17/03/2013     (imprimer)

Trois planteurs-écrivains

(Trois Français, planteurs en Malaisie et écrivains: Henri Fauconnier, Pierre Boulle et Christian de Viancourt)

C’est quand même une histoire extraordinaire que celle que m’a racontée Serge Jardin, l’homme de Malacca : trois Français qui ont été planteurs à tour de rôle dans des plantations de Malaisie, des plantations qui appartiennent d’ailleurs à la même compagnie, française en plus, et qui, tous les trois, se sont faits écrivains. Il y a d’abord Henri Fauconnier, le pionnier, celui qui l’a créée, la compagnie en question, et qui n’a écrit qu’un seul roman. Mais quel roman ! Un roman merveilleux, poétique, écrit à la gloire de la Malaisie, son peuple, sa poésie et ses croyances, et qui, de surcroît, reçoit le prix Goncourt en 1930 (un prix qui fait honneur au Goncourt). Fauconnier arrive en 1905, y reste jusqu’en 1914, début de la Grande Guerre, y revient en 1919 et y reste encore jusqu’en 1925. Puis vient Pierre Boulle. Il débarque en 1936, y reste jusqu’au début de la deuxième guerre mondiale, revient après la guerre, puis quitte en 1948. Lui va consacrer le reste de sa vie à la littérature. Et aura, on l’a vu, une œuvre abondante. C’est enfin un troisième qui prend la suite. En 1955. Serge me le nomme, il l’a connu : c’est Pierre Lainé, qui raconte sous le pseudonyme de Christian de Viancourt la joyeuse vie de célibataire qu’il a menée à côté de son travail de planteur, vie de drogué aussi, d’opiomane et aussi, il faut bien le dire d’érotomane… Agréable à lire, intéressant en tant que document, mais quand même loin du niveau littéraire des deux autres (L’Oreiller en porcelaine édité chez You-Feng en 2001).
J’ai essayé de la retracer l’histoire de la Société qui les possédait ces fameuses plantations. Société d’autant plus remarquable qu’elle est devenue, à un moment donné, l’une des plus importantes de Malaisie et que, française, elle était implantée dans un pays qui était, à l’époque, sous contrôle anglais. Si on suit la biographie de Henri Fauconnier écrite par son fils Roland et incluse dans la réédition du roman Malaisie de 1930 (voir : Henri Fauconnier : Malaisie, Editions du Pacifique, 1996) on apprend que Henri avait d’abord projeté de planter du sagou (palmier à amidon) à Bornéo en association avec un fils de famille ami qui avait de la fortune, Frank Posth. C’est ainsi qu’il s’embarque à Marseille en mars 1905 (il avait 26 ans). Débarquant à Singapour il s’entend dire que les Etats malais sont préférables à Bornéo et que l’avenir c’est le caoutchouc. Il se rend donc à Klang, près de Kuala Lumpur, demander conseil à quelqu’un que Roland Fauconnier dit être le « Roi du caoutchouc » sans le nommer (j’ai supposé qu’il s’agissait probablement du Président du Syndicat des planteurs locaux. Serge me dit qu’il s’appelait Tim Baley). Celui-ci lui offre, à lui, à un autre ami charentais, Jean Audouin, qui l’a accompagné et à Frank Posth qui, malade, les a rejoints un peu plus tard, un stage de six mois pendant lequel ils doivent apprendre les deux langues indispensables pour travailler dans une plantation : le malais et le tamoul. Puis il les engage en attendant qu’ils créent leur propre plantation. Mais Fauconnier ne perd pas de temps : cinq mois seulement après avoir débarqué en Malaisie il trouve son trésor : il découvre « dans une zone de collines plus lointaine mais plus fertile… ce qui sera Rantau Penjang, première plantation de Malaisie hors des terres basses, marécageuses et médiocres de la côte », dit son biographe. Voici comment Henri Fauconnier annonce la nouvelle à son jeune frère Charles dans une lettre datée du 7 août 1905 (Editions