07/03/2016     (imprimer)

Islam, femmes, laïcité, complots

L’affaire de la Saint Sylvestre à Cologne n’a pas fini de faire des vagues. La police continue à travailler (113 fonctionnaires de police, 4 procureurs généraux). On dénombre maintenant (fin février) 1088 plaintes dont 470 pour agressions sexuelles. 73 personnes ont été mises en examen dont la très grande majorité est représentée par des Nord-Africains arrivés tout récemment en Allemagne. Seuls 12 sont soupçonnés d’agressions sexuelles. Il faut dire, comme l’explique le procureur général de Cologne, Ulrich Bremer, « qu’il est plus facile de rassembler des preuves pour un vol que pour une agression sexuelle » (voir l’article de Cécile Boutelet du Monde, le 19/02/2016). Je note que les réseaux sociaux semblent avoir joué un rôle et expliqueraient pourquoi tant d’hommes se sont retrouvés rassemblés ce soir-là sur la place de la gare de Cologne (« allons à Cologne, il paraît qu’il y a une grande fête là-bas »)

 

Féminisme. Alice Schwarzer.

La première vague est celle qui secoue le monde du féminisme allemand. D’un côté la « papesse » du féminisme, Alice Schwarzer, 73 ans, formée en France (élève de Michel Foucault et proche de Simone de Beauvoir), fondatrice du journal Emma, « incarne depuis 40 ans la cause des femmes allemandes », écrit Frédéric Lemaître dans Le Monde du 23/01/2016. Ses convictions sont entières : elle est « violemment contre la pornographie, contre la prostitution et contre le port du voile ». J’avais déjà entendu parler d’elle dans un numéro de la Zeit. De l’autre côté il y a la nouvelle génération qui reproche à Alice Schwarzer de n’avoir pas réussi au cours de ces 40 ans à changer les choses, fondamentalement, sur le plan de l’égalité entre hommes et femmes en Allemagne : la différence entre salaires hommes et femmes est toujours aussi criante et les postes de responsabilité échappent toujours aux femmes. En plus les porte-paroles de la nouvelle génération trouvent que tout ce remue-ménage autour de ces femmes blanches attaquées par des hommes bruns a des relents racistes. Il y en a même qui prétendent que ces choses-là arrivent aussi à l’occasion des fêtes de la bière et certaines membres musulmanes de ces mouvements féministes vont même jusqu’à prétendre qu’elles se sentent bien sous leur voile, bien et sécurisées ! Pour moi il n’y a pas photo. Je suis pour Alice Schwarzer et je suis, comme elle, contre le voile. Violemment contre. Il faut dire que je suis de la même génération, à peu près, qu’Alice Schwarzer et que j’ai admiré Simone de Beauvoir et son Deuxième Sexe.

 

Islam. Kamel Daoud.

