03/01/2013     (imprimer)

Salgari et Pierre Boulle

La Malaisie mène à tout. Georges Voisset m’ayant entraîné dans un projet un peu fou de pantoun francophone m’a fait faire la connaissance de deux de ses amis installés en Malaisie et embarqués dans la même aventure, Jérôme Bouchaud, initiateur entre autres d’un site intitulé Lettres de Malaisie, et Serge Jardin, propriétaire de la Maison de l’Escargot dans l’ancienne et prestigieuse ville de Malacca. Or voilà que je découvre sur le site de Jérôme Bouchaud une sacrée bibliographie, la Liste de Serge Jardin, une liste de 300 livres (et BDs), publiés en français et parlant de la Malaisie, et que possède Serge Jardin. Une liste qui m’intéresse bien sûr au plus haut point, que je dissèque et sur laquelle je trouve deux titres qui m’interpellent : Les Pirates de la Malaisie de Salgari et Le Sacrilège malais de Pierre Boulle. Pourquoi ? Parce que les  innombrables romans d’aventures écrits par Salgari au début du siècle dernier sont aussi célèbres en Italie que le sont les romans de Jules Verne chez nous et les histoires de Winnetou de Karl May en Allemagne et que cela fait un moment que j’ai envie de les lire. Et parce que Pierre Boulle, cet autre planteur français de Malaisie devenu écrivain (après le Fauconnier de Malaisie), m’intrigue lui aussi depuis un bon moment.

Emilio Salgari

 

