Retour à Victor Serge

(A propos de : Claude Albertani : Le jeune Victor Serge – Rébellion et anarchie, 1890 – 1919, Libertalia, 2025)

C’est un ouvrage que je ne vous recommande pas forcément, à moins que ne vous vous intéressiez à la Bande à Bonnot et aux anarchistes romantiques et violents à la fois du début du XXème siècle. Mais si je vous en parle quand même c’est surtout pour revenir à cet homme peu connu mais tellement attachant et tellement important à se remémorer à notre époque où les dictateurs pullulent, comme ils n’ont encore jamais pullulé. Cet homme dont Edgar Morin disait : « Victor Serge est pour moi l’une des plus extraordinaires personnalités du XXème siècle. C’est l’un de mes « grands hommes », un de mes héros ».
J’en avais déjà parlé longuement dans une note de mon Bloc-notes 2019 mais dont le titre (Leonardo Padura, Trotski et Ramon Mercader) ne comportait pas son nom et que j’ai d’ailleurs supprimée de ma sélection. Parce que le sort de Trotski ne peut plus guère nous intéresser aujourd’hui. Ce qui n’est pas le cas de celui de Staline. Nous n’avons pas le droit de l’oublier. Continuer à nous demander comment une idéologie qui, éthiquement parlant, paraissait supérieure au fascisme qui avait, fort logiquement, puisque le culte du chef en était l’une de ses bases essentielles, créé Mussolini et Hitler, comment une idéologie censée combattre une grande injustice, celle de l’asservissement et de l’exploitation des masses populaires par le capitalisme naissant, avait pu produire un Staline. Un dictateur à l’état pur, froid et sanguinaire, qui n’avait qu’un seul but, garder le pouvoir et, pour y arriver, allait d’abord commencer par éliminer tous ceux qui pourraient le lui ravir, ce pouvoir. Et ensuite, continuer à faire massacrer des millions d’humains, sans fin, comme s’il était devenu fou, assoiffé de sang, sans que personne ne s’y oppose. Au contraire, trouvant toujours des exécutants zélés et des partisans dévoués, pour se plier à sa volonté.

Le Goulag. Films documentaires.
Il se trouve, par le plus grand des hasards, que nous avons vu sur ARTE, il y a une dizaine de jours à peine, les deux premiers films d’un reportage historique sur le Goulag. Intitulé Goulag, une histoire soviétique, publié en 2017 par le Français Patrick Rotman, ce formidable documentaire est essentiellement basé sur le travail de collecte de témoignages, photos et films, réalisé par l’Institut Memorial, aujourd’hui fermé par Poutine. Espérons qu’il n’ira pas jusqu’à détruire les archives de Memorial, lui qui a l’habitude de réécrire l’Histoire à la manière des historiens de 1984, la dystopie de George Orwell. Alors qu’il se veut le continuateur de Pierre le Grand et de Staline.
Le premier film couvre la période qui va de 1917 à 1933. Car les premiers camps ont été créés dès 1918, peu de temps après la Révolution d’octobre. Il fallait se débarrasser des adversaires politiques et rééduquer les éléments dits asociaux. Lénine était dans le coup. Comme c’est Lénine qui est aussi responsable de l’institution de la fameuse dictature du prolétariat tout de suite reconnue comme une erreur majeure par Rosa Luxemburg. Et c’est donc Lénine qui est le premier responsable du stalinisme et de sa folie meurtrière. A partir de 1922 Lénine disparaît progressivement de la scène politique, frappé par des attaques cérébrales à répétition. Staline commence à avoir les mains libres d’autant plus qu’il écarte progressivement Trotski, à partir de 1926, puis l’exile en 1929. Il lance l’industrialisation à marche forcée, la collectivisation des terres, ce qui fournit une première grande fournée d’esclaves, les koulaks. Premiers grands chantiers : la liaison par un canal creusé à la main (et qui se termine par un échec : pas assez profond) entre la Mer blanche et la Mer Baltique au nord de Moscou et les Mines d’or de la Kolyma dans le lointain nord-ouest en Sibérie.
Le deuxième film va de 1934 à 1945. C’est dans cette période que vont se situer les grands procès de Moscou dont on va parler plus loin (à propos de Victor Serge). C’est là que sont lancés les grands chantiers du canal Volga-Moscou et la construction d’un nouveau transsibérien. Dès 1935 on dépasse le million de déportés. Après le pacte Molotov-Ribbentrop et le dépeçage de la Pologne, c’est au tour des Polonais, Baltes, Ukrainiens, Moldaves à être déportés par centaines de millions. Les membres soviétiques du Goulag sont au nombre de deux millions. Après l’invasion allemande les conditions des camps se dégradent : on meurt de faim et de maladie.
Le troisième film – que nous n’avons pas vu, mais les trois films sont toujours visibles sur Arte TV (chacun dure environ une heure) – couvre la dernière période qui va de 1945 à 1957. Car, malgré la victoire, les camps continuent de fonctionner après 1945. On a besoin des esclaves pour faire fonctionner l’économie. Maintenant on puise dans les nouveaux pays de l’Est européen occupés, les intellectuels aussi, opposants supposés ou réels, même de nombreuses veuves de guerre ! Mais la rentabilité économique des camps se dégrade. Staline meurt en 1953. Un million de détenus sont libérés. Et en 1957 Krouchtchev dénonce, dans un fameux rapport, les crimes du Stalinisme (en se dédouanant lui-même de toute faute). Les camps ne sont pas complètement supprimés mais n’ont plus du tout la même importance.
Au total on considère que 20 millions de personnes ont été détenus à un moment ou un autre et que 4 millions y sont morts. Ce sont les chiffres retenus par l’historien Nicolas Werth qui a collaboré au Goulag de Patrick Rotman avec un autre historien François Aymé. Un livre signé des trois a été publié au Seuil en 1919. Il est illustré de nombreuses photos mais bien plus restreint que les trois films documentaires (le livre n’a que 227 pages).

Victor Serge et les Procès de Moscou.
Victor Serge, né à Bruxelles en 1890 de parents réfugiés politiques anti-tsaristes, avait rejoint la Révolution russe dès 1919. Puis arrêté comme tant d’autres, ayant osé critiquer Staline, et déporté en Sibérie, mais libéré, ce qui est tout-à-fait exceptionnel grâce à l’intervention d’écrivains et intellectuels occidentaux dont, en premier lieu, André Gide et Romain Rolland. Et quand Victor Serge revient en Belgique il a la chance – et nous avons la chance – qu’un grand journal socialiste de Liège, La Wallonie, dont les propriétaires sont les organisations syndicalistes du Borinage représentant 30000 ouvriers de la métallurgie, l’accueille à bras ouverts. Et ce qui est remarquable c’est que Victor Serge qui connaît tout le monde dans l’Union soviétique est probablement le premier à immédiatement protester contre les procès de Moscou et montrer tout ce qu’ils avaient de monstrueux, d’ubuesque.
