29/09/2014     (imprimer)

L'Affaire Romarin

Voici les faits :


Chamisso, l’émigré français, devenu grand poète allemand et inventeur du Schlehmil qui a vendu son ombre au diable, a été le premier Allemand à découvrir le pantoun malais et le seul pantoun qu’il cite est celui de la mort :

Wenn im Wege du vorangehst,
Wolle mir suchen Rosmarinlaub –
Wenn im Tode du vorangehst,
Woll’ mich erwarten am Paradiestor.

Si tu me précèdes sur le chemin
Cueille pour moi du romarin
Si tu me précèdes dans la mort
Attends-moi à la porte du Paradis.

Et dans ce pantoun il traduit le mot kamboja que Fauconnier rend par la fleur frangipane, par romarin. Chamisso est aussi botaniste et sait que c'est faux et s'explique : il le fait pour respecter le nombre de syllabes et l'accentuation de la poésie malaise.
Michael Gross qui commente le poème de Chamisso dans un numéro dédié au pantoun de la revue Kita de l’Association germano-indonésienne, prétend que Chamisso a choisi le romarin parce qu’il est le symbole de la séparation. Cela ressort clairement, dit-il, de la collection de chansons populaires de Brentano et de von Arnim, des Knaben Wunderhorn (le Cor magique de l'enfant).
Alors je veux vérifier la chose et me tape 450 poèmes du Knaben Wunderhorn. Et trouve qu'il n'y en a que deux qui comportent le mot romarin. Dans l'un c'est simplement une couronne de romarin que porte la future mariée en se rendant à l'église.
L'autre, le voilà :

Romarin

La jeune fille voulut se lever tôt
rendre visite aujardin de son père
pour y cueillir des roses rouges
avec lesquelles elle voulut tresser
une jolie couronne pour son front

 

Cela devait être sa couronne de mariée
"pour le joli garçon, le mien garçon
je vais vous cueillir mes roses rouges
pour me tresser une couronne
une jolie couronne pour mon front"

 

Elle parcourt le jardin d'un bout à l'autre
au lieu de roses elle trouve du romarin:
"Tu m'as donc quittée ami fidèle!
pas une seule rose je n'ai trouvée
il n'y aura pas de couronne jolie"

 

Elle parcourt le jardin d'un bout à l'autre
au lieu de roses elle trouve du romarin
"Alors, prends-le, ami fidèle!
couchée à ton côté sous le tilleul
ma jolie couronne de morte"


Bon, alors je continue. C'est quoi ce mystère ? Je consulte le vieux Brockhaus de mon père (le Larousse allemand). Et je trouve ceci: "le romarin est connu en Allemagne depuis le Moyen-Âge. Il symbolise ici l'amour, la fidélité et la mort". Aha, il n'a donc pas complètement tort, le Gross!
 
Alors je me rappelle ce joli conte de mon ami Leo Perutz, le merveilleux conteur juif de Prague (bien plus poétique et plus vivant que l'autre, le Kafka) dont les nouvelles font écho à la Kabbale juive d'Europe centrale. Le conte en question s'intitule La Nuit sous le Pont de Pierre et commence ainsi:
Quand le vent du soir soufflait sur les ondes du fleuve, la fleur du romarin se blottissait un peu contre la rose rouge, et l'empereur qui rêvait sentait sur ses lèvres le baiser de l'amante de ses songes.
« Tu es venu fort tard, murmura-t-elle. J'étais couchée et je t'attendais. Tu m'as fait attendre bien longtemps ».
- Je ne t'ai jamais quittée, répondit-il. J'étais couché et je plongeais mon regard par la fenêtre, dans la nuit, je voyais les nuages passer et j'entendais le murmure de la fontaine...
Et tu es enfin venue me retrouver...

Entends-tu le murmure du fleuve? dit-elle encore.
Oui, je l'entends. La nuit, quand tu es auprès de moi, son murmure se fait plus fort qu'à l'ordinaire, on dirait qu'il veut nous bercer et nous endormir par son chant...

