02/10/2015     (imprimer)

Le Cercle des Librairies disparues

Il y a quelques mois j’avais été contacté par un libraire-antiquaire de Strasbourg que je ne connaissais pas, la Librairie Ivres de Livres, située un peu à l’écart du centre-ville, dans le quartier de l’Orangerie, pas très loin du quartier des musiciens où je suis né (rue Beethoven) et qui m’a demandé s’il pouvait publier sur son site la traduction que j’avais faite du poème de la Jeune Géante d’Adalbert von Chamisso (Burg Nideck) et, depuis, il m’envoie régulièrement les notes qu’il fait paraître sur son site (ivresdelivres.worldpress.com). Il y a trois semaines il publie dans une série appelée les Librairies imaginaires, un texte intitulé la Librairie des Polars et parlant, sans la nommer, d’une librairie que je connais bien, située dans la rue du Cardinal Lemoine à Paris et spécialisée en littérature policière, L’Amour du Noir. Le texte qu’il citait en parlait au passé, comme si elle avait disparu. Le voici :

 

Rue du Cardinal-Lemoine. Une librairie à l’ancienne. Rien à voir avec les espaces fluorescents des grands magasins spécialisés. On était là dans l’artisanat, parquet ciré, étagères de bois verni, échelles en aluminium brossé, lumières tamisées.
L’atmosphère avait ce quelque chose de calme et d’impressionnant qui fait instinctivement baisser la voix. Qui donne un avant-goût d’éternité.
Près de la porte, un présentoir de revues spécialisées, au centre une table chargée de livres de toutes dimensions. Au premier coup d’œil, l’ensemble donnait une impression poussiéreuse et désordonnée, mais un regard plus attentif montrait que l’ensemble était tenu avec soin et répondait à sa propre logique. Sur la droite, tous les livres présentaient une tranche d’un jaune vif, plus loin, de l’autre côté, s’alignait la collection, sans doute intégrale, de la Série Noire.
On pénétrait ici moins dans une librairie que dans une culture. Passé la porte, on était dans l’antre des spécialistes, quelque chose à mi-chemin du cloître et de la secte.
La boutique était vide à leur entrée. Le grelot de la porte d’entrée fit bientôt apparaître, comme sortant de nulle part, un homme grand, la quarantaine, au visage sérieux, presque soucieux, en pantalon et gilet bleus, sans élégance, lunettes minces. L’homme respirait une assurance vaguement satisfaite. « Je suis sur mon terrain, semblait dire sa silhouette longiligne. Je suis le maître des lieux. Je suis un spécialiste. »
Pierre Lemaitre. Travail soigné. Éditions du Masque, 2006.

 

Or cette librairie existe toujours. Je m’y rends souvent, d’autant plus que ce n’est pas très loin, à pied, de mon pied-à-terre de la Place Monge. Ce n’est pas que je sois un grand amateur de polars. Mais de temps en temps, en fonction des thèmes que je suis en train d’étudier, je sens le besoin d’aller y farfouiller. C’est ainsi qu’il y a quelques années on semblait redécouvrir en France le véritable Père du Roman Noir américain, Dashiell Hammett : on avait organisé une exposition sur Hammett et son œuvre dans la Bibliothèque de la Littérature Policière qui se trouve plus haut dans cette même rue du Cardinal Lemoine et on avait publié une toute nouvelle traduction de son Red Harvest (Moisson Rouge, dans Série Noire – Gallimard, en 2009) dont Alain Beuve-Méry avait rendu compte dans le Monde (7 août 2009) sous le titre : Le Roman de la crise, 1929, Regard au scalpel sur la société américaine. Une autre fois j’y ai cherché un roman américain qui parlait de lynchage (Don Tracy : How sleeps the beast) pour mon étude sur le roman et le cinéma noirs américains et l’influence des expressionnistes du cinéma allemand (voir mon Voyage autour de ma Bibliothèque, Tome 5, N comme Noir). Quand j’ai repris une ancienne étude sur les Amérindiens et leur influence sur la littérature américaine (voir mon Voyage, Tome 5, A comme Amérindiens), j’y suis retourné pour trouver des imitateurs de Tony Hillerman et de ses détectives Navajos et j’en ai trouvés plusieurs (Jean Hager, Jake Page : La Case de l’oncle Tomahawk, James D. Doss : Le Canyon des Ombres). Et, plus tard encore, quand on a  redécouvert l’écrivain Jean Meckert alias John ou Jean Amila et que la Bibliothèque de la Littérature policière lui a consacré également une exposition (en 2012, De la Blanche à la Série Noire), je suis allé y chercher un livre de cet auteur (Jean Amila : La bonne tisane).
Chaque fois j’ai été accueilli par des gens extrêmement compétents, érudits même, me trouvant les auteurs que je cherchais en allant les cueillir aux quatre coins de la librairie et, même, pour finir, descendre dans leur cave et puiser dans leur réserve. Et puis on n’y trouve pas seulement des polars : au fond du local est rassemblé un grand stock de littérature de science-fiction et fantastique (tous les vieux Opta) et surtout, surtout, au centre de la librairie, sont disposées dans de grandes boîtes toutes les revues de cinéma, celles d’après-guerre, et même les premières, des années 30 (la Revue du Cinéma, et même l’éphémère Cinémathographe).
Quand, plus tard, je me suis intéressé à Lotte Eisner et au cinéma de Weimar (voir mon Voyage, Tome 5, E comme Eisner), je suis revenu à l’Amour du Noir pour chercher certains articles (un article de Lotte Eisner sur le style de Fritz Lang) et j’y ai rencontré une personne extrêmement intéressante. On m’avait dit que le jeudi je pourrais y rencontrer quelqu’un qui avait encore connu Fritz Lang en personne. Et je suis effectivement tombé sur Alfred Eibel, écrivain et éditeur, qui a publié un ouvrage sur Fritz Lang en 1964 (Alfred Eibel : Fritz Lang, édit. Présence du Cinéma, 1964) composé essentiellement d’interviews et d’importants textes sur le cinéma de Fritz Lang lui-même. « On m’a envoyé à l’époque le voir à Hollywood parce que j’étais moi-même né à Vienne », me dit-il. Il m’a parlé avec un ton un peu ironique de Lotte Eisner. Dans sa manie de vouloir collectionner absolument tout ce qu’elle pouvait trouver à propos de l’ancien cinéma allemand, elle ramassait quelquefois n’importe quoi, dit-il, même une vieille brouette qui avait servi dans je ne sais plus quel film. A un moment donné, je lui ai parlé de l’importance qu’avait le montage pour Fritz Lang et des problèmes qu’il avait rencontrés dans ce domaine aux Etats-Unis, alors il m’a demandé ce que je pensais de Moonfleet. Génial, lui ai-je dit. « Eh bien voilà, et pourtant dans ce film le montage a échappé à Lang totalement », m’a-t-il rétorqué. Et c’est vrai qu’il est génial. Oui, me suis-je dit plus tard, mais cela vient probablement des choix de la mise en scène : chaque fois que l’enfant, le fils de Fox, est présent dans une scène, la caméra se met à son niveau et c’est par les yeux de l’enfant que l’on vit le drame.
Si j’ai fait cette longue parenthèse c’est pour dire que voilà une librairie qui continue à vivre et survivra probablement encore longtemps. Mais à côté de cela combien de libraires-antiquaires, de libraires de livres d’occasion et de librairies spécialisées ont disparu ! C’est l’hécatombe.