du Pacifique) : « Après 3 jours consécutifs d’exploration nous sommes enfin tombés sur ce qui, je crois, était l’endroit rêvé… Un matin, nous nous sommes fait transporter de l’autre côté de la Selangor River… Et là j’ai senti une suave émotion. Le sol s’élevait doucement à mesure qu’on avançait, les grands arbres étaient plus grands qu’ailleurs et les broussailles plus petites. On n’était plus accrochés par de longues épines et on n’enfonçait plus tout à coup dans la boue jusqu’au mollet… Plus nous avancions, plus les signes propices s’accusaient, et de temps en temps on s’aplatissait pour humer la terre à plein nez. Ça puait bon… ». Le fameux « Roi du caoutchouc » veut s’associer à leur exploitation à condition que Fauconnier la dirige, raconte Roland Fauconnier. En fait la concession qu’ils obtiennent au départ est de 600 hectares. En 1906 il construit la mythique Maison des Palmes dont on entendra encore parler : elle réapparaît dans son roman Malaisie où c’est la maison de Rolain. Celle dont Georges Voisset a placé la photographie sur la page de couverture du livre qu’il a écrit avec son épouse (voir : Renuga Devi Naidu et Georges Voisset : Malaisie, le pays d’entre-mondes, édit. Les Perséides, Bécherel, 2010), est la deuxième, construite par la Société, la première ayant été détruite pendant la guerre, m’apprend Serge Jardin. A l’époque de Pierre Lainé elle était réservée au grand patron, ce qui ne l’empêche pas d’y organiser des orgies longuement décrites dans l’Oreiller en porcelaine et dont il parle encore quand il rencontre Serge Jardin à Pedang dans les années 90. Mais il y a de fortes chances que cette deuxième Maison des Palmes va disparaître à son tour. Aujourd’hui, dit Georges Voisset, « la plantation de Rantau Penjang fait partie d’un ensemble de collines transformées, sur des kilomètres, en impeccables alignements de palmiers à huile, aux mains désormais du puissant conglomérat financier malaisien Sime Darby… ». Et on n’est pas certain que cette fameuse Maison des Palmes, « vaste rumah ou maison malaise, à l’élégante silhouette minangkabau », qu’aucun guide n’indique, ne sera pas sacrifiée un jour à quelque « projet de développement ».
Fauconnier est surprenant d’activité. Au cours de la même année 1906 il crée une nouvelle plantation dans l’Etat de Johore. Et à la fin de l’année il avait déjà planté 60 hectares qui seront 500 en 1910, dit son biographe. Et en janvier 1909 la plantation devient une société par actions, la Société des Plantations Fauconnier et Posth, créée à Bruxelles. Pourquoi Bruxelles ? Probablement parce qu’un agronome belge, Adrien Hallet, qui était venu visiter un peu par hasard la plantation, qui y a cru et est devenu un ami de Fauconnier, y a investi également et a réussi à y attirer des financiers belges. Et il a bien fait. Dès 1910 c’est le boom du caoutchouc. Et la plantation est très admirée en Malaisie, dit son biographe. « C’est une référence humaine et technique ». Et en 1914 toute la famille de Fauconnier, sa mère, ses sœurs, viennent s’établir à Rantau Penjang (« c’est le paradis »). Et Fauconnier qui a déjà son livre en tête, pense prendre du recul pour l’écrire. Mais c’est alors qu’éclate la première guerre mondiale et Fauconnier, comme les autres Français de Malaisie, va s’engager. Il connaîtra la terrible guerre des tranchées pendant 4 ans (on en trouve l’écho dans Malaisie). Il trouvera quand même l’occasion pour prendre épouse, puis revient en Malaisie en 1919. Il lui faudra six ans, dit son biographe, « pour rétablir ses plantations, en ouvrir de nouvelles et confirmer sa place dans ces sociétés de cultures tropicales » (il avait introduit le palmier à