La première traduction française des Pirates de la Malaisie a paru chez Tallandier en 1902. Elle est disponible et librement téléchargeable sur le site Gallica de la BNF. Mais on aura beaucoup de mal à la trouver aujourd’hui chez un libraire-antiquaire. Serge Jardin m’a indiqué qu’il n’y a que dans la collection Bouquins qu’on pouvait encore trouver aujourd’hui un ensemble de quatre œuvres de Salgari (voir Emilio Salgari : Le Corsaire noir et autres romans exotiques, édit. Robert Laffont, 2002). J’ai acheté le livre en question lors de mon dernier passage à Paris et je viens de parcourir deux de ces romans : Les Tigres de Mompracem qui fait partie du cycle des pirates malais et Le Corsaire noir qui, lui, fait partie de tout un ensemble de récits de flibustiers et de boucaniers des Antilles. Si ce dernier roman est probablement son meilleur, en tout cas le plus connu, il est évident qu’il faut lire ces histoires avec une âme d’enfant pour ne pas en voir certains défauts. Personnellement je ne déteste pas me laisser aller de temps en temps – pour changer d’air et changer d’époque – à ce genre de romans d’aventure. Je n’en ai pas honte. Et d’ailleurs je n’ai rien à prouver. Les gens de ma génération, et même ceux des générations qui ont suivi la mienne, ont connu ces lectures au temps de leur enfance et de leur adolescence. Des lectures qui les ont marqués. J’en parle ailleurs, de ces livres qui m’ont marqué moi, du général boer Christian de Wet qui menait une guerre de partisans contre les Anglais, devenu un véritable livre de chevet pour moi (en allemand), des Signes de Piste, dont tout le cycle du Prince Eric avec sa fin tragique, des livres de la Bibliothèque Verte de Jack London et de James Oliver Curwood, de Jules Verne aussi bien sûr (j’avais trouvé dans ma mansarde une caisse pleine de la totalité de ses romans en langue allemande, couverture papier, illustrations de Hetzel, intitulés Julius Verne’s Reiseromane) et les Winnetou de Karl May. Ces livres ont-ils eu une influence sur ma vie d’adulte ? Je ne le sais. Je crois, en tout cas, qu’ils m’enthousiasmaient comme ils ont dû enthousiasmer mes camarades, par certaines valeurs qu’ils mettaient en avant : la rébellion contre l’injustice (de Wet), l’amitié (Signes de Piste : Eric, la Bande des Ayaks), l’amour des animaux (London et Curwood), l’amour des grands espaces – et, déjà – de l’exotisme (London, Curwood, Verne, Karl May). Le poète et inventeur de la géopoétique, Kenneth White, raconte quelque part, je crois que c’est dans Route bleue, qu’il a parcouru le Labrador parce que, enfant, à onze ans, il avait aimé un livre « et les images qu’il contenait, Indiens, Esquimaux, loups blancs hurlant à la lune ». Hugo Pratt raconte dans une conversation avec Eddy Devolder qu’il n’avait pas besoin de lire Salgari, son père, au retour de ses voyages, lui racontant des histoires de Caraïbes, mais que son père lui avait aussi offert – alors qu’il avait déjà quinze ans – l’Île au Trésor, en lui disant : « maintenant va à la recherche de ta propre île » (voir : Hugo Pratt – Corto Maltese, littérature dessinée, édit. Casterman, 2006). Mais la plupart des écrivains italiens ont bien sûr lu Salgari dans leur jeunesse (Cesare Pavese, en particulier, lit-on dans la préface au Corsaire Noir, en a évoqué le souvenir ému), mais pas seulement eux : on apprend sur le net que beaucoup d’écrivains sud-américains l’ont lu eux aussi et en parlent : Gabriel Garcia Marquez, Carlos Fuentes, Pablo Neruda. Borges l’aurait même eu en cadeau dès l’âge de 5 ans (mais c’était un génie précoce, c’est du moins ce qu’il cherche à nous faire savoir) et il l’aurait préféré à Jules Verne (à 5 ans ça se comprend). Umberto Eco a réalisé un merveilleux livre en hommage à toute cette littérature d’aventure et de jeunesse, hommage surtout aux images (illustrations des romans, BDs, presse, cinéma, publicité, etc.), voir : Umberto Eco : La mystérieuse flamme de la reine Loanna, édit. Grasset, 2005). Pour cet hommage il utilise une fiction : il aurait perdu la mémoire après avoir subi un accident cérébral et recrée progressivement ses souvenirs en se réfugiant dans une maison de campagne, à Solara, où il avait l’habitude de passer ses vacances d’enfant. Là il découvre des armoires et des caisses pleines de livres, dont « tous les romans de Salgari, aux couvertures floréales, où apparaissaient, au milieu d’aimables volutes, sombre et impitoyable le Corsaire Noir à la chevelure corvine et à la bouche rouge finement dessinée dans son visage mélancolique, le Sandokan des Deux Tigres, avec la tête féroce de prince malais entrée sur un corps félin, la voluptueuse Surama et les prahos des Pirates de la Malaisie ». Eco reprend d’ailleurs sur une page entière les couvertures magnifiques, style Art Nouveau, de quatre de ces romans : Sandokan alla Riscossa, I Misteri della Jungla Nera, Le Tigri di Momprassem et Il Corsaro Nero (dommage que je ne puisse les reproduire ici). Il raconte qu’il les lit tous, les romans de Salgari, d’abord sous la vigne vierge, puis, les nuits suivantes, dans sa chambre et, bientôt, il se croit sur les « mers tropicales où cabotaient les pêcheurs de trepang », ou il entrevoie « des baobabs, des pompos colossaux comme ceux qui entouraient la cabane de Giro-Batol, des palétuviers…, le banian sacré de la jungle noire », il entend « le son du ramsinga » et s’attend bientôt « à voir surgir…un beau babiroussa à tourner à la broche entre deux branches fourchues plantées dans le sol ». Et il aimerait bien qu’on lui serve à dîner « du blaciang, dont sont friands les Malais, mélange de crevettes et de poissons hachés ensemble, laissés à pourrir au soleil et puis salés, à l’odeur que même Salgari disait immonde ».
Toutes ces citations, je les ai retrouvées, dans les deux romans que je viens de lire (le banian sacré, lui, est extrait d’un autre roman que je n’ai fait que commencer, Les Mystères de la Jungle Noire). Car Salgari se documentait énormément et ornait ses récits de nombreuses descriptions de flore, de faune, de coutumes indigènes, de nourritures aussi, mais de manière beaucoup moins didactique et ennuyeuse que Jules Verne, mais peut-être aussi avec moins de sérieux. Salgari ne se contentait pas seulement de chercher la vérité géographique, botanique, zoologique et ethnologique. Il cherchait aussi une certaine authenticité historique. La lutte des Pirates malais contre les Anglais se situe dans le cadre de l’histoire bien connue de Brooks, le Rajah blanc. Et parmi les nombreux flibustiers et boucaniers qui sont mêlés aux combats contre les Espagnols du Corsaire Noir on retrouve bien des  noms connus de personnages historiques tels que l’Olonnais ou Henry Morgan. Les héros des deux romans, Sandokan, le