20/09/2015     (imprimer)

Le retour de San-A

 

Je suis comme tout le monde. Et je crois que tout le monde, à un moment de sa vie, a lu du San-Antonio. Il m’a amusé quelque temps avec ses calembours, ses formidables inventions vocabulaires, ses gauloiseries et ses parenthèses d’auteur. Et puis je m’en suis lassé, comme tout le monde encore, surtout après l’intrusion du vulgaire, et pourtant pas si con, Berrurier. Mais le personnage de Frédéric Dard a continué à m’intriguer. Visiblement il se savait écrivain véritable et s’était fait bouffer par San-A. Je me souviens même qu’un universitaire bordelais, Robert Escarpit, l’admirait, l’avait étudié, s’en était fait un ami et avait plaisanté après son suicide raté, une pendaison, rappelant que la tradition voulait que cette pratique funèbre crée une dernière bandaison. Ce qui aurait été une belle fin pour cet obsédé de la trique. Il est vrai que lorsqu’on a comme nom de famille, authentique, Dard, on doit être marqué pour la vie.
Je vois d’ailleurs sur le net qu’un véritable colloque littéraire a été organisé à la Sorbonne il y a quelques années (Assouline en avait rendu compte dans Le Monde) concernant son œuvre san-antonienne. C’était en mars 2010 et le colloque était simplement intitulé : San-Antonio et la culture française. Excusez du peu ! Les Universitaires savent quelques fois s’amuser encore comme savaient le faire au temps de Jules Romains les jeunes Normaliens. Je constate aussi qu’il a eu de multiples activités littéraires, pièce de théâtre, mises en scène, et en particulier l’adaptation, avec Robert Hossein, du chef d’œuvre de James Hadley Chase, Il n’y a pas d’orchidées pour Miss Blandish, au Grand Guignol, seul spectacle que j’ai vu en ce lieu qui existait encore quelque part du côté de Pigalle, je crois, au temps de ma jeunesse.
Mais ce n’est pas pour cela que j’en viens ici à parler de Frédéric Dard. Il se trouve que récemment (le 3 juillet 2015) le Monde avait évoqué la réédition par Omnibus de deux de ses romans pour célébrer les 15 ans de sa disparition : Y a-t-il un Français dans la salle qui date de 1971 et Les clés du pouvoir sont dans la boîte à gants (de 1981). Avec une préface de Jean-Pierre Mocky qui avait mis en scène le premier d’entre eux, avec une distribution magnifique : Victor Lanoux dans le rôle principal de ce Président (Président de Parti, Ministre et Président d’un tas d’autres trucs mais pas encore de la République), politicard suprême, Jacques Dutronc en homme de main fêlé, Jacques Dufilho en vieux prisonnier enchaîné en fond de cave, Dominique Lavanant en secrétaire parfaite, follement amoureuse du Président et en devenant follement criminelle, Emmanuelle Riva, en épouse bourgeoise et dépassée du Président, Jacqueline Maillan en vieille voisine, Suissesse, curieuse, amoureuse de ses vingt chats, Jean-François Stévenin, en policier sadique, homo, tueur de chats et tortionnaire de vieilles Suissesses, Michel Galabru et Andréa Ferrol, en parents de la jeune Noëlle dont le Président tombe follement amoureux à son tour. Impressionnant, non? Il n’y a que la jeune et belle Noëlle qui est jouée par une inconnue, Marion Peterson. Il est vrai qu’elle va être très rapidement brûlée au troisième degré dans l'incendie criminel allumé par la Lavanant et qu’après cela son visage procède plutôt du style Grand Guignol…
J’ai donc acheté ce bouquin. Et j’y suis resté scotché. Disons plutôt collé car Frédéric Dard a horreur du franglais. Plusieurs fois j’ai relevé la tête en répétant : que c’est puissant, et puis je l’ai lu, j’ai lu les deux romans, car le deuxième est la suite du premier, jusqu’à la fin. Sans plus relever la tête. Et puis je me suis demandé pourquoi. Qu’est-ce qui fait qu’il en est ainsi ?
