Je ne l’ai jamais rencontrée personnellement même si je sais qu’elle venait souvent au Luxembourg à partir du moment où l’Autorité Palestinienne lui avait demandé de la représenter auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Et qu’alors elle était régulièrement reçue à la maison par mes amis Michel et Eliane du Comité pour une Paix juste au Proche-Orient qui l’aimaient beaucoup.
Voici le témoignage de Michel Legrand : « Une extraordinaire ambassadrice de la Palestine, une humaniste et une intellectuelle d’envergure. Leïla avait le talent pour interpeller ses interlocuteurs et les forcer au respect de sa cause, qu’il s’agisse d’un haut fonctionnaire européen, d’un ministre ou d’un journaliste.
Leïla vivait pour la Palestine, 24 h sur 24, aux côtés de celles et ceux pour qui le droit du peuple palestinien constituait un enjeu majeur dans la construction d’une Méditerranée de coexistence, de coopération et de paix.
Pendant son mandat en France, puis en Belgique, au Luxembourg et Europe, nous l’avons invitée à plusieurs reprises ; elle n’a jamais dit non ; elle avait même pris l’habitude de venir à Luxembourg pour la Fête Nationale et venait loger à la maison, dans la plus grande simplicité, et rencontrer une vingtaine de membres de notre association et de la société civile de notre pays. Car elle voulait rester proche des militants de la base.
Je l’ai eue la dernière fois au téléphone au mois de juillet dernier, où elle récupérait d’une longue hospitalisation à Beyrouth, après avoir cherché à l’inviter une fois encore le 20 juin pour la vision ensemble du film qui lui était consacré ainsi qu’à sa maman, Mémoires de Palestine. Elle était déjà assez désespérée. Et avait déjà fait une première tentative de suicide. Vu le sort fait à son peuple par l’État d’Israël soutenu par l’impunité des puissances occidentales, elle n’a plus eu la force de tenir et a décidé de partir. Définitivement cette fois.
Nous ne pouvons la blâmer. Nous ne pouvons qu’espérer, au-delà de toute espérance, et reprendre le flambeau qu’elle nous a laissé. Nous y sommes décidés. Ensemble. »
Moi, si je ne l’ai jamais rencontrée, j’ai pourtant l’impression de l’avoir connue depuis toujours. Parce que je l’ai vue tant de fois à la télé à l’époque où elle était la déléguée de l’Autorité palestinienne en France. Une sacrée débatteuse, mais toujours respectueuse de l’adversaire israélien. Maniant la langue française avec talent. Avec un petit accent oriental charmant, celui du Liban. Redoutée par certains interlocuteurs qui ne voulaient surtout pas qu’on reparle de la Nabka. De l’histoire ancienne, disaient-ils. Mais qui n’était pas sortie de la tête de bien des Palestiniens qui l’avaient vécue, l’expulsion, la perte de la terre natale. Il n’empêche qu’elle était respectée par les adversaires israéliens qui étaient de bonne foi, comme Elie Barnavi. Dans ses Confessions d’un bon à rien, ce dernier raconte qu’il était souvent invité à la télévision française en compagnie de Leïla Shahid, « la redoutable représentante de l’autorité palestinienne ». « Débattre avec elle était à la fois difficile – elle entretenait des relations compliquées avec la vérité et savait admirablement jouer de son double statut de femme et de représentante d’un peuple opprimé – et intéressante. Eloquente, cultivée et charmeuse, elle était en définitive une modérée, avec laquelle nous partagions le même objectif ».
Le Monde lui a consacré une nécrologie chaleureuse (voir Le Monde du 19 février 2026 : Leïla Shahid, voix forte de la Palestine est morte, par Benjamin Barthe). On y apprend qu’elle est née à Beyrouth un an après la Nabka, d’un père originaire de Saint-Jean d’Acre qui avait fait ses études de médecine au Liban et était devenu Professeur de Médecine à l’Université américaine de Beyrouth et d’une mère qui faisait partie d’une grande famille de Jérusalem, les Husseini, qui avait été expulsée par les Anglais déjà à la fin des années 1930. Barnavi connaissait d’ailleurs cette famille et raconte qu’il avait aidé Leïla à pouvoir embarquer sur un vol El Al pour se rendre à l’enterrement de son cousin Faiçal Husseini, un personnage qu’il avait rencontré et pour lequel, écrit-il, il avait de l’estime, tant pour l’homme que pour son combat. Il était Directeur de la Maison de l’Orient à Jérusalem et détenait le portefeuille de Jérusalem au sein de l’Autorité palestinienne. La mère de Leila, Shirine Husseini, visitait régulièrement les camps de réfugiés du Liban. « Je la voyais pleurer le soir, d’épuisement et de colère, face à toute la misère qu’elle avait vécue dans les camps. Voir les larmes de ma mère a laissé une trace indélébile en moi », racontera Leïla Shahid plus tard, rapporte Le Monde.