Tout de suite à côté de l’Amour du Noir se trouve une des rares librairies spécialisées en littérature du Sud-Est asiatique (surtout ancienne Indochine et puis, grâce à Johanna Lederer, Présidente et fondatrice de Pasar Malam, l’Association culturelle Franco-indonésienne, qui habite à côté, quelques livres d’Indonésie ou de Malaisie). Le local est petit, la dame qui s’en occupe âgée, quel avenir pour la Librairie Sud Est Asie ?
Plus haut, dans la Rue des Ecoles, pas de libraire-antiquaire, mais il y a L’Harmattan, qui reste une valeur sûre pour la littérature et les sciences humaines du « Monde ». Comme l’est Gibert Jeune Boulevard Saint Michel, avec ses 5 étages de livres et dont la particularité de présenter sur les mêmes rayons livres neufs et livres d’occasion avec leur petit macaron jaune, fait que Gibert reste un endroit privilégié pour l’étudiant et pour l’amateur. Mais les Presses Universitaires de France qui se trouvaient elles aussi sur le Boulevard ont disparu depuis longtemps. Et place de la Sorbonne il ne reste plus qu’une petite échoppe qui porte le nom prestigieux de Maisonneuve qui était pourtant l’un des plus anciens libraires-éditeurs de France (Librairie d’Amérique et d’Orient – Editions Maisonneuve-Frères). Je me souviens des locaux qu’ils avaient rue de Tournon jusque dans les années 90, locaux où j’ai eu l’occasion de dénicher encore d’anciens et vénérables ouvrages.
C’est rue Saint Jacques que s’est installé un homme original, un homme originaire de l’un de nos chers Comptoirs de l’Inde que chantait si bien le poète-chanteur-ingénieur des Ponts et Chaussées, Guy Béart, qui vient de mourir. Cet homme c’est Raj de Condappa né à Pondichéry, élevé au Vietnam, et qui avait créé une librairie française du nom de Kailash à Katmandou, puis, un peu plus tard, avec son épouse française Elisabeth, la maison d’éditions Kailash. Un magnifique catalogue, beaucoup centré sur l’ancienne Indochine. D’ailleurs j’ai découvert ses livres chez You Feng rue Monsieur-le-Prince bien avant qu’il ne s’installe à Paris (où j’ai fait la connaissance d’Elisabeth de Condappa). Impossible de citer tous les livres que j’y ai achetés, en particulier avant de partir visiter le Laos et le Cambodge (J. A. Pourtier, Bernard Ménaut, entre autres et le passionnant Sur la route mandarine de Roland Dorgelès).
Mais là encore combien de temps la librairie Kailash va-t-elle rester rue Saint Jacques ? J’ai découvert sur le net une interview d’Elisabeth qui date de 2007 parue dans la Revue de l’Association des Bibliothécaires de France qui semble indiquer que les conditions économiques (et d’aides publiques) ne leur permettent plus de continuer d’être activement présents en France et qu’ils sont en train de se replier sur l’Inde (mon ami Alain Guezennec avait rencontré Raj à Pondichéry il y a quelques années : il venait d’y créer un magnifique hôtel et cherchait de l’aide pour y fonder une Ecole hôtelière). Je me suis d’ailleurs aperçu, lors de ma dernière visite à la librairie, que l’édition ne se développait plus guère. Et que les revues que Kailash éditait et dont certaines étaient particulièrement intéressantes (comme les Cahiers du SIELEC, Société Internationale d’Etudes des Littératures de l’ère coloniale ou les Carnets de l’Exotisme co-édités avec Le Torii Editions de Poitiers) avaient disparu des rayons.
Rue Monsieur-le-Prince il y a une bonne nouvelle et une mauvaise. La bonne c’est le libraire-éditeur You Feng, plus dynamique que jamais. C’est vraiment la librairie chinoise de Paris. D’autant plus que l’autre, la librairie Le Phénix, boulevard Sébastopol, est nulle à côté  (et je ne pense pas que cela changera à l’avenir alors qu’on vient d’annoncer que Le Phénix allait être repris par l’Etat chinois lui-même). La librairie You Feng croule sous les livres chinois d’abord (en français, anglais et chinois), mais aussi japonais, coréens, vietnamiens, etc. Il y a deux gérants, un de type chinois, l’autre de type européen, qui sont des monuments d’érudition. Et leur travail d’éditeur n’est pas inintéressant non plus (je pense aux livres sur la poésie chinoise de notre Académicien François Cheng par exemple ou les rééditions des livres sur l’art de l’érudit italien, installé en Belgique au début du XXème siècle, Raphaël Petrucci). Impossible de citer tous les livres que j’ai trouvés chez You Feng au cours des années (Un Cendrillon japonais du Xème siècle, un livre sur la réforme de l'écriture au Japon après la Révolution de Meiji, des livres sur les Burakumin, les Intouchables japonais, et plusieurs livres que le Père jésuite alsacien Léon Wieger avait publiés à Tien-Tsin pour la formation des missionnaires, tels que son Etude des Caractères chinois, entre autres. Mais aussi beaucoup de livres de poésie chinoise et japonaise. Etc. etc.).
La mauvaise nouvelle, c’est la Librarie Orientale - H. Samuelian, du frère et de la sœur Samuelian, devenus avec le temps de véritables amis. Il est rare que je me rende à Paris, avais-je écrit quelque part, sans rendre visite à cette si sympathique maison de la rue Monsieur-le-Prince, centre de rencontre de tous les Arméniens de Paris. L'Arménie tient bien sûr une grande place sur les rayons de la librairie, son histoire, sa langue, sa culture, sa littérature, et le génocide bien évidemment.
Mais on y retrouve tout l'Orient, le Proche et le Moyen-Orient (arabe, persan, même un peu de turc, mais pas trop quand même !) et même l'Extrême-Orient (Inde surtout, mais aussi Chine et Japon). La Russie aussi, ainsi que la Grèce. Aussi bien Littérature que Sciences humaines (religions, mythes, histoire, etc.) Il y a même une partie Voyages et Explorations. Ce que j'aime chez Samuelian c'est que vous trouvez à la fois des livres anciens et des livres d'actualité. Ce n'est pas un libraire antiquaire au sens où l'entendent en général les bibliophiles. C'est une librairie pour ceux qui aiment lire, étudier, fouiller. Pour ceux qui préfèrent le fond à la forme.
C'est aussi un lieu de rencontre. Il m'est arrivé d'y discuter avec un professeur d'arabe du Roman d'Antar. Et les propriétaires de la librairie sont capables de vous parler aussi bien de t'Serstevens, l’ami de Cendrars (j’ai vu son impressionnante bibliothèque de 6000 livres, m’a dit la sœur Samuelian, dans son appartement de l’île Saint Louis où il a habité pendant toute sa vie) que du grand spécialiste de la littérature persane de l'Age d'Or, l'ami de Massoud, Michael Barry, qui, quand il leur rendait visite, tenait toute la librairie sous son charme (Barry est cet universitaire américain, marié avec une Française, qui a d’ailleurs habité en France pendant un moment, qui a réalisé une merveilleuse traduction en français un peu ancien du Pavillon des Sept Princesses de Nizami et qui lisait des poèmes persans du XIIIème siècle en compagnie de Massoud peu de temps avant que celui-ci ne soit assassiné).
Personnellement j’ai acquis beaucoup de livres chez eux : des livres sur les Mille et une Nuits, le Livre des sept Vizirs, les Contes du Perroquet, la grande Bibliographie des ouvrages arabes de Chauvin, de grands classiques chinois tels que la Chronique de la Principauté de Lou ou les Mémoires historiques de Se-Ma Ts'ien. Et je suis tout particulièrement reconnaissant à Samuelian d'avoir pu acquérir grâce à lui la magnifique réédition par l'Imprimerie Nationale du Livre des Rois de Ferdousi traduit et publié au XIXème siècle par Jules Mohl.
Or, voici que lors de ma dernière visite à Paris, je trouve porte close, mais M. Samuelian, me voyant, m’ouvre, m’apprend que sa sœur, ayant eu une grave maladie, est entrée dans une Maison de Retraite et, tout en riant, me montre l’incroyable désordre dans lequel se trouve sa librairie. Vous fermez ? Vous vendez ? lui ai-je demandé. Vendre, jamais. D’ailleurs je continue à acheter des livres, je ne puis m’en empêcher. Et il a même réussi à me vendre pour 10 Euros un vieux livre sur des fouilles à Sumatra, un livre qui ne m’intéresse en aucune manière. Et il continuait à rire. Mais j’ai bien peur que la Librairie Orientale de Monsieur Samuelian (il a largement dépassé les 80 ans) rejoigne bientôt ce que j’ai appelé mon Cercle des Librairies disparues. (Note d'octobre 2016 : depuis je suis repassé devant la librairie et noté que sur la porte était collé un papier annonçant le décès de Monsieur Samuelian. J'en suis tout retourné. Et je pense aussi aux Arméniens de Paris: où vont-ils se retrouver maintenant?)
Plus bas dans la rue Monsieur-le-Prince j’avais retrouvé il y a quelques années une librairie spécialisée cinéma, la Librairie Ciné Reflet, qui se trouvait à l’origine dans la rue Champollion face au cinéma Le Reflet Médicis et que je croyais perdue. Mais, hélas, depuis, elle a fermé définitivement et fusionné avec une autre librairie de cinéma située dans une transversale de la rue Soufflot, la rue Victor Cousin (Librairie du Cinéma du Panthéon). Je m’y suis rendu. Beaucoup de DVD, mais beaucoup moins de livres sur le cinéma. On a perdu une librairie. Et on perd plus qu’une simple librairie.
Il y a une autre librairie qui a probablement disparu. C’est M. Marchiset de la Librairie L’Intersigne, qui me l’avait dit. Et, effectivement, en passant dans la rue Gay-Lussac en taxi il m’a bien semblé qu’elle n’existait plus. C’était la Librairie Florence de Chastenay, encore une librairie que j’aimais bien, spécialisée dans la science-fiction, le fantastique et tout ce qui entre dans le domaine caché cher à Francis Lacassin, et en plus, la propriétaire, Madame Florence de Chastenay était une véritable érudite dans ce domaine. C’est chez elle que j’ai trouvé le fameux livre de l’abbé Bossard : Gilles de Rais, Maréchal de France dit Barbe-Bleue publié chez Champion en 1886 et qu’il est toujours intéressant de consulter pour étudier la relation qui pourrait exister entre le héros du conte et le monstrueux compagnon de Jeanne d’Arc. Et c’est elle aussi qui a réussi à me dénicher un livre que j’ai longtemps cherché, un roman d’anticipation qui a précédé aussi bien le Brave New World de Wells que le 1984 d’Orwell, le fameux We (Nous autres, dans la version française) du Russe Yevgenii Zamyatin et qui date des années 20, (les idées qu’il y exprime sont mieux affirmées que celles de ses collègues anglais et ses explications concernant la culture matérielle et les forces sociales nettement plus convaincantes. Zamyatin est bien sûr tombé en disgrâce dans le régime soviétique, a pu émigrer en France, y a encore survécu pendant sept ans en écrivant des scénarios, mais n’a plus rien produit d’important après We).
En continuant notre promenade à travers Paris on tombe d’abord sur Bonnefoi, rue Médicis en bordure du Jardin du Luxembourg : il semble toujours bien vivant puisqu’il continue à me bombarder de ses catalogues qu’il publie à intervalles réguliers. Il s'agit presque toujours, comme l'indique l'intitulé de sa librairie (Bonnefoi Livres anciens), de livres anciens, des livres qui peuvent porter sur les sujets les plus divers mais qui sont toujours intéressants. Son choix est éclectique. Personnellement je lui sais surtout gré d'avoir pu acquérir, à un prix encore assez raisonnable, une magnifique édition de la Bibliothèque Orientale de Barthélémy d'Herbelot (dont le sous-titre était : ou Dictionnaire universel contenant généralement tout ce qui regarde la connaissance des Peuples de l'Orient, leurs Histoires et traditions, etc. Par Peuples d'Orient on entendait alors essentiellement les Persans, les Turcs et les Arabes). On sait que c'est son ami Galland qui a mis en ordre et soigné l'impression de cet ouvrage magistral, d'Herbelot étant mort en 1695, avant sa publication.
Mais j'y ai trouvé bien d'autres livres intéressants, comme le fameux Traité sur Sénèque de Diderot publié à Londres en 1782 (que mon Berger allemand, attiré par l'odeur du vieux cuir, a malheureusement trouvé à son goût), le livre très critique sur la Russie et les Russes de Nikolaï Ivanovitch Tourguenev (à ne pas confondre avec l'auteur des Mémoires d'un Chasseur) et les Nouvelles Considérations sur le caractère des Peuples Sémitiques d'Ernest Renan, publié à Paris en 1859, et où ce dernier énonce déjà certaines critiques de la culture des peuples sémites (influence néfaste du monothéisme le plus pur sur le respect du savoir) qu'il précisera plus tard dans son étude sur Averroës.
De la rue Médicis on arrive dans la rue de Vaugirard où se trouve encore – du moins je l’espère : je ne lui ai plus rendu visite depuis longtemps mais j’ai encore reçu, il me semble, l’un de ses catalogues, il n’y a pas si longtemps – la Librairie Epsilon. Grecque comme son nom l’indique. On y trouve aussi bien tout ce qui concerne l'Antiquité grecque (histoire, religions, mythes, littérature, etc.) que la littérature grecque moderne et contemporaine. Sans oublier Byzance, bien sûr. Vous pourrez y dénicher les très belles traductions du théâtre d'Eschyle, d'Euripide et de Sophocle faites par Leconte de Lisle mais aussi tout apprendre sur la Genèse de l'Odyssée, sur les Mystères d'Eleusis ou sur les nombreux avatars du Roman d'Alexandre.
Encore une fois comme dans le cas de Samuelian il ne s'agit pas d'un libraire antiquaire au sens strict des bibliophiles, mais plutôt de ce que j'appelle une librairie spécialisée. Le propriétaire (du moins celui que j’ai connu), M. Stavros Lenis, était très compétent. Il m'a appris beaucoup de choses sur Kazantzaki que j'ignorais, m'a fait découvrir Papadiamandis, celui qui a en quelque sorte rénové la langue grecque moderne grâce à son œuvre romanesque, et donné à lire un petit joyau, le Quart de Nikos Kavvadias.
Pas loin du croisement de la rue Vaugirard et de la rue de Rennes il y avait un libraire-antiquaire que j’ai longtemps fréquenté dans le temps, la Librairie Cluzel. Je me souviens y avoir acheté du Diderot, de l’Abbé Raynal, le Ruy Blas, Erasme, Saint Augustin, et les œuvres de Cyrano de Bergerac. Mais il y a longtemps que M. René Cluzel a fermé boutique. Pendant un certain temps il a encore travaillé à partir de son appartement, sorti des catalogues. Et puis plus rien. Lui aussi a rejoint le Cercle des Librairies disparues !
Dans la rue du Cherche-Midi il y avait deux libraires à qui je rendais régulièrement visite. L’un a fermé lui aussi, la Librairie L’Intersigne, l’autre, Michèle DHennequin, continue, mais pour combien de temps encore ?
La véritable spécialité de L’Intersigne était le bizarre : alchimie et sciences occultes, astrologie, magnétisme, franc-maçonnerie, prestidigitation, hérésies, mais aussi médecine, chirurgie, psychiatrie, chimie et physique. C'est ici que vous pouviez trouver tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la mesmérisation, sur les Rose-Croix, sur le Grand Albert, sur la Kabbale juive, sur le jeu de Tarot, etc. On y trouvait aussi le livre sur le Diable de Maître Maurice Garçon ou celui sur la Mandragore de Gustave Le Rouge et cet hallucinant livre du Dr. Tissot sur l'onanisme, ce vice de l'âme qui entraîne de si terribles maux pour le petit garçon qui a le malheur de s'y adonner!
Mais L'Intersigne avait d'autres cordes à son arc et ses catalogues de livres anciens et rares qui concernaient la littérature, l'ethnologie, l'histoire, les beaux-arts et de nombreuses curiosités de toutes sortes étaient toujours bien intéressants. Personnellement j'ai pu acquérir de nombreux livres dans les domaines les plus divers : mythes (Saintyves), policier (l'étude sur la Detective Novel de Régis Messac), science-fiction (les Xipéhuz de Rosny l'Aîné), gnose, esclavage (dans l'Antiquité), les idées socialistes chez les écrivains du XVIIIème siècle (très belle et importante étude d’André Lichtenberger), le théâtre Nô (l'étude de Noël Peri), la pédérastie (L'amour grec et Socrate), etc. Ou, plus récemment, une belle édition du XVIIIème siècle de la Princesse de Clèves, chère à l'un de nos anciens Présidents de la République (qu’on espère rester ancien !), les éditions originales du Mystère de la Chambre jaune et du Parfum de la Dame en noir, l'Histoire de l'Inquisition au Moyen-Âge de Henri-Charles Léa et l'étonnant Etat des Prisons publié au XVIIème siècle par l'Anglais John Howard.
Le propriétaire des lieux, M. Alain Marchiset, a été un des pionniers de l'usage de l'internet pour les libraires français, du temps où il a été Président de l'Association des Libraires-Antiquaires (SLAM). C’est en juillet 2013 qu’il a rejoint le Cercle des Librairies disparues (mais continue à travailler à partir de son appartement).
La spécialité de Michèle Dhennequin : les anciennes colonies françaises. Elle continue à publier un catalogue plusieurs fois dans l'année. En général son catalogue est divisé entre Afrique du Nord, Afrique noire, Océan Pacifique, Océan Indien, Asie du Sud-Est et Amériques. Parmi les livres les plus intéressants que j'ai trouvés chez elle, des livres sur le Vaudou (Métraux, Kerboull), des reportages d’Albert Londres (Terre d'ébène, Au Bagne), un très beau roman sur la Nouvelle Calédonie (de la journaliste J. Sénès : Terre violente), une étude critique du grand poème national vietnamien, le Kim-Vân-Kiêu, le Journal de voyage au Siam de l'abbé Choisy (en 1685 et 86), Biribi de Darien, Les Penseurs de l'Islam de Carra de Vaux, etc.
Et puis voici ce qui m’est arrivé il n’y a pas si longtemps. Pendant la guerre d’Algérie j’étais sous-lieutenant au 9ème Hussards dans l’Oranais et j’avais pour capitaine un Cyrard très brillant et très Algérie française. Annie l’a connu puisqu’elle était venue me rejoindre à un moment donné. Et voici qu’elle découvre dans les rubriques nécrologiques du Monde (elle adore les lire) qu’il était décédé. Un camarade de promotion qui avait été lui aussi sous-lieutenant dans le même escadron (jusqu’au bout, jusqu’à la fin) m’en parle, dit qu’il a quitté l’Armée, qu’il a écrit des bouquins et, surtout, qu’il a défendu becs et ongles les harkis torturés et massacrés en Algérie et pas très bien traités non plus en France. Je vais donc voir Michèle Dhennequin. L’Afrique et l’Afrique du Nord ne m’intéressent plus tellement aujourd’hui, lui ai-je dit, mais je vais quand même jeter un coup d’œil sur vos rayons Asie. Je monte sur son escabeau. Et puis que vois-je ? L’Opium Rouge par Bernard Moinet aux Editions France-Empire, 1982, avec une longue dédicace manuscrite à l’historien Alain Decaux. Ce livre m’intéresse, je vous le prends, dis-je à Michèle Dhennequin, c’était mon capitaine en Algérie. Je crois qu’il s’est beaucoup intéressé au sort des harkis après la guerre d’Algérie. Oui, me dit-elle, j’avais le livre qu’il avait écrit sur ce sujet : Ahmed, connais pas… Mais cela fait un moment que je ne le vois plus. Mais si cela vous intéresse je vais le noter. Et elle écrit une fiche. Je suis de la vieille école, dit-elle encore. Les fiches manuscrites, vous savez, cela marche très bien. Et, effectivement, un mois plus tard elle me l’a envoyé : Ahmed, connais pas… Le calvaire des Harkis, 1989, édition Athanor, Paris. Très content de mes découvertes. L’Opium rouge qui se passe dans les montagnes qui séparent le Laos du Vietnam est une histoire passionnante, en grande partie autobiographique (début de la guerre). Moinet avait des talents littéraires indéniables et son grand livre sur les harkis montre qu’il avait du cœur.
Michèle Dhennequin est toujours sur la brèche. Elle a pourtant 80 ans, me disait son voisin M. Marchiset. Le sera-t-elle encore longtemps ? Espérons-le. Je lui souhaite longue vie.