prince-pirate malais, et le Corsaire Noir des Antilles, sont des héros fiers et sombres qui cherchent à venger une injustice criminelle qu’on leur a fait subir. Sandokan est un Prince qu’on a dépossédé de sa terre et de son titre et dont on a exterminé la famille. Le Corsaire Noir a été trahi par un Duc flamand qui a tué ses frères. Et les deux tombent éperdument et soudainement amoureux – tragiquement devrait-on dire, au sens antique du terme. Sandokan, à cause de sa passion, renonce à poursuivre sa vengeance, renonce à sa vie de pirate et abandonne pour toujours son île de Mompracem. La fin des Tigres est dramatique à souhait. « Le front assombri, les sourcils froncés, les poings fermés » il s’adresse à son fidèle ami Yanez, le Portugais : « Guide-nous sur Java ! ». Et puis il tombe dans les bras de son aimée. « Et cet homme qui n’avait jamais pleuré de sa vie, éclata en sanglots en murmurant : Le Tigre est mort et pour toujours ! ». Mais il est accompagné de sa bien-aimée, me direz-vous, cette fin n’est-elle pas heureuse ? On le dirait, oui, n’était le fait, nous dit Matthieu Letourneux qui introduit le roman, que lorsque débute le roman suivant, Les Pirates de la Malaisie, sa bien-aimée est morte et Sandokan, redevenu pirate, vit à nouveau à Mompracem ! La fin du Corsaire Noir est encore bien plus dramatique. Lorsqu’il revient sur son bâtiment de course après avoir pris et pillé les forts espagnols mais avoir raté van Guld, son ennemi mortel, il apprend par un hasard malencontreux que la belle captive blonde dont il est lui aussi tragiquement et passionnément amoureux et qu’il veut maintenant épouser, est la propre fille du Duc. Alors qu’il a juré solennellement devant tout son équipage et la mer démontée où dorment ses frères assassinés, qu’il exterminera non seulement son ennemi mais toute sa descendance. Alors il fait mettre un canot à la mer et y fait descendre « la jeune Flamande, qui, vêtue de blanc, les cheveux dénoués tombant sur ses épaules, apparut à tous comme un fantôme ». « Sur la mer scintillante passaient de longs éclairs, que suivaient des grondements de tonnerre ». A la proue de la chaloupe on pouvait apercevoir « la forme blanche de la jeune femme qui semblait tenir les yeux obstinément fixés sur la Folgore », le bâtiment du Corsaire Noir. Puis « elle disparut dans le ténébreux horizon, que recouvraient des nuages d’un noir d’encre ». Et là-haut sur le banc de commandement les flibustiers « purent voir le Corsaire Noir se courber lentement sur lui-même, puis se laisser tomber assis sur un rouleau de cordages, et cacher sa face dans ses mains. Et il leur sembla entendre un bruit de sanglots se mêler aux rumeurs du vent et des eaux ».
Les grands romans de Salgari, nous dit Matthieu Letourneux, suivent tous un schéma un peu identique. « Au point qu’on a pu parler à son propos », dit-il même dans l’introduction à La Reine des Caraïbes, « d’un unique roman inlassablement repris ». Matthieu Letourneux est Maître de Conférences à l’Université Paris-X Nanterre et a fait un Doctorat de Littérature comparée sur les Livres d’aventures (je l’ai appris en découvrant un site qu’il a créé sur le net – sans d’ailleurs mettre son nom en avant – dédié à la littérature d’aventures, site qu’il enrichit pour son plaisir et en dilettante, dit-il, voir www.roman-daventures.com). Le côté sombre de ses héros, dit encore Letourneux, est ce qui en fait un cas plutôt unique dans la littérature d’aventures. Il est dû au fait que ses héros ont déjà un passé tragique, qu’ils sont au sommet de leur puissance et qu’ils prévoient la fin de leur temps d’aventure, non parce qu’ils vont trouver la mort (ils ne peuvent être vaincus) mais parce qu’ils ont rencontré la Femme. « Elle joue un rôle fondamental dans les romans de Salgari », dit Letourneux. Et cela aussi est tout à fait surprenant : elle est pratiquement absente dans toute la littérature d’aventures anglo-saxonne (mais aussi chez Jules Verne). Chez Salgari, dit encore Letourneux elle est une « figure fuyante et inaccessible », mais qui « envoûte littéralement le héros ». Elle est à la fois son bonheur lorsqu’il arrive à l’arracher à son ennemi et son malheur parce que c’est la fin de la vie héroïque ! Un dernier aspect des romans de Salgari qui différencie complètement son œuvre des autres romans d’aventures, c’est son aspect anti-colonialiste (ses héros se battent toujours contre les Anglais ou les Espagnols) son absence complète de racisme (Sandokan est un Prince malais et l’Européen, le Portugais Yanez, est son second).
L’aspect sombre des romans de Salgari – qui n’enlève d’ailleurs rien au plaisir de lire, tellement on sent que le héros est invincible et tellement le rythme du récit est rapide – s’explique probablement aussi par sa vie qui n’a pas été très heureuse. Il aurait voulu être capitaine, voyager : il les raconte volontiers, ses voyages, ses aventures mais il n’a jamais quitté l’Italie. Cela me rappelle Karl May qui lui aussi prétend qu’il n’a pas seulement combattu avec Winnetou dans le Far West américain (on l’appelait Old Shatterhand !) mais qu’il avait parcouru le monde entier (et sa maison est pleine de souvenirs rapportés) alors qu’il n’a jamais quitté le sol allemand (si, je crois me souvenir que c’est tout à la fin de sa vie que, riche et célèbre, il va faire un voyage de touriste avec son épouse au Moyen-Orient !). Par ailleurs, mal rétribué par ses éditeurs, comme le sont souvent les feuilletonistes de l’époque, et ceci malgré son énorme production (80 ou 90 romans et plus de 120 récits et nouvelles), Salgari manque toujours cruellement d’argent. Et, comble de malheur, sa femme, une ancienne actrice, devient progressivement folle (ce qui me rappelle un autre malheureux, Pirandello, dont la femme devient démente également, développant une jalousie dramatique, persécutant son époux nuit et jour, un homme qui, en bon Sicilien, ne peut rompre son mariage, la famille étant sacrée, mais folie et jalousie sont quelquefois présentes dans son théâtre). Chez Salgari, aussi, l’une de ses héroïnes, Ada, dans Les Mystères de la Jungle Noire, devient folle. Lorsqu’en 1911 on finit par être obligé d’enfermer son épouse dans un asile d’aliénés, Salgari, déjà déprimé depuis un bon moment, va se suicider dans son jardin à l’aide d’un rasoir (en se coupant la gorge mais aussi le ventre, réalisant, paraît-il, un seppuku japonais). Il n’avait même pas 50 ans (né à Vérone en 1862). Il laisse une lettre pour ses éditeurs. Avec tout l’argent que vous avez gagné sur mon dos, écrit-il, et que vous allez encore gagner après ma mort, je pense que vous pourriez au moins payer mes funérailles. Le sombre Salgari avait quand même une pointe d’humour. Un humour noir comme son Corsaire…

