Aucune des grandes civilisations, Mésopotamie, Egypte, Grèce et Rome, qui ont été à la base de la nôtre (en supposant que nous sommes encore des « civilisés »), aucune n’a connu le mythe du couple cavalier-cheval.
Pour que le mythe puisse naître et se développer il a fallu d’une part des peuples nomades dont les hommes ne montaient pas des chameaux, mais des chevaux, et d’autre part des cours royales guerrières dont les guerriers étaient des Chevaliers, forcément à cheval.
Personnellement, la première fois que j’ai rencontré le mythe c’est en lisant le Livre des Rois du grand poète persan Ferdousi. C’est une œuvre admirable, insuffisamment connue chez nous, et qui vaut bien l’Iliade et l’Odyssée, je l’ai déjà dit. J’en parle abondamment au tome 2 de mon Voyage autour de ma Bibliothèque, dans L’âge d’or arabo-persan.
Le pahlavan et son cheval sont liés chez ces peuples cavaliers, ai-je écrit, par une relation toute particulière, une relation d’amour. Quand le malheureux fils de Kâvous, Siâvosh, poursuivi par une passion coupable de la reine et calomnié par elle auprès de son père (l’éternelle histoire de Phèdre), se réfugie chez les Turcs et tombe finalement victime de la méfiance de leur roi Afrâssiâb, il presse au moment de mourir, la tête de son cheval Behzad contre sa poitrine et lui parle tristement à l’oreille et lui recommande de ne se laisser approcher que par son fils Khosrow. Après sa mort, « Khosrow montra la selle et la bride à Behzad qui leva la tête et aperçut le roi ; il poussa un soupir ; il regarda la peau de léopard qui couvrait la selle de Siâvosh, les longs étriers et la selle de bois de peuplier ; il se tenait au bord de l’abreuvoir et ne bougeait pas. Key Khosrow, le voyant tranquille, alla doucement à lui avec la selle. Le noble cheval resta en place, et ses deux yeux devinrent des fontaines de larmes. Le roi et Guiv pleuraient aussi et leur douleur les consumait comme un feu ardent ; leurs yeux versaient des larmes, et leurs langues maudissaient Afrâssiâb. Khosrow caressait Behzad en lui passant la main sur les yeux et sur la face, sur le poitrail, sur les membres et à travers la crinière ». Finalement le cheval se laisse monter « et bondit comme la tempête ».
Mais le grand héros du Livre des Rois c’est bien sûr Rostam. Et son cheval Rakhsh est fantastique : « Bouche d’encre, l’écume abondante, de l’ardeur, des hanches rondes, de la sagacité et l’allure douce ».
Quand on le vole (Rostam l’avait laissé seul dans la plaine, dormant à l’ombre de quelques arbustes, après avoir ingurgité ses onagres, et des voleurs l’avaient repéré et reconnu), il faut une armée entière : « Rakhsh s’élança contre eux comme un lion indomptable, en tua deux à coups de sabots et arracha la tête à un autre avec les dents... ». Lorsque Rostam, beaucoup plus tard, est finalement victime de son demi-frère, attiré dans une zone bourrée de pièges, c’est encore Rakhsh qui le met en garde : « Rakhsh flairait le sol nouvellement remué et se ramassait comme une boule ; il se cabrait, il avait peur de l’odeur de cette terre et battait le sol de ses sabots ». Malheureusement Rostam ne l’écoute pas. Le destin l’aveugle. Et ils meurent tous les deux dans la fosse, déchirés par les javelots et les épées tranchantes...
Voir dans ma bibliothèque : Abou’lkasim Firdousi : Le Livre des Rois , publié, traduit et commenté par Jules Mohl, réimprimé avec l’autorisation de l’Imprimerie Nationale, en sept volumes, par Jean Maisonneuve, Paris, 1976 (exemplaire numéroté - édition bilingue. Grand in-folio).
Voir dans ma bibliothèque : Abou’lkasim Firdousi : Le Livre des Rois , publié, traduit et commenté par Jules Mohl, réimprimé avec l’autorisation de l’Imprimerie Nationale, en sept volumes, par Jean Maisonneuve, Paris, 1976 (exemplaire numéroté - édition bilingue. Grand in-folio).
On trouve ce genre de relations d’amour et de connivence entre le cheval et celui qui le monte chez d’autres peuples cavaliers. Chez les Bédouins bien sûr. Ainsi dans le Roman d’Antar : Antar a une jument de noble lignée, Endjer, noire comme la nuit et comme son maître. Antar est amoureux de son cheval merveilleux. Même Abla en est jalouse. Toute sa vie il ne chevauche que lui et lorsque son maître est mort Endjer s’en va au loin et se perd dans le désert. Comme tous les grands chevaux qui ont eu de grands cavaliers. Lamartine raconte cette fin de la manière suivante dans son Antar publié chez Michel Lévy en 1864 (au chapitre XXXIX : Mort d’Antar) : « Le fidèle et superbe Abjer (Endjer), après avoir flairé son maître mort, sent qu’il n’aurait plus jamais de cavalier digne de lui : plus rapide que l’éclair, il leur échappe (aux ennemis d’Antar), disparaît à leurs yeux, et s’enfonce pour toujours dans la liberté du désert ».