La guerre des six jours est une nouvelle humiliation pour le monde arabe en général et pour les Palestiniens en particulier qui vont, maintenant, en plus, être occupés ! Enorme faute de Nasser ! Mais ce qui incite Leïla Shahid à rejoindre les rangs du mouvement nationaliste Fatah. Et, plus tard faire la connaissance d’Arafat qui l’apprécie. Mais en même temps elle suit des cours de sociologie et va commencer une thèse sur la structure sociale des camps de réfugiés où elle note la persistance de l’identité palestinienne. C’est comme si dans les camps la Palestine était « refabriquée », dit-elle dans une interview au Monde. Personnellement, je ne suis pas certain qu’il fallait se réjouir de cela. Car il aurait dû être évident pour tout le monde qu’Israël n’accepterait plus jamais le fameux « retour » espéré. Et cultiver l’illusion est toujours néfaste, il y a de nombreux exemples dans l’Histoire qui le démontrent. Il aurait probablement mieux valu préparer l’assimilation des Palestiniens dans les Etats hôtes, à condition, bien sûr, que ceux-ci l’acceptent. Au lieu de cela les fedayins d’Arafat se mêlent de la guerre civile libanaise (personnellement, je crois même qu’ils jouent un rôle dans son déclenchement). Ce que Leïla Shahid, dit Le Monde, ressent comme « une déchirure intime ».
« En septembre 1982 », raconte encore Le Monde, « elle est parmi les premiers à pénétrer dans Chatila, le camp de réfugiés supplicié par les phalangistes libanais, aux côtés de l’écrivain Jean Genet (1910-1986), dont elle est très proche. La vue des ruelles jonchées de cadavres (entre 700 et 3 000 morts selon les estimations) la terrasse. Elle part pour le Maroc soigner ce traumatisme, en compagnie de Mohamed Berrada, épousé en 1978. L’identité apaisée du royaume chérifien, à rebours des passions fratricides du Liban, agit sur elle comme un baume. Dans ce nouveau pays d’accueil, elle s’engage dans la défense des droits de l’homme, visite en prison l’opposant Abraham Serfaty. Le surgissement, en 1987, de la première Intifada, révolte populaire et non violente, achève de la remettre debout ». C’est en compagnie de l’écrivain Jean Genet, dont elle était l’amie, qu’elle est entrée dans le camp de Chatila. Je crois que la plupart des gens l’ignorent, mais Jean Genet, probablement à cause de son histoire personnelle qui l’a rendu sensible à toutes les injustices, a soutenu la cause palestinienne jusqu’à sa mort. Disant : « On me demande pourquoi j’aide les Palestiniens. Quelle sottise ! Ce sont eux qui m’ont aidé à vivre ». Et prenant la nationalité palestinienne.
C’est après la première Intifada que Leïla Shahid va commencer sa carrière diplomatique et représenter l’Autorité palestinienne d’abord en Irlande (1989-90), puis aux Pays-Bas (1990-93), enfin en France. C’est l’époque de la signature des accords d’Oslo. Et des grands espoirs. Leïla Shahid est en faveur de la grande réconciliation, dit Le Monde, une idée qui est d’ailleurs à l’arrière-plan de ces accords miraculeux, mais imparfaits sur un certain nombre d’aspects essentiels. Hubert Védrine dit d’elle, rapporte encore Le Monde : « Elle proposait une vision humaniste de la possible coexistence entre Israéliens et Palestiniens. C’était la meilleure défenseure palestinienne du compromis territorial ».
Et puis c’est l’assassinat de Rabin (novembre 1995), la deuxième Intifada de l’année 2000, déjà violente, la mort d’Arafat (en 2004) et l’avènement de Mahmoud Abbas. Une désillusion après l’autre. De plus, Mahmoud Abbas n’a pas la stature d’Arafat. Elle lui reproche, dit Le Monde, d’avoir abandonné Gaza aux islamistes du Hamas. L’auteur de l’article semble oublier que cela arrange bien le gouvernement d’Israël de l’époque. Charles Enderlin avait analysé la politique néfaste à ce sujet des autorités israéliennes dans son livre qui date de 2009 : Le grand aveuglement – Israël et l’irrésistible ascension de l’islam radical. C’est Sharon qui décide de sortir de Gaza sans y faire entrer l’autorité palestinienne. C’est lui qui refuse de fournir des armes à la police de Gaza qui dépend, en principe, d’Abbas. C’est encore Sharon qui décide, en novembre 2005, d’autoriser le Hamas de participer aux élections législatives de 2006. Alors que les services secrets savent que le Hamas va gagner. Je ne vois pas comment Abbas aurait pu s’y opposer. D’ailleurs jusqu’au 7 octobre 2023 l’argent du Qatar arrivait par avion en Israël et c’était l’armée israélienne qui le livrait au Hamas pour payer les fonctionnaires de Gaza !