 

Pierre Boulle

 

Je savais comme tout le monde que Pierre Boulle était l’auteur de La Planète des Singes et du Pont de la Rivière Kwaï. Je savais aussi qu’il avait été agent secret en Asie du Sud-Est pendant la guerre car j’avais acquis, je ne sais plus où, la traduction anglaise de ses Sources de la Rivière Kwaï (Pierre Boulle : My own River Kwai, édit. The Vanguard Press, New-York, 1967) mais, m’apercevant très vite que ce récit n’avait rien à voir avec la véritable Rivière Kwaï, je ne l’avais pas lu jusqu’au bout et j’avais bien tort. Mais j’avais bien l’intention de m’intéresser à cet auteur : il y a déjà un moment que j’avais acheté le gros volume que l’éditeur Omnibus avait consacré aux « romans héroïques » de Pierre Boulle mais l’avait laissé dans mon appartement parisien où je viens de le retrouver (voir : Pierre Boulle : Romans héroïques, édit. Omnibus, 1996).

 
Les romans dits héroïques de Pierre Boulle

 

C’est en commençant ma lecture par le dernier des romans de cette collection, Aux sources de la rivière Kwaï, ce récit plutôt autobiographique qui date de 1966 et dont j’avais déjà acquis la traduction anglaise, que j’ai compris que Boulle était vraiment un écrivain et que cet ingénieur Supélec qui s’était engagé dans une plantation de hévéas de Malaisie avant la guerre, avait probablement bien fait de renoncer aussi bien au métier d’ingénieur qu’à celui de planteur. L’histoire est assez abracadabrante : dès le déclenchement de la guerre Boulle quitte sa plantation pour Singapour, d’où il se rend en Indochine où il s’engage comme sous-lieutenant, va faire une guerre picrocholine à la frontière du Laos contre la Thaïlande, puis, l’armistice entre la France et l’Allemagne une fois signée, constatant que l’armée et l’administration françaises en Indochine sont entièrement inféodées au régime de Pétain, s’échappe encore pour rejoindre Singapour, s’engage chez les Français Libres, suit un cours de terroriste dans les services secrets anglais (ce qui sera plus tard la Force 136 et qu’il appellera plaisamment « Plastic and Destructions Co. Ltd », dans Le Pont de la rivière Kwaï) puis débarque en Birmanie, rejoint un petit groupe de Français Libres, remonte tout le pays, pénètre en Chine, s’installe au sud, à la frontière du Tonkin où il veut pénétrer pour y créer un réseau de résistance. Et c’est là qu’on a droit à un véritable morceau d’anthologie : il a l’idée complètement folle de descendre sur un radeau d’abord le Nam-Na, la Rivière Noire, affluent du Fleuve Rouge, puis le Fleuve Rouge lui-même, pour arriver jusqu’à Hanoï. Cela se termine par un désastre, bien entendu, mais la description de ce désastre - le radeau ingouvernable, les rapides dans les ténèbres, les obstacles invisibles, le tourbillon infernal, le mugissement des eaux - est absolument magistrale. La suite de l’aventure est moins amusante. Pierre Boulle est amené dans un poste militaire, se confie à un capitaine qu’il croit gagné à la cause gaulliste, celui-ci le fait emprisonner, il est traîné devant un tribunal militaire, dégradé, déchu de la nationalité française (!), condamné aux travaux forcés à vie, enfermé dans un camp très dur où il va rester pratiquement jusqu’à la fin de la guerre avant de pouvoir encore s’évader, rejoindre la France libre puis Paris. Au passage il est très sévère à l’égard du commandement militaire et des hauts fonctionnaires en Indochine qui sont totalement opposés à de Gaulle et à ceux qui le suivent et qui vont même jusqu’à coopérer avec les Japonais (on y reviendra).
Le Sacrilège malais (1951) est lui aussi plus ou moins autobiographique. Le roman a quelques longueurs mais est sarcastique à souhait. C’est la description d’une société française qui possède une plantation modèle en Malaisie. Les administrateurs financiers sont à Paris. Le Directeur local, Monsieur Chaumette, Français lui aussi, est un organisateur effréné. On sent que Pierre Boulle le regarde fasciné, se demandant si c’est un génie ou un parfait imbécile. Je me suis longtemps demandé pourquoi il lui en voulait tellement et pourquoi l’aspect organisé d’une société l’horripile à ce point (car, avant de venir en Malaisie il avait déjà travaillé comme ingénieur dans une ou deux sociétés en France et s’y était senti mal à l’aise).
Ce n’est qu’après avoir lu Le Pont de la Rivière Kwaï (1952) que je crois avoir compris. Car dès que le Colonel Nicholson obtient l’autorisation du Colonel Saïto de pouvoir s’occuper de la construction du pont comme il l’entend, il pense immédiatement à « l’organisation ». Il allait « réfléchir, faire le point de la situation, la discuter avec son état-major, et établir un plan de conduite, comme doit le faire tout chef consciencieux… ».  