Notes perdues : Mon ami Pierrot

Voici un deuxième texte qui était perdu lui aussi quelque part dans le coeur mystérieux de mon ordi. Et que j'ai retrouvé en y faisant le ménage...

Non, non, il ne s’agit pas de mon frère Pierre. Même s'il est aussi mon ami. D’ailleurs je lui déconseille de lire ce qui suit, car il va encore me dire qu’il ne s’agit pas de littérature. Et me le reprocher violemment. Lui il lit du Châteaubriand tous les soirs avant de s’endormir. Bien que je lui aie rapporté le fameux jugement de Stendhal. « Le Vicomte n’écrit probablement pas, au cours d’une année, une seule phrase exempte de fausseté soit dans le raisonnement, soit dans le sentiment ; à tel point qu’en le lisant, vous êtes sans cesse tenté de vous écrier : Juste ciel ! que tout ceci est faux ! mais que c’est bien écrit ! ». Ceci étant, lire du Châteaubriand pour s’endormir, pourquoi pas ? Mais comme je dors très bien la nuit, je n’ai pas besoin de somnifère.
En fait ce que je vais vous raconter ici commence avec la passion de ma fille Francine et de ma belle-sœur Martine pour le 9ème arrondissement de Paris. Elles sont membres toutes les deux de 9ème Histoire, une assoc’ qui s’intéresse au patrimoine du quartier et, comme son nom l’indique, à son histoire. Il faut dire que Martine y habitait, dans le 9ème, avec mon frère Bernard, et que tous les deux l’aimaient bien, le quartier. Ils en étaient même fiers. Il n’y a qu’une chose qui les chiffonnait : ils habitaient rue Pigalle ! Mauvais genre, craignaient-ils. Je me souviens qu’au début – c’était à une époque où on s’échangeait encore du courrier (vous savez ces lettres manuscrites qu’on glissait dans des enveloppes, mettait un timbre dessus, rose ou bleu, et mettait à la poste !) – Bernard m’avait prévenu : attention, le vrai nom de notre rue c’est Jean-Baptiste Pigalle, écris bien Jean-Baptiste Pigalle sur l’enveloppe, tu peux même ajouter entre parenthèses : Peintre, nous, de toute façon le courrier adressé simplement rue Pigalle on le rend au facteur : retour à l’expéditeur ! Je n’ai rien dit, mais j’ai pensé que la rue finissait place Pigalle, quand même, et que c’était un endroit dont la réputation avait conquis le monde entier. Et je crois même me souvenir que c’est dans la rue Pigalle qu’on trouvait le Musée de l’érotologie de Paris !
Ma fille Francine n’a pas les moyens d’habiter le 9ème. Elle habite le 18ème. Mais attention, pas cette partie mal famée du 18ème qui touche la limite nord du 9ème ! Non, ma fille est quelqu’un de convenable. Elle habite de l’autre côté de la Butte, là où le 18ème devient populaire et s’étend jusqu’à Clignancourt (d’ailleurs je crois qu’elle est Présidente d’une Assoc’ qui s’appelle Village Clignancourt). Et si elle veut regarder le 9ème de haut elle monte à la Butte Montmartre. Mais cela ne l’empêche pas de s’intéresser à ce quartier. Parce que ma fille est cultivée (elle est ma fille. Normal). Et elle est bien obligée de reconnaitre que le 9ème en a vu défiler un sacré nombre d’écrivains, de poètes, de musiciens et même de peintres ! Et voilà que 9ème Histoire, avec l’aide de la Mairie, édite un bouquin richement illustré intitulé : Le Neuvième. Une histoire parisienne. Francine nous l’apporte à Cannes (Martine l’a acheté aussi, dit-elle), nous le laisse, on le ramène au Luxembourg. A priori le 9ème ne m’intéresse pas particulièrement. Quand j’ai pris un pied-à-terre à Paris, j’ai bien sûr choisi mon quartier préféré, le 5ème, un vrai quartier intellectuel. Je suis un indécrottable Rive gauche. Et ne traverse la Seine qu’avec beaucoup de réticence et qu’en cas de nécessité absolue.
