10/01/2016     (imprimer)

Résolutions ? Irrésolution

J’ai pris la résolution, ai-je écrit il y a peu, de ne plus m’occuper que de littérature. Plus de politique, plus d’économie, plus de considérations sur notre société, plus rien. Le silence.

Mais est-ce vraiment possible ? C’était l’anniversaire du massacre de Charlie il y a peu et la télé n’arrêtait pas de parler terrorisme, djihadisme, islam et islamisme. Et puis c’est quand même le problème majeur qui se pose à la France en ce moment…
Mais qu’y a-t-il encore à ajouter à tout ce qui a déjà été dit ? Personnellement j’en ai parlé souvent, pas seulement de l’islam et de l’islamisme, mais de la montée de l’intégrisme en général. J’en ai même fait l’un des fléaux de l’humanité, l’un des Cavaliers – le Cavalier noir – de l’Apocalypse.

Car l’intégrisme religieux a repris du poil de la bête dans toutes les religions. C’est l’intégrisme catho qui a pourri le début du mandat de Hollande en provoquant une levée en masse contre le mariage des homos (qui en sont restés ébahis, les homos aussi bien que Hollande. Toujours ce vieux conservatisme français et la passion pour la guerre civile). Les intégristes juifs imposent la politique du Grand Israël en Palestine. Mais c’est bien sûr l’islam qui a le pompon en matière d’intégrisme. J’ai parlé plusieurs fois (comme tant d’autres) du lien entre l’islam et l’islamisme dans mon Bloc-notes 2015 (voir en particulier : 23/01/2015 Charlie, l’islam et l’islamisme. Voir aussi : 05/06/2015 Le XXIème siècle sera religieux) et encore dans ma dernière note datant d’une dizaine de jours avant le Bataclan (O3/11/2015 Actualités (Israël, Islam, etc.)) je notais l’évolution quasi-mondiale de l’islam dans une direction toujours plus rigoureuse, plus globale pour ne pas dire totalitaire et citais l’écrivain algérien Boualem Sansal : L’islam contemporain n’a déjà plus rien à voir avec celui d’il y a trente ans, disait-il. « D’une petite pratique qui ne dérangeait pas, il est passé à une réalité tonitruante… ». A l’époque de Boumediene, l’islam y était vécu un peu comme le christianisme en France, dit-il. C’est-à-dire d’une manière « transparente ». Et puis tout à coup « cette chose lointaine s’est imposée partout, avec ses discours, des constructions de mosquées. Le  paysage lui-même a changé, les pratiques vestimentaires se sont modifiées, les barbes se sont mises à pousser… et les enfants des écoles se transforment en petits ayatollahs à la maison… ». Et l’autre écrivain algérien, Kamel Daoud, dit pratiquement la même chose dans une interview (Le Monde des 29/30 novembre 2015) : « les islamistes bénéficient d’une immunité incroyable en Algérie… C’est d’autant plus inquiétant que cela se fait sur fond de profond basculement de la société algérienne vers un conservatisme religieux de plus en plus affirmé. »  Or c’est une constatation que l’on peut faire dans pratiquement tous les pays musulmans du monde entier. On peut même la faire presque quotidiennement. Il y a quelques semaines on a vu une émission sur Zanzibar et entendre une femme déclarer que, il y a une dizaine d’années, les femmes n’y étaient pas voilées ! Et en même temps l’opposition entre sunnites et chiites est telle que l’on se croit revenu au temps de l’assassinat d’Ali. Il y a quelques jours j’apprends que l’Indonésie a pris des mesures pour contrer le djihadisme mais la principale organisation musulmane du pays, tout en appelant à la concorde entre religions, refuse de revenir sur une fatwa condamnant le chiisme comme une hérésie ! Et puis l’Arabie Séoudite annonce la condamnation à mort de 47 opposants dont le leader du chiisme dans le Royaume. Il me paraît évident que ce que l’on appelle le djihadisme se nourrit de cette évolution-là.
