (c’est le Professeur qui le dit, pas moi) ». Les Hinin étaient des nomades, des mendiants, des prostitués, des criminels. Quant aux Eta ils étaient devenus intouchables pour être en contact avec le sang, la mort, la saleté, c. à d. les gardiens des tombes, les fauconniers et tous ceux qui avaient à tuer des bêtes (p. ex. pour les sacrifices rituels) et à traiter leurs carcasses. Le travail du cuir est d’ailleurs resté un monopole des Eta jusqu’aux temps modernes. Des sortes d’intouchables qui, si on croit ce que rapporte Bouvier, ont l’air de savoir lire, donc auraient assimilé deux mille caractères chinois ! Pas mal !
Pendant qu’il faisait ses photos, derrière lui trois chiffonniers lui tenaient en quelque sorte compagnie. « Trois chiffonniers édentés et pansus qui passent la journée comme des mulots dans les ordures. Ils sont à pied d’œuvre avant moi, pour le tombereau que la voirie verse ici chaque matin. Deux vieux, une vieille à la peau grise. L’après-midi, adossés aux tas que la fermentation fait mitonner, ils lisent la sueur au front des fragments de magazines arrachés aux poubelles : des journaux de catch, des bandes dessinées, des pages collées d’épluchures ou constellées de pépins de pastèques. Tous trois portent des lunettes de fer – sans doute trouvées dans les tombereaux – qui leur fatiguent plutôt la vue. Parfois la femme crache sur les verres et les nettoie avec un pan de sa chemise, dans l’espoir d’y voir plus clair tandis que ses vieux compagnons la taquinent, la pincent et la plaisantent. Ce sont des Eta, ces anciens parias dont la restauration Meiji a fait des Japonais comme les autres ». Voire. J’en ai parlé de ces Eta dans mon Voyage autour de ma Bibliothèque, au tome 3, dans un chapitre intitulé Aïnous et autres minorités. Voici ce que j’y écrivais : « Les Eta avec les Hinin constituent ceux que l’on appelle aujourd'hui les Burakumin, et sont une caste ou plutôt ce qu’en Inde on appellerait des sans-castes, des intouchables. Oui, aussi étonnant que cela paraisse, dans ce pays dit développé, dont le PNB par habitant est équivalent à celui de l’Europe, existe encore aujourd’hui une catégorie d’humains qui vivent à part, des réprouvés, avec lesquels un bon Japonais ne veut rien avoir à faire, et surtout pas se mélanger ». C’est en 1966, donc 10 ans après le premier voyage de Bouvier au Japon, qu’un Professeur de Berkeley a conduit une grande étude avec tout un groupe d’anthropologues et autres spécialistes de plusieurs universitaires américains et a constaté que les Burakumin étaient encore au nombre de 2 millions. « Libérés à l’ère Meiji, en 1871, appelés Nouveaux Citoyens », avais-je écrit « ils sont toujours aussi rejetés, 100 ans plus tard, que le Nègre américain (c’est le Professeur qui le dit, pas moi) ». Les Hinin étaient des nomades, des mendiants, des prostitués, des criminels. Quant aux Eta ils étaient devenus intouchables pour être en contact avec le sang, la mort, la saleté, c. à d. les gardiens des tombes, les fauconniers et tous ceux qui avaient à tuer des bêtes (p. ex. pour les sacrifices rituels) et à traiter leurs carcasses. Le travail du cuir est d’ailleurs resté un monopole des Eta jusqu’aux temps modernes. Des sortes d’intouchables qui, si on croit ce que rapporte Bouvier, ont l’air de savoir lire, donc auraient assimilé deux mille caractères chinois ! Pas mal !