Les autres vagues ont secoué le petit monde des intellectuels français. Il y a d’abord eu l’affaire Kamel Daoud. Sur une pleine page du Monde (le 05/02/2016) cet écrivain algérien, journaliste à ses heures, confirme, dans des termes un peu plus compliqués que moi, ce que j’avais déjà prétendu à maintes reprises, qu’il y avait quelque chose de pourri dans le monde arabo-musulman (et irano-musulman et pakistano-musulman, etc.) en ce qui concerne la conception qu’on y a de la femme. C’est la femme qui est coupable lorsque l’homme en est excité sexuellement. Une femme agressée sexuellement est salie. Et, de toute façon, la femme est inférieure à l’homme. Voir ce que j’en ai dit à propos de l’affaire de Cologne en janvier dernier dans : Islam vs Femme (suite). L’article de Daoud était intitulé Cologne, lieu de fantasmes. En accueillant les réfugiés, dit Daoud, il ne suffit pas de leur donner des papiers, il faut encore les guérir du « profond sexisme qui sévit dans le monde arabo-musulman ». Et il précise : « L’autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir… ». Et encore : « Le sexe est la plus grande misère dans le monde d’Allah ». Les prêcheurs islamistes font du « porno-islamisme » en décrivant « un paradis plus proche du bordel que de la récompense pour gens pieux, fantasme des vierges pour les kamikazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puritanisme des dictatures, voile et burka ». En relisant son article je me rends compte qu’il n’y est pas allé de main morte.
Alors, évidemment, il s’est fait attaquer. D’une vilaine façon, par une cohorte de soi-disant historiens et sociologues, l’accusant de véhiculer « des clichés islamophobes » (Le Monde du 12/02/2016). C’est tellement facile de traiter quelqu’un d’islamophobe plutôt que d’entrer dans le débat. De cette façon le débat est tout de suite clos (c’est comme quand on critique Israël, on vous traite d’antisémite. Rideau !). L’attaque était tellement violente que Daoud a décidé d’arrêter, de rester silencieux et de renoncer à son activité de journaliste. Il faut savoir que Daoud réside toujours en Algérie, qu’un imam avait déjà lancé une fatwa contre lui en décembre 2014 pour « athéisme » et qu’il risque donc sa tête.
C’est dans le numéro du Monde des 21 et 22/02/2016 qu’il annonce sa décision dans un échange de lettres avec un ami journaliste américain Adam Shatz. On y apprend d’ailleurs que Daoud avait également écrit un article pour le New York Times (numéro du 14/02/2016) sur le même thème où il dit ceci : « …le rapport pathologique que certains pays du monde arabe entretiennent avec la femme fait irruption en Europe. » Cela « prend les allures d’une confrontation culturelle sur le sol même de l’Occident… Le grand public en Occident découvre, dans la peur et l’agitation, que dans le monde musulman le sexe est malade ». Je trouve qu’il a raison, mais que l’irruption, en France, ne s’est pas faite par l’immigration récente mais que ce rapport malsain avec la femme est déjà présent depuis un bon moment dans certaines de nos banlieues où les filles ont un mal fou à s’affirmer par rapport aux garçons et où il leur est difficile d’échapper à la fameuse classification de « salopes ou putains ». Adam Shatz assure Daoud de sa profonde amitié et de son admiration (il avait publié un portrait de lui dans le New York Times justement), lui dit qu’il ne signerait jamais un texte tel que celui de ses opposants mais qu’il a été lui aussi choqué par son article et qu’il n’est pas d’accord avec ses affirmations. La lettre de réponse de Kamel Daoud est extrêmement touchante. Il faudrait la citer entièrement. « J’ai essayé de penser », dit-il. « …parce que j’avais la terreur de vivre une vie sans sens ». « J’ai donc écrit souvent, trop, avec fureur, colère ou amusement. J’ai dit ce que je pensais du sort de la femme dans