Ici je vais faire une parenthèse. Je viens de lire les Particules élémentaires de Houellebecq. Je n’avais jamais rien lu de lui. Pas envie. Quand ma fille Francine a vu le bouquin elle a dit : « c’est glauque ». Et c’est vrai que c’est glauque. Mais Annie a vu le livre chez notre ami Jacques et lui a emprunté. Et donc je l’ai lu. Je vais encore en parler. C’est dans ce bouquin que Houellebecq exprime son fameux jugement sur la religion musulmane : « de loin la plus bête, la plus fausse et la plus obscurantiste de toutes les religions ». Or ce n’est pas tout à fait vrai. Sur beaucoup d’aspects elle est bien plus rationnelle que les deux autres religions monothéistes, bien moins sophistiquée que la juive avec toutes ses règles et interdictions, et bien plus convaincante dans sa conception du Dieu suprême que la chrétienne (ni trinité, ni immaculée conception, ni représentation de la divinité, ni Dieu fait homme, etc.). Et puis je me suis fait la réflexion suivante : on a beaucoup glosé sur la conception globale de la religion musulmane, le refus de séparer la loi divine immuable de la loi civile sujette aux changements de société (c’était un des thèmes majeurs d’un colloque qui s’est tenu à Bordeaux en 1956 et dont j’ai rendu compte dans mon Voyage autour de ma Bibliothèque, au tome 2 : Déclin culturel de l'islam). Or il me semble aujourd’hui que l’explication est bien plus simple. Elle réside, pour moi au moins, essentiellement dans deux des 5 piliers de leur foi : les 5 prières quotidiennes et le Ramadan. Ce sont ces deux institutions qui imposent à tout un chacun l’évidence de l’existence et de l’omniprésence permanente de Dieu. Ce sont les cinq appels quotidiens du muezzin et le jeûne pendant un mois lunaire entier du Ramadan qui font la particularité de la religion musulmane. Sa particularité totalitaire...
Pendant toute l’année 2015 des centaines d’articles de journaux et des émissions de télé ont évoqué aussi bien la religion musulmane et le terrorisme islamiste ou djihadiste, quel que soit le nom qu’on veuille bien donner à ce phénomène terrifiant, que ce soit dans les pays musulmans ou chez nous. On a tout entendu et son contraire. L’un des articles qui m’a paru le plus convaincant, comme d’ailleurs à mon frère Pierre, est celui d’Olivier Roy paru dans Le Monde du 25 novembre 2015 et intitulé : Le djihadisme est une révolte nihiliste. Il constate d’abord que les terroristes sont tous soit immigrés de deuxième génération, nés ou venus, enfants, en France (aucun de première ni de troisième) soit convertis (plus du quart d’entre eux). Ils sont donc d’abord des radicalisés, des révoltés, des dissidents, dit-il, qui se servent d’un islam salafiste anti-culturel comme d’un « label », d’une « signature sanglante pour leur propre révolte personnelle ». Ils sont en rupture avec leur famille comme avec la Société. « Les terroristes reflètent une révolte générationnelle qui touche une catégorie précise de jeunes ». Une catégorie précise et heureusement limitée ! Ils sont sans culture, sans lectures et sans tradition religieuse véritable. Mais une fois revêtus de leur nouveau moi « ils exhibent… leur volonté de revanche sur une frustration rentrée, leur jouissance de la nouvelle toute-puissance que leur donnent leur volonté de tuer et leur fascination pour leur propre mort. La violence à laquelle ils adhèrent est une violence moderne, ils tuent comme les tueurs de masse le font en Amérique ou Breivnik en Norvège, froidement et tranquillement. Nihilisme et orgueil sont ici profondément liés ». Cela fait froid dans le dos mais c’est convaincant. Reste à comprendre la racine de cette révolte et savoir comment faire face. Le philosophe Jürgen Habermas estime lui aussi que « le fondamentalisme djihadiste n’est en rien une religion » (Le Monde des 22/23 novembre 2015), croit que le mécanisme de cette véritable « pathologie sociale » est le sentiment d’un manque de reconnaissance (vrai ou faux) et c’est cela qui « semble faire de petits criminels isolés issus des populations immigrées européennes, les héros pervers de commandos de tueurs téléguidés … » et il pense que tout ceci devrait à nouveau attirer notre attention sur « les destins ratés de l’intégration dans les foyers sociaux de nos grandes villes ». Je pense moi aussi qu’on n’échappera pas à ce problème-là. Même si Habermas semble faire l’impasse sur ces 25% de convertis qui ont rejoint les enfants d’immigrés, en Allemagne comme en France…


Un mois après le massacre du Bataclan le FN a obtenu près de 30% des suffrages lors des élections régionales. C’est effrayant à plus d’un titre. Parce que c’est le parti de la haine de l’autre, de l’exclusion, du repli sur soi, du vieux nationalisme et de l’absurdité sur le plan politique et économique. Alors peut-on se résigner à ne plus en parler ? Se laisser aller au découragement, à la déprime ?
