18/11/2012     (imprimer)

Mouloud Feraoun

Les organisateurs du Festival du cinéma arabe de Fameck profitent de l’occasion pour présenter, à l’entrée de leur Cité sociale, toute une gamme de produits de l’artisanat nord-africain ainsi que des produits culturels associés : CDs, DVDs, livres, BD , etc . En fouillant dans les livres je suis tombé en arrêt devant ceux d’un écrivain que je connaissais de nom mais que je n’avais jamais lu : Mouloud Feraoun. Un roman, Les Chemins qui montent, et son Journal tenu tout au long de la guerre d’Algérie (1955 – 1962), publié aux Editions Seuil en 1962, avec une préface d’Emmanuel Roblès.
C’est d’abord de ce Journal que je vais parler car il vient bien à propos alors qu’il y a quelques mois à peine j’ai découvert les écrits de mon ancien capitaine du 9ème Hussards, très Algérie française, le capitaine Bernard Moinet. Or, avec Mouloud Feraoun on découvre le point de vue (et l’expérience) de quelqu’un qui se trouvait de l’autre côté. Intellectuel, produit de l’enseignement français, Directeur d’école, grand ami de l’écrivain oranais Emmanuel Roblès qui était son condisciple, ami aussi de Camus, écrivain lui-même (il avait déjà publié deux romans et allait en publier un 3ème en 1957), mais d’origine modeste et profondément attaché à sa terre kabyle. Il commence son Journal le 1er novembre 1955, pratiquement dès le début de ce que l’on appelait alors les « Evènements d’Algérie ». Je dis le début, même si, officiellement, tout a commencé avec les attentats meurtriers de novembre 1954 et que la guerre faisait déjà rage depuis un bon moment dans les Aurès, mais parce que c’était le début des attentats en Kabylie (« l’Aurès est loin de chez nous », dit-il). Il continue ensuite consciencieusement son Journal, presqu’au jour le jour, jusqu’à la fin de 1958, et puis les notes se font plus rares, intermittentes. On sent que le découragement le gagne. Trop de violences des deux côtés. Il n’en voit plus la fin. Et il est de plus en plus pessimiste en ce qui concerne la nature de cette fin. Ses dernières notes de fin 61 et début 62 parlent de la folie de l’OAS et des ratonnades. Et c’est l’OAS qui va l’assassiner le 15 mars 1962.
La lecture du Journal de Mouloud Feraoun nous a passionnés tous les deux, Annie et moi, et ceci à  plusieurs titres. Première surprise : le soulèvement crée tout de suite, je veux dire dès le début et surtout au début, un sentiment de fierté chez l’ensemble des Musulmans. « L’atmosphère n’est plus ce qu’elle était », dit-il le 6 novembre 1955. Lui-même se rend compte que dans son for intérieur des idées viennent, des jugements, des accusations, des rancoeurs qu’il ne saurait « plus discipliner ou arrêter ». « Elles monteraient (ces idées) de moi qui les ai toujours portées sans m’en rendre compte parce qu’elles ont toujours été en moi ». Et lors d’une promenade avec un collègue musulman celui-ci lui dit, montrant le pays tourmenté qui les entoure : « Tout cela est en train de se réveiller de son engouement séculaire. Comment expliquer cela à ceux qui s’étonnent et ont peur, comment leur faire comprendre qu’on demeure impuissant devant ce réveil, que nul ne saurait discipliner son élan car sa colère est grande » (tout ceci est écrit le 9 décembre 1955 !). On peut donc dire que dès le début, intellectuels et peuple musulmans ont fait bloc, au moins en pensée. Feraoun le dira un peu plus tard, plus explicitement : j’ai beau avoir profité de l’enseignement français, avoir un poste dans l’Education publique, avoir des amis français, il n’empêche que pour beaucoup de Français de France je ne suis qu’un bougnoule. Les Français gouvernent ce pays, l’exploitent, en profitent et nous méprisent. Mais ce pays est à nous. Eux sont les étrangers venus d’ailleurs. C’est dire que la scission s’est faite dès le début de ces fameux « événements ». Français d’un côté, Musulmans de l’autre. Et on voit, par la suite, quand le désenchantement s’installe, quand on côtoie les fellaghas de près, qu’on