Ce n’est donc pas une simple question d’individualisme. C’est plus profond. Pierre Boulle est très loin de l’idéal à la Saint Exupéry, l’œuvre à accomplir. Il en voit surtout tous les aspects négatifs et tous les dangers. Et d’abord l’injustice faite à ceux que l’organisation sacrifie : les épouses des cadres dans la plantation, ceux qui ne suivent pas la ligne et qui sont humiliés et ont leur carrière brisée, ceux qu’on méprise, les Malais et les Tamouls avec lesquels les Blancs, hommes et femmes, et surtout femmes, ne doivent en aucun cas avoir de relation en-dehors du travail, les soldats que commande Nicholson qui, mal nourris et malades, doivent accomplir une tâche surhumaine dans le seul but de la réussite du Pont dans le délai imparti (à la fin il oblige même les blessés et malades graves à quitter leurs grabats). Ensuite le danger de tout confier à un chef, danger de l’autoritarisme du chef, un chef qui peut se tromper, avoir des œillères. Chaumette ignore tout des indigènes qui travaillent pour lui, Malais, Indiens Tamouls, même les Chinois. Voulant tout organiser il oblige ses gens à exécuter des tâches ridicules (le déplacement des bureaux pour respecter la hiérarchie) ou, changeant plusieurs fois d’avis, fait même perdre de l’argent à la Compagnie (l’histoire de la construction d’une nouvelle villa pour un cadre sur une butte qu’on rase puis qu’on remblaie). Quant à l’erreur du Colonel Nicholson elle est énorme : en réalisant un pont parfait dans des délais record il travaille en réalité pour les Japonais. Il va même empêcher la destruction du pont par le trio de saboteurs envoyés par le Secret Service de son pays et être la cause d’abord de la captivité de l’un des trois hommes et ensuite de sa mort car ses compagnons n’ont pas d’autre ressource que d’envoyer un shrapnell pour le tuer et l’empêcher de parler sous la torture (encore un homme sacrifié pour la réussite de son groupe). Et le même shrapnell tue le Colonel Nicholson sans qu’il ait compris l’énorme faute qu’il a commise. Ceci dans le roman. Dans le film de David Lean (1957) le pont est détruit quand même et le Colonel saisit à la dernière minute – et regrette, on peut le supposer – la faute que lui a fait commettre sa monstrueuse obstination. On comprend fort bien que Hollywood ne pouvait renoncer à la spectaculaire destruction du pont et à la chute du train japonais jusqu’au fond de la gorge où coule la rivière Kwaï et qu’en plus, on le devait à la fois à la religion du happy-end et à la gloire des armées anglo-saxonnes. Mais, alors que pour le reste, le film suit très scrupuleusement le livre et que Alec Guinness colle parfaitement, miraculeusement même, à l’image du Colonel du roman, cette fin est, très évidemment, une trahison envers la pensée de Pierre Boulle.
On la retrouve encore cette pensée de Pierre Boulle dans les Sources de la rivière Kwaï, car eux aussi ont des œillères, tous ces responsables de la France pétainiste en Indochine. Ils ne voient pas que le combat est devenu planétaire, que les Américains sont entrés en guerre et qu’ils ne vont jamais lâcher leur effort avant de l’avoir gagnée, que le temps des Japonais est forcément compté et celui de Pétain aussi. Et donc que si la France veut garder l’Indochine elle a intérêt à être du côté des vainqueurs une fois la guerre finie. Leur rigidité mentale va même jusqu’à traiter ceux qui sont du côté de la France Libre avec une extraordinaire sévérité qui n’est certainement pas nécessaire (mais on sait que les psycho-rigides sont incapables de compromis) : Le commandant, commissaire du gouvernement qui fait office d’accusateur public, est déchaîné, Pierre Boulle qui n’a rien fait d’autre que s’introduire illégalement dans le Tonkin et avoué ses intentions, est, comme on l’a vu, dégradé, déchu de sa nationalité et condamné aux travaux forcés à perpétuité ! L’un de ses co-prisonniers, Eugène Robert, un fonctionnaire civil, grand blessé de guerre, cité à l’ordre de l’Armée et Légion d’honneur à titre militaire, ayant réussi à s’évader et à se réfugier dans la maison d’un ami, est trahi par un Colonel français («  c’est à peu près, depuis cette époque », dit Pierre Boulle dans une note de bas de page, « que l’impression produite sur moi par les colonels est allée s’amenuisant »). Et il y a aussi le cas du Docteur Béchamp qui avait dirigé un hôpital à Tcheng-Tou, consul de France et grand érudit, condamné lui aussi pour appartenance à la France Libre, et qui, gravement malade, ne pouvant plus rien avaler, est transporté à l’hôpital de Hanoï, et puis, pour punir tous les détenus pour l’évasion de Robert, est ramené en prison :  le médecin-chef avait reçu des ordres impératifs de la Résidence supérieure et le médecin-chef en question avait obéi et chassé de son hôpital ce grand malade, ancien collègue, et qui allait mourir de sa maladie quelques mois plus tard.