Le premier grand procès est celui dit des 16 dont les vieux Bolchéviques Zinoviev et Kamenev, en août 1936, tous deux anciens membres du Comité central et compagnons de Lénine. Ils avaient déjà été accusés lors d’un procès en 1935 d’avoir voulu rétablir le capitalisme et d’activité contre-révolutionnaire ! Et maintenant d’être trotskistes. Voici ce qu’écrit Victor Serge dès le début de septembre 1936 (Explication d’un suicide, 5-6 septembre 1936) : « On n’avait encore jamais rien vu de semblable dans l’histoire, si longue pourtant et si sanglante, des luttes politiques. Seize hommes, dont une dizaine de vieux révolutionnaires trempés… avouer avoir voulu la mort du chef de leur parti, renchérir sur l’accusation, se dénoncer les uns les autres… se dénoncer eux-mêmes de traîtres et d’assassins… réclamer pour eux-mêmes la peine de mort… et proclamer leur admiration pour le dictateur qu’ils avaient voulu supprimer, leur dévouement à sa cause, sa victoire, son succès éclatant et bienfaisant. Et fusillés sur son ordre, le lendemain, tous les seize, dans une cave de Moscou, le 25 août 1936. Voilà ce que le monde ne comprend pas ». L’explication ? Le dévouement au parti. Rien d’autre, dit Serge. Car ce sont tous des hommes courageux. On a dû leur dire : « … Le parti exige de vous un nouveau sacrifice plus complet que les précédents. Un suicide politique. Le sacrifice de vos consciences… Car la République est en danger… Il faut atteindre à tout prix Trotski dans son exil, faire l’union sacrée autour du chef que vous exécrez mais que vous reconnaissez puisqu’il est le plus fort… ». Et peut-être avaient-ils encore un « reste d’espoir ». « Il n’osera pas, il n’ira pas jusque-là, c’est quand même un vieux du parti lui aussi ». « Ce n’est que quand on leur a lié les mains qu’ils ont compris leur erreur ».
Le deuxième procès a lieu en janvier 1937, c’est celui des 17 (dont Radek, Piatakov, Sokolnikov, Mouralov, Serebriakov). 13 sont exécutés, les autres emprisonnés dont Sokolnikov et Radek (Polonais d’origine comme Rosa Luxemburg, vieux Bolchévique). Dans Le Drame russe, daté des 30-31 janvier 1937, Victor Serge écrit : « tous sont accusés de complot, haute trahison, espionnage, terrorisme… tous sont de vieux bolchéviques, amis et collaborateurs de Lénine, artisans dévoués de la révolution, bâtisseurs du régime… ». « Cette fois encore les accusés ont été sélectionnés, les non-complaisants disparaissent on ne sait où, on ne sait comme. Ne paraissent à la barre que ceux qui, marché conclu… vont prodiguer les aveux convenus. Pourquoi le font-ils ? Ce n’est pas par lâcheté, je les connais trop bien pour en douter : c’est comme dans le procès précédent, à la fois par dévouement et par calcul. On peut tout leur demander au nom de l’intérêt supérieur de la révolution… ». Et peut-être malgré tout un petit espoir de survivre…
En juin 1937 on apprend l’exécution après un procès secret du maréchal Toukhatchevski et de 7 autres fameux généraux de l’Armée rouge. Victor Serge, dans l’article Toukhatchevski (26-27 juin 1937), évoque ces exécutions qui ont étonné l’opinion à l’ouest encore plus que celle des vieux bolchéviques. Une véritable décapitation de l’armée. Car ces chefs qui furent les héros véritables de la guerre civile ont aussi « éduqué, formé, sélectionné, commandé pendant une quinzaine d’années des milliers d’officiers qui, ne pouvant croire à l’invraisemblable énormité des accusations officielles (trahison au profit de l’Allemagne !), ni approuver l’exécution mystérieuse de leurs maîtres, sont devenus suspects et doivent être écartés des postes de confiance et des commandements même subalternes… ». Dans une note de bas de page l’éditeur écrit : « entre juin 1937 et juillet 1938 ont été exécutés ou internés : trois maréchaux, treize généraux d’armée, huit amiraux, cent cinquante-quatre généraux de division et près de 35000 officiers, environ la moitié des cadres de l’Armée rouge ». Pas de procès public. Les généraux étaient des militaires courageux, des hommes d’action, pas des politiques. Et n’avaient aucune raison de faire de faux aveux, dit Serge dans son article Le mystère des aveux (12-13 mars 1938). Quant à Staline, comment a-t-il pu prendre un tel risque d’affaiblissement de son armée alors que tout le monde savait que l’Allemagne nazie se préparait à la guerre ? A-t-il cru qu’il pouvait pactiser avec le fascisme ? Serge écrit : « La presse italienne avait raison de constater que la disparition de ces hommes, en accentuant l’évolution du pays vers un régime totalitaire, pourrait bientôt faciliter de nouveaux rapports entre Hitler, Mussolini, Staline, « les trois dictateurs sortis du peuple et appuyés par le peuple ». Staline avait-il déjà en tête un pacte avec Hitler ? Croyait-il vraiment que Hitler le respecterait ou voulait-il simplement gagner du temps comme certains historiens l’ont cru ? Je crois que c’est la première hypothèse qui est la bonne. L’invasion de juin 1941 l’a pris par surprise. Dans la chronologie des événements reprise dans la bio de Staline par Trotski l’éditeur écrit : Staline est resté silencieux pendant 11 jours après l’invasion avant de prendre la parole en public. Il faut lire l’historienne Catherine Merridale quand elle montre ce que cette impréparation a coûté en hommes (voir : Les Guerriers du Froid – Vie et mort des soldats de l’armée rouge, 1939 – 1945, Fayard, 2012), les cadres militaires remplacés par des commissaires politiques, les soldats devant se battre avec des fusils contre des chars, le recul interdit, les prisonniers considérés comme traîtres, etc. En six mois l’Armée rouge allait perdre quatre millions et demi d’hommes ! « Un massacre qui défie l’imagination », dit Merridale Mais qui laisse de marbre Staline.
Le troisième grand procès public, celui dit des 21, a lieu en mars 1938 et se termine par 18 exécutions dont les vieux Bolchéviques Boukharine et Rykov, eux aussi membres du Comité central de 1918. Une fois de plus Victor Serge, dans Le Mystère des Aveux (12-13 mars 1938), revient sur ce qui est la seule explication de tous ces aveux, aussi invraisemblable que cela ne paraisse : « L’explication est dans le dévouement au Parti. Le Parti vous demande de mentir, de vous avilir, de vous accuser faussement, d’offrir votre front au bourreau. Qu’avez-vous à objecter ? Votre vie appartient au Parti ».