constate leur violence et leur caractère primaire, qu’on subit leurs chantages, leurs extorsions et leurs meurtres de soi-disant traîtres, la population reste malgré tout de leur côté. Et ceci d’autant plus que la violence appelle la violence et que celle des Français est encore plus aveugle et n’a rien à envier à celle des autres. Ce qui confirme ce que j’ai toujours pensé, même si je ne suis arrivé en Algérie que bien plus tard, au printemps de 1960, c’est qu’il ne pouvait y avoir de place pour une 3ème Force, qui se serait située entre le FLN et la France, et que l’idée généreuse mais idéaliste (voir Soustelle) d’une intégration complète des Musulmans venait bien trop tard. Plus tard encore, il dira : « La vérité c’est qu’il n’y a jamais eu mariage. Non. Les Français sont restés à l’écart. Dédaigneusement à l’écart. Les Français sont restés étrangers. Ils croyaient que l’Algérie c’était eux. Maintenant que nous nous estimons assez forts ou que nous les croyons un peu faibles, nous leur disons : non messieurs, l’Algérie c’est nous. Vous êtes étrangers sur notre terre. »
La violence française est la deuxième surprise de ce Journal. Je veux parler de la torture et des exécutions sommaires. Je pensais que la torture et les exécutions sommaires (les fameuses corvées de bois) ne se sont installées que progressivement, surtout à l’époque des attentats d’Alger et de la bataille de la Kasbah, et qu’elles sont restées l’apanage de certains régiments de paras, de la police, des renseignements généraux (la fameuse villa Susini). Or si on en croit le Journal de Feraoun (et il n’y a pas de raison de ne pas le croire, il écrit au jour le jour et ceux qui témoignent sont des gens, souvent proches, qu’il connaît personnellement), ces pratiques s’installent dès le départ. C’est en mars 1956 que Feraoun entend l’instituteur Mouloud emprisonné injustement puis libéré grâce à l’intervention de l’Inspecteur d’Académie, lui raconter ce qui est arrivé à un simple d’esprit de son village et qui au fur et à mesure des tortures subies a avoué tout ce que les policiers voulaient : avoir coupé les figuiers du voisin, avoir ravitaillé les rebelles et, pour finir, avoir abattu le garde-chasse. « Ce qui m’a fait parler plus que toute autre chose, c’est le ressort », confie-t-il à Mouloud. Le ressort, voilà quelque chose de nouveau que je ne connaissais pas. « Un instrument qu’on introduit dans l’anus et qui gonfle, gonfle quand on appuie sur un ressort. Alors on tire brutalement et vous sentez s’arracher les entrailles ». Sans compter la torture de la gégène. « Il m’a montré la pauvre bourse toute fripée, m’a assuré Mouloud. J’ai tâté de ma main, il n’y a plus rien dedans. On lui a grillé ça au courant ». Comment l’abîme ne se creuserait-il pas, dit Feraoun, « lorsqu’on sait ce qui se passe dans les locaux de torture, à la PRG, derrière le portail de la prison, à la gendarmerie, à la caserne, partout où il y a  l’autorité civile ou militaire ». Or la torture n’est pas seulement inhumaine (libérant « ce que nous avons tous en nous d’instinct bestial, d’imagination féroce… », dit-il), elle risque aussi, bien évidemment, à entraîner de faux aveux qui, à leur tour, vont amener d’autres malheureux, innocents, à être torturés ou exécutés. Il donne plusieurs exemples. Comme ce marabout qui confesse avoir reçu des aviateurs égyptiens lui apportant des armes qu’il aurait ensuite distribué à ses ouailles ! Un autre témoin, sérieux et fiable, dit Feraoun, lui fait un tableau complet des tortures employées couramment : baignoire, courant, bouteille (bouteille, de préférence au goulot ébréché, « le détenu doit s’asseoir dessus, puis les agents appuient de toutes leurs forces sur les épaules du malheureux. Les suites douloureuses de ce supplice durent des mois et des mois »), corde (« nœud coulant au-dessus des mâchoires, le détenu est suspendu… et détaché quand sa langue commence à sortir et qu’il est devenu tout bleu »). « Il y a une infinité de méthodes pour torturer », dit Feraoun, et que ce soit dans les camps militaires ou les locaux de police il se trouvera toujours des hommes imaginatifs et prêts à prendre de nouvelles initiatives. Il en parle encore souvent, sans néanmoins citer les noms des régiments impliqués, et lorsque, plus tard, en 1958, il découvre le livre d’Alleg, le Directeur d’Alger républicain (journal interdit dès 1955), torturé par les paras à El Biar (voir Henri Alleg : La Question, édit. Editions de Minuit, 1958), il dira : il ne nous apprend plus rien. Mais il lui tire quand même son chapeau. Mais il n’y a pas que la torture. Il y a les exécutions sommaires. Les notes du Journal égrènent mois après mois les exemples qui sont toujours les mêmes : un attentat, une embuscade se sont produits dans le voisinage, l’armée entoure le village, fouille toutes les maisons, aligne les hommes dos au mur, emmène certains, soit qu’ils soient sur une liste, soit qu’on décide simplement qu’ils sont suspects, on les sort du village, on les fusille, les villageois n’ont plus qu'à les enterrer et le lendemain l’Echo d’Alger raconte qu’on a tué tant et tant de rebelles, au combat, ou parce que faits prisonniers, ils ont fui. Les faits rapportés par Feraoun sont toujours précis, les noms des villages sont cités, les témoins aussi. Et dans certains cas ce sont même de vrais massacres, comme les 80 morts aux Ouadhias. Et plus tard viendront les viols. Isolés ou collectifs. A propos des 12 femmes violées à Aït Idir (les douze qui l’ont avoué, dit-il), il dit tristement : avant, chez nous, il était « essentiel de sauvegarder jalousement le sexe des femmes ». Aujourd’hui on tient plus à la vie qu’au vagin de nos femmes. Quand les hommes sont délogés de leurs maisons pour qu’on puisse les fouiller, « ils savent que les sexes des filles et des femmes seront fouillés aussi ». Et après cela ils font semblant de ne pas savoir. Et perdent ainsi leur prestige auprès de leurs femmes (cela me rappelle Une femme à Berlin : là aussi, les femmes se sont fait violer par les Russes et les hommes ont laissé faire et perdu leur prestige).
Il y a une troisième surprise : le Journal de Feraoun montre un autre aspect de cette guerre qu’on ne nous a jamais décrit de l’intérieur, c’est la terrible pression exercée sur les civils musulmans par les rebelles. On commence par des mots d’ordre. C’est progressif. Et toute la population suit. D’abord la grève du tabac et de l’alcool. Cela fait du tort à l’Etat français, et, en plus c’est conforme à l’islam. Car l’islam va bientôt jouer un rôle important dans l’action psychologique déclenchée par le FLN. La rébellion contre les Français prend un aspect « guerre contre les infidèles ». Cela étonne Feraoun dont le village d’origine, Tizi Hibel, avait plutôt une réputation de mécréants, dit-il. Et un peu paradoxal aussi quand on pense que parmi les pays qui soutiennent le FLN, il y a surtout les pays communistes, réputés athées. Puis on demande aux musulmans d’arborer la chéchia. Ensuite ce sont les élus qui doivent démissionner (conseils municipaux, maires : cela concerne aussi Feraoun qui était membre du conseil municipal de Fort-National) et s’abstenir de participer aux élections. Enfin viennent pêle-mêle l’interdiction des jeux (dans les cafés maures), la défense de faire appel aux médecins, aux sages-femmes, aux pharmaciens même (!) et, pour finir l’interdiction d’envoyer les enfants à l’école de la République (une interdiction qui va durer deux ans). Ce qui ne peut, bien sûr, trouver l’accord de Feraoun. D’ailleurs il y a des écoles qui sont brûlées par les rebelles et d’autres qui sont fermées par l’Administration pour raisons de sécurité. Et les instituteurs français ramenés à Alger ou en métropole (avec une compensation financière). Et puis les rebelles se font héberger dans les villages, se font remettre tous les fusils (les Français en font autant, bien sûr, c’est à celui qui arrive le premier), font tuer les chiens qui, mauvais musulmans, aboient la nuit quand les