 

En remontant sur le Boulevard Montparnasse on trouve, pas loin de Port Royal, la librairie Abencérage, propriété de l’ami Ghozzi. On trouvait car, une fois de plus, je ne suis pas certain qu’elle existe toujours. Son site sur SLAM a disparu et, l’autre jour, passant en taxi dans le coin j’ai bien eu l’impression que la librairie avait disparu. Encore une ! Enfin, espérons que je me sois trompé !
Je m'y rendais assez souvent et je prenais toujours beaucoup de plaisir à m'entretenir avec M. Ghozzi, qui est Tunisien. La Librairie était spécialisée dans la littérature et la culture arabes en général, même si l'accent était d'abord mis sur l'Afrique du Nord et bien sûr la Tunisie.
Il y a quelques années Ghozzi m'avait dit qu'il avait l'intention de préparer une grande collection de livres sur les Mille et une Nuits et je lui avais transmis ma propre étude sur ces Contes, ses thèmes, ses manuscrits et ses traducteurs (voir mon Voyage, Tome 2, Les Mille et une Nuits, textes et traducteurs). Mais j’ai l’impression qu’il n’est jamais arrivé au bout de son projet. Je me souviens pourtant qu'il m'avait montré une superbe édition des Nuits (traduction du Dr. Mardrus) illustrée par l'orientaliste Léon Carré. Celui-ci y pastichait avec beaucoup de brio des miniatures turques, persanes et mogholes qu'il avait vues dans des collections privées parisiennes. J'avais trouvé, à l'époque, que cet ouvrage était trop cher pour moi. Je le regrette aujourd'hui.
Mais j'ai trouvé chez Ghozzi beaucoup d'autres livres intéressants tels que le Roman d'Antar traduit en français par l'orientaliste allemand von Hammer à partir des manuscrits qu'il avait rapportés d'Egypte, les Cent et une Nuits que Gaudefroy-Demombynes a trouvé au Maroc, les Croyances et Coutumes persanes de Henri Massé, l'Histoire anonyme de la Première Croisade,  ainsi que diverses biographies et études concernant les traducteurs des Mille et une Nuits, Galland et le Dr. Mardrus.
Je crois me souvenir que c’est mon ami Fouad, le Libanais, qui m’avait introduit auprès de Ghozzi. Fouad traînait son spleen dans son bel appartement près du Parc Monceau après les « Evènements ». La nostalgie pour le Beyrouth disparu. Et faisait souvent appel à Ghozzi pour lui dénicher des livres sur l’ancien Liban. Il avait aussi réussi à rassembler la plus grande collection du monde de photographies, cartes postales et illustrations du Français Bonfils qui avait parcouru cette région du Moyen-Orient, de l’Egypte jusqu’à la Turquie, au début du XXème siècle (on trouve ses photographies entre autres dans la grande Encyclopédie d’Elisée Reclus, L’Homme et la Terre). Fouad s’était marié sur le tard avec une grande bourgeoise libanaise. Après sa mort sa veuve voulait vendre toute la collection au grand dam de Ghozzi qui souhaitait qu’elle en fasse cadeau à l’Institut du Monde arabe qui était, paraît-il, prêt à donner le nom de Fouad Debbas à une de ses salles. Je ne sais pas ce qu’est devenue cette affaire par la suite. Je crois que les frères de Fouad ont racheté la collection et qu’elle est restée au Liban.

 

Il faut maintenant que je vous parle d’une autre disparition, une grande perte pour moi, celle d’Elliot Klein. Au début sa librairie se trouvait rue Saint-André-des-Arts. Les livres étaient stockés dans plusieurs salles dans un désordre incroyable, mais c’était une véritable caverne d’Ali Baba pour moi. Car sa spécialité couvrait la sociologie, l’ethnologie, le folklore, le chant populaire, les contes, les langues, les religions, les mythes, etc. Dans toutes les langues. Et pas cher : je ne peux pas vendre cher, me dit-il, mes clients sont surtout des universitaires. C’était fou. Je ne me suis jamais rendu chez lui sans revenir au moins avec une demi-douzaine d’ouvrages. Sebillot, Cosquin, Delarue, The Types of folktale de Thompson et Aarne, The Trickster de Paul Radin, la fameuse étude sur l’origine musulmane de la Divine Comédie par Palacios, la Tazyah perse, les Anmerkungen sur les Contes de Grimm de Bolte et Polivka, die Quellen des Pancatranta de Falk, the Cinderella cycle de Rooth, des études sur le cycle de Perceval, sur l’épopée de Dietrich de Berne, des histoires des littératures persanes et arabes, les Voyages aux Isles de l’Amérique du père Labat, édités par t’Serstevens, des Alsatiques aussi, de Stoeber, de Weckerlin, de Mündel, etc. etc. Je ne peux évidemment pas les citer tous. Mais je suis certain que sans Elliott Klein je n’aurais jamais pu réaliser mes études sur les Contes de fées (voir mon Voyage, Tome 2, Contes merveilleux et populaires d’Europe) et peut-être même pas sur les Mille et une Nuits.
Un peu plus tard, Elliott Klein, de plus en plus bordélique (il vous envoyait une première liste d’ouvrages de A à L, mais la suite ne venait jamais), en difficulté financière, a déménagé à Montrouge dans les locaux d’un éditeur, Wildman. Je m’y suis rendu au moins une fois. Les livres s’étalaient sur de grands rayonnages, toujours aussi excitants. Et puis il m’a dit qu’il partait pour Cuba y acheter des bibliothèques et puis…  je n’en ai plus jamais entendu parler. Plus de locaux à Montrouge, disparu du net, des collègues m’ont dit qu’il devait de l’argent à certains d’entre eux, impossible de savoir ce qu’il est devenu. Inexorablement entré dans le grand Cercle des librairies disparues.