huile dès 1913). Il quittera définitivement la Malaisie en 1925 pour s’installer à Radès en Tunisie et se mettre à l’écriture de son livre. Ce n’est que bien plus tard, en 1957, que la société Socfin (groupe Rivaud) qui avait repris son affaire, lui offre un voyage en Malaisie pour visiter son ancienne plantation. « Il est ravi », dit son biographe. Qui est le Groupe Rivaud ? Au départ deux frères que Frank Posth avait rencontrés dès 1919 et qu’il avait persuadés d’investir en Malaisie. Cette famille de financiers en fera plus tard une construction compliquée et illisible (au moment de l’arrivée au pouvoir de Mitterand en 1981 ils délocalisent la société au Vanautu !). Aujourd’hui c’est Bolloré qui a réussi, après un long travail d’approche, à contrôler le plus gros de l’Empire Rivaud ! La Socfin est devenue la Socfinal basée au Luxembourg. Les plantations asiatiques sont contrôlées par un autre holding luxembourgeois, la Socfinasia. Mais il est probable que les anciennes plantations malaises de la Socfin dont celles créées par Fauconnier n’en font plus partie. Le Gouvernement malaisien a tout fait pour que les plantations de Malaisie soient sous contrôle malaisien. C’est ainsi qu’a été créé le mastodonte Sime Darby Berhad dont parle Georges Voisset et qui est lui-même le produit de la fusion de trois groupes qui à l’origine avaient tous pour origines des investisseurs, commerçants et planteurs anglais : Sime-Darby (l’Ecossais William Sime et l’Anglais Henry Darby), Guthrie (une ancienne maison de commerce anglaise) et Golden Hope (groupe de plantations qui avaient appartenu à la grande Maison d’Export anglaise que j’ai bien connue, Harrison and Crossfield). La dernière plantation à avoir été vendue par Bolloré, me dit Serge Jardin, a été celle de Johore là où Pierre Lainé a pris son premier poste. Fin de l’aventure française en Malaisie.  
La plantation est en tout cas au centre du roman Malaisie. J’y viendrai encore, dans une note séparée, sur ce roman magnifique car je voudrais montrer l’importance accordée par Henri Fauconnier dans cette œuvre au pantoun malais. Pas seulement au pantoun d’ailleurs, mais à toute la poésie malaise, et plus encore, à l’âme malaise. C’est justement cet aspect des choses qui différencie profondément Henri Fauconnier de Pierre Boulle et de Christian de Viancourt : chez lui on sent un énorme amour pour le pays et surtout pour les Malais, leur personnalité, leur philosophie de vie, leurs coutumes et croyances et leur poésie. Alors que les Malais existent à peine chez les deux autres écrivains. Dans les romans de Pierre Boulle qui se déroulent sur la plantation on évoque surtout les ouvriers tamouls et les Chinois qui ont des rôles plus importants (entrepreneurs par exemple). On a d’ailleurs l’impression que Boulle a une dent contre les Chinois. Ils n’ont guère le beau rôle dans ses romans (dans Les Voies du Salut, la jeune Chinoise révolutionnaire se laisse vite convaincre par la vie occidentale et fauche son mari à sa bienfaitrice et dans Le Malheur des uns… il y a un financier chinois retors et criminel). Il n’y a qu’un seul de ses romans, que je viens de lire encore par acquit de conscience, L’Epreuve de l’Homme blanc, qui met en scène une famille de Malais, mais de manière bien schématique, comme souvent quand Boulle veut prouver quelque chose. Ici le mécanisme destructeur du contact entre les deux civilisations. Quant à Christian de Viancourt il ne s’intéresse qu’aux autres expatriés avec lesquels il peut faire la bringue et les petites Chinoises ou autres Asiatiques avec lesquelles il peut coucher (ah, oui, et aussi aux Chinois qu’il rencontre dans les fumeries d’opium).
