15/08/2012     (imprimer)

Howard Fast, McCarthy et Spartacus

C’est mon frère Pierre qui avait attiré mon attention il y a quelque temps déjà sur ce Fast persécuté par le sénateur Joseph McCarthy (porteur de la carte du Parti communiste, quelle horreur !). Je crois bien que c’est même mon frère qui m’avait offert son autobiographie : Howard Fast : Mémoires d’un Rouge, éditions Rivages, 2000. Or Fast était un écrivain prolixe et son ouvrage le plus connu, du moins en France, était Spartacus. Une œuvre qui était d’ailleurs à la base d’un film encore plus connu que le livre : le Spartacus de Stanley Kubrick.
Alors quand mon libraire-antiquaire Buddenbrooks de Boston a mis l’édition originale du Spartacus de Howard Fast sur son catalogue je l’ai commandé. Et pris beaucoup de plaisir à sa lecture (voir : Spartacus by Howard Fast, published by the Author, New-York, december 1951). Et j’ai été surpris. Je m’attendais à une espèce de “peplum”. Or, en fait, ce livre a beaucoup de qualités sur le plan littéraire. D’abord il commence par la fin. Dans les premières scènes du texte un groupe de voyageurs romains, un frère et sa sœur et l’amie de la sœur, quittent Rome pour se rendre à Capoue en chaises à porteurs et se trouvent tout de suite confrontés à l’un des milliers d’esclaves crucifiés tout le long de la Via Appia (6472 exactement entre ici et Capoue, leur dit le vieux accroupi devant le premier crucifié et leur demande une pièce pour leur raconter son histoire). Et quand ils font escale dans une Villa amie ils y rencontrent le général qui a réussi à écraser finalement l’armée de Spartacus. Et nouveau retour en arrière : le général leur raconte comment il a voulu se renseigner sur Spartacus avant d’aller le combattre et qu’il avait convoqué dans ce but le propriétaire de l’Ecole de gladiateurs où se trouvait Spartacus et dont était partie la révolte. Ce qui permet de revenir à la jeunesse du héros qui était originaire de Thrace et avait été esclave dans des mines d’or dans le sud de l’Egypte.
Car il ne faut pas croire que tout ceci n’est qu’une histoire inventée. La révolte des esclaves commandée par Spartacus est une réalité historique. Et elle a failli ébranler le pouvoir de Rome. Les historiens romains n’en parlent pas trop car faire la guerre à des esclaves et se faire battre par eux pendant trois ans (de -71 à -73) n’est évidemment pas très glorieux pour Rome. H. Wallon qui, au XIXème siècle, a réalisé une importante étude (en trois volumes) de l’esclavage dans l’antiquité gréco-romaine, se base essentiellement sur la Vie de Crassus par Plutarque (et un peu sur l’Abrégé d’Histoire romaine de Florus) pour raconter la « Guerre des Gladiateurs » (voir : Histoire de l’esclavage dans l’Antiquité par H. Wallon, Professeur d’Histoire à la Faculté de Lettres de Paris et Maître de Conférences à l’Ecole Normale, édit. Dezobry, E. Magdeleine et Cie, Paris, 1847). Crassus est celui à qui on confie finalement la tâche d’en finir avec ces gens « qu’on rougirait d’appeler ennemis » comme dit Florus. Et qui y réussit avec l’aide de Pompée appelé à la rescousse à la dernière minute depuis l’Espagne.