 

Il y a, bien sûr, encore bien d’autres libraires-antiquaires à Paris. Certaines existent toujours, mais sont plus axés sur les bibliophiles fortunés, comme  la Librairie Thomas Scheler, rue de Tournon dans le 6ème (chez qui j'ai déjà pu consulter de merveilleux livres anciens sur la Martinique comme le fameux Du Tertre p. ex., mais trop chers pour moi), ou les luxueux libraires-antiquaires du Faubourg St. Honoré : la Librairie Auguste Blaizot, qui a toujours un choix de superbes éditions originales ou illustrées, mais à un niveau de prix plutôt élevé. La Librairie Lardanchet, qui m'envoie régulièrement, je ne sais pourquoi, un superbe catalogue illustré de superbes photos de superbes reliures, mais le moins cher de ces livres est à 5000 Euros et les prix montent assez vite à 50 000 Euros et plus! Pour moi qui suis plus intéressé, vous l'aurez compris, au contenu des livres qu'à leur habillage et pas du tout à leur valeur vénale, cette librairie n'est pas exactement ce qu'il me faut.
Il y en a aussi qui ont déjà rejoint le fameux « Cercle », comme l’ancienne Librairie du Pont Neuf – Coulet et Faure (c’est M. Marchiset qui me signalait, en 2006 déjà, que Claude Coulet avait pris sa retraite et vendu son magasin).
C’est le cas aussi de la Librairie Privat – L’Art de voir, boulevard Haussmann qui a fermé sa porte au début de l'année 2012. C'était pourtant une des plus anciennes librairies de Paris. Un véritable libraire-antiquaire de la rive droite, pourtant, spécialisé en belles reliures et surtout en livres illustrés. Mais ce qui le distinguait surtout de ses confrères c'était l'originalité de son catalogue, présenté sous une dimension A3 et magnifiquement illustré de petits aplats en couleur. Cela me rappelle ce que m'a dit un collectionneur sud-africain : quelle chance vous avez, en France, d'avoir eu tous ces illustrateurs géniaux ! Et tous ces livres illustrés si magnifiques publiés chez vous dans la première moitié du 20ème siècle ! Je n'en étais pas conscient à l'époque. Mais je n'en achète que rarement. Ma bibliothèque n'est pas celle d'un collectionneur. On ne peut pas tout faire…
Je ne me suis rendu qu'une ou deux fois sur place, boulevard Haussmann, et je n'ai dû y acheter qu'un ou deux bouquins (Mon oncle Benjamin de Tillier) mais j'ai souvent puisé dans ses catalogues : plusieurs ouvrages de Segalen entre autres (une très belle édition des Stèles, son livre sur le peintre Moreau : Gustave Moreau, peintre imagier de l'Orphisme), le livre de Gustave Le Rouge sur les Verlainiens et décadents où l'on trouve son portrait de Rebell, les Mémoires de Lucie Delarue-Mardrus, la femme du Dr. Mardrus, et puis le grand livre sur l'Art japonais de Louis Gonse).
Il est possible que les libraires très spécialisés s’en sortent mieux. C’est le cas, par exemple, de la Librairie Guénégaud, rue de l’Odéon, spécialisée dans les « Livres et Documents sur les Provinces de France » et qui dispose d’un fichier très bien organisé. Personnellement je n’y ai jamais rien trouvé.
Qu’en est-il des librairies spécialisées en BD d’occasion ? Je crois que la situation est encore pire. La dernière fois que je me suis rendu sur la place du Musée Pompidou, j’ai vu une librairie BD que je connaissais bien, en direction du quartier de l’Horloge, fermée (dépôt de bilan) et une autre, juste en face du Musée, où le propriétaire m’a dit qu’il ne pouvait tenir le coup plus longtemps et qu’il allait déménager sous peu en grande banlieue. L’ami Serge Jardin, l’Homme de Malacca, m’ayant parlé d’un dessinateur caricaturiste de Singapour, Lat, qui avait réalisé deux magnifiques BD plus ou moins autobiographiques sur sa vie au village et en ville (en Malaisie), Kampung Boy et Town Boy, et m’ayant donné l’adresse de son éditeur (et traducteur) en France, (un vieil anar m’a dit Serge) je m’y suis rendu. Cela s’appelait Thé-Troc et se trouvait dans le 11ème arrondissement (rue Jean-Pierre Timbaud). Quand j’ai demandé au propriétaire s’il était bien Ferid, il m’a regardé d’un œil soupçonneux : « qui vous a donné mon nom ? ». Je lui ai dit que c’était Serge de Malacca et qu’il m’avait dit qu’il était un vieil anarchiste comme on n’en trouvait plus qu’à Paris. Il a rigolé. « C’est grâce à moi que les éditeurs d’ailleurs ont découvert Lat et qu’il est maintenant édité aux US, en Allemagne, en Italie et au Brésil ». Car Ferid est aussi éditeur. Il a même édité Crump, l’auteur de Félix le Chat (Crump habite la France depuis de nombreuses années). Il m’a dit qu’il avait 67 ans (c’était en 2013), qu’il essayait de tenir le coup, malgré une chute du chiffre d’affaires de 30%. Le problème ne vient pas seulement de l’internet, me dit Ferid, mais aussi de la fermeture d’un grand nombre de librairies de province.
Et c’est vrai, bien sûr. Ainsi à Cannes où je me rends trois fois par an, il existe encore un libraire-antiquaire (Rossignol, à cheval sur Cannes et sur les Arcs), mais la dernière librairie de Cannes a fermé il y a trois ans déjà (groupe Privat). Et voilà que ne reste dans cette ville soi-disant culturelle que la FNAC. Autant dire : rien. Triste. Alors que la ville regorge de vieux retraités qui feraient mieux, pour remplir les dernières années de leurs vies, de lire plutôt que de s’abêtir devant la télé !
Au fait, quelle est la situation des libraires-antiquaires en province ? Il y en a un avec lequel j’ai beaucoup communiqué à une certaine époque, c’était la Librairie Champavert à Toulouse, un libraire-antiquaire qui avait l’air d’aimer l'art et la poésie. Et même avoir un faible pour Dada, le lettrisme et le surréalisme (d'ailleurs il lui arrivait de transformer son adresse de la rue du Périgord en rue du Père Igor et sur un de ses catalogues il cite Francis Picabia : L'eau de Lourdes peut dépanner une auto…). J'ai trouvé chez lui de nombreux Rebell, en particulier des ouvrages un peu plus rares comme le Diable est à table ou le Magasin d'Auréoles, des Segalen aussi, la grande Statuaire et surtout le très intéressant et inachevé Essai sur l'exotisme (qui préfigure dans une certaine mesure la géopoétique de Kenneth White) et le si émouvant A ma fille Aline, ce cahier est dédié de Gauguin qu'Aline ne lira jamais, étant morte avant de le recevoir. Et puis l'édition définitive et complète réalisée par Le Dantec chez Albin Michel en 1945 des Poèmes de Pierre Loüys. Est-ce que Champavert existe encore aujourd’hui ? Peut-être. En tout cas il n’édite plus de catalogues depuis longtemps.
A Strasbourg, ma ville natale, je suis depuis fort longtemps en contact avec deux libraires-antiquaires, la Librairie L’Amateur et la Librairie Gangloff. Au départ mon intérêt pour ces deux librairies portait essentiellement sur les Alsatiques.
C'est dans une arrière-cour pavée qui donne sur la rue des Orfèvres qui relie la Place du Temple (protestant) à la Cathédrale, juste en face de l’endroit où se trouvait l'une des plus vieilles Wynstubs strasbourgeoises (et la plus authentique), le Saint Sépulcre (aujourd’hui reprise par un Turc !), que l'on arrive à dénicher la librairie L’Amateur fondée il y a 25 ans par Bernard Haegeli. Qui a passé la main en 2006 à son fils Stéphane. Stéphane est moins intéressé que son père par les Alsatiques (mais je suppose que c’est aussi le cas de ses clients) mais il a l’avantage de sortir régulièrement des catalogues de livres en français et en allemand. C'est en recherchant des Alsatiques que j'ai d'abord fait la connaissance de cette librairie et de son ancien propriétaire. Et j'y ai fait de nombreuses acquisitions comme p. ex. l'Alsace de 1870 à 1932 par les autonomistes du groupe de l'abbé Haegy. Mais le catalogue de L’Amateur a toujours été très diversifié. Parmi les livres les plus intéressants que j'ai achetés chez lui je citerai 1848, la Révolution du 19ème siècle en Allemagne, (en allemand), par l'écrivaine et historienne Ricarda Huch, l'histoire du yiddich (Jiddisch, das Abenteuer einer Sprache) par Salcia Landmann et, récemment encore, un livre assez rare (Impressionen) de Walter Rathenau, le fils du créateur de l'entreprise AEG et Ministre des Affaires étrangères de la république de Weimar, assassiné en 1921 par un groupe d'extrémistes. Rathenau était le modèle du financier Arnsheim de l'Homme sans qualités de Robert Musil. Ce qui étonne dans ce petit livre de Rathenau c'est que, lui qui veut à tout prix l'assimilation complète des juifs, prend des accents presque antisémites quand il dénonce, dans Höre Israel, les juifs d'Europe centrale qui, par leurs habits et leur langage, détonnent dans les rues de Berlin. En tout cas voilà un libraire-antiquaire qui continue. Tant mieux.
L’ancienne librairie Gangloff de Strasbourg (il y en a une autre qui porte le même nom à Mulhouse) était probablement l'une des plus anciennes de la ville. Sa situation était absolument remarquable, sur la place de la Cathédrale, à gauche de la façade, juste quelques maisons après la vieille maison Kammerzell. Ici l'accent était mis très nettement sur l'Alsace. J'y ai trouvé de nombreux ouvrages pour ma bibliothèque d'Alsatiques. C'est grâce à Gangloff que j'ai pu compléter ma collection d'Annales de la Société historique, culturelle et scientifique du Club Vosgien. Et c'est également là que j'ai trouvé le fameux Dictionnaire des dialectes alsaciens compilé en 1899 par le professeur Martin et ses amis. Madame Rebert qui avait repris cette librairie il y a plus de 25 ans a toujours été d'excellent conseil et prête à trouver pour vous tous les Alsatiques et livres sur l'Alsace que vous cherchiez. De plus son mari était notaire et m’a souvent représenté lors de ventes de livres aux enchères qui étaient organisées dans le temps dans la salle des notaires près de l’aéroport de Strasbourg-Entzheim. Et puis voilà qu’en octobre 2014 on m’annonce que la librairie Gangloff, ayant vu, elle aussi, son chiffre d'affaires chuter, a dû quitter son ancien emplacement sur la fameuse Place de la Cathédrale et a déménagé à Molsheim. Je comprends fort bien que lorsqu’on a un magasin situé place de la Cathédrale il vaut mieux vendre du foie gras que de vieux bouquins ! Mais cela m’étonnerait beaucoup que je pousse jusqu’à Molsheim. Et Madame Rebert a vendu à son tour. Mais peut-être que l’aventure va quand même continuer. Ses successeurs sont eux aussi toujours serviables. Espérons qu’ils seront aussi de bon conseil.
Et puis, comme on l’a vu au début de cette note, voilà que je découvre un autre libraire-antiquaire à Strasbourg, Ivres de livres ! Et qui me paraît bien dynamique (et érudit) à juger d’après les articles qui paraissent sur son site pratiquement toutes les semaines (même quelquefois deux fois par semaine !) et viennent finir dans ma boîte à lettres !