On ne se débarrasse pas seulement des vieux Bolchéviques. Les intellectuels aussi y passent. Comme l’écrivain Boris Pilniak dont un recueil de nouvelles se trouve dans ma bibliothèque (Les Chemins effacés, L’Âge d’homme, Lausanne, 1978), des nouvelles qui se passent en 1918 et 19 et parlent des effets de la Révolution sur la campagne, la force brutale, l’oubli des valeurs et le mépris de la vie humaine. « Le plus grand peut-être des écrivains soviétiques d’aujourd’hui, l’un des plus originaux… vient de disparaître à Moscou, dans le plus inquiétant des mystères : nous ne savons rien », écrit Victor Serge dans Boris Pilniak (31 juillet – 1er août 1937). Pilniak a disparu dans une prison en 1941.
En novembre 1937 Serge croit que Boukharine a été exécuté (il ne le sera que plus tard, lors du procès des 21) et il écrit dans Le drame russe. Boukharine (27-28 novembre 1937) : ils ont parlé de « liquidation des bandits boukhariniens », « les pires ». Ils ont osé. Boukharine, « l’ami préféré de Lénine, le théoricien le plus doué de l’Internationale communiste… l’un des hommes de pensée les plus désintéressés de la révolution russe et l’un des économistes les plus caractéristiques du marxisme révolutionnaire ».
Après la signature du pacte de non-agression entre Staline et Hitler, Victor Serge revient encore plusieurs fois sur l’horrible duplicité su maître du Kremlin dans les articles : Le double jeu de Staline (25 août 1939), Responsabilité de quelques intellectuels (12 septembre 1939), Encore le double jeu de Staline (28 septembre 1939), Le rapprochement idéologique entre Hitler et Staline (24 janvier 1940), etc. « En tout ceci, la fourberie personnelle du dictateur, qui, pour assurer son pouvoir, a lentement traîné puis perpétré, en prodiguant le plus infâme mensonge, l’assassinat de tous les compagnons de sa jeunesse, l’extermination de la plus généreuse génération révolutionnaire que l’histoire connaisse -, la fourberie personnelle de l’homme de sang ne fait qu’ajouter un trait d’énorme duplicité au double jeu de la caste bureaucratique… Que coûteront finalement à l’humanité toutes ces sinistres comédies ? ». Il accuse aussi tous ces intellectuels qui se sont tus. Il pense surtout à Romain Rolland : « L’auteur de Jean-Christophe approuve cette répression inhumaine… De ces intellectuels, plus rien à attendre. Pour eux la vérité est morte ». Après l’entrée des armées soviétiques en Pologne : « Staline entend-il prêter à Hitler le concours de ses armées et de ses forces économiques ? Ses mauvais coups se suivent, en série claire… ». Staline, « le fourbe fossoyeur de la révolution russe… ». Et Serge note que la propagande officielle n’est plus dirigée contre le fascisme, mais « constitue une déclaration de guerre à outrance à la social-démocratie, au socialisme international ». « Les Etats agresseurs, ce sont désormais… l’Angleterre et la France… et les partis socialistes leurs complices ». Et plus aucune allusion à « l’antisémitisme nazi ». « Il ne faudrait pas sous-estimer l’importance des nouvelles adaptations de l’idéologie stalinienne à la collaboration avec le nazisme. C’est là un grand fait, significatif… Il accentuera fortement la fascination des partis dits communistes… ». C’est ce qu’on a vu. En France en particulier. Il a fallu attendre juin 1941 et l’invasion de la Russie pour que le parti communiste sorte enfin officiellement de ce piège mortel ! Roman Polanski raconte dans un livre récent (voir Les Polanski, père et fils sur mon Bloc-notes 2025) que peu de temps après l’entrée de l’URSS en Pologne en venant de l’Est (le 17 septembre 1939, quinze jours après l’envahissement de la Pologne par l’Allemagne nazie), un défilé commun entre Russes et Allemands a lieu le 22 septembre à Brest-Livorsk auquel président le fameux général Guderian d’un côté et le général-lieutenant Siemyan Krivocheïn de l’autre côté. N’en parlez surtout pas à Poutine. Cela le fâcherait et il vous traiterait de sale menteur !

Réflexions sur l’Histoire.
Le XXème siècle aura été le siècle des dictateurs en Europe. Pas seulement Staline et Hitler, mais aussi Mussolini, Franco et Salazar (qui ont survécu à la dernière guerre). Des régimes autoritaires fascistes ont existé en Pologne, et surtout en Hongrie et en Roumanie où ils ont collaboré avec Hitler. Et après la guerre encore c’est la Grèce qui a connu une dictature, celle des colonels, d’ailleurs soutenue par les Américains. Et dans l’Empire soviétique étendu à d’autres pays européens après la victoire des alliés dont Staline, bien d’autres dictatures se sont encore mises en place, souvent particulièrement cruelles, en Albanie, Roumanie, Yougoslavie, etc.
On aurait donc pu penser qu’avec la chute de l’Empire et la création de l’Union européenne, l’ère des dictatures était définitivement révolue. Et voilà que nous nous réveillons en ce XXIème siècle et découvrons qu’elles sont de retour. Il y a d’abord Poutine qui se voit en héritier de Pierre le Grand et de Staline (de plus en plus ouvertement, on le voit tous les jours : il vient de donner le nom de Felix Dzerjinski à l’Académie du FSB, le service fédéral de sécurité, qui a succédé au KGB qui a lui-même remplacé la sinistre Tcheka, devenue plus tard Guépéou et que ce Dzerjinski avait créée). Et voilà que la plus grande des démocraties occidentales est dirigée par un certain Trump qui se considère de plus en plus libéré de toutes les contraintes qui caractérisent les démocraties : Parlement, Presse, ou tout simplement le droit. Droit national, droit international. Et on s’aperçoit que d’autres autocrates cherchent à faire de même pour rester au pouvoir : Erdogan, Modi. Et, un peu partout en Europe, l’extrême-droite explose littéralement. Victor Serge avait intitulé son très beau roman sur le Goulag : S’il est minuit dans le siècle. Il s’agissait du XXème siècle. Devra-t-on dire la même chose pour ce qui est du XXIème siècle ?
