Notes perdues : Les haïkus de René Druart

J’avais commencé à écrire cette note après avoir redécouvert dans ma bibliothèque cet ouvrage déniché en 2007 chez le libraire-antiquaire Privat – L’Art de voir du Boulevard Haussmann à Paris : René Druart : L'Epingleur de Haïkaï, Editions du Pampre, Reims, 1929, préfacé par son ami, le poète Paul Fort. Il faut dire que j’ai été fasciné depuis longtemps par les poèmes courts asiatiques. C’est ainsi que j’ai tout de suite fréquenté le site du Tanka francophone créé au Québec par un Français, Patrick Simon, et contribué à plusieurs reprises à la Revue du même nom entre 2007 et 2013. Et puis, après avoir rencontré Georges Voisset qui avait remarqué la comparaison que j’avais faite entre le tanka japonais et le pantoun malais, j’ai participé avec lui et deux autres Français de Malaisie, Jérôme Bouchaud et Serge Jardin, à la création d’un site consacré au pantoun, Pantoun-sayang et à la Revue Pantoun, à laquelle j’ai collaboré depuis le début en 2013 et que je soutiens encore. Il n’empêche : c’est bien le haïku qui est mon préféré. Il est vraiment unique. Voir ce que j’en dis sur mon site Voyage autour de ma Bibliothèque, Tome 3, Littérature japonaise.
Le poète champenois René Druart commence à écrire ce qu’il appelle des haïkaïs en 1917 en Normandie après avoir découvert Sages et Poètes d’Asie, le livre fondateur de Paul-Louis Couchoud. Puis, en 1921, il rencontre au Lycée de Reims celui que l’on a nommé l’apôtre du haïkaï, René Maublanc. Alors, pendant une douzaine d’années, René Druart va écrire 300 haïkaïs, tranquillement, en prenant son temps. Il ne respecte guère la métrique japonaise mais ses haïkaïs sont toujours des instantanés où l’émotion est toujours présente, quelquefois la patine dont parle René Sieffert, mais aussi très souvent le cocasse cher à Bashô.
Explication des termes haïkaï et haïku : du temps de Bashô, le terme haïku n’était pas connu. Haïkaï signifiait l’esprit de cette poésie, sa pratique légère et satirique et le poème de 17 syllabes (5-7-5) était appelé honku. Ce n’est qu’au XIXème siècle qu’est créé le terme haïku, à partir des mots haïkaï et honku.

Voici quelques haïkus de ce poète, René Druart, où volettent des petites bêtes ailées :

Qui me dénie le droit
De circuler sur la nappe d’autel,
S’enquiert la bête à bon Dieu ?

Il se balance deux fois,
Passe à une autre fleur,
Le bourdon.

Nacrée comme un canif
Perdu dans l’herbe,
Une ablette morte.

Embrasement du ciel.
Les violes des grillons
Vibrent à l’éperdu.

Mais il s’est aussi intéressé à des bêtes volantes un peu plus grandes :

Cinq hirondelles sur un fil,

Une autre passe.
Et l’on voit gonfler leurs ailes…

Au tronc d’un sapin noir,
Deux escarboucles,
Yeux de hibou.

Le clair de lune argente
Le marais désert.
Où dormez-vous, sarcelles ?

Vers la fin des années 20 René Druart voyage beaucoup, en Italie, en Espagne aussi. Et continue à composer des haïkus, en s’inspirant de ses impressions de voyage, des images. Je les trouve en général moins réussis que ses haïkus de bêtes. Il y en a pourtant que j’aime bien, comme celui-ci, qui est un souvenir d’Espagne :
Sous le soleil d’or,
Le parapluie noir
De la paysanne à mule.

Il a aussi parcouru des régions françaises. La Bretagne entre autres. Voici Carnac :

Tombée du jour sur la lande.
Les menhirs, maintenant leurs distances,
Se dévisagent comme au premier soir.

Et pour finir il y a ces haïkus écrits quand il parcourt les paysages dévastés de la guerre. Du côté de Verdun. Et qui me font penser au fameux haïku des guerriers morts de Bashô ou aux haïkus de guerre de l’Ukrainienne Vladislava Simonova, découverts tout récemment (voir ma note à ce sujet).
Quand les hommes reviendront,
Le vieil orme qui les attendait
Sera mort.

Tank au poitrail défoncé,
Puisse ta carcasse pourrir ici
Comme d’une bête préhistorique !

Un mot encore, pour finir, à propos de Druart, des pionniers Couchoud et Maublanc et de la Revue du Pampre. Paul Louis Couchoud, né en 1879, est philosophe (il a fait Normale Sup), mais aussi médecin et poète et ami d’Anatole France. C’est après un voyage en Chine et au Japon qu’il écrit un livre resté célèbre, Sages et poètes d’Asie, publié en 1916. Mais auparavant il avait déjà séjourné au Japon de septembre 1903 à mai 1904 et avait traduit des poèmes courts japonais édités en 1906 sous le titre : Les épigrammes lyriques du Japon. Et puis il s’essaye lui-même aux haïkus avec deux amis artistes, Albert Poncin et André Faure, avec lesquels il avait navigué sur une péniche. Le résultat : Au Fil de l’eau, publié anonymement en 1905 déjà et contenant 72 tercets en vers libres. Ce petit ouvrage est considéré comme la première publication de haïkus francophones et semble avoir été réédité récemment par l’éditeur Les Mille et une Nuits du groupe Fayard.
René Maublanc, né en 1891, est également normalien et agrégé de philosophie et surtout connu pour son activité de syndicaliste, de communiste et de résistant. Pourtant lui aussi, publie un livre de haïkus, en 1924, auprès d’un éditeur appelé Mouton blanc, sous le titre : Cent haï-kaï.
Quant à René Druart, il a créé et dirigé une Revue intitulée Le Pampre de 1922 à 1927 à laquelle ont collaboré Paul Fort, Roger Vaillant et Roger Gilbert-Lecomte. Ces deux derniers, avec René Daumal, ont créé encore une autre Revue mais qui n’a pas duré, le Grand Jeu, qui a développé des recherches métaphysiques et ascétiques proches de l’écriture automatique des surréalistes. Avec lesquels ils se sont d’ailleurs fâchés. Tout ceci pour dire que quelquefois il peut exister une vie intellectuelle en France, hors de Paris. Ici à Reims, pays des bulles, pays du Champagne !