Je parle également du Roman d’Antar dans ma note intitulée L’âge d’or arabo-persan au Tome 2 de mon Voyage autour de ma Bibliothèque.
Voir aussi dans ma bibliothèque : Aventures d’Antar, Roman Arabe, trad. française par M. de Hammer, publiée par M. Poujoulat, édit. Amyot, Paris, 1868-69
Curieusement on trouve cette même relation entre le cavalier et son cheval chez les Serbes. Et d’abord dans leurs légendes héroïques. Le grand héros des Serbes, le Prince Marko, a un cheval absolument unique, Sharatz, dont il ne se sépare jamais. Il se battait avec ses antérieurs. Il savait se baisser au moment même où son maître risquait de se faire transpercer par la lance ennemie. Ses sabots lançaient des étincelles. De ses naseaux sortait une flamme bleue. Il mordait les oreilles du cheval de l’adversaire de son maître. Il piétinait à mort les soldats turcs. Marco pouvait dormir tranquillement sur son dos quand il chevauchait à travers les montagnes. Sharatz veillait. Aussi Marko laissait-il son cheval manger et boire (du vin) dans ses propres plats et coupes. Il aimait son cheval plus que son propre frère (je ne parle même pas de sa femme). Il partageait la gloire de ses victoires avec lui et n’a jamais monté un autre cheval. Ils étaient « comme un dragon monté sur un dragon ».
Voir le livre de ma Bibliothèque : Woislav M. Petrovitch : Hero Tales and Legends of the Serbians, édit. George G. Harrap & Co, Londres, 1921.
Et voilà que le grand écrivain serbe, Dobritsa Tchossitch, décrit lui aussi l’amour particulier qu’auraient les Serbes pour leurs chevaux. Dans sa grande œuvre, le Temps de la Mort, qui évoque la guerre de 14-18 et le combat inégal que les Serbes livrent contre les Autrichiens et leurs alliés. Il y a d’abord cette histoire qui évoque un jeune paysan, Adam, et son cheval. On l’avait vu partir fièrement cambré sur son superbe étalon, admiré par tout le village. Et puis on le revoit en plein combat, coincé dans un petit bois en contre-bas d’une crête occupée par l’ennemi, le commandant qui commande : « pied à terre », il attache son cheval (il s’appelait Dragan) à un arbre, il attaque la crête avec les autres, se trouve soudain seul avec un blessé à côté de lui qui lui demande de le sauver, il hésite, le porte un bout de chemin, puis revient pour son cheval, le cherche toute la nuit, et, perdu, ne le retrouvera plus jamais. Adam, dans son désespoir se souvient : du poulain quand il l’a vu pour la première fois, à sa naissance, quand son père l’avait réveillé la nuit, une lanterne à la main, pour le lui montrer et lui en faire cadeau, de toutes ces années où il l’a nourri, soigné, où il a joué avec lui, jusqu’au jour où le poulain et Adam étaient tous les deux devenus assez grands pour que l’un devienne le cavalier de l’autre, et que Dragan se refusait à lui, le mordait, lui lançait des ruades, et qu’alors commença une lutte entre les deux qui dura des floraisons du printemps jusqu’au temps des vendanges, et puis ce jour béni, au coucher du soleil, lorsque l’étalon, tremblant, frissonnant, l’a enfin accepté et qu’il est parti d’abord au trot, puis au galop, le long de la Morava, s’enfonçant dans la nuit, et qu’il avait pleuré de bonheur...
Et puis il y a la fin du roman. L’armée a dû reculer, passant les montagnes du Monténégro et de l’Albanie, arrive au bord de la mer où des bateaux envoyés par la France vient les chercher pour les amener à Corfou. Ils sont 150000 hommes et ont des milliers de chevaux qu’on ne peut embarquer et qu’il faut tuer pour ne pas les laisser à l’ennemi. « La vague des chevaux s’avance vers eux pas à pas, les hommes se replient dans la mer. Alors ils s’arrêtent et regardent les chevaux avec effarement ; puis ils se mettent à leur dire des mots doux, à les prier de leur pardonner pour toutes les faims, les soifs et les chevauchées, les coups d’éperon et de cravache ; certains s’agenouillent pour demander pardon pour cette ultime tuerie commise au nom de la patrie. Les chevaux s’approchent lentement d’eux, éclaboussés eux aussi par les vagues, s’arrêtent à quelques pas des hommes et les regardent. De leur côté, les hommes lancent des regards apeurés et implorants aux chevaux, tandis qu’au-dessus d’eux le vent mugit et l’écume marine les arose ».
Voir ce que j’en dis encore dans mon Voyage autour de ma Bibliothèque, Tome 2, Littérature de Roumanie et des Balkans.