 

Je vais probablement vous étonner en vous disant que c’est à Johannesburg que j’ai commencé à fréquenter les libraires-antiquaires et, même, à m’intéresser de plus en plus aux sciences humaines. C’était en 1991. Notre filiale sud-africaine allait très mal. Comme on avait eu fort à faire pour corriger les conneries faites par l’actionnaire qui nous avait racheté (racheté n’est pas exactement le mot puisqu’il n’y avait pas mis un sous, mais nous avait endetté jusqu’au cou !), nous avions confié la gestion de notre société sud-africaine à deux Français recommandés par l’Ambassade et à qui on a fait confiance. A tort. Etaient-ils incompétents ou malhonnêtes ? Les deux, mon général. Donc je descends à Johannesburg avec mon Directeur financier, on se rend compte que tout est faux, les stocks, les comptes, la société en perte et endettée. On vide les dirigeants et on en cherche de nouveaux. En pleine recomposition de l’Afrique du Sud où l’Apartheid est aboli. Johannesburg qui était interdit aux Noirs est noire de Noires. L’insécurité commence. Les Blancs se promènent avec des revolvers et se réfugient dans des ghettos à leur tour. Des ghettos pour Blancs. Dans cette atmosphère de folie on trouve comme financier un Juif originaire de Riga (plus tard on se rend compte qu’il ne colle pas non plus, mais c’est çà c’est une autre histoire), je sympathise, il m’introduit auprès d’un ami médecin, collectionneur de livres (premières éditions d’un écrivain soi-disant comique anglais – un humour anglais qui ne m’a jamais fait rire, genre Trois hommes dans un bateau - Woodhouse) et qui m’introduit auprès de quelques libraires-antiquaires de Johannesburg. Qui croulent sous les livres car c’est la débandade des Blancs (enfin pas trop quand même car ils ne savent pas où aller). Et voilà que je me délecte à fouiller dans les rayons, je trouve de tout, même du Molière superbement relié, découvre une écrivaine sud-africaine formidable, Olive Schreiner (fille de missionnaires allemands, écrivaine rebelle autodidacte, athée, socialiste, féministe, défendant les Boers contre les Anglais, plus tard les Noirs contre les Boers, opposant farouche de Cecil Rhodes et auteure de ce très beau roman, une Ferme africaine qui a marqué aussi bien Karen Blixen que Doris Lessing. Voir mes Carnets d’un dilettante, Ecrivains d’Afrique du Sud – L’honneur des Blancs) et j’acquière finalement une œuvre superbe et fondatrice (magie, mythes, religions), The Golden Bough de Sir James George Frazer en 11 volumes dans la reliure originale de l’éditeur (il ne manque que le 12ème volume, d’index. Il s’agit de la 3ème édition, la plus achevée, années 1911-14, Frazer ayant commencé à publier cette œuvre, avec le sous-titre A study in Magic and Religion, dès 1890. La légende du Rameau d’Or se trouve dans l’Enéide et a été illustrée dans un tableau de Turner, qui est d’ailleurs reproduit en noir et blanc dans le premier volume de la collection). La librairie en question s’appelait Collector’s Treasury. Cela m’étonnerait beaucoup qu’elle existe encore aujourd’hui.
Peu de temps plus tard (1991-92) on achète une filiale à Toronto. C’était important pour nous car cela nous donnait une position dominante en Amérique du Nord pour l’une de nos activités majeures. Mais comme on manquait de sous on a dû garder l’ancien propriétaire comme actionnaire minoritaire et son gendre comme Directeur. Or la société perdait de l’argent et était dangereusement endettée. Bientôt on était fâchés avec l’ancien propriétaire et moi, lorsque je passais des semaines pour essayer de redresser la société, je n’étais plus invité par personne et je m’embêtais royalement les week-ends. Le dimanche je prenais la voiture, roulait des heures dans la plaine blanche et vide. C’était en plein hiver. Lorsque vous sortiez de voiture, il faisait moins trente et quand vous étiez face au vent moins quarante. Et le vent soufflait constamment depuis le pôle Nord. Alors, le samedi, et quelquefois le soir en semaine, je passais mon temps chez les librairies-antiquaires de la ville. Il y en avait beaucoup. Les Canadiens anglais de l’ancien temps devaient beaucoup lire lors de leurs longues soirées d’hiver. Il y en avait deux surtout avec lesquels j’ai beaucoup sympathisé : David Mason et Steven Temple.
David Mason, à l'époque où je l'ai connu, avait un stock impressionnant (entre 50000 et 100000 d'après le guide des libraires-antiquaires de l'Ontario). Ses spécialités étaient déjà, comme aujourd'hui, la littérature anglaise et américaine des XVIIIème et XIXème siècles, les premières éditions modernes, les voyages, la littérature canadienne et ce que l'on appelle les Canadiana.
J'y ai complété ma collection (de premières éditions) de Rider Haggard commencée en Afrique du Sud, j'y ai trouvé une collection pratiquement complète des œuvres de Rudyard Kipling parue chez Scribner à New-York ainsi qu'une monumentale édition (probablement une édition pirate américaine) de la traduction des Mille et Une Nuits par Richard Burton en 10 volumes complétée par 6 volumes sur les mœurs et coutumes arabes de l'époque (et surtout leurs mœurs sexuelles qui intéressaient Burton tout particulièrement), j'ai également acheté de nombreuses autres first editions, en particulier des Jack London et puis bien sûr, puisqu'on est au Canada, l'écrivain préféré de mon enfance, James Oliver Curwood (et c'est d'ailleurs David Mason qui m'a appris que Curwood était américain mais marié à une Québécoise, ce qui explique sa sympathie pour la cause française qu'il manifeste dans ses romans qui traitent de la guerre anglo-française: The Black Hunter, The Flaming Forest et celui du drame de la fin, The Plains of Abraham, une histoire qui avait particulièrement frappé Hugo Pratt qui en parle dans une interview que j’ai vue à la télévision). J’ai passé des heures à m’entretenir avec David Mason. Il ne m’a pas seulement parlé de Curwood. Il avait une véritable passion pour Richard Burton, cet explorateur, ethnologue, traducteur, aux multiples talents, qui avait été à La Mecque, déguisé en marchand persan, qui admirait les Bédouins, avait aussi cherché à trouver les sources du Nil, était reçu chez le Roi sanguinaire du Dahomey, parlait une vingtaine de langues et dont  Borges, qui l’admirait beaucoup, trouvait qu’il pourrait assumer avec superbe les vers du Divan d’al-Motanabi : « Le cheval, le désert et la nuit me connaissent - Et l’hôte et l’épée, le papier et la plume »).
Steven Temple, à l'époque où j'ai fréquenté sa librairie, était plus un libraire second hand qu'un vrai antiquaire. D'après le guide des libraires de l'Ontario son stock se situait entre 20 et 50000 livres. Ses spécialités : la littérature canadienne, les Canadiana et les premières éditions littéraires.
J'ai beaucoup acheté chez lui et suis resté longtemps en contact par fax lui envoyant mes wish-lists au gré de mes curiosités.
Lui aussi m'a fourni de nombreuses premières éditions de Nabokov, de Malcolm Lowry, de Steinbeck, de Sherwood Anderson, d'Upton Sinclair, de D. H. Lawrence, de B. Traven, de Stevenson, de Peter Matthiessen, mais aussi de Jack London, de J.O. Curwood, de Rider Haggard, de Robert van Gulik, d'Edgar Rice Burroughs, etc.
Je lui sais particulièrement gré de m'avoir procuré ce petit livret-pamphlet de Jack London, The Dream of Debs, a Story of Industrial Revolt, qui imagine une grève générale organisée par l'Américain d'origine alsacienne E. V. Debs et ses effets (une paralysie complète de toute l'Amérique), un livret plutôt rare qui a circulé à l'époque dans toutes les organisations ouvrières du pays. C'est également Steven Temple qui m'a trouvé la première édition canadienne du People of the Abyss, illustrée de plus de 70 photographies et véritable cri d'horreur poussé par Jack London après sa visite des bas-fonds de Londres en 1902. Et c'est encore chez Steven Temple que j'ai trouvé cette très intéressante étude des écrivains progressistes américains de la première moitié du XXème siècle (dont les plus brillants étaient évidemment Jack London, Upton Sinclair, Dos Passos, et, après la dernière guerre, Howard Fast, l'auteur de Spartacus, qui a tellement souffert du Maccarthisme): Walter B. Rideout : The Radical Novel in the United States - 1900-1954, publiée par l'University Press de Cambridge-Harvard en 1956.
Il y avait un 3ème libraire-antiquaire à Toronto qui n'était pas inintéressant non plus : Abelard Books. Tous se trouvaient un peu à l'ouest de la ville, dans la Queen's Street West, de part et d'autre de la Spadina Avenue. Puis j'ai un peu perdu le contact, aucun d'entre eux ne sortant de catalogue. Je leur ai néanmoins envoyé assez régulièrement des wish-lists jusqu'à la fin des années 90. Steven Temple semble avoir rejoint lui aussi le Cercle des libraries disparues. Par contre David Mason semble toujours exister. C'est grâce à l'Antiquarian Booksellers' Association of Canada que j’ai retrouvé son site.
Est-ce que les libraires-antiquaires d’Amérique du Nord s’en sortiraient mieux que leurs collègues européens ? Pourquoi ? Parce que la masse de lecteurs anglophones est plus importante ? Parce qu’ils sont plus dynamiques ? Parce qu’ils maîtrisent mieux l’internet ? On pourrait le croire quand on voit l’incroyable activitisme de Buddenbrooks à Boston. Parce que, bien sûr, après mes expériences d’Afrique du Sud et du Canada j’ai continué ailleurs. Et d’abord à Boston puisque notre filiale nord-américaine avait sa base dans le Massachusetts.