Et puis, quand même, un jour où je suis fatigué, je le feuillette, son bouquin. Et puis tout-à-coup je me souviens d’un restaurant que j’y avais fréquenté, il y a bien longtemps, je cherche son nom, pense que c’est la Cloche d’Or, mais n’en trouve trace nulle part dans le bouquin. Et ne le déniche même pas sur le net. Ou plutôt si, mais la photo qui y correspond semble bien loin de ce dont je me souviens. A l’époque le resto avait un air un peu médiéval, tout en bois, avec une galerie qui entourait le tout en hauteur et où l’on pouvait dîner tout en regardant ceux d’en bas. C’est Jacques, le Président de mon groupe du Luxembourg, qui me l’a fait connaître. J’y venais souper tous les soirs avec une danseuse d’un cabaret du coin et qui était ma maîtresse, me dit-il. Quand j’étais étudiant à Paris et m’amusais bien. Son meilleur ami, Pierre, n’était probablement pas plus sérieux (de Vichy tous les deux, ils avaient fait leurs études chez les Maristes, puis ont fait la bringue à Paris. Plus tard encore ils seront prisonniers de guerre ensemble dans le même stalag. Mais là Jacques sera séparé de son ami Pierre, envoyé dans une ferme en Bavière, à y travailler comme ouvrier agricole et comme esclave sexuel de la fermière. Pourquoi t’as fait ça ? lui demandait souvent son autre ami, Louis, aristocrate du XIème siècle, encore un ancien élève mariste de Riom, et qui était Directeur dans la société que Jacques et Pierre avaient créée à Luxembourg. Tu risquais d’être fusillé ! Que voulais-tu que je fasse ? répondait Jacques. Elle me poussait vers sa chambre à coucher avec une fourche au cul !).
Pourquoi je vous raconte tout ça ? Ma manie des parenthèses ? Pas du tout. C’est que Pierre, à force de courir la gueuse lui aussi, s’est vu couper les vivres par son père, un médecin libanais du Caire, venu s’installer à Vichy pour suivre ses patients. Alors, pour gagner sa croûte, en bon fils de Libanais, Pierre s’est fait commerçant. Vendant des fonds de commerce de pharmacie, entre autres. Et puis voilà qu’un jour un voisin l’aborde – c’était tout de suite après la fin de la guerre – et lui demande : j’ai acheté un brevet que j’ai commencé à exploiter en France, je voudrais le vendre aux Anglais ? Vous parlez l’anglais ? Oui, dit Pierre. Et il va voir son ami Jacques. J’ai vu un brevet, cela a l’air vachement bien, il est libre pour le Benelux, tu as de l’argent ? Jacques en avait. Son père était mort. Un immigré lui aussi. Mais pas Italien ordinaire. Suisse italien. Et la boîte de chauffage qu’il avait créée marchait tout seul. C’est ainsi que je suis devenu fumiste pour de vrai, dira Jacques plus tard à ses amis. Et cela me fait vivre. Et c’est ainsi que les deux amis ont créé la Secalt au Luxembourg en 1948. Vous comprenez maintenant pourquoi je vous raconte tout ça ? C’est parce que Pierre a fait la bringue, s’est fait couper les vivres, a dû travailler, est tombé sur le brevet du tirfor (le treuil à câble qui tire et lève sans effort !) et est mort prématurément du cancer que j’ai pu lui succéder et réussir ma vie. Doublement même car j’ai deux Rolex. Celle que je porte au poignet et celle qui se trouve dans mon tiroir et que je mets quand l’autre est en révision…
