22/04/2017     (imprimer)

Papillons et libellules

Aujourd’hui samedi 22 avril 2017 c’est la veillée d’armes. Demain dimanche on va voter la peur au ventre. Et le soir on saura si la France est foutue ou non.

Alors, en attendant, je vous invite à rêver à des choses légères. Et quoi de plus léger qu’un papillon ou une libellule ? Ce qui m’y fait penser c’est que je déguste depuis plusieurs jours, à petites doses, les Centuries de mon ami Georges Voisset : 100 pantouns traduits en 30 ou 40 langues (ce qui donne près de 600 pantouns) par 100 traducteurs dont beaucoup d’érudits et de poètes. C’est vraiment une somme. Et, en plus, facile d’accès, et gratuit, il suffit de se brancher sur notre site pantun-sayang, aller sur Publications, et un clic, ça y est (mais attention quand même : les Centuries font 280 pages !).

Georges m’y a fait une belle place bien que je ne sois ni poète ni vraiment érudit (disons simplement un dilettante un peu cultivé). C’est que mon nom revient assez souvent lorsqu’apparaissent les noms des découvreurs allemands du pantoun que j’ai étudiés (études qu’on peut d’ailleurs également trouver sur le site pantun-sayang) : Adelbert von Chamisso, Hans Overbeck, Hans Nevermann entre autres. Or l’un des pantouns javanais qu’Overbeck a dénichés (le pantoun javanais est rare, le pantoun original est essentiellement malais) parle d’un oiseau Dali qui attrape une libellule. Il l’a traduit en néerlandais et moi j’en ai fait deux versions en alsacien, l’une en dialecte strasbourgeois, l’autre en dialecte du sud de l’Alsace, en sundgauvien, proche des dialectes alémaniques suisses. J’ai transformé l’oiseau Dali en corbeau et la libellule en papillon dans le premier et en vermisseau dans le deuxième. Les voici :

Een dali pakt een glazemaker,

Zou ze dat niet doen, nu ze honger heeft?

Ben je al getrouwd of nog niet?

Zoo niet, dan ben je de mijne.

 

A schwàrze Gràbb pàkt a Méllermàler

Soll er's net doen, wenn er Hunger het?

Besch dü schun verlobt oder net?

Wenn net, dànn besch dü mijn

 

A schwàrze Kràbb het a Wüermli gfunde

Er fàsst’s un frasst’s. Wurum soll er’s net ?

Sàg Maidla, hesch dü schu a Liabschter gfunde ?

Wenn net, so besch dü mî.

Pour les malheureux qui ne comprennent ni le néerlandais ni l’alsacien, je traduis l’original en français :

Un oiseau Dali attrape une libellule

Ne devrait-il pas puisqu’il a faim ?

Es-tu déjà fiancée ou non ?

Si non, alors tu es mienne

Ce qui m’a plu dans ces versions ce sont les appellations de la libellule en néerlandais : glazemaker, et du papillon en alsacien que j’ai trouvé chez le poète alsacien Weckmann : méllermàler ! Bizarre, non ? Aucun lien avec les appellations du haut-allemand : Libelle (comme la libellule française) ou le joli nom de Wasserjungfer (vierge d’eau) et Schmetterling ou, plus rarement, Falter, pour le papillon. Et impossible de trouver une explication sur l’origine de ces appellations, leur étymologie.

Alors je me suis souvenu d’un vieux livre de ma Bibliothèque sur les dialectes germaniques (voir : Oskar Weise : Unsere Mundarten – ihr Werden und ihr Wesen, édit. E. G. Teubner, Leipzig/Berlin, 1910). Et je me suis rappelé l’incroyable richesse en vocabulaire des parlers locaux en Allemagne, richesse probablement disparue là aussi comme elle a disparu depuis fort longtemps dans notre France si centralisatrice et hégémoniste parisienne. Cette richesse du vocabulaire concernait essentiellement tout ce qui faisait la vie quotidienne des gens dans le passé, agriculture et élevage, pêche et navigation, tissage et filature, artisanat et commerce, et surtout tout l’environnement naturel, c’est-à-dire, faune et flore. Les 2000 plantes répertoriées dans l’étendue géographique allemande sont connues sous près de 24000 dénominations différentes, dit Weise. On connaît une centaine de noms pour le seul pissenlit, ainsi que pour le genièvre !