 

Je connais Buddenbrooks depuis une bonne vingtaine d'années et reçois encore très régulièrement ses catalogues (par courrier et par courriel). C'est un véritable libraire-antiquaire. Ses livres sont plutôt chers mais toujours d'une qualité irréprochable. Parmi ses spécialités :
- Les livres illustrés. Les Américains, et les Anglo-Saxons en général, sont moins riches que nous en illustrateurs, mais ils en ont quelques grands comme Edmond Dulac et Arthur Rackham, les plus connus, mais aussi Rockwell Kent (qui a illustré Walt Whitman et Moby Dick), E.J. Detmold (j'ai acquis le Jungle Book de Kipling illustré par lui), Kay Nielsen (qui a illustré Hans Christian Andersen avant de travailler pour Walt Disney). On trouve régulièrement tous ces illustrateurs chez Buddenbrooks, ainsi que Gustave Doré, Salvador Dali, John Tenniel (l'illustrateur de Lewis Carroll), et une grande partie de l'œuvre d'Aubrey Beardsley.
- Les livres de voyages et d'exploration. Dans ce domaine Richard Burton tient une place importante. J'ai acquis de nombreux ouvrages sur Burton chez Buddenbrooks, entre autres sa biographie par sa femme (Isabel Burton : The Life of Sir Captain Richard Burton) et certaines de ses traductions comme The Gulistân or Rose Garden du poète persan Saadi.
- Les livres d'histoire. J'y ai acquis The History of the Conquest of Mexico de William Prescott, The Great Arab Conquests de John Bagot Glubb (le Glubb Pacha de la légion arabe jordanienne), une très belle édition de The History of the Decline and Fall of the Roman Empire d'Edward Gibbon, le Staline de Trotsky, The Great Boer War du père de Sherlock Holmes, Conan Doyle, une édition originale de La Démocratie en Amérique d'Alexis de Tocqueville, et puis le livre qui est à la base de toutes les études sur la culture (sic) américaine : Max Lerner : America as a civilisation, Life and Thought in the United States today paru chez Simon et Schuster, New-York en 1957.
- La littérature des XIXème et XXème siècles. J'y ai acquis de nombreuses premières éditions de Nabokov, de Sherwood Anderson, de Karen Blixen, de Jack London, de Rider Haggard, de Van Gulik (les histoires du Juge Ti), de B. Traven, et même, quand je me suis intéressé à Edgar Rice Burroughs, le père de Tarzan, pratiquement toutes ses aventures martiennes (voir mon Voyage, Tome 2, Haggard, Kipling et Burroughs).
Et puis les gens de Buddenbrooks sont particulièrement serviables et toujours prêts à rechercher des bouquins pour vous. Ainsi, quand je me suis intéressé aux Mille et une Nuits ils ont trouvé pour moi la très intéressante étude sur le mode de narration des Nuits de Mia I. Gebhardt, The Art of Story-telling : a literary study of the Thousand and One Nights. Quand j'ai cherché une histoire de la science-fiction ils ont déniché pour moi l'énorme travail d'un universitaire spécialisé dans cette matière : Everett F. Bleiler : Science-fiction, the Early Years, publié par la Kent State University Press en 1990 (voir mon Voyage, Tome 2, Fantastique et Science-fiction). Et, finalement quand je me suis intéressé à la vie de l'Américain d'origine alsacienne, Eugène Victor Debs, Président du Parti socialiste américain, et qui s'est présenté plusieurs fois aux élections présidentielles américaines, ils m'ont trouvé non seulement des livres sur Debs (David Karsner : Debs : His Authorized Life and Letters, paru en 1919 - E. Debs : Walls and Bars, publié par le Chicago Socialist Party en 1927: il faut savoir que Debs a passé de longues années en prison à cause de son opposition à l'entrée en guerre des Etats-Unis lors de la première guerre mondiale) mais aussi plusieurs livres concernant l'histoire du mouvement ouvrier en Amérique (Philip S. Foner : History of the Labor Movement in the United States, 1987 – Foner : Business and Slavery, 1941) (voir à ce sujet mon Voyage, Tome 4, Ecrivains rebelles : Jack London et Ecrivains rebelles : B. Traven).
Oui, je dois beaucoup à Buddenbrooks (et ce n’est pas fini) mais il y avait encore beaucoup d’autres libraires-antiquaires à Boston (ville universitaire de la vieille Angleterre oblige).

Comme Boston Book Company à Jamaica Plain, par exemple. J'ai souvent visité cette très intéressante librairie lorsque j'ai pu me libérer pour quelques heures ou rester à Boston pour le week-end au cours de mes visites à notre filiale américaine du Massachusetts. Jamaica Plains n'est rien d'autre qu'un faubourg de la ville de Boston. Plus tard j'ai reçu régulièrement leurs catalogues jusqu'à la fin des années 90. Et puis plus rien. Ce n'est que récemment que j'ai constaté que Boston Book Company avait un site internet très bien documenté et que leurs catalogues y étaient encore accessibles. Le grand intérêt de Boston Book était leur impressionnante collection de livres sur l'art, la culture et la littérature de la Chine, du Japon et de l'Asie de l'Est en général. Ainsi c'est chez eux que j'ai pu me procurer deux livres essentiels sur l'Art d'Extrême-Orient : The Pictorial Arts of Japan de William Anderson, deux gros volumes in-folio, publiés en 1886 à Londres (1ère édition) et abondamment illustrés, ainsi que le fameux Epochs of Chinese and Japanese Art d’Ernest F. Fenollosa, avec des notes du Professeur Petrucci, également en deux volumes et publiés (après le décès de Fenollosa) en 1913 par William Heinemann à Londres. William Anderson était chirurgien et est devenu Professeur de Médecine à Tokyo au cours de l'ère Meiji. Il est à l'origine d'une grande partie des collections d'art japonais du British Museum. Fenollosa, natif de Salem (Mass.), fils d'immigrés espagnols, était non seulement professeur de philosophie à Tokyo mais est également devenu un grand spécialiste de l'art japonais (et du théâtre ), et a même été nommé par le Gouvernement japonais Conservateur en chef pour la sauvegarde des œuvres d'art anciennes, ce qui ne l'a pas empêché d'être à l'origine des immenses collections d'art japonais du Musée de Boston (dont il est devenu plus tard curateur). Quant à Petrucci, c'était un spécialiste italien qui a enseigné en Belgique et qui a aidé la veuve de Fenollosa, après le décès subit de celui-ci, à terminer son œuvre et à l'annoter (voir mon Voyage, Tome 3, L’Art japonais et l’Europe).
C'est également grâce à Boston Book que j'ai pu approfondir ma connaissance d'un autre grand spécialiste du Japon, Lafcadio Hearn, dont la vie aventureuse (né hors mariage dans une île grecque d'un médecin militaire irlandais et d'une Grecque illettrée, enfance en Irlande, puis journaliste à Cincinnati, à La Nouvelle-Orléans, séjournant 3 ans en Martinique), s'est terminée au Japon comme enseignant et finalement y est mort en citoyen japonais (voir mon Voyage, Tome 3, Lafcadio Hearn). J'y ai non seulement acquis plusieurs de ses romans et essais portant sur la culture japonaise mais également ses incroyables articles parus dans les journaux de Cincinnati et de La Nouvelle-Orléans (Lafcadio Hearn : Editorials, édité par Charles Woodward Hutson chez Houghton Mifflin, à Boston en 1926). C'est encore Boston Book qui m'a fourni non seulement plusieurs premières éditions des aventures du Juge Ti de l'Ambassadeur érudit hollandais Robert van Gulik (voir mon Voyage, Tome 4, Robert van Gulik) mais également sa fameuse étude sur le luth chinois (Van Gulik : Lore of the Chinese Lute). J'y ai trouvé d'autres études intéressantes sur la culture japonaise, en particulier sur leurs religions : Masaharu Anesaki : History of Japanese Religion et Genchi Katô : Le Shinto, religion nationale du Japon. J'y ai même trouvé - c'est un comble - une édition originale, en français, du Hokousai d'Edmond de Goncourt. Mais la Chine était également bien présente chez Boston Book. C'est ainsi que j'y ai déniché un livre du père jésuite alsacien Léon Wieger : Histoire des Croyances religieuses et des Opinions philosophiques en Chine, parue en 1922 (la première édition datait de 1917) à Hien-hien (Tien-Tsin) en Chine. Et puis un livre assez extraordinaire, celui d'un médecin français qui a travaillé pendant un peu plus de trois ans dans un Hôpital de Pékin (médecin militaire, il a été attaché à la Légation de France à Pékin de 1894 à 1901) et qui montre, entre autres, par des dessins et des photos, ce qui a été la torture des femmes chinoises pendant plus de 8 siècles, le bandage des pieds : Dr. J.-J. Matignon : Superstition, crime et misère en Chine, publié par A. Maloine, Paris, en 1902.
A l'époque où j'étais en contact avec la librairie Lame Duck Books elle se trouvait au centre de Boston (Temple Place). Plus tard elle a déménagé à Cambridge. Le propriétaire était un certain John Wronoski. Un libraire-antiquaire qui paraissait s'intéresser plus spécialement à l'Europe, à l'histoire intellectuelle et à la philosophie (ce qui ne l'empêchait pas de détenir également un stock important de premières éditions américaines ainsi que de littérature sud-américaine). Bizarrement quand je cherche à retrouver les livres que j'ai achetés chez lui je tombe surtout sur des livres allemands, un livre sur Nietzsche par Heidegger, un sur Schiller par Thomas Mann, le fameux Franz Kafka de son ami Max Brod, la très belle nouvelle de Schnitzler sur Casanova (Casanova's Heimfahrt) et de nombreuses premières éditions en allemand publiées par la Maison d'édition de Berlin, la Büchergilde Gutenberg, des romans de celui qui se prétendait américain, B. Traven. Mais j'y ai également trouvé des livres de Steiner, de Marcuse, même de Rodinson (Maxime Rodinson : Islam et Capitalisme). Vous me direz: pas besoin d'aller en Amérique pour trouver du Rodinson.
Je me souviens de ma première visite à Ars Libri. C'était au début des années 90. Le taxi m'avait lâché à leur adresse Avenue Hamilton en me disant : be careful, le quartier est dangereux. Et puis je me trouve devant une porte fermée. Aucun passant. Je commence à m’inquiéter. Finalement quelqu'un sort de l'immeuble. Et j'arrive à pénétrer dans la librairie située à l'étage. Et là c'est le choc ! Une immense salle, spacieuse, lumineuse, entièrement consacrée à l'art, à toutes les formes de l'art, de l'Antiquité jusqu'aux temps modernes. Encore aujourd'hui ils proclament sur leur site internet de détenir la plus grande collection de livres d'art des Etats-Unis (et peut-être du monde).
Je suis resté encore en contact avec eux pendant plusieurs années et ai fait quelques acquisitions intéressantes, entre autres le livre que Fenollosa a consacré aux Maîtres de l'Ukioyé lors d'une grande exposition organisée au Fine Arts Building de New-York en janvier 1896 et qui a fait que Fenollosa qui n'avait au départ pas une grande considération pour ce genre qu'il considérait comme « plébéien », a un peu changé d'avis : Ernest Francisco Fenollosa : The Masters of Ukioye, a complete historical description of Japanese paintings and color prints of the genre school, publié en 1896 par la Knickerbocker Press, New Rochelle (N.Y.). Mais aussi un livre de Petrucci, résumé de son fameux livre sur la Philosophie de la Nature dans l'Art d'Extrême-Orient récemment réédité par You-Feng à Paris, et qui est le livre de chevet de l'Académicien franco-chinois François Cheng, Raphael Petrucci : Chinese Painters, a critical study, publié chez Brentano à New-York en 1920 avec une note biographique du Conservateur du British Museum, Laurence Binyon. Petrucci était originaire de Sienne, avait une mère française et a travaillé et enseigné en Belgique. Il est mort jeune (à 45 ans) lors de la première guerre mondiale (il était brancardier). C'était un grand spécialiste des arts japonais et chinois, ami de Fenollosa et de Binyon. D'ailleurs c'est également chez Ars Libri que j'ai trouvé un petit livre, une très fine étude de l'art chinois, Laurence Binyon : The Flight of the Dragon, an Essay on the Theory and Practice of Art in China and Japan, based on original sources, publié pour la première fois chez John Murray, à Londres, en 1911. Et c'est aussi eux qui m'ont fourni l'étude faite par le collectionneur et auteur de best-sellers américain James Michener de la Manga de Hokusai : James A. Michener : The Hokusai Sketch-Books - Selections from the Manga, publié à la japonaise par la Charles E. Tuttle Company de Rutland dans le Vermont et Tokyo en 1958 (voir mon Voyage, Tome 3, L’Art japonais et l’Europe).
Après cela j'ai un peu perdu le contact car il n'est pas facile d'acheter des livres d'art par correspondance. Il faut pouvoir les feuilleter soi-même. Mais j'ai eu le plaisir de constater en navigant sur le net qu’Ars Libri existait toujours.