Les Français, dans leur majorité, ont réagi, puisque le FN a finalement largement perdu dans le Nord, l’Est et le Sud-Est. Et que les leaders de la droite qui ont profité du vote des gens de gauche ont même reconnu ce qu’ils leur devaient (une graine de l’esprit de la grande coalition jetée sur le sol de France !). Mais le mal est là et il ne sera pas éradiqué de si tôt. Quant aux leaders nationaux ils n’ont toujours rien compris. Dès le début de l’émission télé qui a annoncé les résultats, ils ont d’abord commencé à dire qu’il fallait en tirer les conséquences et changer d’attitude et, immédiatement après, Lemaire et la Dati ont recommencé la guerre civile, reprochant à la majorité pêle-mêle, l’échec économique (là ils ont évidemment raison, encore qu’ils y sont peut-être aussi pour quelque chose), la politique pénale (pauvre Ministre de la Justice, éternelle tête de Turc), la réforme de l’éducation (pas si mauvaise que cela, pensent certains) et les atteintes à l’identité nationale. Sur ce dernier point je vois rouge ! C’est tellement crétin ce discours sur les racines judéo-chrétiennes (les miennes sont d’ailleurs gréco-latines) et sur les Français de souche ! On est à une époque où les gens et les cultures se mélangent. Dans mon enfance, on était trois frères et quatre cousines qui vivaient tous dans le Nord de l’Alsace et parlaient alsacien. Aujourd’hui il n’y a plus qu’un frère qui vit en Alsace. Les autres vivent ailleurs : Luxembourg, Paris, Lorraine, Bretagne, Sud-Ouest. Et aucun de nos enfants ne parle plus l’alsacien. Et l’un d'eux a épousé une Russe, un autre une Finlandaise, un troisième une Réunionnaise et un quatrième a adopté un petit Vietnamien. De mes deux adjoints dans le Groupe que je dirigeais, l’un qui était Breton, avait épousé une Allemande, deux de ses enfants ont pris la nationalité luxembourgeoise et sa fille aînée dirige le secrétariat du Parlement luxembourgeois. L’autre, un Lorrain, était le fils d’un Polonais immigré, mineur, qui avait rejoint la RAF pendant la guerre et avait épousé une Ecossaise, et lui-même a adopté deux petits Coréens. Les deux filles de nos meilleurs amis, Français, au Luxembourg, ont épousé, l’une un Hollandais qui a d’ailleurs pris la nationalité luxembourgeoise, l’autre un Belge dont le père était lui aussi un Polonais, immigré et mineur. Au Luxembourg 40% de la population résidente est étrangère. A Luxembourg-ville les étrangers représentent 60% de la population et 170 nationalités y sont présentes. 40% des postes de travail sont occupés par des frontaliers français, belges et allemands. D’ailleurs la grande région Est envoie 175000 personnes tous les jours au-delà de ses frontières vers la Belgique, le Luxembourg, l’Allemagne et la Suisse. De toute façon les frontières entre la France et ces quatre pays n’existent plus et ne pourront plus jamais être rétablies. Une partie non négligeable des Luxembourgeois est d’origine italienne ou portugaise. Ils continuent à parler la langue de leurs ancêtres et à conserver des liens culturels avec leurs pays d’origine. Et dans la Lorraine voisine les noms de famille à consonance italienne ou polonaise pullulent également. Et en Sarre on a rendu l’enseignement du français obligatoire. Alors on met en avant le fait que les immigrés d’Afrique du Nord sont de religion musulmane. La belle affaire : dans 50 ans ils ne seront pas plus pratiquants que ceux qui avaient des ancêtres chrétiens…