Il paraît que les jeunes d’aujourd’hui n’ont plus que mépris pour l’Histoire. Mon petit-fils n’en a rien à foutre, de l’Histoire. Et c’est le cas de tous ses camarades, me dit mon fils. Or l’Histoire n’est pas seulement une histoire de dates. Que Marignan ait eu lieu en 1515, moi aussi je m’en foutais. Mais les gens de ma génération et ceux qui nous ont précédés l’ont vécue l’Histoire. Douloureusement. Dans leurs tripes. Je suis Alsacien : mon pays a changé quatre fois de nationalité en 75 ans ! Que dis-je ? De patries, de patries qui n’ont pas cessé de se faire la guerre. Mes grands-parents maternels et leurs trois enfants dont le plus jeune était ma mère, ont été emprisonnés de 1915 jusqu’en 1918 dans des camps français dits de concentration parce que mon grand-père travaillait à Montreux-Vieux, premier village libéré, pour une champignonnière qui appartenait à un Allemand et qu’on l’a dénoncé pour « avoir fait des signaux lumineux pour les avions allemands » ! En 1943 mon père qui était ingénieur-géomètre et travaillait au cadastre et était donc fonctionnaire, a été déplacé de force en Allemagne parce qu’il refusait de faire des rapports au SD allemand sur ses subordonnés et quand il est rentré tard dans l’année 1945 il a été « épuré » et licencié parce qu’il avait accepté d’entrer dans le Parti nazi. Deux cousins germains de ma mère ont été incorporés de force, envoyés sur le front russe et n’en sont jamais revenus. Pendant plusieurs années, après la guerre, ma mère se rendait à Strasbourg chaque fois qu’un train revenait de Russie avec des Alsaciens qui avaient été emprisonnés dans un camp à part, Tambov, et demandait à ceux qui revenaient, les photos de ses cousins à la main, s’ils les avaient vus. Ma tante adorée, sœur aînée de ma mère (de dix ans), fort caractère mais pas très rationnelle, ayant fait partie du comité local de Femmes françaises, avant la guerre, a cru pouvoir continuer à s’occuper des femmes après 40, devenant même Frauenschaftsleiterin, Chef de l’organisation locale des femmes allemandes, donc nazies, ce qui lui a valu d’être épurée en 45, emprisonnée et même envoyée aux camps que l’administration française (les FFI) a cru bon d’installer dans les anciens camps nazis, Schirmeck (camp de rééducation) et Struthof (camp de travail et même d’extermination, géré par la SS). Elle, ce fut le Struthof. Et ma mère, grande francophile pourtant, ayant toujours détesté les Allemands et, encore bien plus, les Nazis, s’est battue toute une année pour trouver des témoins à décharge et arriver à faire libérer sa sœur. Tout ceci je l’ai vécu alors que j’avais dix, onze ans.
Et, plus tard, quand j’avais 23 ans, diplôme d’ingénieur en poche et marié avec mon amour, je l’ai vécue à nouveau, l’Histoire, cette fois-ci celle de la décolonisation et j’ai dû subir un service militaire de 28 mois pour une guerre absurde, la guerre d’Algérie qui a fini par produire l’exode de 800000 pieds noirs et la mise en place d’une clique militaire, une oligarchie dictatoriale, pourrie et toujours en place 64 ans après l’obtention de l’indépendance du pays.
Quand on est victime de l’Histoire avec un grand H on réfléchit. Aux causes entre autres. Pour moi la cause lointaine du drame alsacien c’est Napoléon qui a humilié la Prusse, alors que c’était l’un des deux Etats allemands de la Marche, face aux Slaves, avec l’Autriche et encore bien plus militarisé que l’Autriche. Napoléon leur a enlevé la Westphalie, les a empêchés de continuer à faire du commerce avec l’Angleterre et les a même obligés de se battre à son côté. Alors quand les Prussiens se sont sentis particulièrement forts, après avoir battu l’Autriche à Sadowa (1866), avoir pris le Schleswig-Holstein aux Danois (1864 et 66) et, enfin, écrasé la France du neveu de Napoléon, Bismarck et Moltke n’ont eu aucun mal à convaincre le Roi de Prusse de se venger des humiliations passées en prenant l’Alsace et la Lorraine germanophone à la France. Ce qui a de nouveau été une des causes de la guerre de 14-18 et du retour des « provinces perdues » à la « mère patrie ». Et la défaite humiliante de l’Allemagne en 18 est considérée encore aujourd’hui comme l’une des causes apparentes de l’ascension irrésistible de Hitler et de la deuxième guerre mondiale. Même si je sais aussi que l’Histoire est un peu plus complexe que cela et qu’il y a bien d’autres causes à l’avènement de Hitler par exemple (et d’abord la grande crise américaine de 1938).
Mais quand on rencontre des personnages historiques particulièrement monstrueux et malfaisants comme Hitler et Staline on est bien obligé de se poser quelques questions sur l’influence qu’ont pu avoir quelques individus isolés sur la marche de l’Histoire. Comme aujourd’hui Trump. Ce que refusent d’admettre, je crois, les historiens dits marxistes. Qui pensent que tout est économique ou sociologique. Et il est vrai que l’avènement de Trump a été précédé du TEA Party, celui de Hitler par d’un côté l’humiliation de la défaite de 1918 et d’autre part l’énorme crise économique conséquence de celle de l’Amérique (1929) et, enfin, que Staline n’aurait jamais été possible sans la dictature du prolétariat décidée par Lénine et aussitôt considérée comme une énorme faute par Rosa Luxemburg. Et puis les exemples du nazisme comme du stalinisme montrent que ce genre de dictatures permet à plein de gens à s’y mettre à leur tour, soit par idéologie, par obéissance ou par jouissance. La Roumaine germanophone Herta Muller, nobélisée en 2009, en faisait la démonstration dans son roman publié en français en 1990 : Le renard était déjà le chasseur. Voilà ce que j’avais écrit dans ma note de mon site Bloc-notes 2009 intitulée Herta Müller nobélisée : « Car c’est progressivement aussi qu’apparaissent les traits de la dictature qui conditionnent la vie de tout ce monde-là. On est soudain frappé par une évidence : le dictateur fait des petits. C’est quelque chose que l’on avait oublié ou que, simplement on ne savait pas. Si on vit dans la peur ou si on doit accepter l’injustice, ce n’est pas parce qu’on dépend directement, à chaque instant, de celui dont les portraits ornent tous les murs, l’homme à la boucle de cheveux et aux yeux noirs, comme l’appelle Herta Muller, mais parce que plein de gens autour de vous procèdent de son pouvoir, en ont recueilli des parcelles, mais des parcelles suffisantes pour vous détruire à chaque instant. Voilà l’homme qui a son bras arraché par une presse, meurt par la douleur et le sang qu’il perd. Et voilà le Directeur qui s’amène, fait porter le grand blessé dans une remise, en ferme la porte, ouvre une bouteille de tswika, la lui verse dans la bouche. L’homme a eu son accident parce qu’il était soûl. L’usine n’est pas en cause. Elle ne payera rien. Et personne ne proteste. Voilà un homme jeune, fumant une cigarette, qui fait des propositions insultantes à Adina, et puis s’introduit dans son studio quand elle n’est pas là, laisse son urine ou un mégot dans la cuvette de son WC, coupe la queue, puis les pattes, de sa peau de renard (le fameux renard qui devient chasseur), lui faisant ainsi comprendre qu’il est de la police secrète lui aussi, qu’elle est surveillée, mais qu’elle a peut-être intérêt à coucher avec lui. Et puis voilà tous ces officiers et tous ces policiers et tous ces petits chefs qui sont intouchables, participent à tous les avantages (café, chocolat, etc.) et peuvent se permettre de tyranniser tous les autres qui ne sont rien ».