L’autre roman qui se situe encore dans une plantation, Les Voies du Salut (1958), est une aimable pochade : on y trouve deux mondes parfaitement symétriques, aussi organisés l’un que l’autre, et aussi fermés l’un que l’autre, celui de la plantation et celui des rebelles chinois (cela se passe après la guerre. Pierre Boulle était revenu, pour un court moment, retravailler à la Plantation). L’épouse américaine de l’un des Directeurs va faire chambouler tout le système. N’étant ni anglaise, ni française, elle ne se conforme pas aux règles et s’ouvre aux indigènes. Naïve et chrétienne, elle va sauver une Chinoise rebelle blessée, puis la faire passer pour une fille adoptée. Celle-ci est progressivement convertie au mode de vie occidental des planteurs. Et comme les autres femmes de cadres, volages et superficielles, elle va conquérir le mari de l’Américaine et s’enfuir avec lui en Europe. C’est amusant, l’humour pince-sans rire, humour britannique, dit Jacques Goimard qui écrit la préface de la collection, fait merveille, mais cela reste complètement schématique, sans épaisseur, on n’y croit jamais. C’est peut-être là le principal défaut de Pierre Boulle : il privilège le sarcasme au détriment de la fiction, du romanesque.
Avec Le Bourreau (1954) Pierre Boulle faisait déjà montre de beaucoup d’humour du même genre, mais sans véritable sarcasme puisqu’il ne s’agissait pas là d’une critique de la société occidentale. Tout se passe en milieu chinois. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne se moque pas de ces Mandarins incapables de comprendre pour quelle raison le bourreau tient à empoisonner les condamnés à mort avant de leur trancher le cou. L’idée que le bourreau est un homme sensible qui ne veut pas faire souffrir ses victimes ne les effleure à aucun moment. Il ne reste plus qu’à condamner le bourreau qui, ne respectant les règles, n’est qu’un vulgaire assassin qui aura, à son tout, le coup tranché. Décidément Pierre Boulle n’aime pas les Corps constitués !
Dans Les Oreilles de la Jungle (1972), Pierre Boulle prend clairement parti pour les Vietnamiens contre les Américains (il faut croire que les Américains qui l’admirent beaucoup le lui ont pardonné ou que ce roman n’a jamais été traduit en anglais). Les Américains ont mis au point des micros sophistiqués, déguisés en végétaux, qu’ils laissent tomber sur la voie Hô Chi-Minh et qui détectent les passages des camions. Une Vietnamienne intelligente, Madame Ngha, haut placée dans le commandement militaire (superbe portrait de femme), réussit à détourner le projet aux dépens de ceux qui l’ont lancé, avec l’aide d’une ethnie de Montagnards, les Jaraïs, qu’un autre auteur de romans d’aventures, Loup Durand, nous a déjà fait connaître (voir Loup Durand : Jaraï, édit. Kailash, 2005). Et, au fond, une fois de plus, Pierre Boulle nous montre comment les initiateurs d’un projet, complètement absorbés par leur tâche, sont tout à fait incapables de voir les souffrances que leur projet entraîne pour les hommes qui en sont victimes (alors que le général américain, le général Bishop, chef du projet est tellement gentil avec sa jeune et douce secrétaire vietnamienne, espionne de Madame Ngha) : après les bombes explosives c’est le napalm et après le napalm c’est le terrible agent rouge ou bleu ou pourpre, les terribles défoliants qui ne se limitaient pas à défolier, dit le planteur Pierre Boulle. « Ils rongeaient aussi les tiges, les troncs d’arbres, puis pénétraient peu à peu dans le sol, s’attaquant aux racines, détruisant les sources même de la vie » !
On trouve un autre roman dans ce gros volume des romans dits « héroïques » de Pierre Boulle, un roman qu’on a classé comme roman d’espionnage et que j’ai beaucoup apprécié : Un métier de Seigneur (1960). L’espionnage n’est qu’un prétexte. C’est une superbe étude psychologique d’un lâche. Un lâche dont l’aspect apparent est celui d’un héros. Au fond c’est un mythomane : il se rêve en héros, il imagine des faits de gloire qu’il accomplit, toujours en rêve, essaye de faire croire aux autres qu’il en est un, de héros, et leur demande de se comporter eux aussi en héros. Tout ceci en pleine débâcle de 1940, puis à Londres où il arrive, sans vraiment se rendre compte de ce qu’il fait, entraîné par un Breton qu’il a lui-même encouragé à s’engager… Il faut dire que sa mythomanie lui cache sa véritable nature, sa couardise. Alors il va jusqu’à se faire parachuter en France, entre dans un réseau de résistance, etc. Mais je ne vais pas raconter toute l’histoire qui est d’ailleurs plutôt tirée par les cheveux. Ce qui est intéressant c’est l’étude psychologique de cette double personnalité comme il y en a certainement beaucoup d’autres (on peut imaginer bien d’autres cas de figures comme des maniaques sexuels, des pédophiles par exemple, qui donnent le change – aux autres et à eux-mêmes – au point que personne ne se doute de leur véritable personnalité). Alors que le héros du roman d’ « espionnage » de Pierre Boulle craque honteusement quand il est simplement menacé de torture par la Gestapo, il est tout à coup capable de courage quand, plus tard, un officier allemand lui montre la bande magnétique où sa trahison a été enregistrée et le menace de l’envoyer à Londres s’il ne coopère pas avec l’ennemi, et profite d’une occasion favorable pour tuer l’officier et détruire la bande. C’est que cette fois-ci, dit le psychologue du Secret Service qui en est informé, il ne défend pas la vie des autres et même pas sa propre vie mais l’image de lui-même qu’il s’est forgée auprès de ses chefs.