Pierre Boulle, ingénieur Supélec, après avoir eu deux jobs à Paris qui ne le satisfont guère, débarque en Malaisie en 1936. Il a 24 ans. Il est engagé par la même Société française, celle qui avait été créée par Fauconnier, puis vendue au Groupe Rivaud. En principe il devait s’occuper des équipements électriques mais sera planteur lui aussi. Sur d’autres plantations que celle de Rentau Penjang : le biographe de Pierre Boulle parle de Sungei Tinggi, à 50 km de KL. Dans le Sacrilège malais, roman assez autobiographique, on évoque la plantation de Kuala Getah. Mais il s’agit bien de la même compagnie. Et elle est toujours française. Et ses cadres se réunissent au Club de la Compagnie et ne vont que rarement au Club des autres planteurs, complètement British ! Pierre Boulle y reste jusqu’au déclenchement de la deuxième guerre mondiale. La Compagnie a pourtant obtenu l’autorisation de Paris de conserver ses cadres français mais Boulle ne résiste pas à l’envie de s’engager et part en Indochine. Ses aventures guerrières et ses grandes désillusions sont contées dans son récit autobiographique Aux Sources de la Rivière Kwaï. Après la guerre il retourne en Malaisie et travaille à nouveau comme planteur à la même Compagnie jusqu’à ce qu’il ne supporte plus son moule, la fameuse « organisation », et donne sa démission en 1948. J’ai déjà longuement parlé de l’œuvre littéraire de Pierre Boulle dans deux notes récentes. La plantation de Malaisie joue un rôle essentiellement dans trois de ses romans. Le premier est Le Sacrilège malais. Même si les noms des personnages réels sont changés, le récit suit la réalité d’assez près. L’homme qui a écrit sous le pseudonyme de Christian de Viancourt a raconté à Serge Jardin que tout était parfaitement exact, en particulier l’histoire rocambolesque de la butte qu’on rase et puis qu’on remblaie et qui devait supporter la villa du responsable de la plantation (Bukit Taggar). Même si le sarcasme de Pierre Boulle qui voulait démontrer l’absurdité de cette fameuse organisation qui empêche les gens de réfléchir a dû quand même exagérer et caricaturer certains évènements. Le deuxième roman, Les Voies du Salut, se situe visiblement après la guerre et met en scène avec beaucoup d’humour les velléités d’indépendance et les révolutionnaires communistes chinois. Quant au troisième, un roman qu’il écrit peu d’années avant sa mort (Le Malheur des uns…), il lui sert à démontrer comment une entreprise quelle qu’elle soit, en l’occurrence la Compagnie, peut, grâce à ce qu’il appelle l’organisation, devenir criminelle. Ceci étant ses relations avec la Compagnie ne devaient pas être si mauvaises que cela puisqu’il évoque longuement dans son récit Aux Sources de la Rivière Kwaï le Directeur de la Compagnie, François de Langlade, qu’il retrouve à Singapour, puis, après sa remontée de toute la Birmanie, en Chine (où il opérera sous le nom de Long) et à qui, semble-t-il, il témoigne de la sympathie et même de l’admiration.
Pierre Lainé débarque en Malaisie en 1955. Il doit avoir plus ou moins 25 ans. Et lui aussi est engagé par la même Compagnie. Au fait quel était son nom ? SORIAH, lit-on dans L’Oreiller en porcelaine. Pierre Boulle, dans Le Sacrilège malais, raconte avec humour comment le Conseil d’administration avait fait du brainstorming pour arriver au nom de SOPHIA (Société d’Outre-mer Pour l’Hévéaculture Industrielle et Agricole) : « ils sentirent que la perfection était atteinte. SOPHIA possédait toutes les qualités y compris l’élégance grecque ». En tout cas, quel que soit son nom, elle est toujours française. Même si la majorité des cadres sont anglais ou hollandais ou belges. Et représente en quelque sorte la France en Malaisie, est considérée avec respect par ses concurrents anglais et est appréciée par les autorités malaises. Plus tard il semble que le Groupe Rivaud veut donner à la Compagnie une image plus internationale. Pierre Lainé en fait le reproche à son Président le jour où il a décidé de la quitter pour devenir un jeune retraité : « Autrefois, notre compagnie était le pilier de la présence française dans le pays. Les Français expatriés importants étaient invités dans nos clubs et à la Maison des Flamboyants (des Palmes ?). Les relations avec l’Ambassade étaient excellentes. Rien ne se faisait d’important sans notre avis. Et maintenant, grâce à votre action, nous n’avons plus de contact avec l’Ambassade. La communauté française ne sait plus ce que représente notre compagnie ». « Mais notre compagnie est une société internationale. Rien à voir avec la France », lui répond l’autre. « Excusez-moi, je m’inscris en faux contre cette façon de voir. Pour les Asiatiques nous étions la France ; pour les expatriés, nous étions l’ancre de la présence française… Croyez-vous qu’il est normal d’avoir refusé la visite de notre club des Palmes à l’amiral de la flotte française dans l’océan Indien, en visite officielle ? Même l’administration du pays en a été offusquée… Nous nous battons pour développer la culture française, avec des moyens dérisoires. Nous sommes à l’origine de la création de l’Alliance française, de l’Ecole française, etc…Nous avons besoin d’aide et de soutien. Or notre compagnie refuse de faire face à ses responsabilités… Elle s’ingénie par tous les moyens à faire oublier son caractère français… Cela me rend malade. Je ne peux l’accepter ».