mon pays, de la liberté, de la religion et d’autres grandes questions qui peuvent nous mener à la prise de conscience, à l’abdication ou à l’intégrisme, selon nos buts dans la vie ». Aujourd’hui, dit-il encore, « nous vivons une époque de sommations ». « J’ai écrit poussé par la honte et la colère contre les miens et parce que je vis dans ce pays, dans cette terre. J’y ai dit ma pensée et mon analyse sur un aspect que l’on ne peut cacher sous prétexte de charité culturelle ». « Que des universitaires pétitionnent contre moi aujourd’hui, à cause de ce texte, je trouve cela immoral : parce qu’ils ne vivent pas ma chair ni ma terre et que je trouve illégitime sinon scandaleux que certains me prononcent coupable d’islamophobie depuis des capitales occidentales et leurs  terrasses de café où règnent le confort et la sécurité » (voilà une chose que l’on ne peut plus affirmer depuis ce qui s’est passé en novembre 2015 !). « Le tout servi en forme de procès stalinien… Je pense que cela reste immoral de m’offrir à la haine locale sous le verdict d’islamophobie qui sert aujourd’hui d’inquisition… en restant bien loin de mon quotidien et celui des miens ». « L’islam est une belle religion selon l’homme qui la porte », dit-il encore, « mais j’aime que les religions soient un chemin vers un dieu et qu’y résonnent les pas d’un homme qui marche ». « Le sort de la femme est lié à mon avenir, à l’avenir des miens. Le désir est malade dans nos terres et le corps est encerclé. Cela je dois le dire et le dénoncer ».
Et il termine sa lettre en affirmant qu’il choisit le silence. Ou plutôt la littérature. « Je vais aller écouter des arbres et des cœurs. Lire. Restaurer en moi la confiance et la quiétude. Explorer. Non pas abdiquer mais aller plus loin que le jeu des vagues et des médias. Je me résous à creuser et non déclamer. J’ai pour ma terre l’affection du désenchantement. Un amour secret et fort. Une passion… Je ne hais pas les miens, ni l’homme en l’autre. Je n’insulte pas les raisons d’autrui. Mais j’exerce mon droit d’être libre… ».
Alors, bien sûr, on l’a aussi défendu. Michel Guérin, par exemple, qui dans Le Monde du 27/02/2016, signe une chronique intitulée Daoud ou la défaite du débat. C’est ce qu’il répète dans son texte : « Le retrait de Daoud est une défaite. Pas la sienne. Celle du débat. Il vit en Algérie » (Guérin l’a appelé chez lui à Oran), « il est sous le coup d’une fatwa depuis 2014, et cela donne de la chair à ses convictions ». Guérin nous apprend aussi que des intellectuels africains ont salué son courage, que Libération l’a défendu et L’Obs aussi où Jean Daniel retrouve en lui « toutes les grandes voix féministes historiques ». Et dans Le Monde du 02/03/2016 c’est l’écrivain et philosophe Pascal Bruckner qui signe un texte intitulé : Défendons les libres-penseurs contre les fatwas de l’intelligentsia. Il est vrai que Bruckner a été classé à un moment donné comme « néo-conservateur ». Il n’empêche. Quand il dit que le terme islamophobie est devenu un nouvel instrument de censure, que toute critique de l’islam est taxée de raciste, je suis d’accord avec lui. D’ailleurs Elisabeth Badinter a été attaquée elle aussi quand, début janvier 2016 sur France Inter, elle a appelé les défenseurs de la laïcité à ne plus se taire par crainte d'être taxés d'islamophobie (j’y reviendrai). Bruckner voit dans l’attitude d’une certaine intelligentsia occidentale une « nouvelle trahison des clercs ». « Au lieu d’aider les rebelles du monde arabo-musulman à étendre le règne de la raison, à combattre le fanatisme et le puritanisme, nombre d’intellectuels européens et nord-américains se contentent de soutenir les pouvoirs dominants de l’autre côté de la Méditerranée, et cautionnent avec opiniâtreté, la bigoterie religieuse en cours, en rappelant à l’ordre ceux qui osent ruer dans les brancards ».