 

Les romans dits de science-fiction (ou de fantaisie) de Pierre Boulle

 

L’éditeur Omnibus a également repris la plus grande partie de l’œuvre d’anticipation ou de science-fiction de Pierre Boulle dans un autre volume collectif intitulé : Pierre Boulle : La Planète des Singes et autres romans, édit. Omnium, 2011. La collection débute avec une nouvelle absolument hallucinante, première de la Série E = mc² et autres nouvelles, intitulée Une Nuit interminable (1951), dont Pierre Versins, le grand encyclopédiste français de l’utopie et de la science-fiction, dit que « c’est certainement l’histoire de voyage dans le temps qui rend caduque toute histoire de voyage dans le temps » (voir Pierre Versins : Encyclopédie de l’Utopie et de la Science-fiction, édit. L’Âge d’Homme, Lausanne, 1972). Tout se déroule sur la terrasse de la Coupole à Montparnasse. Le libraire Oscar Vincent y boit tranquillement une bière fraîche un soir d’août quand un homme en toge rouge s’approche de lui : un Badarien un peu perdu (Badari a existé il y a 80 siècles, ils ont inventé la machine à explorer le temps, le Badarien avait fait un premier voyage dans le temps et était tombé sur Rome, d’où la toge et sa connaissance du latin). Il ne fait qu’escale. Sa destination finale est 20000 ans dans un futur plus lointain. Or voilà qu’un autre individu s’approche, un petit Monsieur à lunettes, une gloire scientifique de la République de Pergolie, une civilisation qui ne naîtra que dans dix à douze mille ans. Il se joint à nos deux compères. Celui-là a l’air un peu louche : un crâne chauve de dimensions plutôt anormales et « une flamme satanique » qui brille dans son regard. Et, effectivement, les desseins de ce Pergolien ne sont pas tout à fait honnêtes. Je n’ai pas tout compris, mais je crois que les Pergoliens veulent remonter dans le temps pour chambouler les choses à Badari, coucher avec leurs femmes pour modifier les générations futures ; alors il y a beaucoup d’allées et venues entre Badari et Pergolie, avec toujours des escales à Paris à notre époque, en général à la Coupole, le Badarien buvant du vin français, le Pergolien de la fine à l’eau (et à mon avis, en écrivant cette histoire Pierre Boulle en a bu lui aussi pas mal), des combats entre des envoyés des deux peuples, le dernier se déroulant à la Coupole même, sous les yeux d’Oscar Vincent et « de ceux du barman qui continuait imperturbablement à aligner des chiffres ». La bataille a duré toute la nuit. Quand Oscar Vincent croit que tout est terminé, voilà que le Badarien apparaît à nouveau à ses côtés et lui explique que les Pergoliens ont réussi : « La race pergolienne s’est substituée à la race badarienne… Les Pergoliens sont à la fois nos ancêtres, nous-mêmes et nos descendants ; nous sommes leurs aïeux et leurs petits-fils. Il y a réciprocité absolue, donc identité… ». Oscar Vincent, brisé par les événements, sort du cabaret, trouve par terre dans le ruisseau la machine à voyager dans le temps, un « éllipsoïde blancheâtre ». « Fais donc un petit voyage dans le temps », lui dit le Badarien-Pergolien, « Presse le petit bouton à gauche, puis celui de droite, tu te trouveras en arrière de quelques heures seulement… ». Oscar en a marre. Fuir le cauchemar. Il presse le bouton fatal, puis l’autre. Et se retrouve tranquille à siroter une bière bien fraîche à la terrasse de la Coupole. C’est alors qu’un homme en toge romaine se lève et vient d’asseoir à côté de lui. Tout recommence comme avant. Et, à partir de ce jour-là, toute cette aventure va se répéter de soir en soir, pour toujours… Génial, vous dis-je !
Il y a une deuxième nouvelle dans cette série, tout à fait réjouissante : l’amour et la pesanteur (1957). Pour ces deux nouvelles, dit Pierre Versins, Pierre Boulle « mérite de passer à la postérité ». C’est l’histoire d’une nuit de noces passée dans l’espace en apesanteur. Hallucinant. Dommage, conclut Pierre Versins, croquis à l’appui, qu’ils n’aient pas connu le fameux harnais corporel de Lewis Twyman, qui, d’après l’énoncé du brevet, est censé « faciliter les relation conjugales d’un petit homme avec une grande femme ».
Il y a un roman, aussi, de Pierre Boulle qui a plu à Pierre Versins : Le Jardin de Kanashima (1964), à cause du rôle qu’y joue von Braun alias von Schwarz, dans des entretiens savoureux que le savant tient d’abord avec Himmler puis avec le Président des Etats-Unis (pour défendre le budget de la Nasa il lui demande s’il ne pense pas que l’argent dépensé par Christophe Colomb en vue de découvrir l’Amérique en valait la peine puisque cela a permis l’existence des Etats-Unis. Pierre Versins pense visiblement qu’on pourrait retourner l’argument…). Mais, malheureusement on ne trouve pas ce roman dans la collection de romans et nouvelles sélectionnés par Omnibus.
Pierre Versins ne tient pas La Planète des Singes (1963) en très haute estime. « Un aimable conte philosophique », dit-il, « qui aurait pu avoir un certain retentissement dans la seconde moitié du XIXème siècle ». Pourtant, quand on voit tout ce que cette histoire a généré au cinéma, il faut croire que l’idée de base était plutôt originale : il y a d’abord le film de Franklin Schaffner (1968) qui a été un véritable triomphe, puis quatre autres films qui sont plus ou moins des suites du premier et qui ont été tournés par quatre autres réalisateurs, Le Secret... (1970), Les Evadés... (1971), La Conquête... (1972) et La Bataille de la planète des singes (1973), et encore : une grande série TV en 1974, et même des Dessins animés en 1975. Et l’histoire est d’ailleurs très bien contée et satirique à souhait. Contrairement à ce que les fans de Boulle croient, dit Jacques Goimard dans la postface à l’édition Omnibus, le film de Schaffner n’est pas une trahison du roman. « Il a exactement le même sens métaphorique que le roman », dit-il. Oui, mais il y a quand même deux différences de taille. Dans le film la cause de la dégénérescence des hommes est la guerre atomique, ce qui était plus dans l’esprit du temps et a dû frapper le public et contribuer à son succès. Alors que dans le roman c’est la « paresse cérébrale » qui s’est emparée des hommes (plus de livres, même les romans policiers sont trop fatigants à lire !), « leur veulerie » aussi, qui est la cause du désastre. Et le fait qu’ils avaient pris les singes comme serviteurs, comme esclaves, et que ceux-ci ont appris à les copier et se sont révoltés. L’autre différence : dans le roman le héros échappe à la Planète des Singes et constate à l’atterrissage à Orly que ce sont aussi les Singes qui gouvernent la Terre. Là aussi, je trouve que le scénario du film est supérieur au roman : lors des fouilles archéologiques on découvre la Statue de la Liberté tombée à terre : la Planète des Singes et la Terre sont une seule et même planète. Jacques Goimard raconte comment l’idée en est venue à Arthur P. Jacobs qui en avait acheté les droits et à Blake Edwards qui, dans un premier temps, avait été pressenti pour en faire la mise en scène : c’est en déjeunant ensemble dans un bar que Jacobs dit soudain à Edwards : « Et si on était resté tout le temps sur Terre sans que le héros ni le public ne le sachent ? ». Formidable, dit Edwards. Et puis ils sortent du bar et que voient-ils tous les deux devant eux en sortant ? La Statue de la Liberté !
 