Je vois très bien le jeune Jacques souper à la Cloche d’Or avec sa danseuse. Le resto était idéalement placé, rue Mansart, au coin de la rue Fontaine. Il avait de la gueule. Je vois sur le net qu’il avait ouvert en 1928 (encore qu’il m’avait paru beaucoup plus ancien) et Jacques né en 1915, devait fréquenter le quartier au milieu des années 30. Et on devait déjà manger plus ou moins les mêmes plats que 40 ou 50 années plus tard : escargots de Bourgogne, harengs-pommes de terre, œufs mayo, suivis de navarin ou de rognons à la moutarde. Jacques n’était pas particulièrement beau gosse, plutôt petit, mais il avait le don de plaire aux femmes. Et a continué à avoir des maîtresses tout au long de sa vie. Des maîtresses et des Alfa Giulietta dont il a eu 25 au total (les maîtresses je ne sais pas). Quand il venait nous rendre visite à Luxembourg il était toujours accompagné. Pas d’une danseuse mais d’une artiste, restauratrice du Louvre. Au ski, à Crans-sur-Sierre par contre, il était accompagné d’une autre fille, sportive, beaucoup plus jeune et bête comme ses pieds. Et chaque fois qu’elle sortait une bêtise, Jacques levait les yeux au ciel, joignais dévotement ses mains – je rappelle qu’il avait été éduqué par les Maristes – et s’écriait : mon Dieu, je vous l’offre !
Mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. En tout cas moi aussi j’ai continué à y aller souper, à la Cloche d’Or, quand je devais venir pour quelques jours à Paris, pas avec une maîtresse, car je suis du genre fidèle, mais avec ma fille. C’est quand Francine suivait les cours d’une Ecole parisienne de Pub et de Marketing. Car, à Strasbourg, elle n’avait pas terminé sa licence de Langues étrangères appliquées. Oh, pour une raison bien simple : Francine est une fille à principes. Quand elle a découvert qu’en dernière année il fallait passer une épreuve de droit elle a demandé : du droit ? En langues ? Pas moi. Et le jour de l’examen elle est restée couchée chez elle. Cela ne m’avait pas tellement étonné. Déjà quand, plus jeune, elle voulait passer son permis et qu’après quelques leçons de conduite elle avait compris qu’il fallait passer un examen de code de la route, elle a abandonné. Code = droit. Non. Ce qui fait qu’aujourd’hui, 40 ans plus tard, elle n’a toujours pas son permis… Il est vrai qu’au Lycée déjà, au Lycée de Thionville, elle était pourtant douée sur le plan littéraire mais son prof lui demandait systématiquement de laisser une marge et d’arrêter d’écrire à l’encre verte. Des exigences qui contrevenaient au sens esthétique de Francine et auxquelles elle n’a jamais cédé. A la fin de l’année la prof de français-latin-grec, plus jeune agrégée de France, est devenue complètement hystérique et a craqué dans le bureau du Proviseur : c’est elle ou moi ! Et le Proviseur, bizarrement, a choisi la Prof. Francine a dû changer de lycée et abandonner le grec. Mais Francine ne s’est jamais souciée des conséquences de ses actes. C’est probablement ainsi que l’on reconnaît les gens qui ont des principes ! Il n’y a que son Prof d’allemand de Strasbourg avec lequel elle avait créé une cinémathèque spécialisée en cinéma de Weimar qui a regretté son départ et lui a offert et dédicacé l’Ecran démoniaque de Lotte Eisner !