Mais il faut que je vous en parle de ce livre : Christian de Viancourt : L’Oreiller en Porcelaine, édit. You-Feng, 2001. Il est intéressant à plusieurs titres. D’abord c’est le témoignage d’un drogué. Mais c’est aussi le témoignage de la fascination exercée par les femmes asiatiques sur l’homme blanc. Témoignage d’un temps révolu, derniers feux de l’époque coloniale. Et, peut-être même, à la fin du roman, témoignage sur une région à la nature sauvage, fabuleusement belle et sensuelle, encore vierge de tourisme. Dès son arrivée à la plantation, le jeune Christian (restons-en à son nom de plume) se trouve une jeune amie chinoise. Puis ce sont les virées à Singapour le week-end et Christian devient un véritable obsédé sexuel. Annie, après avoir commencé à lire les premières pages, me dit : mais c’est de la littérature de gare ! Quand j’en parle à Serge Jardin, celui-ci me raconte que quand on fait lire aux femmes des expatriés les livres des trois planteurs-écrivains, elles disent : de Viancourt est un phallocrate, Pierre Boulle un indifférent et Henri Fauconnier un homosexuel. Je trouve que les femmes des expats de Malaisie ont un excellent jugement littéraire. C’est vrai que Pierre Boulle ne semble pas s’intéresser spécialement aux femmes, même si elles ne sont pas complètement absentes de son œuvre. Il a pitié, si on en croit Le Sacrilège malais, d’une des femmes de cadres, particulièrement malheureuses (elles sont toutes confinées à leur maison et ne doivent pas nouer de contacts avec les indigènes ; quant à l’adultère avec d’autres cadres il est sévèrement sanctionné par la compagnie), il l’aide à partir et a, peut-être, même une aventure avec elle. Mais revenu plus tard à Paris il reste célibataire et s’installe jusqu’à la fin de sa vie chez sa sœur. Finalement le personnage féminin  le plus touchant de toute l’œuvre de Pierre Boulle c’est Zira, la guenon chimpanzé de La Planète des Singes. Quant à Henri Fauconnier, il me semble évident que la relation passionnelle entre le je de Malaisie et son mentor Rolain, la description admirative des deux jeunes Malais, Smaïl et son jeune frère Ngah, l’amour des deux Malais pour leurs Tuans, et puis cette scène où tous les quatre se mettent nus pour nager dans la mer et rester longuement nus encore sur leur plage déserte de l’autre côté de la presqu’île malaise, font, bien évidemment, penser à une homosexualité latente. Même si Henri Fauconnier s’est marié avec une très belle femme, Madeleine Meslier, soeur de planteur, et en a eu quatre enfants !