Victor Serge n’entre pas dans ce genre de considérations. Sur la nature humaine, les attitudes individuelles. C’est en historien marxiste qu’il écrit dans un article qui date du 1er avril 1940, intitulé Le souvenir de Cronstadt 1921 (il s’agit de l’écrasement de l’insurrection des marins de la base de Kronstadt qui ne demandaient rien d’autre qu’une plus grande liberté pour les travailleurs, une attitude moins despotique envers les paysans…et, surtout, le droit sacré à des élections libres aux assemblées de soviets) : « le Comité central de Lénine-Trotski demeure responsable devant l’histoire des fautes qu’il commit alors… Lénine fit à ce moment interdire dans le parti les tendances et les fractions… C’est au drame de Cronstadt 1921 qu’il faut remonter pour voir la révolution russe changer de visage. Cronstadt marque la première victoire sanglante de l’Etat bureaucratique sur les masses laborieuses ». Déjà la machine bureaucratique les domine et « déjà l’habitude d’un pouvoir absolu – sans contrôle démocratique – modifie leur mentalité… ».
C’est alors que l’Etat soviétique devient progressivement ce qu’on a appelé plus tard un totalitarisme. Comme allait le devenir l’Etat du IIIème Reich de Hitler. Deux totalitarismes qui, avec des moyens un peu différents, deviennent redoutablement efficaces. C’est alors que toute critique, toute opposition devient impossible. Ou carrément suicidaire (comme lorsque Mandelstam rédige son poème sur Staline : Le Montagnard du Kremlin).
Ce qui me ramène à l’actualité et à Trump. Quand, au contraire, on vit dans ce qui reste encore une démocratie et qu’un homme à moitié fou et malade de son ego arrive au pouvoir et, aveuglé par l’hybris, s’assied aussi bien sur le droit national que sur le droit international, on a vraiment du mal à comprendre qu’aucun membre de son Parti, député ou sénateur, n’ait le courage de dire : Donald, stop, ça suffit ! Ils ont peur de quoi ? D’être mis en prison ? Dans un camp en Alaska (à défaut de Sibérie) ? Non, ils ont simplement peur de ne pas être réélus. Oui, ce serait terrible, évidemment…
Un dernier mot encore à propos des articles du journaliste Serge. 203 chroniques ont paru dans La Wallonie entre 1936 et 1940. L’éditeur de gauche Agone en a publié 93 dans : Victor Serge : Retour à l’Ouest – Chroniques (juin 1936 – mai 1940), Marseille, 2010. Celles qui n’ont pas été retenues peuvent être consultées sur le site de l’éditeur. Comme le dit Richard Greeman qui a écrit la préface de la publication, il s’agit là d’un « authentique document historique et littéraire ». On s’aperçoit que Serge ne s’intéresse pas seulement à la Russie mais reste largement ouvert au monde. Il parle de l’Espagne où la guerre civile continue, de la Chine où Staline laisse tomber Mao, de l’Allemagne aussi bien sûr. Il fait le portrait de plusieurs personnages qu’il admire, comme l’Italien Gramsci, le fils de Trotski assassiné à Paris, de l’anarchiste espagnol Andrès Nin, de Rosa Luxemburg. Mais surtout il parle de culture aux ouvriers abonnés au journal. J’ai toujours pensé que c’était là un aspect positif du communisme, en particulier dans l’Union soviétique où l’on conduit les prolétaires au théâtre, à l’opéra, aux concerts, aux musées. Je me souviendrai toujours de mon étonnement quand j’ai participé à des commissions de coopération technique en matière de sidérurgie, suite au rapprochement entre la France de de Gaulle et la Russie post-stalinienne, lorsque mes interlocuteurs, ingénieurs russes, me parlaient de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas. Serge célèbre des romans de Saint-Exupéry (Terre des Hommes, 27-28 mai 1939), dit l’évènement qu’a été la publication d’Au bout de la nuit pour tous ceux qui ont vécu l’horreur de la guerre de 14-18, mais fustige aussi sévèrement Céline pour Bagatelles pour un massacre (Pogrome en quatre cent pages, 8-9 janvier 1938). Il condamne d’ailleurs plusieurs fois l’antisémitisme et explique comment ont été fabriqués les faux Protocoles des Sages de Sion. Mais il parle aussi du sens de l’histoire, de philosophie et de culture aux 30000 abonnés ouvriers de la Wallonie. Et, de cette manière, leur témoigne du respect (l’origine de la violence : La Bête humaine, 12-13 septembre 1936, le mensonge des dominants : Pensée dirigée, 24-25 avril 1937, Bourrage des crânes, l’école du cynisme). Le préfacier parle de « philosophie marxiste humaniste, totalisante, mais en même temps critique ». Voilà : Victor Serge un marxiste humaniste ! Les deux qualificatifs sont-ils compatibles ? Oui. La preuve ! Il le démontrera d’une façon plus convaincante encore dans son roman, dont je vais parler maintenant.


Victor Serge et le Goulag.
Si Serge a été le premier à réagir aux procès de Moscou, au jour-le-jour, il a également été le premier à témoigner sur le Goulag, très tôt, puisque son roman, S’il est minuit dans le siècle, a paru dès 1939. Le premier témoignage sur les camps par Alexandre Soliyénitsine n’a paru qu’en 1962, Une Journée d’Ivan Denissovitch, suivi par Le Pavillon des Cancéreux en 1967, Le premier Cercle en 1968, et finalement l’énorme chronique, L’Archipel du Goulag en 1973. Les nouvelles intitulées Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov (qui y a passé 14 ans, dans la Kolyma) ont paru en 1966. Il y a aussi ce livre qui se trouve dans ma bibliothèque, Doubar et autres récits du Goulag de Georgiu Demissov (lui aussi a passé 14 ans dans la Kolyma) qui n’a pu être publié par sa fille qu’au début des années 90, ses manuscrits ayant été confisqués par le KGB.