Dans les autres minorités que j’ai étudiées dans mon Voyage autour de ma Bibliothèque figuraient les Coréens et les Aïnous. Nicolas Bouvier a visité l’île du Nord, le Hokkaido, qui avait été la dernière île de l’archipel encore peuplé par les Aïnous, lors de son deuxième voyage, en 1965. Moi les Aïnous m’avaient intéressé. Il faut dire que je dispose dans ma bibliothèque de plusieurs livres qui les étudient. Celui qui leur témoigne le plus d’empathie est un religieux, le Reverend John Batchelor qui est arrivé au Hokkaïdo en 1892 et qui a vécu huit ans parmi eux et a pu étudier encore en profondeur leur langue (il a compilé un vocabulaire de 600 mots), leur religion, leurs coutumes et leur origine. Il y a aussi un Professeur japonais, Takakura Shinichirô, qui a passé sa vie à les étudier, les Aïnous. Parce qu’il éprouvait de la colère, dit-il, lorsqu’il était jeune et qu’il voyait que rien n’était fait pour améliorer leur sort. Et puis il y a l’Américain Brett Walker qui a comparé leur sort à celui des Indiens d’Amérique. Et c’est vrai qu’eux aussi ont souffert les mêmes maux : alcool, variole, détérioration de leur écologie (chasse intensive des bisons), perte de leurs terres, de leur identité culturelle, refoulement dans des réserves. Au moins sont-ils encore assez nombreux aujourd’hui pour pouvoir se défendre et contre-attaquer, ai-je écrit. Mais les Aïnous, eux, ne sont plus qu’une espèce en voie de disparition. Pour eux l’histoire est finie. Ils ne sont plus là que pour amuser les touristes…
Je ne croyais pas si bien dire. Nicolas Bouvier les a vus les touristes, des bus entiers. « Aujourd’hui, les réserves aïnou – trois foyers par-ci, une rangée de paillotes par-là – sont entretenus pour la satisfaction des touristes », écrit-il. Mais les touristes étaient plutôt déçus, dit-il encore. Ses conversations avec les quelques vieux qui se prêtent encore au jeu – il faut bien gagner sa vie – sont bien amusantes. Il y a une vieille qui ne comprend pas pourquoi il s’attarde à la photographier. « Mais on se laisse prendre à un visage, et celui-ci, couleur marron, presque effacé par l’âge et sur lequel le tatouage des femmes mariées imprimait ce large et triste rictus de clown, je ne pouvais plus m’en détacher… Quand je lui ai dit combien je la trouvais belle, elle s’est pris les tempes à deux mains avec un petit rire coquet comme un rire de jeune fille… ». Je l’ai cherché son portrait parmi les photographies publiées dans ses livres, mais ne l’ai pas trouvé. Peut-être est-il à Montélimar. Il n’y a que ses portraits d’hommes. L’un d’eux est affalé sur un transat’, avec « une barbe d’un empan et la tête de Bachelard ». Mais j’ai préféré l’autre, qui a « l’air d’un druide » :
Mais il faut bien le quitter, mon cher Bouvier. Avec quelques vers encore ? Pas avec ce fameux Matsushima yah ! qu’on trouve dans tous les guides, vous savez ce fameux poème de Bâsho qui est tellement frappé par la beauté du lieu qu’il ne trouve plus les mots pour la dire. Ou ce haïku qu’Etiemble a rendu fameux sur les herbes de l’été qui se souviennent des guerriers morts. Non, le plus étonnant, c’est qu’il nous cite un poète à nous, un poète bien oublié, Rutebeuf ! En tout cas un poème que j’aime bien :
Ah oui, et puis ce quatrain que quelqu’un a dû lui souffler, je ne sais pas qui, un bonze ? Il est d'un certain Seng-t’san, troisième patriarche, nous dit-il. Moi il me fait réfléchir. Le voici :
Pauvre sens et pauvre mémoire
M’a Dieu donné, le Roi de Gloire
Et pauvre rente
Et froid au cul quand bise vente.
Cessez de vous en faire
Et suivez le courant
Si vos pensées sont liées
Elles perdent leur fraîcheur.
Je vous laisse le méditer et vous quitte là-dessus.