Je ne sais pas si Christian de Viancourt est un phallocrate mais ce qui est certain c’est qu’il est complètement fou des jeunes Asiatiques, Chinoises, métisses, Thaïlandaises aussi, Bangkok n’est pas loin. Il n’est d’ailleurs pas le seul Européen à être fasciné à ce point – les femmes européennes s’en plaignent amèrement – par ces peaux satinées, ces corps juvéniles et gracieux, si menus, si flexibles, par l’absence totale dans toute cette Asie, tant qu’elle n’est pas empoisonnée par les religions d’origine sémite, de l’idée de péché. Alors il passe tous ses week-ends à ses prouesses sexuelles, à Singapour, à la ville voisine, avec des filles libres ou prostituées, en compagnie d’autres joyeux célibataires. Car si la Compagnie interdit les relations avec le personnel et avec les femmes mariées, elle encourage les jeunes célibataires à aller s’ébattre en ville. Mais rapidement il découvre autre chose encore : la drogue. Pendant longtemps il s’agit de boulettes, sans qu’on sache exactement – et lui non plus – de quoi il s’agit exactement, dérivés d’héroïne ou de morphine. Et puis la drogue lui devient de plus en plus nécessaire et les prises ne font qu’augmenter. Alors, au cours d’un congé en France, il arrive à s’en libérer au prix d’un terrible effort de volonté. Revenu en Malaisie il découvre autre chose encore : les fumeries d’opium chinoises. Alors on a droit à des descriptions folkloriques, ethnographiques même, de ces fumeries, les hommes sur leurs grabats, la façon de préparer les pipes, on apprend aussi que l’opium a ses avantages, protège de certaines maladies, qu’il est possible de se contrôler, limiter le nombre de pipes prises par jour. Et pourtant Christian se laisse emporter. Il arrive un moment où il se rend compte qu’il faudra là aussi faire un jour un effort surhumain pour s’en libérer à nouveau. On est d’ailleurs étonné que ses supérieurs ne s’aperçoivent de rien (ou alors font semblant de ne rien voir) alors que la Compagnie peut être tellement sévère sur d’autres plans. D’ailleurs la législation évolue rapidement, aussi bien à Singapour qu’en Malaisie : la police ne peut plus se laisser acheter, les peines deviennent de plus en plus lourdes jusqu’à la peine de mort. Christian de Viancourt a la chance d’avoir mis de l’argent de côté et d’avoir fait un héritage ; il démissionne alors qu’il est encore relativement jeune, achète une villa sur une île paradisiaque (Ligor), un grand bateau (un Grand Bank) et entreprend sa longue et douloureuse opération de libération.
Christian de Viancourt est malgré toutes ces frasques et aussi, je suppose, pas mal d’exagérations, un homme attachant, intéressé non seulement par le sexe et la drogue mais aussi par l’aventure et par la nature qui l’entoure. Alors on a droit à de nombreuses virées dans des îles plus ou moins habitées, une navigation en direction de la Thaïlande et quelques aventures avec les pirates, deux excursions dans le Triangle d’Or, une fois à partir du Laos, une autre fois à partir de la Birmanie, toujours dans des conditions extrêmes et dangereuses. A la fin du récit, toujours installé sur son île, il commence à philosopher, parle de l’anti-destin de Malraux, de Teilhard de Chardin, et devient mystique : « je n’ai jamais retouché à l’opium », dit-il. Beaucoup de raisons. Mais la plus importante, dit-il encore, c’est qu’il veut courir une nouvelle aventure. « L’aventure spirituelle ». Mon Dieu, encore un Saint Augustin. Ces grands jouisseurs n’aiment que l’extrême. Quand ils ne sont plus capables de bander voilà qu’ils cherchent l’extase mystique.
« Il a pris sa retraite en Haute-Provence », dit l’Editeur (c'est faux, me dit Serge, il est resté à Pedang, en Malaisie). Son livre il l’a publié en 2001. Si mes comptes sont bons il devait avoir 71 ans. Et, si on juge d’après les scènes qu’il y décrit et auxquelles il semble toujours prendre un grand plaisir, il n’a pas l’air d’être devenu tellement mystique… 

 

 

Post-scriptum : Pour Pierre Boulle voir mes deux notes sur Bloc-notes : Salgari et Pierre Boulle, et Pierre Boulle : dernières oeuvres.

Pour Fauconnier, voir Le pantoun dans Malaisie de Fauconnier sur mon site Voyage autour de ma Bibliothèque



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