On sent beaucoup d’amour pour l’homme dans la façon dont Victor Serge raconte l’horreur de la bureaucratie inhumaine. L’histoire commence à Moscou lorsque Mikhaïl Ivanovitch Kostrov est amené en voiture jusqu’à cette place qui porte le nom de ce Dzerjinski que Poutine aimerait bien réhabiliter aujourd’hui et puis entre dans ce fameux bâtiment avec ses caves qu’on a baptisées Chaos et qui ont déjà tellement servi lors des procès de Moscou. Kostrov, professeur en matérialisme historique, n’est pas un fort comme le sont certains de ceux que l’on va rencontrer plus tard, parmi les déportés dans la lointaine ville de Sibérie, Tchernoé, au bord de la rivière Tchernaya, les Eaux noires. Peut-être parce qu’il a une femme qu’il aime, Ganna, et une petite fille, Tamarotchka. Il n’est pas non plus vraiment faible. Quand il commencera à céder, un peu, il cherchera malgré tout, à ne pas accuser d’autres malheureux, sans vraiment y arriver d’ailleurs. Alors il finit par faire sa soumission. Et c’est ainsi, après huit mois de prison qu’il va lui aussi débarquer à Tchernoé…
Dans cette ville, peut-être imaginaire (je ne l’ai pas trouvée sur le net), sibérienne certainement, on fait la connaissance d’autres déportés. Et d’abord un groupe qui continue à échanger leurs idées sur la façon dont la Révolution est dévoyée et trahie, sûr de n’avoir aucun espion parmi eux : le sage Elkine, un fort qui n’arrête pas d’ironiser (une façon de résister), un vieux de la vieille, Ryjik, un fort lui aussi qui ne cèdera jamais et qui se prépare à mourir non sans avoir laissé un témoignage à son ami à qui il demande de survivre. Le jeune Rodion, ancien chauffeur de la fabrique de vélos de Penzan, Avilii, étudiant de la Faculté industrielle de Bakov, et deux femmes, Galia qui les aime tous, et Varvara qui est amoureuse d’Avilii. Ils se réunissent souvent dans un endroit abrité en haut des falaises qui surplombent les Eaux Noires. Et se réjouissent du retour du printemps, le dégel, les fleurs qui reviennent. Car la nature est belle, en Sibérie, au printemps et elle vous console. Comme vous console la douceur des femmes. Ce qui ne les empêche pas de toujours revenir à la Révolution, aux idées, aux textes, en intellectuels indécrottables ou en prolétaires idéologues. Et tous ont des emplois manuels et logent dans la population pauvre et arriérée de la ville. Des pêcheurs, des bûcherons, des forestiers.
Jusqu’à ce qu’arrive un des membres puissants du régime. Un certain Fédossenko qui, à un moment donné, a été accusé lui aussi, mais à un crime qui n’était pas politique, simplement un viol, viol d’une servante, mais qui a eu le courage de porter plainte. A quoi a-t-on condamné Fédossenko ? A être responsable de la gestion du grand chantier du canal destiné à relier la Mer blanche à la Mer Baltique. Dont on a vu les images terribles à la télé dans ce film documentaire dont j’ai parlé au début de cette note, Le Goulag, une histoire soviétique. Ce qui permet à Serge Victor à en parler en termes vengeurs. Un texte que, pour le plaisir et pour vous faire entendre la prose de Serge Victor, je vais vous copier en entier :
« Des hommes vêtus de manteaux gris tombant jusqu’à la neige, des hommes aux croupes chevalines, ceinturés de cuir, sont allés chaque nuit à leurs tâches, jamais les mêmes, toujours les mêmes ; ils sont descendus dans des sous-sols, ils ont gravi des escaliers branlants dans l’odeur âcre des intérieurs chauffés à la bouse ; ils ont cheminé sous des clairs de lune miraculeux (rien n’est si simple), par des champs de neige scintillants, sans lever la tête vers la vaste auréole qui entourait la lune d’un bleu rayonnant ; ils ont dicté des rapports, rempli des fiches, annoté des dossiers, passé des consignes, exécuté des arrêts, mais ils somnolaient en réalité, comme la dictature tout entière, comme toute la terre ; et les cent trente ou cent soixante-dix mille travailleurs des camps spéciaux (nul ne sait le chiffre exact) qui creusaient, à travers les landes, les marais, les granits, les bois, les cimes, les neiges, les îles, les fjords intérieurs de Karélie, le canal Baltique-mer Blanche, pour que les escadres rouges de Cronstadt puissent, pendant la prochaine guerre mondiale, gagner la grand-route d’émeraude de l’Arctique sans contourner la Scandinavie, ces cent trente ou cent soixante-dix mille condamnés en cours de rééducation par le travail somnolaient aussi, engourdis par le froid, tandis qu’ils faisaient sauter à la dynamite des blocs de montagnes de l’Outre-Onéga légendaire, Zaonégié, tandis que pour accomplir le Plan, loi, commandement, foi, châtiment, fierté, le Plan, ils attaquaient la dure terre gelée du Long-de-la-Mer, Pomorié, à coups de pioches, de pics, d’excavateurs, avec des mains acharnées d’intellectuels mystiques, de techniciens saboteurs, de laboureurs arrachés aux labours pour avoir eu de trop belles récoltes, d’ouvriers chapardeurs ou bousilleurs, de desservants du culte, de fonctionnaires malchanceux, de communistes prévaricateurs, de contre-révolutionnaires authentiques et de victimes plus authentiques encore… Ils travaillaient la nuit comme le jour, à la lueur des projecteurs, par des froids de trente degrés, sous les rafales de neige, voyant à peine, dans la blancheur mouvante qui continuait à tout ensevelir, les ensevelissant eux-mêmes, avec leurs machines, leurs chefs et l’ombre même du Chef par excellence, trois fois décoré, surdécoré, Heinrich Grigoriévitch Yagoda, celui qui dans les fêtes suit à deux pas de distance le Chef des Chefs. Les torches et les projecteurs embrasaient des chantiers disputés minute à minute aux tourmentes, pour qu’à l’aube le camarade Fédossenko, responsable du secteur, pût rédiger son rapport : « Les brigades de choc ont aujourd’hui dépassé de 38 % le plan des travaux prévus pour la journée. Deux hommes ont été blessés par une excavatrice, il y a eu six malades… » Fédossenko, pareil à un Pierre-le-Grand courroucé parcourant les docks de sa Nouvelle-Hollande dans les boues d’un Saint-Pétersbourg futur, Fédossenko, son manteau gris balayant la neige, ses courroies, son revolver, sa large face tannée sous le bonnet d’astrakan, son encolure de centaure, Fédossenko fonçait dans le froid piquant, la neige, le vent, la nuit, l’indifférence, la peine, le désespoir rentré de ses brigades, le châtiment et la récompense au bord des lèvres, – un châtiment sans merci, une récompense immédiate : bataillons disciplinaires, double ration de vivres, supplément de correspondance, je vous propose pour la libération anticipée (il n’est que de survivre) ! – Fédossenko du Service politique spécial de Krasnovodsk, Turkménistan, Transcaspie, à trois mille kilomètres d’ici, au bord de la grande mer intérieure dont les eaux, les plus salées du monde, sont tièdes et lourdes… »
Alors lorsque ce Fédossenko est nommé à Tchernoé les déportés sont congédiés de leurs emplois, on interdit aux locaux de les loger et, lorsqu’arrive un stock de cigarettes il est défendu de leur en vendre. Et puis, plus grave, on découvre un vaste complot. Des trotskistes et autres opposants ont trouvé un moyen de communiquer ensemble par des moyens cachés dans des courriers. Au grand Conseil présidé par Staline en personne à Moscou on va être obligé à faire quelque chose pour apaiser les paysans, ce sera considéré comme un mouvement vers la droite alors il faut taper sur la gauche. Le complot vient à point. « Bouclez », dit l’homme à la pipe. Alors on va boucler. Absolument partout dans l’Empire. C’est probablement là que réside l’une des différences entre les Russes et les Allemands. La force des uns c’est la Police, chez les autres c’est l’organisation.