rebelles sortent du maquis (on se souviendra que le Prophète aimait les chats), ils réclament d’être nourris et, enfin, l’impôt FLN, fixé à la tête du client, et qui peut facilement être doublé ou triplé si l’assujetti ne paye pas tout de suite ou a quelque chose à se reprocher. Et, parallèlement, interdiction de payer taxes et impôts aux Français (et le récepteur des impôts n’ose plus envoyer ses collecteurs dans le Bled). Et puis il y a les exécutions des soi-disant « traîtres ». Réels ou supposés. Et pour commencer le maire de Fort-National. Il est vraiment intéressant de voir comment l’image des fellaghas se détériore au fur et à mesure que les mois et les années passent aux yeux de Feraoun lui-même comme aux yeux des pauvres villageois kabyles qui sont pris entre deux feux. Feraoun comprend bien que ce sont souvent les plus frustes, les plus illettrés qui ont rejoint le maquis et qu’ils s’enivrent de leur pouvoir de vie et de mort. Il n’empêche : il y a trop d’exactions, trop d’arbitraire, trop de sang innocent versé. Et l’image des rebelles se détériore encore un peu plus quand certains d’entre eux, prisonniers torturés ou simplement déserteurs, retournent leur veste et dénoncent ceux qui les ont hébergés, ont payé l’impôt, ont collaboré avec le maquis. Mais tout ceci ne change pas fondamentalement la donne. On reste globalement solidaire du FLN. On est simplement de plus en plus las. Le village natal de Feraoun va même accepter, en juillet 59, parce qu’il n’en peut plus, d’être organisé par l’Armée en auto-défense. Et d’autres villages suivent (il faut dire que certains avaient déjà été occupés depuis plusieurs années par l’Armée). On se demande quel a été leur châtiment après l’indépendance. Feraoun lui-même, comme d’autres intellectuels, se demande comment tout cela va finir et commence à se demander, une fois l’indépendance obtenue, quel visage aura la nouvelle Algérie. En février 58, dans un grand moment de désespoir, il avait déjà écrit : « Je n’approuve rien de ce qui se passe : les crimes, les tortures, les massacres, les attentats, les exactions, la misère, la peur, la honte, la mort. C’est sur tout cela qu’on se prépare à bâtir. Et on voudrait que je fasse le manœuvre ou l’apprenti maçon (on fait pression sur lui pour qu’il accepte de collaborer). Mieux être incorporé au mortier funèbre, comme ça au moins la conscience sera tranquille ».
Depuis le début Feraoun suit l’évolution politique en France. Il se moque des pieds noirs qui ont hué Soustelle à son arrivée (chantre de l’intégration) et se massent pour l’acclamer quand il est rappelé par le Gouvernement. Il se demande pourquoi la gendarmerie ne bouge pas lorsque les pieds noirs lancent des tomates sur Guy Mollet le fameux 6 février 1956. Plus tard quand on fait appel à de Gaulle, il se demande : s’il fallait un général pour résoudre le problème, pourquoi ne l’a-t-on pas appelé plus tôt ? Il voit régulièrement son ami Roblès à qui il confie, par mesure de sécurité, les cahiers de son Journal. Il voit Camus aussi, longuement, à Alger. Il va encore suivre les pourparlers de paix qui traînent en longueur. Mais le ton est de plus en plus désabusé. En décembre 58 il est à Paris, rencontre Geneviève de Gaulle (fille très sympathique, dit-il) à la Présidence du Conseil (après avoir refusé un poste au Quai d’Orsay). C’est elle qui le fait inviter par Germaine Tillion. Et c’est celle-ci qui le fait bombarder au Haut Comité de la Jeunesse (où il a l’occasion de serrer la main à de Gaulle) et le fait nommer inspecteur aux Centres socio-éducatifs qu’elle dirige. L’objectif de ces centres était de scolariser tous les enfants et réintégrer ceux qui avaient quitté le système scolaire. Ils proposaient en même temps aux familles une aide médicale et sociale. Ils avaient été créés par Soustelle et étaient rattachés à l’Education nationale. L’armée les trouvait suspects, les soupçonnant de collusion avec le FLN (ce qui explique pourquoi ils allaient être haïs plus tard par l’OAS).