Ceux qui votent FN par haine de l’autre (je le vois bien ici à Cannes où le FN a eu 40% des voix), vont continuer à alimenter leur haine en se nourrissant de chaque nouvel attentat terroriste et de la crise des réfugiés. Une amie d’enfance d’Annie qui se trouve visiblement dans un réseau de droite extrême – tout en refusant l’étiquette d’extrême-droite – réseau dont je n’arrive pas à m’extraire, vient encore de m’envoyer la lettre – authentique ou pas – d’une Tchèque travaillant dans un hôpital à Munich, appelant au secours en décrivant « l’écrasante majorité » des Syriens comme des êtres primitifs, tous malades du SIDA et de la Syphilis et abandonnant et sacrifiant leurs enfants – les femmes sont de toute façon toutes enceintes ! Et maintenant il y a les agressions sexuelles de Cologne et d’ailleurs. Quels cadeaux pour Marine ! Mais aussi quelle responsabilité que celle de Sarkozy et de son discours buissonnien qui a fait sauter les limites du politiquement – et moralement – correct !
Mais il y a aussi tous ceux qui ont voté FN parce qu’ils se sentent floués par les politiciens, ceux de gauche tout particulièrement, puisque 50% des ouvriers, dit-on, votent FN. Quel échec que celui du PS qui a visiblement perdu tout contact avec ce monde-là et avec le syndicalisme. Un PS trop imprégné de parisianisme, d’élitisme et de gauchisme sociétal. Les ouvriers et les employés aux revenus modestes n’en ont rien à cirer du mariage homosexuel. Et ce n’est pas eux qui vont pousser des cris d’orfraie quand on vote des lois d’exception contre le terrorisme. Et reprocher à Charlie Hebdo de faire de « l’anti-islam » (quelle honte que tous ces gens de gauche qui lui assènent de tels reproches ! Mercredi dernier a paru le Charlie anniversaire avec sur la page de titre un personnage qui ressemble à Dieu avec la constatation : un an après l’assassin court toujours. Ils ont bien raison. Et mon frère Pierre m’envoie un article excellent et cinglant que Mohamed Sifaoui a publié le 7 janvier 2016 sur le site du Huffington Post, intitulé : oui, l’assassin du 7 janvier court toujours, et qui m’apprend, en plus, que Libé, un journal soi-disant de gauche, ose publier, pratiquement un an après le massacre, un portrait de Tariq Ramadan, « complaisant jusqu’à l’obscène » - ce type qui, un jour, a justifié la charia sous prétexte que la condamnation à la lapidation était rare parce que la preuve de l’adultère était difficile à apporter - on ne peut que se dire, comme Sifaoui, que « si la bêtise et l'ignorance courent toujours, c'est que l'assassin court toujours »).