A Tchernoé Fédossenko boucle les déportés du coin, s’attaque d’abord à Kostrov qui n’est arrivé que récemment et qu’il pense plus fragile que les autres. Elkine et Ryjik s’avèrent intouchables, nient tout, se moquent de lui, et exigent de transmettre des messages au Comité central où ils insultent ouvertement le grand chef des chefs. Rodion, et les deux amoureux Avilii et Varvara, prévenus de leur arrestation, passent d’abord une nuit dehors, dans les bois. Le lendemain Rodion demande à voir Fédossenko et s’accuse de tout. Tout seul. Il était le seul destinataire et il n’a communiqué avec personne. Fédossenko est fou furieux. Il a besoin de plus et il a besoin de preuves. Pire encore, le lendemain, enfermés avec d’autres prisonniers dans une écurie, par manque de places, Rodion arrive à enfoncer une planche et s’évade. Galia lui donne de la nourriture et le passeport de son frère. Rodion passe le gué avec des forestiers, puis passe une autre rivière à la nage, faillit se noyer, est sauvé par un homme qui vit en sauvage, se nourrit de louveteaux qu’il piège quand la louve quitte son terrier pour chasser. Cela me fait de la peine pour la louve mais quand les hommes sont devenus des loups pour les autres hommes il n’y a pas de raison de ne pas aussi faire souffrir les vrais loups. Le lendemain matin « Rodion s’en alla vers la ligne noire des montagnes du lointain ».

Victor Serge jeune.
Il faut quand même vous dire un mot du livre de Claudio Albertani. D’abord, qui est l’auteur ? Il est Italien, né à Milan en 1952, mais vit depuis 1979 au Mexique, où il est Professeur d’Histoire contemporaine à l’Université libre de Mexico (le livre a d’abord paru en italien, puis en espagnol et traduit en français à partir de l’espagnol). Il se dit libertaire (et son éditeur s’appelle Libertalia). C’est quoi ça ? Une version moderne de l’anarchie ? Moi je me méfie des mots. Surtout des changements de mots. Qui ne sont jamais innocents. L’anarchie, on sait ce que c’est (j’ai dans ma bibliothèque la grande Encyclopédie anarchiste en quatre volumes de Sébastien Faure). Pour moi c’est avant tout un mouvement de pensée qui est basé sur une vérité essentielle (et terrible) : le pouvoir rend fou et le pouvoir corrompt. Une vérité éternelle. Plus que jamais à une époque où règnent au même moment non seulement Poutine et Trump, mais aussi Xi, Erdogan, Netanyahou, Modi et tant d’autres…
Or il se trouve que la jeunesse de Victor Serge était justement celle d’un anarchiste. Et je crois que cela l’a marqué pour la vie. Car ce n’est certainement pas pour rien qu’il a dédié son grand livre qui sonne minuit dans le siècle à Kurt Landau, Andrès Nin, Erwin Wolf, disparus à Barcelone et dont on nous a ravi la mort même, à Joaquin Maurin, dans une prison d’Espagne, à Juan Andrade, Julian Gorkin, Katia Landau, Olga Nin, et à travers eux à tous ceux dont ils incarnent la vaillance. N’étaient-ce pas tous des Anarchistes ?
En tout cas Albertani a fait un travail remarquable pour cette biographie de Victor Serge. Il faut dire qu’il a été beaucoup aidé dans sa tâche par le fils de Serge, Vlady, grand peintre mexicain dont le nom complet est Vladimir Kibaltchitch Rousakov et qui est né à Saint Pétersbourg en 1920. Albertini a rencontré Vlady pour la première fois en janvier 1991. C’est dire qu’il a pris son temps pour entreprendre sa biographie. Mais il faut reconnaître qu’il a accompli un travail considérable de recherche. D’ailleurs le présent livre n’est que le premier tome, celui qui couvre la période 1890-1919. Le deuxième tome est déjà annoncé.
Les parents de Victor Serge se sont rencontrés à Genève où ils s’étaient exilés tous les deux et sont arrivés à Bruxelles en 1890. Victor y est né le 31 décembre de la même année. Le père, Léon Kibaltchitch, était fils de pope, né à Kiev où la famille, originaire du Monténégro, s’était installée au début du XVIIIème siècle. Il était étudiant en médecine et un parent (peut-être un cousin éloigné) de Nicolaï Kibaltchitch, le chimiste qui avait fabriqué la bombe qui a coûté la vie au Tsar Alexandre II le 13 octobre 1881. Était-ce la raison qui a incité Léon à s’installer en Suisse ? On ne le sait pas. La mère de Victor était d’une famille d’aristocrates pauvres polonais. Elle était éduquée (institutrice). Le couple était désargenté. Victor a donc vécu dès son plus jeune âge dans des conditions précaires et devait baigner, on le suppose, dans une atmosphère intellectuelle libérale. C’est d’ailleurs là, à Ixelles, qu’il se lie déjà avec des amis rebelles, puis part à Paris en 1910. Sa mère était repartie en Russie quand Serge a eu 13 ans (donc 1903 ?). Quant à son père il s’est remarié, puis est parti plus tard s’installer au Brésil où il a pratiqué la médecine.
Claudio Albertani s’étend longuement sur ces révolutionnaires russes que nous connaissons surtout sous le nom de nihilistes. Ceux qui ont été à l’origine des attentats contre le Tsar se disaient Narodnikis, ce qui veut dire Populistes (qui n’ont évidemment rien à voir avec nos populistes d’aujourd’hui). Serge Victor, dans L’An I de la révolution russe, écrit : « Les Narodniki aspirent à une révolution populaire, ils voient dans l’ancienne commune rurale russe, le mir, l’assise possible d’un socialisme paysan. Ils professent que les minorités éclairées ont d’impérieux devoirs envers le peuple ; ils ont foi en l’élite intellectuelle et en la personnalité, en la pensée critique, en l’idéalisme ». Mais j’arrête là. Ces Narodniki ou Nihilistes ne m’intéressent pas. Je n’ai jamais compris et ne comprends toujours pas pourquoi ils ont tué le seul tsar libéral qui voulait introduire un peu de modernité dans la vieille Russie et qui a aboli le servage. Je préfère vous parler de la Bande à Bonnot !
Les 3 amis « rebelles » belges de Victor étaient d’abord Jean de Boë qui a, plus tard, rejoint la bande à Bonnot, a été jugé avec d’autres membres de la bande et condamné à 10 ans de travaux forcés, puis Raymond Callemin qui lui, membre de la bande également (c’est le fameux Raymond la Science), a été guillotiné en 1913 et, ensuite Lucien Courle qui est mort de la tuberculose. A Bruxelles les quatre entrent dans la Jeune Garde socialiste, mais se radicalisent très vite, d’autant plus que le Parti Socialiste belge est plutôt conservateur et accepte que le Congo soit simplement annexé par la Belgique, ce qui les scandalise (Albertani oublie qu’avant cela le Congo était la propriété personnelle du Roi qui est responsable de toutes les horreurs infligées aux Congolais, travail forcé, viols, mains coupées, meurtres, et dénoncés par le rapport de l’Anglais d’origine irlandaise Roger Casement, consul à Goma, en 1904). C’est encore en Belgique qu’ils commencent à se tourner vers l’anarchisme. Alors que Victor n’a pas 18 ans il se révèle déjà excellent débatteur, même conférencier et surtout journaliste : entre 1908 et 1909 il écrit plus de trente articles signés Le Rétif dans divers organes anarchistes, en particulier Le Révolté, Organe de propagande anarchiste, paraissant au moins une fois par mois. Et puis, en 2009 les quatre amis partent les uns après les autres à Paris.