Lorsque je t'ai vu pour la première fois, dit-elle encore, tu chevauchais un palefroi blanc comme neige, et un cortège de chevaliers en armure te suivait ; ce n'étaient qu'éclairs et scintillements, les sabots retentissaient sur les pavés... J'ai couru chez moi et j'ai crié... Et il me semblait que mon coeur allait cesser de battre.
Lorsque je t'ai vue pour la première fois, dit l'empereur, tu étais adossée au mur d'une maison, les épaules un peu relevées, comme si tu t'apprêtais à fuir ou à te cacher, effarouchée et craintive comme un oiselet, et tes boucles brunes te tombaient sur le front. Je t'ai regardée et j'ai su dans l'instant que je ne pourrai jamais t'oublier, que je devrai penser à toi jour et nuit....
Comme tu embaumes! dit l'Empereur. Ton parfum ressemble à celui d'une petite fleur tendre dont je ne connais pas le nom.
Et toi, murmura-t-elle, quand je suis avec toi, il me semble que je traverse une roseraie. »
Ils se turent tous les deux. Les ondes du fleuve passaient en un murmure. Il y eut un souffle de vent et le romarin et la rose se retrouvèrent dans un baiser.
« Tu pleures, dit la rose rouge. Tes yeux sont humides et les larmes coulent sur tes joues telles des gouttes de rosée.
Je pleure, dit le romarin, parce que je dois te retrouver alors que je ne le veux pas. Je pleure parce que je dois te quitter alors que je voudrais rester encore...
Le romarin et la rose se blottirent l'un contre l'autre, la crainte et la félicité les faisaient frissonner...

« Où est-elle partie ? », s'écria l'empereur...
Le valet de chambre était entré dans la pièce...
Où est-elle partie? murmura l'empereur.
La belle Esther, l'épouse de Mordechai Meisl, s'éveilla dans sa maison de la place des Trois Fontaines. La lumière du soleil matinal tombait sur son visage et donnait à ses cheveux des reflets rougeâtres. Le chat se promenait à pas feutrés dans la chambre en attendant son bol de lait... Dans la chambre voisine Mordechai Meisl allait et venait et récitait sa prière du matin.
Elle se redressa et écarta d'un geste  de la main les boucles brunes qui lui tombaient sur le front.
« C'était un rêve! murmura-t-elle. Et nuit après nuit, c'est toujours le même! Quel beau rêve! Mais, loué soit le Créateur, ce n'est qu'un rêve. »
(traduction Jean-Claude Capèle)

 

Ici se clôt, provisoirement, l’Affaire Romarin…

 

Post-scriptum : mais je ne peux pas, je ne veux pas vous mentir. Hélas, hélas, ce n’est pas terminé. Même la si douce Kabbale ne peut ignorer que là-haut règne le Dieu jaloux, le Dieu vengeur. Qui ne peut accepter le péché, même en songe…
Alors en l’an de grâce 1589 ce Dieu envoie la peste ravager la cité juive de Prague (La peste dans la cité juive). Et la colère divine frappe les enfants innocents. Le grand Rabbin comprend très vite le signe de Dieu. Et il appelle les fidèles à se rendre dans la maison de Dieu. « Il dit que parmi eux se trouvait une femme qui vivait dans le péché d’adultère… Et il exhorta la pécheresse à s’avancer, à avouer et à accepter le châtiment que Dieu, le Seigneur, lui infligerait ». Mais aucune femme ne s’avança, « aucune n’avoua avoir commis le péché de Moab ». Et pour cause. La belle Esther n’avait-elle pas remercié le Créateur de n’avoir péché qu’en rêve ? Le grand Rabbin mit longtemps à connaître la vérité, et pas avant d’avoir prononcé « le mot interdit, qui est écrit dans le livre des Ténèbres, le mot qui fait trembler la terre et déracine les rochers, le mot qui rappelle les morts à la vie ». Alors « un soupir s’échappa de la poitrine du grand Rabbin »… Il « quitta sa maison et descendit jusqu’à la rivière par les rues du quartier juif plongées dans l’obscurité… et arriva enfin au pont de pierre. Là… se trouvait un rosier qui portait une rose rouge, et dans la terre, près de lui, poussait un romarin, et ils étaient si étroitement enlacés que les pétales de la rose touchaient la fleur blanche du romarin. Le grand Rabbin se baissa et déterra le romarin. Il leva la malédiction qui pesait sur la femme adultère.
Des nuages noirs traversaient le ciel, la lumière pâle de la lune s'accrochait aux piles et à l'arche du pont de pierrre Le grand Rabbin s’approcha de la berge et jeta le romarin dans la rivière. Il fut entraîné par les eaux et se perdit dans le murmure des profondeurs.
Cette nuit-là la peste disparut des rues de la cité juive.
Cette nuit-là la belle Esther, la femme du juif Meisl, mourut dans la maison de la place des Trois-Fontaines.
Cette nuit-là, dans son château de Prague, Rodolphe II, empereur du Saint-Empire romain, s’éveilla de son rêve en poussant un cri ».



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