 

Laïcité.

Et puis on a eu droit à l’affaire laïcité. Cela avait commencé avec la fameuse déclaration d’Elisabeth Badinter à France Inter le 06/01/2016. En fait, il n’y avait rien de nouveau dans cette déclaration. Elle avait déjà accordé un entretien à Marianne en février 2015. Mon frère Pierre m’avait envoyé l’article en question, paru dans Marianne le 03/02/2015 et intitulé : Elisabeth Badinter : je ne pardonne pas à la gauche d’avoir abandonné la laïcité. Elle y jugeait déjà « désolant le pouvoir accordé par la gauche aux curés, imams et rabbins, et dénonçait les lâchetés des socialistes depuis vingt-cinq ans à propos du voile ». Et voilà qu’un sous-fifre de l’Observatoire de la laïcité, Nicolas Cadène, philosophe (!),  attaque la Badinter, disant à peu près ceci : voilà, on a réussi à regrouper tout le monde dans la condamnation de l’attentat du Bataclan et voici qu’elle fout tout en l’air. Alors c’est Valls qui entre en jeu, attaquant d’abord le chef, Jean-Louis Bianco, Président du fameux Observatoire, puis le sous-fifre. Dans son attaque du sous-fifre (le 18/01/2016) Valls estime « qu’un collaborateur d’un Observatoire de la République ne peut s’en prendre à une philosophe comme Elisabeth Badinter ». « Elle a fait une défense intransigeante de la laïcité que je partage d’ailleurs », dit Valls. « Il y a des lignes qui ont été dépassées ». Auparavant il avait attaqué Bianco lui reprochant d’avoir mis la signature de l’Observatoire à côté d’un certain nombre d’organisations qui étaient opposées à la laïcité dont certaines proches des Frères musulmans et, plus grave, de « dénaturer la laïcité ». Le 20/01/2016 c’est Jean-Marie Le Guen qui emboîte le pas à son Premier Ministre. Pour lui Elisabeth Badinter incarne « un féminisme rigoureux par opposition à un féminisme nouveau qui se radicaliserait, se communautariserait » (voir Cécile Chambraud, Le Monde du 22/01/2016). « Je pense que nous acceptons depuis des années trop de reculs sur cette question du droit de la femme », a-t-il ajouté. Et il s’est demandé « si une femme vivant dans certains quartiers aurait le droit de s’habiller, de se maquille, de sortir, d’avoir librement des relations sentimentales ». « J’en doute, et ça m’interpelle en tant que républicain », dit-il. Au fond c’est exactement ce que je dis ci-dessus, quand je prétends que ce rapport malsain qu’a la culture arabo-musulmane avec la femme règne déjà dans certains de nos quartiers !
Alors, évidemment, l’ancien Sherpa de Mitterand s’est rebiffé. Dans Le Monde du 21/01/2016 il parle d’intégristes de la laïcité. On aura tout vu. « …une réaction laïciste intégriste de développe en France depuis plusieurs années » (!), dit-il. Et à propos de l’appel « Nous sommes unis » publié après les attentats de novembre 2015, il trouve que « c’est une chance extraordinaire pour la République », qu’un tel appel ait pu être signé par tant d’organisations musulmanes. Une chance ? Quand on pense qu’il y a eu 140 morts et près de 400 blessés, il me semble que c’est la moindre des choses qu’on les condamne ces attentats, non ? Et puis les appels pour une « laïcité ouverte » se sont multipliés. Dès le 22/01/2016 (Le Monde) un certain Jean Baubérot menace : Gare aux laïcards extrémistes ! Heureusement en même temps paraît un papier de la journaliste Caroline Fourest (si injustement traitée par Ruquier), intitulé : Pourquoi Jean-Louis Bianco a fâché tant de laïques, et qui met les choses au point question intégrisme : « L’Observatoire de la laïcité et son président sont devenus sourds et aveugles face à la montée des intégrismes ». Et puis voilà que, pour clore ce débat, Le Monde, dans son supplément Culture et Idées du 27 février 2016, consacre deux pages à la question de l’espace public, puisque c’est dans cet espace qu’est censé régner la laïcité ou la séparation des religions et de l’Etat. C’est la journaliste Cécile Chambraud qui signe cette étude dont le titre pose la question suivante : « L’espace public doit-il rester neutre ? ». Mais l’étude est d’abord juridique et historique. Je n’ai pas envie d’entrer dans ce genre de considérations qui me paraissent bien oiseuses. Savoir comment cela s’est passé en 1905, si certains étaient pour une laïcité ouverte, d’autres pour une laïcité pure et dure, n’a plus aucune importance aujourd’hui. En 1905 une très grande majorité de la population française était croyante et pratiquante. Certains accommodements étaient nécessaires comme la prise en charge de l’entretien de certains édifices religieux par exemple. Nous sommes un siècle plus tard. Ce n’est plus l’Eglise catholique qui pose problème, c’est l’islam. Il y a certains éléments culturels liés à un islam rigoriste qui ne heurtent pas seulement la conception que l’on peut avoir de la laïcité mais nos valeurs humanistes et les droits de l’Homme. Et tout particulièrement les droits de la femme. Et puis, il y en a marre : en lisant tous ces textes sur une « laïcité ouverte » on a l’impression que la laïcité est là pour protéger les religions. Mais Tudieu ! Elle est là pour nous protéger des religions, non ? Elle a bien été inventée pour nous protéger de la mainmise de l’Eglise catholique !