Pour la libellule Weise cite en plus de Libelle et Wasserjungfrau : Schillebold, Pfaffenköchin (cuisinière de curé), Augenstösser (qui heurte les yeux), Himmelsziege (chèvre céleste), Graspferd (cheval d’herbe), Glaser (verrier. C’est là qu’on trouve, d’ailleurs, une certaine parenté avec le glazemaker néerlandais qui signifie à la fois verrier et libellule), Schneider (tailleur), Franzmadam (la madame française ? Parce qu’elle est belle et frivole ?), Scherenschleifer (affûteur de ciseaux), etc.

Quant au papillon, Weise cite, en plus de Schmetterling et Falter, Feifalter, Fledermaus (chauve-souris. Bizarre aussi que les deux langues, l’allemande comme la française, assimilent la chauve-souris à une souris – Maus. C’est à cause des oreilles ?), Butterfliege (mouche à beurre, mais cela provient vraisemblablement non du Butter, mais de la Butterblume, notre bouton d’or), Buttervogel (oiseau à beurre, ou du bouton d’or), Molkendieb (voleur du laitier), Schmantlecker, Kaditte, Flederze, etc.

Le luxembourgeois dont les Grand-ducaux ont essayé de faire une langue nationale ne peut cacher son origine dialectale puisque le nom du papillon y change de village en village, comme on peut le voir sur un site luxembourgeois de Wikipédia (oui, cela existe, comme existent des sites Wikipedia en alsacien, qu’est-ce que vous croyez ?) qui donne une longue série de noms avec de légères variations de localité en localité et dont une grande partie vient probablement du français papillon : Päiperlek, Pappeljong, Päipel, Päipeler, Päipelchen, Päipeldéier, Päipelhong, Päipelpapel, Päipampel, Päipompel, Päipléng, Päiperlénk, Paipernell, Päperell, Päpampel, Päipëmpel, Päinapel, Peenapel, Pädéier, Päipameel, Pëmpernell, Pëmpeipel, Pëpperell, Päpperell, Pimpampel, Pimplam, Pippel, Pipper, Pléipeplap, Bläipeplap, Pléiper, Plimplomp, Plimplam, Prebleng, Pripel, Féipeler, Fléif(l)ank, Flingflang, Flëntermaus (qui correspond à l’allemand Fledermaus et donc à chauve-souris), Flëtter (qui correspond à l’allemand Falter), Flippflapp, Flippert, Flibbor, Flippflapp, Mëllerdittchen  Mëllerdippchen, Mëllerek, Mëllerchen, Millermoaler, Millerdéck, Millerdapp, Millrendapp, Milleflippert, Miller, Millack, Milor.

Avec Millermoaler on revient à l’alsacien Méllermàler. La boucle est bouclée.

Le grand Dictionnaire du dialecte alsacien réalisé au début du siècle dernier par les universitaires Martin et Lienhart (voir Wörterbuch der elsässischen Mundarten, Vol. 1 et 2, édit. Karl J. Trübner, Strasbourg, 1899 pour le premier tome et de 1904 à 1907 pour le deuxième) donne effectivement Müllermaler ou Millermahler. Mais aussi Müller, Flëdermus (de nouveau la chauve-souris), Spëckmaus (souris à lard ?), Summervogel (oiseau d’été), Jibetschisser (surtout utilisé pour désigner un petit papillon), Rupeschisser (chieur de chenilles), etc. Il mentionne aussi des comptines enfantines où les papillons sont traités de Äpfelbisser (mordeurs de pommes), Bireschisser (chieurs sur poires), Roggestehler (voleurs d'orge), Mümpfelebisser (mangeurs de miettes) ou carrément Hoseschisser (chieurs dans la culotte, ce qui est aussi un terme de tendresse pour les petits enfants !).