Une première constatation : beaucoup de mes amis, de mes correspondants, et d’abord Annie, seront rapidement rebutés par l’omniprésence dans ces pages de la baise. Oh, ce n’est jamais porno, non. Et ce n’est pas non plus la baise joyeuse, rabelaisienne des San-Antonio. Ici – et c’est probablement aussi le cas de ce qu’il a appelés ses Romans de la Nuit, que Omnibus a également réédités mais que je n’ai pas lus – ici la baise est triste. Désespérée, mécanique, elle est le moteur, ou plutôt le dérivatif salvateur, de tous les personnages ou presque, et elle est le plus souvent humiliante pour la femme. C’est justement ce côté-là qui révulse Annie. Elle appelle cela du Reiser et elle a probablement raison. Si on le prend au premier degré – et on ne peut quand même pas y échapper complètement, au premier degré – cette description des relations sexuelles est machiste, et même un brin sadique. Et, au fond, les violences faites aux femmes dans toutes les guerres, que ce soit nos guerres européennes déjà anciennes ou les guerres ethniques récentes des Balkans ou de l’Afrique, procèdent du même machisme et du même sadisme de la partie dite virile de notre humanité. D’un autre côté je suis peut-être trop sévère en disant cela à propos de ces romans de Dard. Il faut le prendre comme un bruit de fond, une couleur qui imprègne l’action, mais qui n’en est pas le thème principal, de loin pas.
Alors est-ce le style ? Oui, très certainement. Mais ce n’est pas le style san-antonien ordinaire, commercial. Le calembour ne fleurit plus autant ou, du moins, il est moins commun, plus cultivé. Il est, comment dirais-je ? Célinien. Oui, il atteint le niveau célinien. Et puis la langue coule. Quelle langue ! Langue d’écrivain. Tout simplement. Et, de temps en temps, cela aussi fait penser à Céline, même si la technique célinienne est bien différente, l’auteur intervient en plein milieu du récit. Pour houspiller le lecteur. Pour lui demander de ne pas emmerder l’auteur lorsque celui-ci violente un peu la grammaire ou décide de créer un mot nouveau. Mot qui n’existe pas encore. Car c’est cela aussi qui caractérise l’art de Frédéric Dard : sa grande inventivité langagière. Sa créativité. Elle mériterait l’Académie. Sauf qu’à l’Académie ils n’aiment pas cela du tout. Mais l’auteur intervient aussi pour d’autres raisons. Pour dire sa surprise, celle de voir ses personnages lui échapper, faire des choses qu’il n’avait pas prévues. On crée une histoire, des héros, et puis les héros prennent leur liberté avec l’histoire. Parce qu’ils ont leur propre logique qui les conduit à faire ce que l’auteur n’avait prévu. Ou il intervient simplement pour dire son effroi, son dégoût devant la nature humaine. Ou exprimer sa modestie, fausse modestie, d’écrivain de seconde zone, qui n’arrive pas à la cheville des grands écrivains parisiens : « Moi, l’auteur, qui suis natif de Jallieu, devenu aujourd’hui Bourgoin-Jallieu… », c’est ainsi que commencent la plupart de ses interventions hilarantes.
Et puis c’est l’histoire. D’abord le rythme de l’histoire. Sur le net j’ai trouvé une critique idiote d’une personne qui dit qu’elle ne connaît pas l’auteur, le découvre (on lui avait dit de lire) et qui a abandonné parce que l’action était trop lente, trop de trous. Connerie. L’action ne dort jamais chez San-Antonio. C’est sa force. Alors que le scénario est en général complètement nul. Parce qu’il s’en fout, que cela le fait rigoler et ses lecteurs aussi. Mais ici l’histoire se tient. Même si on y trouve encore pas mal d’éléments invraisemblables au possible. Comme ce maître-chanteur qui risque de faire tort à la carrière politique naissante du futur Président (une dénonciation signée à la Gestapo) et que son beau-père qui l’aime beaucoup piège et garde prisonnier attaché à une chaîne dans sa cave pendant 15 ans. Il n’est pas non plus très vraisemblable que le Président tombe follement amoureux d’une donzelle de 17 ans et elle de lui, que la secrétaire jalouse mette le feu à la bicoque où crèche le prisonnier ainsi que la belle jouvencelle, qu’elle ait son beau visage affreusement brûlé : tout ceci fait un peu Grand Guignol, comme par ailleurs ce policier sadique qui tue les chats de la voisine d’une horrible façon, à se demander si Dard n’aime pas les chats, les chats vivants, pas les autres (qui sont vivants aussi d’ailleurs… Ça y est, je fais du San-A), les chats à quatre pattes. Mais, encore une fois, ce n’est pas cela qui est important, c’est le Président, son caractère que l’on étudie, ses réactions, et tout son environnement, son milieu politique.