C’est bien ce Crassus que les trois voyageurs rencontrent à cette Villa amie où ils font escale dans le roman de Howard Fast. Et très vite Fast nous décrit cette société comme étant bien dépravée. Tout le monde couche avec tout le monde dans des amours aussi bien homo que hétérosexuelles. On aime le sang, la violence. Et puis tout à coup j’ai ri aux éclats. C’est quand Crassus dit qu’il a des intérêts dans une usine de parfums, qu’il la fait visiter à ses hôtes et qu’on y voit travailler des hommes libres mais aussi exploités que des esclaves, que j’ai compris que pour Fast tout ceci n’est qu’une immense parabole : les Romains sont les capitalistes américains (il faut dire que le Crassus historique était effectivement très riche) et les esclaves de Spartacus sont les prolétaires qui ne peuvent gagner que s’ils sont solidaires… Il est vrai que Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg avait déjà fait de Spartacus un héros de la lutte prolétaire en adoptant son nom pour leurs tracts et leur mouvement pendant la première guerre mondiale (Spartakus).
Walter B. Rideout qui a publié une intéressante étude des grands écrivains socialistes américains du XXème siècle dont bien sûr Jack London et Upton Sinclair, considère Howard Fast comme l’un des meilleurs représentants de cette littérature après les années 40 mais regrette que dans Spartacus il se soit laissé emporter à ce point par des considérations idéologiques (voir : Walter B. Rideout : The Radical Novel in the United States 1900 – 1954, édit. University Press, Cambridge, 1956). Je le regrette aussi mais je m’en amuse et je considère néanmoins que cette histoire est très bien contée, qu’elle se tient pour l’essentiel à la vérité historique, que l’environnement quotidien romain est bien rendu et que, sur le plan littéraire, le roman est bien construit. D’ailleurs c’est le roman de Howard Fast que Kirk Douglas a choisi comme point de départ quand il s’est mis en tête de produire le film Spartacus (en s’en attribuant le rôle principal).  
Dans les Archives Stanley Kubrick publiées par Taschen Gene Phillips raconte que Kirk Douglas avait d’ailleurs contacté Howard Fast pour réaliser le script mais qu’il n’était pas bon et qu’on a demandé à un autre scénariste de le reprendre, Dalton Trumbo (voir : The Stanley Kubrick Archives, made in cooperation with Jan Harlan, Christiane Kubrick, and the Stanley Kubrick Estate, edited by Alison Castle, édit. Taschen, 2004. Gene D. Phillips est l’auteur de nombreuses biographies cinématographiques et d’interviews avec de grands metteurs en scène et a la particularité d’être un jésuite américain !). Or Trumbo avait lui aussi fait de la prison comme Howard Fast sous McCarthy. Mais Fast et Trumbo ne s’aimaient guère, raconte Gene Phillips. Fast aurait traité Trumbo de « cocktail communist » et Trumbo aurait dit de Fast que c’était un « fanatique ». Ceci étant Trumbo était lui aussi sur la liste noire du cinéma. Aussi Douglas a longtemps hésité à le mentionner comme scénariste au moment de la sortie du film. Mais quand il a vu que Otto Preminger sortait Exodus avec Trumbo comme scénariste il a eu le courage de le mentionner également lors de la sortie officielle de Spartacus. Il faut dire qu’on était en 1960 et l’ère maccarthiste plus ou moins terminée…
J’en ai profité pour relire les Mémoires d’un Rouge. Fast n’en parle pas, d’un éventuel conflit avec Trumbo. Il le mentionne simplement comme l’un des dix scénaristes les plus talentueux de Hollywood que McCarthy avait fait mettre sur la liste noire et empêchés de continuer à exercer leur métier (d’ailleurs Fast n’était pas un scénariste professionnel comme l’était Trumbo). De toute façon je ne crois pas beaucoup à l’incident entre Trumbo et Fast rapporté par Phillips. Trumbo était quelqu’un de tout à fait respectable. Il a refusé de témoigner devant le fameux comité des activités anti-américaines en 1947 en invoquant le premier amendement de la Constitution américaine (liberté d’expression et de réunion), fait 11 mois de prison (plus que Fast) et, surtout est l’auteur du fameux Johnny got his gun, roman écrit en 1939 qu’il mettra lui-même en scène (avec l’aide de Bunuel pour le scénario) en 1971. C’est un film que je n’ai malheureusement jamais vu mais dont l’histoire est absolument terrible : Johnny, parti joyeusement à la guerre (première guerre mondiale) est gravement blessé, perd la parole, l’ouïe et l’odorat et à l’hôpital on lui ampute les quatre membres alors qu’on le croit complètement inconscient. Un violent manifeste contre la guerre (et en même temps un témoignage en faveur de l’assistance au suicide).