 
C'est en étudiant la liste des libraires-antiquaires de la Nouvelle Angleterre (Antiquarian Booksellers' Association of America - New England Chapter) que je suis tombé sur le libraire Ken Lopez à Hadley dans le Massachusets et que je lui ai envoyé ma wish-list. Et depuis lors je reçois régulièrement son catalogue.
Ken Lopez est intéressant à plus d'un titre. D'abord on y trouve (souvent en 1ère édition ou en pré-édition, mais ceci est affaire de collectionneurs) les écrivains américains que j'aime, pas les intellectuels new-yorkais qui plaisent à nos gourous parisiens, mais ceux qui nous décrivent l'Amérique profonde, avec ses traditions, ses problèmes et ses passions, des écrivains qui se révoltent comme nous contre une certaine culture américaine devenue mondiale qui célèbre le plaisir, l'image, l'argent et le capitalisme financier. C'est ainsi que j'ai acheté chez Ken Lopez des Jonathan Franzen (How to be alone, une collection d'essais dont l'introduction se termine par : « the underlying investigation in all these essays : the problem of preserving individuality and complexity in a noisy and distracting mass culture : the question of how to be alone. »), de nombreux Jim Harrison aussi bien sûr (comme ce livre d'interviews enregistrés entre 1971 et 1999 et complété par une courte biographie et une bibliographie : Conversations with Jim Harrison édité par Robert DeMott et publié à l'University Press du Mississippi), l'auteur de How to teach a stone to talk, Ann Dillard (For the Time being), l'écrivain, explorateur, ethnologue et furieux défenseur des causes indiennes, Peter Matthiessen (Indian Country) et puis un écrivain que j'aime beaucoup et que je classe parmi les plus grands, un écrivain qui est mort en 2003, Thomas Savage, dont seuls trois titres ont été traduits en français (Le Pouvoir du Chien, La Reine de l'Idaho et le dernier, le plus beau : Rue du Pacifique, tous chez Belfond) bien que Le Monde lui ait consacré une rubrique nécrologique, et dont j'ai pu acquérir grâce à Ken Lopez quelques autres dont For Mary, with Love. Ken Lopez ne se limite d'ailleurs pas à la littérature classique. On peut également trouver dans son catalogue des ouvrages de science-fiction. C'est ainsi que j'ai pu me procurer quelques Philip K. Dick (comme Flow my tears, the Policeman said), une intéressante étude de la littérature de « fantaisie » et de science-fiction par Ursula K. Le Guin (The Language of the Night) et un grand de la science-fiction, le Polonais Stanislaw Lem (Mortal Engines).
L'autre grand intérêt de Ken Lopez c'est qu'il est un spécialiste de littérature amérindienne. C'est ainsi que j'ai découvert chez lui une étude de la si bizarre figure du trickster (sous la forme du Coyote, voir Barry Holston Lopez : Giving birth to Thunder, Sleeping with his Daughter, Coyote builds North America), déjà longuement analysé par l'ethnologue Franz Boas dans son chapitre : Mythology and Folktales of the North-American Indians (dans Race, Language and Culture édité chez Macmillan à New-York en 1956) et par Paul Radin (voir The Trickster, a study in American Indian Mythology chez Routledge and Kegan Paul, Londres, 1956). J'y ai également trouvé l'histoire des Sioux par le chef des Ogalas (My People, the Sioux par Chief Standing Bear) et puis le très émouvant roman de l’Amérindien James Welch, Fools Crow, qui retrace le drame vécu en 1870 par une petite tribu de Black Feet qui voient leur antique way of life disparaître pour toujours (James Welch a eu droit lui aussi à une nécrologie dans Le Monde lors de son décès).
Ken Lopez dispose aujourd'hui d'un site internet mais contrairement à d'autres il continue à prendre la peine d'imprimer un catalogue et de le distribuer. Et c'est bien ainsi. Pour ceux qui voudraient lui rendre visite je signale que Hadley se trouve assez loin de Boston, dans l'ouest du Massachusetts et qu'il ne reçoit que sur rendez-vous.


 
J’ai intitulé cette note : le Cercle des librairies disparues et, en fait, je viens de ne vous parler que de librairies qui semblent toujours exister et je vous embête en vous parlant des livres que j’y ai achetés. Or, en fait, il n’y en a plus que deux avec lesquels je suis toujours en contact, Buddenbrooks et Ken Lopez. Pour la simple raison, c’est qu’ils continuent à publier des catalogues et qu’ils me les envoient (que ce soit par la poste ou par l’internet). De la survie des autres je ne sais finalement pas grand-chose. Certains ont disparu, d’autres continuent à alimenter un site internet ou au moins à en disposer. Apparemment, en tout cas, les libraires-antiquaires nord-américains semblent mieux résister que les nôtres…

 

Qu’en est-il des anglais ? Si on en croit leur Association ils sont nombreux à Londres, presqu’autant qu’à Paris. J’ai pourtant eu du mal à les trouver. Il est vrai que j’avais moins l’occasion de me rendre à Londres pour raisons professionnelles, notre filiale anglaise se trouvant à Sheffield. J'ai commencé par visiter le quartier de Bloomsbury près du British Museum (les rues Great Russell, Museum Street, etc.) et suis d'abord tombé sur une librairie spécialisée en ouvrages sur l'Asie (Inde, Chine, Corée, Japon), Fine Books Oriental, mais qui ne semble plus exister aujourd'hui.
C'est au 1er étage, juste au-dessus de cette librairie que se trouvait Jarndyce. Mon premier contact n'était pas particulièrement sympathique. Un homme un peu grincheux me demandait ce que je voulais et ne m'a laissé consulter ses rayonnages qu'avec réticence. Un peu plus tard ils sont devenus nettement plus commerçants avec site internet et catalogue. Il semble aussi qu'ils aient récupéré et rénové le rez-de-chaussée où se trouvait antérieurement la librairie asiatique. J'ai reçu pendant assez longtemps leur catalogue. Ils étaient les grands spécialistes de la littérature anglaise du XIXème siècle et de Dickens, mais avaient également un stock important de livres du XVIIème et du XVIIIème siècles. On trouvait dans leurs catalogues beaucoup d'écrivains mineurs qui ne sont pas d'un très grand intérêt pour nous Français ou, plus simplement, que nous ne connaissons pas. J'ai malgré tout trouvé un certain nombre de premières éditions ou d'éditions joliment illustrées de Swift, de Stevenson, de Rider Haggard, etc. Et un livre sur la démonologie de Walter Scott (Sir Walter Scott : Letters on Demonology and Witchcraft, édit. John Murray, Londres, 1830). Et, surtout, c'est grâce à Jarndyce que j'ai pu dénicher la fameuse histoire de la patte de singe citée par Roger Caillois dans son Anthologie du Fantastique, une histoire si bien racontée, qui vous fait frissonner et qui renouvelle avec bonheur la vieille histoire des trois vœux que l'on trouve sous diverses variantes, quelquefois sous une forme plutôt grivoise, dans les Souhaits ridicules de Perrault, dans un vieux fabliau cité par Bédier, les Quatre Souhaits Saint Martin, dans le Roman des sept Sages de Rome, dans le Livre des sept Vizirs, et finalement même dans les Mille et une Nuits ! La patte de singe se trouve dans un livre de Jacobs et était d'autant plus difficile à dénicher que c'est la seule histoire fantastique écrite par cet écrivain qui est surtout un spécialiste de la vie des marins et des bateliers, W. W. Jacobs : The Lady of the Barge, Harper & Brothers, Londres/New-York, 1902 (le titre anglais de la nouvelle : The Monkey's Paw).
Toujours dans le quartier Bloomsbury j'avais trouvé deux autres libraires qui présentaient un certain intérêt : Robert Frew et Ulysses.
Robert Frew éditait lui aussi un catalogue que je recevais pendant un certain temps. Il était spécialisé en littérature et en voyages. Il a quitté le quartier pour s'établir plus à l'ouest, Maddox Street. Il disposait d'un site.
Ulysses éditait lui aussi un catalogue. Il était spécialisé en littérature, premières éditions modernes et en poésie. J'ai trouvé chez lui certains ouvrages littéraires comme la grande étude sur Rimbaud de la spécialiste anglaise Enid Starkie et plusieurs études de littérature arthurienne (Jessie L. Weston : The Legend of Sir Lancelot du Lac, édit. David Nutt, Londres, 1901 et S. Humphreys Gurteen : The Arthurian Epic, édit. Putnam's Sons New-York/Londres, 1895, une étude comparative des versions cambrienne, bretonne et anglo-normande).
Peter Ellis était un des associés de Ulysses. Il s'en est séparé et est maintenant installé à Cecil Court dans le West-End de Londres. Il est lui aussi spécialisé en premières éditions modernes et en livres illustrés, ainsi qu'en poésie. Il est très actif, distribuant environ 5 catalogues par an, et est très serviable lorsqu'on est à la recherche de quelque chose de spécial. Il continue encore aujourd’hui à m’envoyer ses catalogues (il dispose aussi d’un site internet) et j'achète encore assez souvent chez lui.
J'ai également eu des contacts avec trois autres libraires qui sont de vrais antiquaires, plutôt chers, un peu semblables à nos libraires-antiquaires du faubourg St. Honoré : Bernard Quaritch, Bertram Rota et Henry Sotheran à Piccadilly.
Mais le libraire-antiquaire de Londres qui m’a le plus apporté pendant une longue période c’est Hanshan Tang Books avec lequel j’étais entré en contact déjà en 1995 et dont j'ai connu le fondateur, un Suédois, Christer von der Burg. Celui-ci explique d'ailleurs sur le site de Hanshan Tang comment l'entreprise fut créée en 1975 sur une idée commune de lui-même et du professeur Sören Edgren, un Américain d'origine suédoise, grand érudit en bibliographie chinoise et japonaise et qui était venu travailler et enseigner pendant quelque temps à Stockholm. C'est en 1978 que Hanshan Tang s'installe à Londres. Et aujourd'hui c'est probablement l'un des plus grands libraires-antiquaires européens spécialisés en littérature, arts et sciences humaines d'Extrême-Orient. Hanshan était, en fait, ce que j'appelle un libraire spécialisé, puisqu'il offrait non seulement des livres anciens tels que les vendrait un pur antiquaire mais également des livres d'occasion et des publications récentes. Il était axé sur la Chine, le Japon, la Corée et l'Asie centrale et ses thèmes de prédilection la littérature, les arts sous toutes les formes et les sciences humaines, c. à d. histoire, religions et mythes, linguistique, écriture, ethnologie et folklore, etc.
J'ai trouvé énormément de livres chez Hanshan Tang. Impossible de les citer tous. Les plus intéressants : des livres sur les minorités japonaises, les Aïnous (The Ainu of Northern Japan par l'historien japonais spécialiste en ce domaine Takakura Shinishiro, The Conquest of Ainu Lands par Brett L. Walker ainsi que le fameux The Ainu of Japan du Révérend John Batchelor), les Burakumin, les Intouchables japonais (George de Vos : Japan's Invisible Race), les Coréens du Japon (Gerhard Gohl : Die Koreanische Minderheit), les romans policiers chinois du Juge Ti, écrits en anglais par le diplomate érudit hollandais Robert van Gulik, ainsi que sa fameuse étude des estampes érotiques chinoises (Erotic Color Prints of the Ming Period), un ouvrage sur le bandage des pieds des Chinoises (Howard S. Levy : Chinese Footbinding), de nombreux ouvrages sur l'art japonais, son influence sur l'art occidental, sur les idéogrammes (dont l'étude inachevée de Ernest Fenollosa, complétée par Ezra Pound: The Chinese written character as a medium for Poetry), sur l'art décoratif japonais (George Audsley : The Grammar of Japanese Ornament et Thomas W. Cutler : A Grammar of Japanese), le Journal du père Ricci jamais traduit en français (Louis Gallagher : China in the sixteenth century - The Journals of Matthew Ricci, traduit de l'italien en anglais), beaucoup de livres sur les religions et les philosophies de l'Extrême-Orient (comme l'étude de Max Weber : The Religion of China, ainsi que Le Taoisme et les Religions chinoises de Henri Maspéro, The Religion of the Samurai de Kaiten Nukariya, Hinduism and Buddhism de Sir Charles Eliot), etc…
Et puis, un beau jour, sans crier gare, l’envoi de catalogues s’est arrêté. Sans prévenir. Et aucune réponse à mes relances. Ce n’est que bien plus tard que j’ai découvert que Hanshan Tang avait toujours un site. Et il en a été de même de Ulysses et de Robert Frew. Et, aujourd’hui, je ne suis plus en relation qu’avec Peter Ellis. En réalité seul Ulysses a rejoint le fameux cercle des librairies disparues. Tout en étant à l’origine de la création de Peter Ellis. Les autres semblent continuer leur bonhomme de chemin. Même si, pour moi, ils ne présentent plus le même intérêt. Il n’empêche : j’ai bien l’impression, peut-être fausse, que les Anglo-Saxons s’en sortent mieux que nous autres. Est-ce à cause de la fameuse suprématie mondiale de la langue anglaise ?

