15/03/2015     (imprimer)

Rumeurs et complots

J’ai bien connu, dans ma jeunesse, le phénomène des rumeurs. Je me souviens que M. Rappeneau, mon chef de laboratoire à Saclay, qui avait pourtant fait une thèse de physique à la Sorbonne, soutenait mordicus qu’un de ses amis avait connu de très près, de tellement près qu’on ne pouvait qu’y croire, un tel cas et M. Rappeneau en connaissait tous les détails. Cela s’était passé sur les Grands Boulevards, tout près de la Porte de Strasbourg, dans un magasin de vêtements, le mari attendant dehors, sa femme faisant des essayages, et puis, la femme ne sortant plus du magasin, le mari y entre, la femme avait disparu. Et elle n’est plus jamais réapparue. Une histoire de traite des blanches, m’expliquait mon chef de labo. Facile d’endormir une femme dans une cabine d’essayage, puis de la faire disparaître. Quelques années plus tard Edgard Morin publiait un bouquin : La Rumeur d’Orléans. Effectivement la même rumeur avait couru à Orléans, même histoire que celle de mon chef de labo, sauf que là c’étaient des magasins de chaussures, que les propriétaires étaient tous de religion israélite, qu’ils ont perdu tous leurs clients et ont failli fermer boutique.
Mais, à l’époque, une rumeur ne pouvait se propager que de bouche à oreille et sa vitesse de propagation, bien qu’impressionnante, restait tout de même limitée. Les medias ne s’en étaient pas encore mêlés et l’internet n’existait pas encore. Plus tard on s’est attaqué aux artistes et aux hommes politiques. Et les medias ont commencé à y jouer un certain rôle encore bien discret. Isabelle Adjani avait attrapé le Sida et était à l’article de la mort, et Jack Lang était homosexuel (il l’est peut-être, remarquez…).
Et puis on a connu la saga sans fin des soucoupes volantes. Pas tout à fait de la même nature, me direz vous. Et pourtant j’y vois pas mal de parallèles : d’abord ceux qui voient des soucoupes volantes en ont souvent entendu parler (et là les medias ont commencé à y jouer un rôle certain : ce n’est pas forcément par le bouche à oreille qu’on a entendu parler d’extra-terrestres mais par la presse à sensation). Et puis il y a la crédulité. L’irrationnel auquel on croit parce qu’il fait rêver ou parce qu’on est pris par l’aspect sensationnel de la chose. Et là encore ceux qui devraient être plus rationnels que d’autres parce qu’ils sont de formation scientifique tombent dans le panneau aussi facilement que les autres (vous me direz qu’il y a plein de scientifiques qui croient dur comme fer en une religion révélée, pour moi c’est du même ordre). C’est ainsi que mon ami Alain, diplômé d’ESSEC, m’a affirmé sérieusement qu’il y croyait, lui, aux soucoupes volantes…
Si j’ai parlé de crédulité c’est que hier (14 mars 2015) Le Monde publiait un grand article intitulé : La conjuration des crédules qui parlait des « fantasmes complotistes » de l’Internet. Or il y a quelques semaines le kiné d’Annie, un Tunisien intelligent, ayant acquis une formation dans son domaine pendant quatre ans en Belgique, habitant le Luxembourg depuis quelques années déjà et qui semble plutôt « normal », parlait à Annie de complot à propos du massacre de Charlie. Il n’est pas normal, raconte-t-il à Annie que Hollande soit arrivé aussi vite sur place après la tuerie. Annie a eu beau lui expliquer que c’est le Directeur adjoint de Charlie, médecin et ami de Hollande, qui, arrivé sur les lieux dans les minutes qui ont suivi, l‘avait appelé directement et que celui-ci avait tout de suite décidé de se rendre sur les lieux. Ce n’est pas tout, lui dit le Tunisien alors : voyez le policier à qui on avait soi-disant tiré dans la tête, on ne voit pas de sang sur la photo. Complot, vous disais-je. Or tout vient du net, nous explique l’auteur de l’article, Frédéric Joignot. « L’interprétation biaisée, voire farfelue, des images et des photos est un des passe-temps favoris des experts complotistes, ceux qui voient d’odieuses conspirations derrière chaque événement marquant, comme lors de l’attentat contre John Kennedy ou le 11 septembre… ». Ce qui me rappelle que notre actrice oscarisée, la Coquillard, n’avait pas hésité à dire qu’elle ne croyait pas du tout à la réalité des attentats du 11 septembre, surtout celui du Pentagone (là aussi Frédéric Joignot nous rappelle ce que l’on racontait à l’époque sur le net : « trou d’impact trop petit, absence de débris d’aile », donc « conspiration d’un clan militaro-industriel d’extrême-droite »). Bon, je sais bien que la Coquillard est une bonne actrice mais ne semble guère briller par l’intelligence, mais quand même, son agent aurait pu lui dire que ce n’était pas très bon pour sa réputation en Amérique (en fait les Américains semblent bien gentils avec elle ou alors ils ne sont pas au courant). Frédéric Joignot explique aussi l’histoire de l’absence de sang sur la photo (ou la vidéo) du policier tué : « l’absence de sang répandu lors de l’exécution à bout portant du policier Ahmed Merabat », montre que « la vidéo serait truquée, disent des centaines de tweets et le gardien de la paix n’a pas été tué par les deux frères ». La police scientifique a beau expliquer qu’un « tel tir peut ne pas faire jaillir de sang », rien n’y fait : c’étaient des « hommes des services secrets israéliens décidés à discréditer les musulmans », ou alors « des agents français voulant créer une situation de guerre civile en France ».
« Les théories de la conspiration connaissent une diffusion nouvelle avec Internet et la circulation des photos d’actualité », dit encore Frédéric Joignot. « C’est la grande conjuration des conjurés relayés par les tweets, les blogs et les chats ». Et il cite le sociologue Gérald Bronner qui a écrit un livre, La Démocratie des Crédules, en 2013, et qui dit ceci : « Nous voyons à chaque actualité forte se constituer un mille-feuille argumentatif, appuyé sur des photos décryptés et parfois des photographies fantaisistes ». On mime des « démonstrations scientifiques », dit Frédéric Coignot et Bronner parle de « nihilisme cognitif ». L’idée me plaît. Elle correspond bien à mes réflexions du moment sur l’évolution actuelle de l’animal humain. Je trouve que l’irrationnel utilise les mêmes processus cognitifs que le rationnel. Et il a un avantage sur le rationnel : il est sensationnaliste. Je ne sais plus si c’est Musil ou Kraus qui disait que la bêtise gagnait toujours sur l’intelligence parce qu’elle a de plus beaux habits (cela me rappelle la prophétie de ce banquier qui avait comparé ce qu’il avait appelé le capitalisme rhénan au capitalisme américain : c’est ce dernier qui va gagner parce qu’il est plus excitant !). En tout cas, ce qui est certain c’est que les réseaux sociaux sont un formidable outil de multiplication de la bêtise dans le genre humain. Et on ne peut rien y faire. Mon frère Pierre a adopté comme en-tête sur son papier à lettres l’aphorisme d’un humoriste alsacien :

Contre la migraine il y a l’aspirine
Contre la bêtise, il n’y a rien.

 

En dialecte strasbourgeois cela se dit :

 

Gäje Kopfweh gebt's Aspirîn
Gäje Dummheit gebt's nix



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