Car c’est d’abord une énorme satire des hommes politiques et de leurs mœurs. Quelle était sa position, à Frédéric Dard, en politique ? Moi je le classerais dans la catégorie des anarchistes de droite. Il raconte, pourtant, dans une interview que l’on peut trouver sur le net que lorsqu’il se trouve en compagnie de gens qui sont visiblement de droite il se sent de gauche. Et que lorsqu’il est avec des gens de gauche il se sent, quelquefois, de droite. J’avoue qu’il m’arrive souvent la même chose. On raconte aussi qu’il voyait souvent Mitterrand. Mais cela ne veut rien dire. Je n’ai jamais pris Mitterrand pour un homme de gauche. D’ailleurs on dit qu’ils ne parlaient pas politique mais littérature. En tout cas la satire de ces deux romans n’est pas une satire d’extrême-droite. C’est la description d’un système de recherche de pouvoir. Pas d’argent. Le président déclare d’ailleurs que l’argent ne l’intéresse pas. Il est vrai que lorsqu’on a voiture avec chauffeur, bel appartement de fonction et qu’on peut déjeuner chez Lasserre quand on le veut et aux frais de la princesse (du parti par exemple) l’argent perd de son importance. Non, l’important est le pouvoir. C’est l’ambition qui gouverne. Et quand la recherche de ce pouvoir devient une obsession on entre dans la combine, la manipulation, l’hypocrisie. Et on risque même de commencer à utiliser des moyens immoraux et illégaux qui peuvent devenir criminels. C’est le cas de l’homme de main fêlé et vicieux qui s’attache au Président et qui prend surtout de l’importance dans le deuxième de ces romans, probablement de moins bon niveau que le premier. Encore que Frédéric Dard, s’il met en scène des héros à la limite de la caricature n’oublie jamais d’en faire une analyse psychologique tout à fait convaincante. Si je dis que la satire dardienne de ce roman n’est pas lepennienne c’est qu’au fond elle pose de vrais problèmes à propos de l’évolution de notre démocratie. Est-ce que, à force de ne plus s’occuper que de leur propre ambition, nos hommes politiques d’aujourd’hui ont encore le loisir de faire ce pour quoi ils ont été élus : s’occuper du pays et de ces problèmes ? Ce n’est probablement pas pour rien que le titre du premier roman est, un peu naïvement : Y a-t-il un Français dans la salle ?
Le premier roman date de 1979 quand Giscard était au pouvoir. Le second de 1981 juste avant la victoire de Mitterrand. On était déjà en pleine Vème République avec son Président élu au suffrage universel et son pouvoir personnel presque illimité. Et pour la première fois on avait avec Giscard un Président dilettante et on allait avoir avec Mitterrand un Président florentin. Auparavant on avait eu de Gaulle qu’on pouvait apprécier ou non, mais dont on savait que l’ambition personnelle coïncidait avec celle de la France, et un Pompidou qui, tout en étant très conservateur, avait au moins une politique, celle de moderniser et d’industrialiser la France. Depuis les choses n’ont fait qu’aller de mal en pis : Chirac Roi fainéant, Sarko saltimbanque et Hollande impuissant. Mais le pire c’est qu’avec les idéologies (à l’époque il y en avait encore au moins une, le communisme) sont partis aussi à vau-l’eau tout idéalisme et toutes les idées…
Je trouve un peu dommage que l’article du Monde n’analyse pas plus en détail ces deux romans. Ils le mériteraient pourtant, il me semble. L’auteur de l’article, Guillaume Fraissard, parle simplement d’une « fresque politique amère et jouissive », puis fait le portrait de Dard, « un écorché vif à qui la mélancolie tenait lieu de protection » et ensuite passe à autre chose, à cette pièce, Les salauds vont en enfer, que Frédéric Dard a montée avec Robert Hossein au Théâtre du Grand Guignol en 1954, puis l’a adaptée au cinéma avant d’en faire le premier de ces Romans de la Nuit que l’éditeur Omnibus a édités et qu’il faudrait encore lire pour mieux cerner l’écrivain qu’était vraiment Frédéric Dard. Car les San-Antonio ne valent finalement pas grand-chose. Je ne sais pas ce que les Universitaires qui l’ont disséqué en un colloque y ont trouvé à part son langage et ses calembours. Quand j’ai arrangé dans un coin de ma Bibliothèque mes livres policiers je me suis débarrassé de la plupart de mes San-A. Les scénarios sont nuls, je l’ai déjà dit, l’analyse psycho inexistante et on ne peut pas non plus parler de descriptions de milieux. Il est absurde de comparer avec Maigret. Non, je crois que c’est ailleurs que Dard se révèle véritable écrivain, dans ses romans noirs et, peut-être même dans tous ces romans policiers, d’aventures ou d’espionnage qu’il a écrits sous tant de pseudonymes, Frédéric Charles, Verne Goody, Max Beeting, Cornel Milk, L’Ange Noir, etc. Tenez, je viens de trouver dans ma bibliothèque un grand roman, en 4 parties, d’un certain Kaput alias Frédéric Dard ou San-Antonio, réédité chez Fleuve noir en 1971 et intitulé Un Tueur et qui est une œuvre parfaitement maîtrisée, un scénario qui tient debout, du suspense, une analyse psychologique d’un petit truand devenu tueur (l’influence américaine est visible) et écrit dans un argot parfaitement authentique !



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