Là Victor va rencontrer une autre anarchiste, connue sous le nom de Rirette Maîtrejean (de son nom de jeune fille Henriette Estorges), plus âgée de trois ans que Victor. Ils vont tomber amoureux, se mettre en couple et écrire tous les deux dans un journal anarchiste parisien, l’anarchie, paraissant tous les jeudis, Victor gardant le pseudonyme Le Rétif. Ils vont en devenir les rédacteurs en chef. Quant à la rue où ils habitent, la rue Tournefort, elle est célèbre : c’est là que sera installée sous l’occupation l’imprimerie clandestine des Editions de Minuit, qu’habitera Paul Celan avant de se jeter dans la Seine et c’est aussi là où j’ai déniché mon Annie dans le Foyer de Jeunes Filles Concordia !
Plus tard ils déménageront le siège de la revue à Romainville et vont loger là. Progressivement un groupe va se former autour d’eux, les 3 amis belges de Victor, Callemin, de Boë et Courle, un autre Belge, Edouard Carouy, ancien ouvrier des usines de Liège, un « jeune tuberculeux gentil et triste », André Soudy, et puis un autre homme fort et silencieux qui fera plus tard la une des journaux, Octave Garnier. « Peu à peu un illégalisme élémentaire, dépourvu de ressources théoriques », écrit Albertani, « s’insinue chez ces garçons renfermés qui trouvent dans la lutte à mort contre la société le secret pour vivre cette vie qui leur est refusée et qu’ils poursuivent avec tant d’ardeur ». Mais dit-il encore, Victor et Rirette ne les suivent pas dans cette aventure. En fait Victor, à en juger des premiers articles, toujours signés Le Rétif, écrits dans la Revue l’anarchie, était un adepte de l’anarchie individualiste totale : « Une société, une fois formée, tend à se maintenir en vertu de quoi toutes les énergies individuelles seront dans tous les domaines – économique, politique, juridique, moral, - étroitement subordonnées à l’utilité commune. Malheur aux énergies qui ne se plient pas à cette discipline ! La société les brise, ou les élimine sans hâte comme sans pitié ». Le fameux groupe de jeunes tous végétariens eu buveurs d’eau qui seront plus tard au centre de la Bande de Bonnot, quittent Romainville. Rirette et Victor partent eux aussi se réinstaller à Belleville.
Et puis les évènements se précipitent. En novembre 1911 Jules Bonnot qui avait un garage à Lyon et qui était déjà entré dans l’illégalité, arrive à Paris où il impressionne les garçons tentés eux aussi par l’illégalisme et s’allie avec eux. Et puis c’est la fameuse attaque de l’agence de la Société Générale rue Ordener. J’avoue qu’a priori moi aussi j’aurais eu une certaine compréhension pour cette idée de récupération chez les banquiers. Moi aussi, dans ma vie professionnelle j’ai souvent été tenté de rouler les financiers et les banquiers (je trouvais que c’était, en quelque sorte, moral !) et j’ai même quelques fois réussi (mais ne le répétez pas !). Le problème c’est que dès cette première attaque (le 21 décembre 1911) il y a mort d’homme. Mais ce qui fait surtout sensation c’est que les assaillants utilisent une voiture. On entre dans la modernité. Ce n’est pas encore une traction avant. On est encore en 1911. C’est une limousine Delaunay-Belleville. Qu’on retrouve plus tard sur la plage de Dieppe. Trois jours plus tard, dans la nuit, Callemin et Garnier, désemparés, frappent à la porte de l’appartement de Rirette et Victor qui comprennent aussitôt d’où ils viennent. Garnier déclare : « c’est moi qui ai tiré ».
Mais je ne vais pas vous raconter toute l’histoire. D’autres attaques suivent, une armurerie, une deuxième, d’autres morts, des agents de police tués, un inspecteur de police abattu. Finalement tous sont arrêtés les uns après les autres. Le 28 avril 1912 Bonnot est abattu après un long siège de la maison où il s’était réfugié et qui avait été dynamité. Garnier et Valet sont également tués le 15 mai après un autre assaut massif de la police. Le procès a lieu en février 1913. Il y a 20 accusés. Callemin, Soudy et deux autres membres de la Bande dont l’un, Dieudonné, est manifestement innocent, sont condamnés à être guillotinés, Carouy est condamné aux travaux forcés à perpétuité mais arrive à se suicider en prison, Jean de Boë à 10 ans de travaux forcés (mais il s’évadera du bagne, retournera à Bruxelles en 1922 et rejoindra l’Espagne en 1937). La peine de mort de Dieudonné est transformée en travaux forcés, mais il s’évadera lui aussi du bagne en 1926, s’installera au Brésil et sera gracié en 1928 suite à l’intervention du journaliste Albert Londres. Trois femmes, dont Rirette, sont acquittées. Quant à Victor il est condamné à 5 ans de prison, non à cause de ses écrits (il avait exprimé sa sympathie envers ses anciens amis) mais à cause d’un revolver trouvé dans l’appartement, pour recel d’armes ! Il sera libéré le 31/01/1917 et immédiatement expulsé. Vers où ? Vers Barcelone ! Car on ne le sait pas forcément : il y avait déjà la révolution à Barcelone à ce moment-là. Des anarcho-syndicalistes !
Et puis c’est en Russie qu’éclate la révolution. Victor se sent tout de suite russe dans l’âme et fait tout pour rejoindre le pays. Il passe par la France où on l’arrête et enferme dans un de ces centres de détention qu’on appelle déjà camps de concentration et qu’on a bien connus dans ma famille puisque mes grands-parents maternels avec leurs trois enfants y ont passé la plus grande partie de la guerre (voir mon Bloc-notes 2014 : 14-18. Une histoire alsacienne). Eux ont connu le camp de Viviers dans l’Ardèche et celui de Luçon en Vendée. Victor, lui, reste six mois dans le camp de Fleury-en-Bière, avant d’être libéré pour être à nouveau expulsé. C’est en bateau qu’il rejoint la Russie et c’est le 8 février 1919 qu’il traverse la frontière qui sépare la Finlande de la Russie. On peut supposer que la Révolution en marche, pour de vrai cette fois, a fait de l’ancien anarchiste individualiste un révolutionnaire marxiste-léniniste, un communiste. A moins que… Mais c’est là une autre histoire que je vous raconterai une autre fois. Ou pas…