Et voir ce livre de ma Bibliothèque : Dobritsa Tchossitch : Le Temps de la Mort, deux volumes, édit. L’Age d’Homme, Lausanne, 1991
Ce que je trouve encore plus étonnant, à première vue, c’est que l’on trouve des relations semblables entre cavalier et cheval dans nos propres romans de chevalerie. Le cheval le plus célèbre est celui de l’aîné des frères Aymon, Renaud de Montauban. Même son nom est célèbre : Bayard, comme le Chevalier sans peur et sans reproche. Bayard est plus rapide que le faucon, comprend tout, réveille Renaud quand il y a du danger. Dans les combats il se bat avec le cheval adverse. Quand Renaud poursuit le Sarrasin Bourgons, le fait tomber de son cheval et continue le combat à terre, Bayard « indigné de la fuite du cheval du païen, bondit sur sa trace, le mordit à la crinière et le ramena, bon gré, malgré, pour être, comme lui, spectateur de la lutte engagée entre leurs maîtres respectifs ». Une fois de plus on pense à une BD connue et on se dit que Morris avec le cheval de Lucky Luke n’a rien inventé non plus. Mais les vieux Français n’ont pas tout à fait les mêmes valeurs que les nobles Persans et Arabes : lorsque Charlemagne assiège les Frères Aymon dans leur château et qu’il n’y a plus rien à manger, Renaud envisage un moment à donner son cheval à manger à ses enfants et ce n’est que devant le regard attristé que lui lance Bayard qu’il change d’avis. De même accepte-t-il à la fin de sa vie pour se réconcilier avec Charlemagne de lui donner son cheval. Qui pour se venger le fait jeter avec une pierre au cou d’un pont. Mais Bayard réussit à s’en sortir et, dégoûté du genre humain, se sauve et va finir sa vie seul comme Endjer, dans les forêts sauvages des Ardennes.
Voir le livre de ma Bibliothèque qui contient, entre autres, l’Histoire des quatre frères Aymon : Alfred Delvau : Collection des Romans de Chevalerie mis en prose française moderne, libr. Bachelin-Deflorenne, Paris, 1869.
Les descriptions de relations entre le cavalier et son cheval qui sont rassemblées ici sont extraites essentiellement de notes déjà présentes sur mon site Voyage autour de ma Bibliothèque. Il m’a simplement paru intéressant de les rapprocher dans une note unique. Faut-il pour cela chercher des liens entre cultures, des raisons historiques, des passages de l’Orient vers l’Occident ? Comme on l’a fait pour l’amour transmis par les troubadours ou pour les explications mystiques de la légende du Graal ? Certains l’ont fait. Du moins pour les valeurs chevaleresques. Paul Dubreuil par exemple dans un livre relativement récent : La Chevalerie et l’Orient, L’Influence de l’Orient sur la naissance et l’évolution de la chevalerie européenne au Moyen-Age, publié chez Guy Trédaniel, Paris en 1990. Il trouve que nos anciens Chevaliers avaient les mêmes vertus chevaleresques que les Achéménides et les Sassanides, tous inspirés du Zoroastrianisme : protection de la foi, défense des faibles, charité pour les pauvres, combat pour la justice, triomphe du bien sur le mal. C’est le contact lors des croisades avec la chevalerie arabo-persane qui, d’après lui, a permis à la chevalerie franque de devenir ce qu’elle a été ou du moins ce que les chansons de geste ont décrit. Je n’y crois pas. Wilhelm Schlegel n’y croyait pas non plus. Lui qui a bien étudié les romans de chevalerie. Et est persuadé que les mêmes valeurs ont pu se développer indépendamment chez les peuples germaniques par exemple comme chez les Arabo-Persans. Mais au fond je n’en sais rien. Et, de toute façon, ce ne sont pas les valeurs de la chevalerie que je décris mais la simple relation du cavalier avec son cheval. Ce pourquoi on n’a pas besoin de transmission. Il y a simplement le fait que l’homme est le même partout. Et que les mêmes mythes naissent dans des endroits bien éloignés les uns des autres mais où règnent des conditions de vie semblables. Je crois d’ailleurs que ce qui lie vraiment les exemples décrits c’est que, tous sont plus ou moins des guerriers. C’était le cas des Bédouins et des Chevaliers persans ou européens. Mais c’était aussi le cas des Serbes qui ont, pendant des siècles, combattu les Turcs. Même, lorsque les Turcs avaient fini par occuper une bonne partie de leurs terres natales, ce sont encore les Serbes qui ont défendu l’Autriche catholique, alors qu’ils étaient orthodoxes, contre ces mêmes Turcs (sans que l’Autriche leur en sache gré comme le raconte Tsernianski dans son livre-culte, Migrations). Or c’est lorsqu’on fait la guerre qu’on a besoin, plus que dans n’importe quelle autre circonstance, de pouvoir compter sur son cheval ! D’être un avec lui !
Voir ce livre de ma Bibliothèque : Milos Tsernianski : Migrations, édit. Julliard/l’Âge d’Homme, Paris, 1986