Mais je ne sais toujours pas pourquoi je vous raconte tout ça. Moi j’ai continué malgré tout à feuilleter le bouquin sur le 9ème. Et puis tout-à-coup je tombe en arrêt sur un titre : Quand Paris s’amusait à Tivoli. Alors j’ai un flash ! Quelle est cette histoire où un jeune garçon travaille dans un parc d’attractions ? Comment s’appelait-il ? Tivoli ? Luna-Parc ? Alors j’ai un deuxième flash, me rappelle, miraculeusement, le titre du bouquin : Mon ami Pierrot. Pas tout de suite le nom de l’auteur. Il y a longtemps que j’ai un problème avec les noms propres. Très longtemps. Je me rappelle même en avoir parlé avec mon toubib de l’époque. Ne vous en faites pas, m’avait-il dit, c’est quand vous aurez un problème avec les autres noms qu’il faut commencer à vous inquiéter. Depuis mon toubib est mort et moi j’ai bien des problèmes avec les autres mots. Ceux qui ne sont pas propres. Pas sales, non, ni impropres, simplement ordinaires, communs quoi. Mais quand on écrit ce n’est pas trop grave. On peut se débrouiller. Dans le temps je me servais d’un vieux dictionnaire analogique qui a dû servir à Annie quand elle traînait sur les bancs de la Sorbonne. Mais aujourd’hui on s’en sort très bien avec le net. Comme là : je googuelise le titre du bouquin et trouve immédiatement l’auteur : Raymond Queneau, bien sûr, le père de Zazie. Et je trouve aussi que le vrai titre du bouquin c’est Pierrot, mon ami.
Et puis, nouveau miracle, je trouve le bouquin dans ma bibliothèque et vous savez quoi ? C’est un livre de poche relié. Je suis probablement le seul homme au monde à avoir des livres de poche reliés dans ma bibliothèque. Il y en a bien d’autres : la belle histoire d’amour des Bijoutiers du Clair de lune d’Albert Vidalie, la Nausée, César de Pagnol, Un amour de Swann, le Quai des brumes de Mac Orlan, Climats d’André Maurois, Les Lépreuses de Montherlant, La Bête humaine, Moravagine de Cendrars, Vipère au poing de Bazin, Les Cloches de Bâle d’Aragon. Des Anglais aussi : Tess d’Urberville de Thomas Hardy, Contrepoint d’Aldous Huxley, L’Amant de Lady Chatterley et Pleure, ô pays bien-aimé d’Alan Paton. Vous voudrez certainement savoir comment j’ai réussi à faire relier des livres de poche ? Eh bien je vais vous le dire… Cela s’est passé à Boulogne. Là où nous avons habité quand je suis revenu d’Algérie. Mon service militaire n’était pas terminé, on n’avait pas beaucoup de sous, Francine était toute petite. Et je me souviens encore, un formidable hasard, je rencontre mon ami Jean qui avait fini son service, lui, qui avait épousé la belle Marie-Jo et qui me dit qu’il vient de quitter un tout petit apart’ situé au 5ème sans ascenseur, à Boulogne, et pas cher du tout. Le propriétaire est un ami, propriétaire des tentes Raclet. Le Jean a quelques raisons de me rendre service. C’est grâce à Annie et moi qu’il a eu sa Marie-Jo. A la fin de la dernière année à Centrale on avait organisé une surboum (oui, c'est comme cela que cela s'appelait à l'époque) à la Maison des Elèves et j’avais demandé à Annie de ramener quelques filles de son foyer Concordia. Et Annie vient accompagnée de May et de la Marie-Jo, fille d’un apothicaire de Voiron. Et qui tombe immédiatement amoureuse de Jean. Ou plutôt, lui met le grappin dessus. En tout cas voilà qu’on court voir l’appart’. C’est toujours libre. Et nous y emménageons. Avec nos premiers meubles : un grand lit pour nous, un petit pour Francine, un frigidaire Frigeavia, fabriqué par Sud-Aviation, qui a aussi fabriqué la Caravelle, et une grande bibliothèque de style transition, achetée chez la brocanteuse Madame Heller du Boulevard Diderot. La bibliothèque était ouverte, comme je les aime. Mais, évidemment, les livres de poche ne collaient pas tout-à-fait avec le style de la bibliothèque. Et c’est là – nouvel hasard – que nous découvrons pratiquement en face de notre immeuble un vieux relieur. Qui prend pitié de moi. Et me les arrange, mes poches. Avec une bande couleur pourpre sur la tranche et des titres dorés. Voilà mon Pierrot :

Comme on peut le voir mon relieur a conservé les pages de couverture originales (sur la page de dos on voit Queneau prenant le bus, hilare, au milieu des frères Jacques). L’illustration est tout-à-fait fidèle au texte. On y aperçoit le grand « Alpinic Railway » et « les avions, attachés à un haut pylône, tournant en rond ». Et même une partie du nom du parc d’attractions qui s’appelle « l’Uni-Parc » ! Et non pas Luna Parc ou Tivoli comme je le croyais. Et au premier plan la fameuse tombe du « prince poldève » mort là en tombant de cheval et qui embête grandement Monsieur Pradonet, le propriétaire du Parc, qui aurait bien aimé s’en emparer pour s’agrandir !