 

Rumeurs. Complots. Presse "mensongère".

Avant de conclure je voudrais encore entamer un autre thème qui n’est peut-être pas directement lié aux évènements de Cologne mais qui n’en est pas non plus étranger. Kamel Daoud l’avait déjà écrit dans son article : Cologne était un « lieu de fantasmes », et pas seulement de fantasmes d’hommes  venus d’ailleurs. Le fantasme était aussi chez les Occidentaux. « Le fait en lui-même correspond on ne peut mieux au jeu d’images que l’Occidental se fait de l’autre, le réfugié-immigré : angélisme, terreur, réactivation des peurs d’invasions barbares anciennes et base du binôme barbare-civilisé. Des immigrés accueillis s’attaquent à nos femmes, les agressent et les violent », a-t-il écrit. Et, effectivement, très vite, on a raconté que les mêmes faits se sont produits ailleurs, à Hambourg, à Berlin, à Vienne, etc. A Stockholm. Et puis les rumeurs ont commencé à se répandre : la police a couvert les faits. Parce que les coupables étaient des immigrés. Pour ne pas faire peur à la population. Pour ne pas gêner la Chancelière qui se débat avec son immense problème de réfugiés. La presse aussi cache des choses, des choses effroyables. La presse est menteuse, etc.
Vous voyez de quoi je veux parler ? Des rumeurs, de la théorie des complots, de son rôle dans la propagande d’extrême-droite. Il se trouve que je reçois de temps en temps – bien que j’ai déjà demandé plusieurs fois qu’on m’épargne ce genre de mails – des « infos » relayées visiblement par des réseaux d’extrême-droite, d’une amie d’enfance, du Maroc, d’Annie, et qui semble être devenue la proie de ces milieux. L’année dernière je reçois une lettre traduite soi-disant de l’allemand (donc pas l’original) d’une Tchèque travaillant dans un hôpital de Bavière et qui décrit dans des termes apocalyptiques l’afflux des immigrés, leur réception à l’hôpital, tous ont le SIDA, les enfants malades, les exigences violentes pour qu’on les soigne, la menace de les abandonner, etc. Difficile de savoir ce qui est vrai ou non. Encore que je ne pense pas que le SIDA règne en Syrie et je ne vois pas des familles arabes abandonner leurs enfants. Et puis en janvier nouvelle missive intitulée : à lire avant que cela ne disparaisse du web, ce que vous ne lirez de toute façon pas dans la presse (tous des menteurs), et qui raconte une histoire de 45 jeunes de la Seine-St. Denis qui se seraient violemment battus, tirés dessus, dans Isola 2000, la police anti-émeutes a dû y monter, des morts et des blessés, plein de drogue et 40 armes trouvés dans les chambres et, en plus, tous ces jeunes ont eu leur séjour payé par la région Ile de France, donc par nous autres pauvres contribuables. J’ai fait une rapide recherche sur le net et trouvé le même texte à l’identique (copié-collé) sur le site françaisdefrance, qui est une émanation directe du Front National ! Je m’en doutais.
Les rumeurs ont toujours existé. Edgard Morin a publié il y a plus de 50 ans son étude sur la Rumeur d’Orléans. Et c’est bien avant l’invention du web que tout le monde racontait qu’Isabelle Adjani avait le SIDA et que l’épouse de Pompidou participait à des parties fines. Et, encore tout récemment, un livre a paru sur ce sujet, La République des rumeurs d’Alexandre Duyck chez Flammarion, 2016. Je trouve la critique qu’en fait Vanessa Schneider dans Le Monde du 25/02/2016 un peu faiblarde. Elle dit, mais c’est peut-être l’auteur du bouquin qui le dit, que « la rumeur se nourrit de deux thèmes, l’argent et le sexe ». C’était peut-être vrai pour ce qui est des rumeurs qui ont touché les hommes politiques de la Vème République (qui est l’objet du livre), mais la situation a complètement changé aujourd’hui. D’abord les rumeurs ont obtenu une caisse de résonance incroyable, incommensurable, grâce au net et aux réseaux sociaux. Ensuite les rumeurs, devenues histoires de complots, ont surtout couru sur les réseaux d’extrême-droite, d’une part, les réseaux islamistes ou pseudo-islamistes, d’autre part. J’en ai parlé des théories complotistes chers aux islamistes (à propos du massacre de Charlie) dans une note de mon Bloc-notes 2015 intitulée Rumeurs et complots.