 

Pour finir je vais vous parler d’une autre librairie disparue, une disparition qui m’a rendu bien triste à l’époque. Il s’agissait d’une librairie hollandaise, située à Leiden (ou Leyde). Ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre une librairie-antiquaire qui l’est depuis 1683. C’était pourtant le cas de la maison Het Oosters Antiquarium à Leiden en Hollande dont le dernier propriétaire était un certain M. Smitscamp. On dit que la ville avait reçu, pour la récompenser de son attitude héroïque lors des guerres des Pays-Bas contre les Habsbourg, la première université du pays. Une université qui a toujours été tournée vers l’Orient. Et c’est probablement à cause de cette université que l’on trouve également à Leiden la prestigieuse maison d’édition universitaire Brill. En tout cas Leiden, avec ses canaux, ses ponts, ses vieilles maison, ses rues pittoresques et fleuries, vaut largement le détour. Et pour le bibliophile il y avait d’autres boutiques encore à découvrir, p. ex. celles spécialisées en art japonais. Mais surtout : quelle jouissance de pouvoir fouiller (ah, l’odeur du vieux cuir !) parmi tous ces ouvrages anciens étalés sur ces vieilles étagères en bois installées sur deux étages de cette pittoresque maison qui abritait Het Oosters et qui datait du XVIIème siècle!
Qu’y trouvait-on ? Je dirais surtout l’Orient et les Religions. Le Moyen-Orient ancien et actuel.  L’Islam, les langues et cultures arabes et persanes. Des études bibliques, judaïques et hébraïques.  Les Chrétiens d’Orient. L’Antiquité classique aussi. L’Extrême-Orient et l’Asie centrale. C’étaient là les thèmes principaux qui constituaient les divers chapitres des catalogues, ou plutôt des listes de livres que Het Oosters envoyait à ses clients.
Personnellement j’ai acquis énormément de livres chez eux. Cela n’aurait aucun sens de vouloir les citer tous : sur Zoroastre, sur l’ancienne littérature persane, sur la civilisation d’or de l’Islam, sur les Mille et une Nuits, sur la Bible, sur la naissance de l’écriture, sur Alexandre, sur la Mongolie, etc.
Et puis voilà qu’un jour M. Smitscamp ferme boutique. J’ai beaucoup cherché, nous dit-il, mais n’ai trouvé aucun successeur valable. Il a transmis le reste de ses trésors à la Librairie universitaire Brill, dont il était un ancien, et est parti à la retraite. Cela s’est passé en 2009. Et c’est ainsi que cette maison plus que tricentenaire a rejoint à son tour mon Cercle des librairies disparues. Je lui en accorderais volontiers la Présidence d’honneur.

 

Mais il ne sert à rien de pleurer toutes ces disparitions. Il serait plus intéressant d’en chercher les raisons. Moins de lecteurs ? Moins de lettrés ? L’internet ? Je crois que la vente sur l’internet est plus une concurrence pour les librairies classiques que pour les libraires-antiquaires. C’est vrai qu’on peut trouver de nombreux livres anciens sur le net mais beaucoup de ces organes de mise en vente vous réorientent à nouveau vers les libraires-antiquaires qui possèdent le livre recherché dans leurs stocks. Même si cette mise en concurrence pèse sur les prix. C’est un peu ce que m’a dit Ghislain de la Hitte qui, dès le départ, a décidé de ne vendre que par le net (Librairie L’Opiomane), à partir de son appartement (où je lui ai rendu visite, ayant découvert son nom en cherchant d’autres libraires spécialisés Asie) : grâce au net, me dit-il, on a découvert que beaucoup de livres dits rares l’étaient beaucoup moins que l’on avait cru. Lui sort régulièrement un catalogue sous forme de liste, très bien présenté, dans les deux langues, français et anglais, mais uniquement diffusé par mail. Car c’est bien beau d’acheter sur le net, encore faut-il savoir quel livre rechercher. C’est là le rôle essentiel que joue le catalogue (qui remplace la visite à la librairie). Et c’est là qu’intervient le travail du libraire et sa compétence. Quand je prends pour exemples les librairies disparues que j’ai connues j’ai l’impression que dans la plupart des cas la mort de la librairie intervient non pour des raisons financières mais parce que le propriétaire n’a pas trouvé de successeur crédible.
J’en reviens à la culture. Et à son recul qui me paraît une évidence. Je ne parle évidemment pas de ce que Google entend par culture dans ses News : Lady Gaga, le mariage ou le divorce de tel couple d’acteurs ou de chanteurs, la sortie d’un blockbuster, etc. (d’ailleurs dans les News en anglais cela se traduit par entertainment). Je veux dire l’élément culturel qui fait le lien avec notre passé, ce que j’ai appelé notre lien vertical, celui du temps, alors que notre civilisation ne fait que développer le lien horizontal, le développer à l’infini, de manière d’ailleurs bien superficielle, par Facebook et Twitter, entre autres. Cela n’est pas la première fois que j’évoque ce sujet et ceux qui me connaissent vont croire que je radote, mais je ne radote pas. Car c’est d’une importance primordiale. Et je ne suis bien sûr pas le seul à le dire. Si nous ne savons pas d’où nous venons comment pouvons-nous savoir où nous allons, où nous devrions aller ?


Je ne prends qu’un seul exemple. The People of the Abyss de Jack London, un livre qui date de 1906. Quand vous regardez les photos prises par London lui-même dans le Londres de l’époque (« au mois d’août, de l’année du Seigneur 1902, au coeur du plus grand, du plus riche, du plus puissant empire que le monde ait jamais connu »), photos de ces SDF qui l’ont véritablement traumatisé et quand vous lisez ce qu’il dit : « La civilisation a multiplié par cent le pouvoir productif de l’homme, et pour des raisons de mismanagement les hommes de cette civilisation ont une vie pire que des bêtes, ont moins à manger et à se vêtir pour se protéger des éléments que le sauvage Inuit qui vit dans les froids les plus rigoureux, et qui vit, aujourd’hui encore, comme il vivait il y a dix mille ans à l’âge de pierre », alors vous êtes bien obligé de comparer la situation à Londres il y a largement plus d’un siècle avec celle de nos grandes villes d’aujourd’hui (20000 SDF à Paris), et de vous demander à quoi ont bien pu servir tous ces progrès techniques qui n’ont pas arrêté de nous tomber dessus depuis lors et qui ne cessent pas de nous tomber dessus, de plus en plus drus ! Alors, je sais bien, le livre de London a été réédité depuis. Peut-être. Mais je ne l’ai jamais vu en librairie. C’est chez un libraire-antiquaire que je l’ai trouvé.

A ceux qui m’ont suivi jusqu’ici (bien méritoire !) je vais faire un cadeau. Celui d’une librairie mythique et de la manière dont Cendrars la décrit (dans Bourlinguer, Paris, port de Seine), une librairie hénaurme, sise sur les quais et que non seulement Cendrars mais aussi son ami t’Ser et même son ami brésilien, planteur et bibliophile, Paulo Prado ont fréquenté assidument, la librairie de ce vieux Chadenat. Voilà comment j’en parle dans mes Carnets d’un dilettante : les trois chefs d’œuvre de Blaise Cendrars :
Il faut lire la scène : le porche, la voûte, un nom effacé : Americana, une arrière-cour, trois marches déchaussées, un palier obscur, et puis une salle immense, haute de plafond, une infinité de livres, deux ou trois portes donnant sur d’autres salles aussi remplies que la première, le silence, un grand poêle de fonte, toujours allumé, un Godin, précise-t-il, plus tard il corrigera : non un Guise, et derrière le poêle, caché par la fumée, une forme humaine, crachotante et toussotant, portant besicles, foulard, plaid et toque, lisant, toujours lisant, dans un vieux fauteuil Voltaire, sautant soudain en l’air pour chasser les importuns, les fâcheux, les curieux, les collectionneurs, les spéculateurs, les Anglais qu’il détestait, ne daignant recevoir que ceux qui étaient capables de tenir la conversation avec lui, ses vieux clients, ne vendant ses livres que s’il était sûr d’en trouver le double ou à des vrais connaisseurs, toute vente lui apparaissant comme un arrache-coeur. Chadenat est mort en 1943. En 1947 on continuait encore à vendre ses livres chez Drouot. Sa collection devenait légendaire. Elle paraissait inépuisable (la Librairie du Pont-Neuf Coulet et Faure vient d’annoncer (c’était en 2001) la réimpression de la réunion des 17 catalogues de Ventes Publiques faites entre 1942 et 1954 et décrivant 7195 livres de la collection Chadenat consacrée aux ouvrages de voyages, de géographie, de marine et aux atlas pour toutes les parties du monde). Son fils et son gendre ne s’intéressaient guère aux livres, l’un employé à Bercy, l’autre négociant en vins dans le Poitou, attendant tous les deux sa mort pour vendre ses livres aux enchères. Chadenat se faisait un sang d’encre à cette idée. Comme je le comprends !



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