Alors comme on parle de comptines je suis allé consulter mon vieil ami Auguste Stöber et son Volksbüchlein (Elsässisches Volksbüchlein – Kinderwelt und Volksleben in Liedern, Sprüchen, Räthseln, Spielen, Märchen, Schwänken, Sprichwörter, usw. von August Stöber, édit. J. P. Risler, Mulhouse, 1859). Stöber cite effectivement deux comptines qui commencent avec Miller, Miller Maler et indique que les noms les plus communément répandus en Alsace pour le papillon sont bien Miller, Müller et Miller Maler. Il indique qu’en Angleterre les enfants, quand ils voient un papillon, crient millery ! millery ! Et il pense que l’origine est le gothique malan, malvjan, devenu male et zermalmen en germanique, c’est-à-dire moudre, ou même dissoudre complètement comme fait la mite (Motte ou Milbe en allemand) de nos textiles. Or qu’est la mite sinon une sorte de papillon ? Pourquoi pas ? 

Et comme August Stöber aime bien aussi revenir aux mythes (il avait fait la connaissance des frères Grimm dont l’ainé a publié une monumentale étude des mythes allemands, voir Jakob Grimm : Deutsche Mythologie, tomes 1 à 3, édit. Harrwitz und Gossmann, Berlin, 1875 – 78), il nous apprend que dans beaucoup de nos légendes le papillon est censé représenter l’âme d’un défunt et nous rappelle que chez les anciens Grecs déjà le mot Ψυχη signifiait à la fois âme et papillon !

Ce qui fait bien sûr, penser au fameux pantoun des Papillons (kupu en malais) parvenu grâce à Cornelius Elout et Ernest Fouinet jusqu'à Victor Hugo (voir l'étude de Jean de Kerno à ce sujet que l'on peut trouver parmi les Publications du site pantoun-sayang: Les Pantoumniques. Ernest, Victor, Charles et Cie):

Les papillons voltigent vers la mer,

qui du corail baigne la longue chaîne;

Depuis longtemps mon coeur sent de la peine

depuis longtemps j'ai le coeur bien amer.

Pantoun que Henri Fauconnier, dans Malaisie, a rendu ainsi:

Papillons volant de ci-delà,

volant sur la mer à la pointe es récifs;

Pourquoi ce trouble dans mon coeur,

qui vient de loin, qui dure encore ?

Mais laissons cela. Et revenons une dernière fois aux noms. Lui-même signale encore deux dénominations du papillon qu’il a trouvées en Alsace du Nord : Pfiffholder ou Pfeiffholter et Zweifaltervogel. Et puis il cite encore un grand nombre d’autres provenant du domaine germanique que Weise n’a pas citées : Schmeissler, Schmeissling, Maivogel (oiseau de mai), les dénominations suisses : Toggeli, Doggeli, Doggel, Nachtdoggeli, Rosendoggel, Schrätteli, etc. Et prétend que les Belges connaissent les termes filles-fleurs et fleurs-volantes. C’est pas de la poésie, cela ? Mais j’aime bien aussi le farfalla italien et le mariposa espagnol (mais, tiens, n’avons-nous pas une pantouneuse qui signe Mariposa ?).

 

Voilà. Vous l’avez peut-être compris : il y a beaucoup de collectionneurs de papillons de par le monde. Comme le grand écrivain Nabokov qui s’est promené avec son filet à papillons durant toute sa vie, même âgé, une fois installé en Suisse au bord du Lac. Il faut dire que la nature a fait du papillon un objet si beau et si varié (un nombre presque infini de variétés) qu’on comprend cette passion si répandue. Encore que les tuer à l’éther, puis les transpercer avec une aiguille me paraît bien cruel. Je trouve même que c’est un crime à l’égard d’une telle beauté et qui est si éphémère.

Alors, moi, ce que je voudrais c’est faire une collection des mots que l’humanité tout entière a trouvés pour les désigner. Je les épinglerais sur de grands tableaux. Et je ne ferais de mal à personne !   

 



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