Tout ceci n’est pas de la grande littérature – je le répète encore une fois pour mon frère Pierrot pour le cas où il tomberait malgré tout sur cette note – mais moi cette littérature-là, elle m’amuse. Et pas seulement. De temps en temps on tombe sur un dialogue qui semble réaliste. Comme celui entre les préposés au Palais de la Rigolade, Pierrot et ses nouveaux amis Paradis et Petit-Pouce, et deux filles. C’était le début de la soirée. Seules les autos tamponneuses que Queneau appelle bizarrement autos électriques à ressorts avaient commencé à attirer du monde. Mais le Palais était encore vide. Alors que deux petites, se tenant par le bras, passent devant.
« Alors, Mesdemoiselles, dit Petit-Pouce, ça ne vous dit rien notre cabane ? Ah ! c’est qu’on se marre là-dedans.
Oh ! je connais, dit l’une.
Et puis il n’y a pas un chat, dit l’autre.
Justement, s’écria Paradis, on n’attend plus que les vôtres.
Vous ne vous êtes pas fait mal ? demandèrent-elles, parce que trouver ça tout seul, faut faire un effort, c’est des fois dangereux.
Ah ! bien, elles t’arrangent, dit Petit-Pouce.
Ils se mirent à rire tous les cinq, tous tant qu’ils étaient ».
Les filles qui ont de la répartie et qui n’ont pas froid aux yeux me font penser à certaines que j’ai connues dans ma jeunesse estudiantine. Il faut dire que lorsque j’étais étudiant à Paris entre 1955 et 58 il y avait encore des ouvriers dans la capitale. Et des ouvrières. Notre Maison des Elèves se trouvait rue de Cîteaux, une transversale du Boulevard Diderot, pas loin de la gare de Lyon et de la Bastille. Or près de la Bastille se trouvait le Balajo, rue de Lappe, où l’on dansait encore la Java, le vraie. Alors on y allait de temps en temps. Mais impossible de trouver une partenaire. Les filles avaient vite fait de nous juger. Fils de bourgeois. Et elles ouvrières. On ne se mélange pas ! Le pire encore c’était la salle Wagram. Cela vous dit encore quelque chose, Wagram ? Oui, la boxe, peut-être à cause d’un film de Lellouche ou d’Yves Robert, où une bande de copains va voir un match, soutiennent un copain boxeur… Mais qui peut encore se souvenir aujourd’hui du bal populaire hebdomadaire de la salle Wagram ? Nous on y est allés. Je me souviens des filles assises contre un mur, sur des chaises ou un banc et nous refusant tous, systématiquement : la conscience de classe. On n’y est pas retournés. Si ce n’est pour nous faire coiffer gratis. C’est qu’on y organisait aussi les épreuves d’apprenti coiffeur. Où l’on avait besoin de têtes pour servir de tests. Moi j’étais toujours choisi parmi les premiers. Parce que j’avais la nuque idéale, me dirent les candidats, facile à coiffer. Et c’est vrai que j’ai toujours eu une belle nuque, Annie me l’a toujours dit. T’as une belle nuque, t’sais, elle me disait. Et même encore maintenant, quand je suis assis à mon ordi, Annie vient souvent par derrière me donner un baiser sur la nuque. C’est une preuve, non ?