Le philosophe Alain Badiou vient de déclarer (voir Le Monde du 8 janvier 2016) que la source de tous nos maux « viendrait de l’échec historique du communisme, entendu comme alternative au capitalisme contemporain. Cause d’une augmentation exponentielle des laissés-pour-compte… ». « L’hégémonie capitaliste a façonné trois nouvelles subjectivités », ajoute-t-il, «  la subjectivité occidentale, la subjectivité du désir d’Occident et la subjectivité nihiliste, avatar meurtrier du précédent ». Cela peut paraître excessif, bien sûr. Mais pas complètement faux non plus. Le nombre de nos chômeurs et de ceux qui vivent en situation de précarité est devenu insupportable et ne baissera pas de manière significative au cours des prochaines années. Et du moment qu’il est insupportable il devient dangereux. Dangereux pour notre démocratie. Ceux qui dénoncent généralement nos hommes politiques, de droite ou de gauche (à l’extrême-droite d’abord, bien sûr), parlent de leur arrivisme ou de leur aveuglement ou d’autres défauts encore. Moi je vois surtout leur incompétence en matière économique : or c’est l’économie qui fait notre société d’aujourd’hui. Nous nageons dans l’économie. Et je critique autant nos autres élites car le problème du chômage, par exemple, devrait les inquiéter tous, les maîtres de notre économie entre autres (encore que le fils Gattaz vient de déclarer qu’on devrait instaurer un état d’urgence du chômage comme on l’a fait pour combattre le terrorisme). Et ce n’est pas le capitalisme financier qui nous gouverne actuellement qui va résoudre ce problème-là. Et notre démocratie est bien malade (on vient de sortir un vieux livre, datant de 1910, qui montrait le danger du système des partis : Robert Michels : Sociologie du Parti dans la Démocratie moderne. Enquête sur les tendances oligarchiques dans la vie des Groupes, édit. Folio, 2015. Voir ce qu’en dit Le Monde du 3 juillet 2015. Ce livre fournira la réponse à tous ceux qui estiment qu’il n’y a pas assez de têtes nouvelles, d’idées nouvelles, de parlers nouveaux en politique et pourquoi aussi bien Sarkozy que Hollande veulent se représenter aux prochaines élections présidentielles contre la volonté des trois quarts des Français !). Mais elle est aussi malade pour une autre raison : sa faiblesse face à la finance, son idéologie, sa mondialisation et la taille de plus en plus géante des multinationales.

 

Et donc je vous préviens tout de suite : je n’ai pas fini d’en parler, de la finance. D’abord parce que je pense que c’est une idéologie et que cette idéologie empoisonne notre société (et le monde), qu’elle est une des causes (pas la seule, bien sûr) de la désindustrialisation française et du chômage. Et, ensuite, parce qu’elle est anti-humaniste, tout simplement. Et puis je ne vais pas fermer ma gueule parce que j’en ai quand même une sacrée expérience : j’ai connu de très près le fonctionnement des grosses entreprises de la mécanique lourde et de la sidérurgie de France, d’Allemagne, d’Autriche et des Etats-Unis entre 1962 et 70 et puis, de 70 à 2001 j’ai été le dirigeant d’un groupe multinational de PMEs de la mécanique, présent avec des filiales dans plus d’une quinzaine de pays (en Europe : 4 sociétés fabricantes : France, Luxembourg, Allemagne et Espagne, et 5 sociétés distributrices : Grande-Bretagne, Italie, Portugal, Pays-Bas, Danemark et, pendant un certain temps, en Suisse. Aux Amériques : sociétés fabricantes au Brésil et au Canada, distributrice aux Etats-Unis. En Afrique : société fabricante en Afrique du Sud. En Asie : société fabricante à Singapour, bureaux au Liban, puis à Dubai, à Hong-Kong, puis Chine, filiale pendant un temps en Iran, participations minoritaires en Inde et au Japon). C’est dire que j'ai quand même quelques connaissances en matière de stratégie d’entreprise (on est devenu leader mondial pour deux de nos activités), en matière d’export et de marché international (on réalisait plus de 20% de notre chiffre d’affaires consolidé en Amérique du Nord) et en fiscalité et droit du travail sur le plan international. Ce qui fait que j’ai eu amplement le temps de faire des comparaisons européennes et internationales dans tous ces secteurs, que je me suis rapidement aperçu de la situation hors normes de la France dans un certain nombre de domaines : charges sur salaires, complexité, droit social, etc. et que je me sens parfaitement à l’aise quand je parle de l’incompétence en matière économique et industrielle d’un grand nombre de nos hommes politiques français mais aussi de nos élites en général.