Il n’est pas facile de juger l’œuvre littéraire de Pierre Boulle. Il a une très belle écriture, sans aucun doute, mais il est trop ingénieur, je veux dire trop lucide, pour chercher à faire de la grande littérature. Il sait tenir son lecteur en haleine quand récit ou roman racontent une aventure. Mais beaucoup d’écrivains mineurs, auteurs de romans d’aventures, en sont capables eux aussi. Le principal caractère de son œuvre est probablement son caractère sarcastique. Un sarcasme fin, plus anglo-saxon que français (faisant grand usage de l’understatement). Goimard parle de « critique de la raison héroïque » et de « l’inimitable persiflage boullien ». C’est ce qui lui vaut encore aujourd’hui un nombre incomparable d’admirateurs, des Boulliens convaincus, que l’on peut rencontrer sur le web. Mais la satire a ses inconvénients : elle risque d’être quelquefois trop schématique et de tuer la fiction. Ce qui me plaît, à moi tout particulièrement, chez Pierre Boulle c’est qu’il s’est toujours beaucoup intéressé au fonctionnement de l’esprit humain. Surtout dans l’action. Et dans des conditions extrêmes. Les résistants et les espions en temps de guerre sont des sujets d’étude exemplaires pour cela. On l’a vu pour Un métier de seigneur (le psychiatre qui travaille pour le Secret Service anglais, au nom plaisant de Docteur Fog, et qui examine le cas du héros à la double personnalité du roman – mythomane héroïque et lâche – affirme que l’instabilité et l’incertitude de l’âme peuvent se rencontrer assez fréquemment), mais même dans son récit autobiographique, Aux sources de la rivière Kwaï, Pierre Boulle s’interroge sur ses propres motifs (était-ce par patriotisme, par devoir, que je me suis engagé, se demande-t-il, ou par orgueil, envie de jouer au héros, ou les deux mélangés et, alors, dans quelles proportions ?).
Je crois que, pour finir, c’est l’homme Pierre Boulle qui m’intéresse. Un homme secret qui ne dit pas grand-chose sur lui-même à part ce seul récit autobiographique et ce roman qui est lui aussi plus ou moins autobiographique, au titre étrange, qu’est Le Sacrilège malais. Le roman semble indiquer qu’il y a eu une liaison entre lui et la femme d’un collègue particulièrement malheureuse de l’organisation, du « système » de la plantation. Mais on apprend, par sa biographie, qu’il est resté un célibataire endurci et qu’il s’est installé chez sa sœur, veuve, et qu’il y est resté jusqu’à la fin de sa vie. Jacques Goimard, dans sa postface au deuxième volume de romans paru chez Omnibus, donne quelques pistes étonnantes concernant l’homme Pierre Boulle (perte du père traumatisante alors qu’il est encore lycéen, influence de la ville d’Avignon, la papale, et de la famille Boulle, réflexions sur le Bien et le Mal comparés aux phases expansion et contraction de l’univers, certitudes scientifiques et cauchemar de l’absurde, panthéisme, intérêt pour Frédéric II, etc.). Pour pouvoir suivre toutes ces pistes il faudrait encore trouver d’autres ouvrages de cet homme étonnant : L’Etrange Croisade de l’Empereur Frédéric II, édit. Flammarion, 1968un homme qui, en trahissant tous les idéaux de la croisade », dit Goimard, « les a atteints ». « Il est pour Pierre Boulle, un homme de la Renaissance en avance sur son temps »), L’Univers ondoyant, essai, édit. Julliard, 1987une cosmologie toute personnelle », dit Goimard, « qui ne recule pas devant la théologie… ») et L’Ilon, souvenirs, édit. Fallois, 1990 (L’Ilon est un petit domaine que son père avait acheté, avant de mourir, sur la rive du Rhône, en aval d’Avignon. C’est là que Pierre Boulle, dit Goimard, « réussit, pour la première fois, à parler de son enfance entre huit et  quatorze ans »). J’essayerai de les trouver. Au moins le premier et le troisième. Ses élucubrations philosophiques et métaphysiques m’intéressent beaucoup moins… 

 

Post-scriptum: Pour ce qui est de la personnalité de Pierre Boulle, voir aussi: Pierre Boulle: dernières oeuvres.  

 



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