Benjamin Barthe, dans son article du Monde, souligne également le fait que Leïla Shahid a toujours rejeté toute tentative de mêler le combat en faveur de la Palestine à de l’antisémitisme. Lors d’un rassemblement propalestinien à Paris, des « mort aux juifs » sont lancés par quelques manifestants. Aussitôt elle s’empare du micro et crie : « Taisez-vous, taisez-vous ! ». Et elle participe à de nombreux débats dans la banlieue parisienne pour parler du conflit, raconte encore Benjamin Barthe. Et il ajoute : « ces réunions visent à déconstruire les préjugés sur le conflit et à contrer la poussée d’actes antisémites, produit dérivé des violences de la deuxième Intifada ». Leïla Shahid n’a jamais confondu défense des Palestiniens et antisémitisme. Plût-au-Ciel que les dirigeants israéliens en aient fait autant, eux qui n’ont jamais hésité à confondre attaque de la politique israélienne et antisémitisme !
En 2006 Mahmoud Abbas demande à Leïla Shahid de quitter la France pour Bruxelles où elle était censée représenter l’Autorité palestinienne auprès de l’Union Européenne. Cela a dû être le début d’une nouvelle désillusion pour elle qui n’a jamais réussi, me semble-t-il, à avoir l’oreille de la Commission. Abbas s’avère être de plus en plus un homme sans envergure. Incapable de tenir tête à Netanyahou. A Paris il est encore reçu par Macron mais plus comme un parent pauvre de province ; je crois que c’est Barnavi qui a eu cette parole cruelle. Alors elle démissionne en 2015. Et se retire dans sa maison dans le Gard.
Et puis c’est le coup sanglant commis par le Hamas le 7 octobre 2023. Dix fois plus de morts que le Bataclan. Des massacres cruels de jeunes, de femmes et d’enfants, des enlèvements et même quelques agressions sexuelles. Une folie meurtrière de ce mouvement islamiste qu’elle ne peut que détester. Et puis il y a l’autre horreur, celle déclenchée par Netanyahou et ses alliés, une horreur qui se répète de jour en jour, un mois après l’autre, détruisant pour toujours Gaza pierres et âmes. Comment peut-on supporter cela quand on a bâti toute sa vie sur la défense des Palestiniens, avec cet espoir jamais abandonné d’arriver un jour à une paix définitive et méritée entre deux Etats vivant côte à côte ? Moi qui ne suis ni Palestinien, ni Arabe, j’en ai pourtant souffert, jour après jour. Même moi j’ai publié une note à ce sujet chaque mois, au début, novembre, décembre 23, janvier, février, mars 24, puis encore mai 24, puis plus rien. Je n’en pouvais plus. J’ai encore continué à découper les articles qui en parlaient du drame, articles du Monde, que j’ai collectionnés, puis plus rien. Je n’arrivais même plus à les lire en entier ces articles. Et je me demandais comment mes amis pouvaient encore tenir après tout cela. Mes amis Michel et Eliane, elle si sensible que j’ai vue pleurer lorsqu’on a passé il y a bien longtemps déjà, un film pris par un Israélien aux nombreux check-points installés en Cisjordanie et où l’on voyait tant de Palestiniens obligés d’attendre des heures, humiliés par de jeunes soldats israéliens. Mon amie Monique aussi qui s’est rendue tellement de fois en Cisjordanie et qui reçoit encore aujourd’hui des coups de téléphone d’une amie de Jénine qui lui raconte la façon dont le camp a été vidé par l’Armée. Et puis maintenant pour terminer le tout, le comble de l’absurdité ou de l’horreur, ce Clown qui se prend pour le Roi du Monde, totalement inculte, totalement amoral, qui ne connaît absolument rien à l’histoire de la Palestine, et de toute façon ne s’y intéresse absolument pas, qui ne croit qu’à une chose, l’argent, et qui veut en faire une Riviera pour Riches !
Alors Leïla Shahid qui allait déjà mal depuis un bon moment, disent aussi bien Michel Legrand que Benjamin Barthe, après une première tentative de suicide, arrive à ses fins avec sa deuxième tentative, dans sa maison de La Lèque, pas loin d’Uzès, dans le Gard, le 18 février dernier ! La « grande dame de la Palestine » comme le dit Barthe, est morte. Comme je la comprends, mon Dieu, comme je la comprends !
Post-scriptum : Une dernière remarque : tout laisse à penser que Leïla Shahid a mis fin à ses jours parce qu’elle n’en pouvait plus, que son suicide a été un suicide de désespoir. Et pourtant, j’aime à croire que c’était aussi ce que le sociologue Georges Pinguet qui a étudié les différentes formes de suicide à propos du seppuku japonais, a appelé suicide de remontrance et de ressentiment. Une remontrance qui serait tournée vers nous les Européens qui n’avons cessé de regarder sans vraiment réagir. Car si certains Etats européens ont fini par reconnaître la Palestine, l’Union européenne n’a jamais osé s’attaquer à ce qui aurait réellement touché Netanyahou : nos accords de coopération et surtout, nos accords commerciaux !