Par ailleurs j’ai été Conseiller du Commerce extérieur de la France pendant une bonne vingtaine d’années (de 1984 à 2005) et j’ai assisté, en me désolant, au renversement de la balance commerciale à l’export de la France passant progressivement du plus au moins et se creusant de plus en plus au cours des années 90 sans que personne ne s’en émeuve particulièrement au sein de nos cercles dirigeants ! Il y a quelques jours, dans un article du Monde, intitulé : Trois de chute pour le CAC 40 (Le Monde des 26/27/28 décembre 2015) et qui se désole du passage sous contrôle étranger de Lafarge, Alcatel-Lucent et de l’essentiel d’Alstom, l’économiste Elie Cohen (qui se situe d’ailleurs plutôt à gauche et que j’aime bien) constate que cela confirme le « décrochage » de notre industrie et dit ceci : « La France de l’après-guerre a été marquée par la constitution de champions nationaux qui ont joué un rôle-clé dans l’essor du pays… Aujourd’hui ces emblèmes colbertistes tombent les uns après les autres. ». Cela m’énerve toujours quand on parle avec ironie du colbertisme français. Je rappelle que la France de de Gaulle et Pompidou avait une politique industrielle et que sur les six grands projets qui ont été lancés à l’époque (énergie nucléaire, TGV, aéronautique, télécommunications, spatial et calcul) cinq ont été de grands succès (seul le calcul, Bull, a merdé). Et que la plus ancienne de nos compagnies colbertistes, Saint Gobain, existe toujours… Mais cela fait longtemps que nous n’avons plus eu de politique industrielle digne de ce nom. Quant aux nombreuses raisons de notre déclin industriel, je pourrais écrire des pages et des pages sur ce sujet douloureux. Que dis-je ? Des pages ? Un bouquin.
Or j’ai déjà écrit beaucoup sur ces thèmes. Et aussi sur la nocivité du nouveau capitalisme financier (depuis cette note, déjà ancienne, du tome 4 de mon Voyage autour de ma Bibliothèque et intitulée pompeusement : Rocard, la Gauche et moi et qui date de 2009). Et encore l’année dernière je parlais de certaines dérives de l’idéologie en question sur mon Bloc-notes, voir : 05/06/2015 : Ainsi va le capitalisme financier... Et début novembre (voir : 03/11/2015 : Actualités, Finance, Big is beautiful !) je fustigeais entre autres ces méga-fusions (la bière, la pharmacie) qui n’ont d’autres conséquences que de limiter la concurrence par la recherche d’une situation de contrôle des marchés (ce qui permet d’accéder à une position quasi-monopolistique et donc d’augmenter les marges et les bénéfices des actionnaires et, par ailleurs, installer le nouveau groupe dans une position tellement dominante qu’il ne peut plus la perdre), d’optimiser, comme on dit vulgairement, sa fiscalité (même les Américains trouvent que leur champion de la pharmacie exagère un peu, en voulant installer le siège du futur groupe en Irlande avec sa fiscalité de 12.5% !) et, puis, bien évidemment, rationaliser, comme on dit toujours aussi vulgairement, ce qui veut dire licencier et augmenter le chômage ambiant. Le Monde du 31 décembre 2015 (Année record pour les fusions-acquisitions) revient sur ces méga-fusions et donne quelques chiffres : plus de 5000 milliards de dollars de rachats d’entreprises en 2015 dans le monde, coût du rachat d’Allergan (Botox) par Pfizer (Viagra) : 160 milliards. Mais comme plus personne ne sait ce que représente vraiment un milliard… Moi, ce qui me choque le plus, ce n’est pas qu’une entreprise rachète une autre qui lui ouvre de nouveaux marchés, c’est quand les numéros 1 et 2 d’un secteur décident de fusionner comme ce fut le cas pour Mittal-Arcelor il y a quelques années, Lafarge-Holcim tout récemment (alors que les numéros 3 et 4, Italcimenti et Heidelberg, étaient beaucoup plus petits que chacun d'eux) et les brasseurs SAB Miller et AB InBev. Quand j’ai commencé à travailler il y a un demi-siècle aucune de ces fusions n’aurait été autorisée par les départements anti-monopolistiques (le Kartellamt en Allemagne) européens et américains. Cela montre bien que l’idéologie de Chicago a déjà gagné la guerre des esprits.
Et, donc, je ne vais pas me taire.

Vous entendrez encore parler de moi !



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