A Centrale notre groupe de Strasbourgeois avait beaucoup sympathisé avec ceux qui avaient fait taupe à Dijon, Bourguignons et Jurassiens. Par empathie ou à cause de l’ami Bob qui avait été lycéen à Dijon et qui était de la Haute Marne. C’est à cause d’eux que j’ai fait la connaissance de Grancher et de sa Fille au Fez rose, de la Guerre des Boutons aussi. Et Bob était fana d’un Dijonnais de l’époque de Louis XIV ou XV, Piron, l’auteur d’une Ode à Priape qui lui a fait rater l’Académie, ce qui lui a inspiré le texte de son inscription funéraire : Ci-gît Piron qui ne fut rien, pas même Académicien. Et Bob prétendait que Piron, à un moment donné, aurait eu à faire à la Reine (quelle Reine ?) qui aurait voulu le faire embastiller mais qui s’est laissée attendrir quand Piron lui a composé ces vers de mirliton : Si la Reine a le cœur / aussi dur que son cul / Piron est foutu ! C’est là aussi que j’ai découvert Marcel Aymé et sa Jument verte. Il n’était pas Bourguignon, mais de la Franche-Comté. C’est pareil. Tous ces gens avaient en commun une certaine gauloiserie, un esprit rebelle et l’amour du parler populaire. Queneau n’était pas du même coin, né au Havre, devenu vrai Parigot, mais il avait lui aussi la passion pour cette langue du peuple, au point même d’en violer l’orthographe, passant carrément à la transcription phonétique, comme dans Zazie dans le métro. Et l’esprit rebelle y était aussi et même une certaine gauloiserie.
Comme ce qui se passait dans le Palais de la Rigolade. Les clients doivent suivre des chemins compliqués comportant des surprises, et à certains endroits il y a des ventilateurs cachés en-dessous. C’est là que les employés doivent y retenir les filles pour que toute une catégorie de spectateurs, des satyres, que Queneau appelle des philosophes, puissent se rincer l’œil lorsque leurs robes volent et que se dévoilent leurs dessous. Avec le secret espoir que certaines n’ont pas de dessous du tout. Oui, il faut vous le dire : c’est un fantasme qui existait dans ma jeunesse. Un fantasme disparu avec l’arrivée des minijupes et des bloudjinnzes, comme dit Zazie, pour filles. Et si je vous disais que ce n’était pas toujours un fantasme ? Que j’en ai connu une fille qui se passait quelquefois d’une culotte pour se promener dans Paris, que cela l’excitait et qu’elle se mettait même au-dessus d’une bouche de métro dans cet état ? Vous ne me croiriez pas. Bien sûr. Eh bien, je me tais. Tant pis pour vous !
Le héros principal de ce petit roman, c’est, comme le titre l’indique, le Pierrot. « Il avait eu une dure enfance, une pénible adolescence et une rude jeunesse (qui durait encore) et, en conséquence il savait comment va le monde ». Il était un peu maladroit, un peu malchanceux, s’est fait éjecter deux fois de l’Uni-Parc, une fois parce que le Directeur du Parc l’a découvert avec sa fille dans une auto-tamponneuse, et l’autre fois parce qu’engagé comme assistant du fakir Crouïa-Bey, qui s’appelle en réalité Robert Mouilleminche, lorsqu’il aperçoit la figure du fakir traversé d’une dizaine d’aiguilles, tombe dans les pommes. Il ne semble pas non plus avoir beaucoup de chances en amour. Mais il ne se décourage pas, continue sa petite vie, continue son chemin. Au fond le vrai philosophe c’est lui. Et on sent bien que Queneau l’aime bien. Et que c’est vraiment son ami. Pierrot, mon ami.