Les réseaux d’extrême-droite utilisent systématiquement l’idée que les faits qu’ils révèlent ont été cachés par la police et la presse. La police parce que le pouvoir l’y oblige. La presse parce qu’elle est de connivence avec l’establishment qui nous gouverne. Elle fait partie du système. La presse est donc mensongère. Et c’est ainsi que j’arrive à cet autre article tout à fait remarquable du Spiegel (le même numéro qui parle de Trump, celui du 30/01/2016), intitulé Presse gegen Lügner Journalismus in Wochen der Hysterisierung (La Presse contre les menteurs, la pratique du journalisme en ces semaines d’hystérisation). L’article en question est un éditorial et nous décrit une Allemagne bien inquiétante. L’affaire de Cologne n’est qu’un morceau du puzzle. Le problème des réfugiés est devenu un problème majeur pour l’opinion publique et fait les beaux jours de tout ce qui est populiste et de tendance d’extrême-droite dans le pays (le parti d’extrême-droite AfP, le mouvement anti-immigration Pegida). Toutes ces forces sont plus actives dans l’ancienne Allemagne de l’Est. Un numéro du Spiegel plus récent pose d’ailleurs la question : que se passe-t-il avec les Saxons ? (pour moi l’explication est bien simple : les Allemands de l’Est n’ont jamais eu à faire leur mea culpa nazi parce qu’on leur a dit qu’étant communistes ils n’ont pas pu collaborer, donc non coupables devant l’Histoire). Alors que se passe-t-il dans l’Allemagne d’aujourd’hui ? Une atmosphère de colère et de haine. Des cameramen attaqués lors de démonstrations. Des insultes et des menaces proférées envers des journalistes. Et un chiffre terrible : 40% des Allemands n’ont plus confiance dans les medias. Pensent qu’ils mentent et qu’ils sont à la botte de ceux qui gouvernent.
Mais soyons justes, écrit l’éditeur du Spiegel au début de son article, il existe quand même encore des gens qui ont le souci de s’informer sérieusement sur ce monde bien complexe. Et il y a encore beaucoup de médias, beaucoup, qui font leur travail avec sérieux et passion et qui ne se laissent pas intimider. Et malgré cela nous avons ce terrible problème de confiance. Que pouvons-nous faire, demande-t-il. Continuer bien sûr. Et, justement, en ces temps si difficiles, ne pas économiser sur les moyens, conserver nos capacités d’enquête, des reporters locaux, des teams d’investigation. C’est cela qui nous différencie de la presse grand-public qui crie et invective. Nous devons aussi reconnaître nos erreurs, nous demander parfois si nous ne jetons pas un regard trop élitiste sur la réalité allemande, discuter avec nos lecteurs, débattre, accepter la critique avec humour. Après tout, il n’est peut-être pas si mauvais que des millions d’hommes et de femmes qui, dans le passé, étaient des consommateurs silencieux, participent aujourd’hui aux réseaux sociaux et deviennent eux-mêmes des créateurs de médias.
Mais, ajoute l’éditorialiste, il faudrait quand même que notre cher public réfléchisse de temps en temps à trois choses :
1) Facebook et twitter sont un danger car leurs utilisateurs risquent de n’y lire que ce qu’ils souhaitent y apprendre, de ne faire que s’auto-confirmer à chaque instant et en conclure que leur propre haine est rationnelle et parfaitement justifiée.
Arrêtons-nous un instant à cette phrase que j’ai peut-être traduite maladroitement mais que je considère comme particulièrement importante. C’est même surtout à cause de cette phrase que je vous parle de cet article. Parce que c’est peut-être le principal défaut des réseaux sociaux. Les gens tournent en rond dans leurs réseaux. Et quand on tourne en rond il est difficile de trouver l’ouverture.