Malgré tout cela, courant 59 les notes du Journal sont de plus en plus espacées : février, mai, juillet, août. En 60 il note en janvier-février les manifestations des ultras, les barricades, puis leur échec. Et puis plus rien jusqu’en novembre. Il avait abandonné son Journal par lassitude, dit-il. Mais maintenant « ce sont les Français d’Algérie que gagne la lassitude. Les Arabes, eux, reprennent espoir et comprennent que la délivrance est proche ». En décembre manifestations pieds noirs, puis celles des Arabes : l’Armée mitraille : 51 morts dont 45 musulmans. Le 12 décembre : 90 morts, 1500 blessés à Alger (bilan officiel, dit-il), le lendemain 13 morts et 70 blessés en Basse Kasbah. Puis viennent des récits de ratonnades (commis par des civils). On prépare le référendum de janvier 61. Des amis français s’inquiètent, se préparent à partir, savent qu’ils seront malheureux en métropole. Au moins ils peuvent choisir, dit Feraoun. 1961 : janvier : la colère des pieds noirs après la victoire du oui. Février, mars : espoir d’indépendance, espoir mêlé d’amertume. Avril : putsch des généraux. Juillet : échec du putsch, création de l’OAS, rupture des négociations (en cause : le Sahara). Août : le capitaine Oudinot SAS à Béni-Douala, « ultra, activiste, criminel de guerre, anti-gaulliste », un homme qui « en a des morts sur la conscience ! Il en a fait hurler du Kabyle », dit-il, le capitaine Oudinot passe au tribunal militaire de Paris et est acquitté en 5 minutes ! « Les 26000 hommes du douar vont nager dans la joie ». Les notes des mois suivants, août, septembre, décembre 1961, puis janvier, février, mars 1962 parlent presqu’exclusivement de l’OAS, de leurs manifestes, leurs attentats, leurs assassinats. Le 15 mars 1962 au matin, raconte Emmanuel Roblès dans l’introduction au Journal, Mouloud Feraoun participait à El Biar, sur les hauteurs d’Alger, à une séance de travail en sa qualité d’inspecteur des Centres sociaux. Des hommes armés pénètrent dans les baraquements, ordonnent à tout le monde de se placer dos au mur, lisent une liste de 7 noms, 6 sont présents dont Feraoun, ils les font sortir jusqu’à l’angle des deux bâtiments où les attendent d’autres hommes armés et puis c’est le massacre. Il avait reçu 12 balles, écrit son fils à Emmanuel Roblès. « Je l’ai vu à la morgue… Il y en avait une cinquantaine, une centaine comme lui, sur des tables, sur des bancs, sur le sol, partout. On avait couché mon père au milieu, sur une table ». Trois jours plus tard, le jour de ses obsèques, la radio annonce le cessez-le-feu.
J’ai un peu moins apprécié son roman : Les Chemins qui montent (édit. Seuil, 1957). Il a néanmoins l’avantage de décrire l’atmosphère d’un village de la montagne kabyle, un village qui est probablement la copie conforme de son propre village d’origine, l’extrême pauvreté, les mesquineries, les inimitiés entre familles, des familles tellement étendues qu’elles ressemblent à de véritables tribus, la sensualité latente aussi. C’est une histoire d’amour et de mort. Une histoire qui doit aussi démontrer, j’imagine, combien il est difficile de marier deux cultures : musulmane et chrétienne (il y a un couvent et une école chrétienne dans le village de Feraoun et des kabyles chrétiens), kabyle et européenne (le problème des exilés, ceux qui ont dû partir travailler en France). Je me suis d’ailleurs aperçu que ce roman faisait d’une certaine manière suite à son roman précédent, La Terre et le Sang (édit. Seuil, 1953). Dans ce roman Amer, émigré kabyle, épouse une jeune métropolitaine, Marie, puis revient vivre dans son village ; après le décès prématuré d’Amer, Marie est obligée de continuer à habiter le village mais en recluse, sous l’autorité de sa belle-mère. Dans le deuxième roman, le fils du couple, Amirouche, revient de métropole après ses études, il perd sa mère que dans le village on désignait sous le nom de « Madame », une cousine, Dehbia, élevée chez les Sœurs, en tombe amoureuse, mais semble avoir succombé à Mokrane qui hait Amirouche. Quand Amirouche l’apprend il la repousse. Mokrane qui soupçonne qu’Amirouche a cherché à séduire sa propre femme le tue. Mais finalement sa mort est déguisée en suicide. « Un livre luxuriant et sombre », suivant le jugement de l’écrivain André Wurmser, écrit l’éditeur en page de couverture.  On peut se demander si ces mariages inter-culturels malheureux et difficiles ne sont pas, dans l’esprit de Feraoun, l’image du mariage raté entre la France et l’Algérie et le symbole des difficultés de ceux qui comme Feraoun lui-même sont tiraillés en ces temps troublés entre la culture française et celle du pays où sont ses racines.