2) Il faut aussi arrêter de nous affubler du nom de « mainstream medias » (terme d’origine américaine qui signifient en quelque sorte : appartenant au système). De tels médias n’existent pas, dit l’éditorialiste du Spiegel. La Frankfurter et la Welt ne sont pas du même bord (plutôt à droite) que la Süddeutsche et la Zeit (plutôt à gauche ou centre gauche). Et beaucoup de médias n’ont pas la même perception de la réalité.
3) Le Spiegel s’appartient à lui-même et n’est télécommandé par personne. Personne ne lance ici des vérités non vérifiées pour affirmer l’inverse le lendemain. Nos investigations peuvent durer des jours, des semaines, des mois. Les articles sont vérifiés et améliorés par des chefs de départements, des documentalistes, des juristes, des rédacteurs et des rédacteurs en chef. Notre rédaction délibère sur nos articles comme sur notre politique rédactionnelle. Nous sommes tous d’accord pour penser qu’il faut essayer de comprendre des gens qui fuient des territoires en guerre. En parler avec une certaine empathie. Mais nous sommes aussi d’accord pour mettre sur la table, bien évidemment, les erreurs du Gouvernement fédéral et des Partis, l’échec européen et la perte de tout contrôle sur les évènements, tel que nous le vivons actuellement. Et il n’y a pas opposition entre ces deux conceptions de notre travail.
Belle proclamation de valeurs journalistiques, ne pensez-vous pas ? Je crois qu’on n’a jamais eu autant besoin d’un vrai journalisme d’investigation. D’un journalisme honnête. De faits avérés. C’est aussi la dernière leçon que nous a laissé le grand Umberto Eco qui vient de disparaître. C’était dans un entretien qu’il avait accordé encore en mai 2015 et que Le Monde reproduit dans son numéro des 21 et 22 février 2016, en l’intitulant : « Que vive le journalisme critique ! ». Comme toujours chez Eco il y a des choses amusantes ou surprenantes comme quand il cite Hegel disant : « la lecture des journaux reste la prière quotidienne de l’homme moderne ». D’autres constatations sont évidentes. L’important, aujourd’hui, pour un journal n’est plus l’énoncé des faits d’actualité puisqu’on en a tous déjà pris connaissance sur Google Actualités ou ailleurs sur le net (encore que je ne suis pas d’accord avec lui quand il dit qu’il suffit donc, comme le fait le New York Times, de : « réduire les principales informations à une seule colonne du journal ». Je pense que le journal a aussi le devoir de vérifier les faits et de les donner dans leur entièreté et avec tous les détails ce que ne fait pas forcément le net), l’important, donc « pour la presse exigeante c’est d’approfondir l’actualité et de faire la place aux idées ». Et voilà ce qu’il dit à propos de la théorie des complots : « Il y a aujourd’hui davantage de canaux de communication, une prolifération plus grande et immédiate du faux. Avant, le faussaire devait trouver des éditeurs spécialisés. Aujourd’hui, n’importe quel délirant affabulateur antimusulman, n’importe quel imbécile antisémite peut diffuser sa théorie de complot sur le net...  La théorie du complot permet de se déresponsabiliser. Le complot nous décharge de notre responsabilité. Il devient une paranoïa sociale. Le sociologue Georg Simmel disait que la force du grand secret, c’est d’être un secret vide car personne ne peut le découvrir. On peut menacer les autres avec ce genre de manipulation mystérieuse. ». Et encore : le journalisme critique « doit contribuer à déjouer le règne du faux et de la manipulation. Ce doit être l’un de ses combats, comme celui de faire vivre l’esprit critique, loin du nivellement et de la standardisation de la pensée ».
Voilà, tout est dit. Je le crois du moins. Et vous prie, une fois de plus, de m’excuser d’avoir été aussi long…

 



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