On peut trouver sur le net un excellent article sur Mouloud Feraoun de Sylvie Thénault qui a paru en 1999 dans XXème Siècle. Revue d’histoire. Elle parle de sa triple identité, écrivain algérien, de langue française, né en Kabylie. Il appartenait à une famille de fellahs pauvres dont le nom traditionnel était Aït Chabane (c’est dire que même son nom, Feraoun, lui a été octroyé par la France, par un officier des Affaires indigènes !). Son père avait déjà commencé à aller travailler en France dès 1910. Lui est reçu au concours des bourses, entre en 6ème à Tizi Ouzou, loge à la Mission protestante, entre à 19 ans dans une école normale d’instituteurs dans la banlieue d’Alger où il est condisciple d’Emmanuel Roblès, et entre un peu plus tard en contact avec les milieux littéraires et Albert Camus. Il est donc très marqué par la culture française, même sa morale laïque « acquise à l’école de la Troisième République », dit Sylvie Thérault. Il publie son premier roman, Le fils du pauvre, très autobiographique, à compte d’auteur en 1950. Il est tout de suite couronné par le Prix littéraire de la ville d’Alger et est réédité en 1954 par Le Seuil (c’est un livre qu’il faudra que je trouve : « il relate son enfance et son adolescence », dit Sylvie Thénault, « et décrit la Kabylie, son village, la maison familiale.., les événements familiaux » et on s’aperçoit de la place importante que les femmes, grand-mère, mère, tante, peuvent prendre dans ces familles kabyles). Mais ce n’est pas parce qu’on écrit en français que l’on est pour l’Algérie française. Sylvie Thénault a raison d’insister là-dessus. Feraoun est pour les valeurs de la France mais, son Journal le montre, il est très nettement pour l’indépendance. Cela me rappelle ce que Kateb Yacine a déclaré après l’indépendance : « le français est mon butin de guerre ». Or comme son Journal n’a été publié qu’après sa mort son image a souvent été faussée dans les années qui ont suivi. C’est le journaliste de Libération, Claude Roy, l'ancien communiste, qui l’a bien connu, qui a donné le meilleur portrait de Feraoun, dit Sylvie Thénault (et je suis tout à fait d’accord avec elle ; c’est en tout cas ce qui ressort nettement de ce fameux Journal) : « …un Algérien qui pensait à la fois que l’Algérie n’est pas la France, que l’indépendance était souhaitable et nécessaire, que l’attitude de la France n’ouvrait pas d’autre voie à cette indépendance que celle de la violence, que les maquisards étaient ses frères mais qu’ils n’étaient pas des saints, ni des purs, que des milliers de Français étaient des bourreaux et des tortionnaires, mais il lui était impossible de haïr les Français en bloc et de s’amputer de la culture française ». Il n’y a rien d’autre à ajouter. Si ce n’est peut-être ces deux citations tirées du Journal et qui montrent que pour lui les pieds noirs étaient Algériens eux aussi : « Emmanuel Roblès est un Algérien non musulman » et « Albert Camus est aussi algérien que moi ».
Post-scriptum : Feraoun a tellement parlé de Roblès que j’ai voulu un peu mieux le connaître. Et voilà que je trouve un roman de lui dans ma propre bibliothèque que je n’avais probablement jamais lu : Cela s’appelle l’Aurore (édit. Club des Libraires de France, 1954). Et je le lis et le trouve magnifique. D’ailleurs on en a fait un film (Luis Buñuel en personne ! en 1955). Une très belle histoire d’amour encore. D’amour et de mort. Mais la mort et l’amour sont souvent liés ! Il faut dire que l’Oranais Roblès qui avait étudié l’espagnol, avait été un des premiers traducteurs de Lorca. L’histoire est belle aussi parce qu’elle se déroule dans le décor âpre d’une Sardaigne d’une extrême pauvreté. Roblès l’avait connue pendant la deuxième guerre mondiale : il l’avait visitée comme correspondant de guerre ainsi que la Corse et l’Italie du sud. Dans sa postface au roman il évoque un médecin-capitaine du camp d’aviation qu’il avait connu à Cagliari, un Milanais, un homme taciturne mais fervent et qui, un soir, sans prévenir, lui dit cette phrase surprenante, mais splendide : « Dans la vie, tout le temps qui n’est pas consacré à l’amour est du temps perdu ».



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