Quand on relit toute l’histoire de cette période où l’Amérique a vraiment été la proie à une véritable hystérie collective à caractère plus ou moins fasciste, on reste effaré. Que des gens comme Howard Fast (et bien d’autres) aient été condamnés à la prison simplement parce qu’ils ont été membres du Parti communiste américain (quand Fast entre au Parti les Soviétiques étaient les alliés de l’Amérique dans la guerre contre Hitler, et Fast avait été la Voix de l’Amérique à la BBC pendant cette même guerre) et parce qu’il a refusé de livrer des noms et des documents à la Commission des Activités antiaméricaines (bien d’autres ont donné des noms et l’ont amèrement regretté plus tard comme Elie Kazan par exemple). Fast est très sévère pour Harry Truman qui était pourtant démocrate et avait même été le Vice-Président de Roosevelt. Il faut se rappeler aussi que les époux Rosenberg ont été exécutés à la même époque par la chaise électrique sur la base d’accusations largement sujettes à caution. Et Fast cite encore une loi particulièrement scélérate, votée en 1954, la loi de contrôle des communistes, une loi qui, bien que jamais appliquée, n’avait toujours pas été abrogée lorsqu’il publie ses Mémoires, en 1990. La loi en question autorisait un jury à condamner à 20 ans de prison toute personne pouvant entrer dans la définition des 14 paragraphes de la loi. Et cette loi, dit Fast, « donnait au jury une telle latitude d’interprétation que pratiquement tout le monde pouvait être reconnu coupable ». On n’était plus présumé innocent mais présumé coupable.
Fast n’a pas seulement été mis en prison mais a été empêché de gagner sa vie. Après sa sortie du camp de Mill Point en West Virginia il entreprend l’écriture de Spartacus. Un travail préparatoire considérable de documentation. Il se met même à l’étude du latin, raconte-t-il. Et une fois le manuscrit prêt il l’envoie d’abord à une maison d’édition respectable de Boston, Little, Brown and Cy, qui propose d’abord de le publier sous un autre nom que Fast, puis le refuse complètement : J. Edgar Hoover était passé par là ! Et toutes les autres grandes maisons d’édition de Boston et de New-York en font autant. Il ne reste plus à Howard Fast qu’à le publier lui-même. Car il a la chance de trouver un homme, Georges Hecht, de Doubleday, qui révolté par la décision de son comité directeur de refuser l’édition du livre, lui en commande 600 exemplaires pour leur chaîne de librairies ! Et Citadel, petit éditeur de centre gauche appartenant en partie au grand historien Philip Foner, auteur d’une volumineuse Histoire du Mouvement ouvrier en Amérique et d’une magnifique biographie littéraire de Jack London, propose à Fast de l’aider à distribuer son livre. Inutile de dire que le livre fut malgré tout un immense succès ! Howard Fast méritait bien qu’on l’aide. C’était un idéaliste. Et un homme honnête. Quand il a appris la vérité sur Staline et sur le régime il n’a pas hésité longtemps avant de remettre sa démission au Parti communiste américain et arrêter sa coopération à leur journal Daily Worker. Il a tenu à raconter cette histoire en détail dès 1958. Voir : Howard Fast : The naked God – The Writer and the Communist Party, édit. The Bodley Head, Londres, 1958.
Rideout, dans son étude sur les écrivains « rebelles », compare Fast à Upton Sinclair et considère que Fast est même supérieur à celui-ci sur le plan purement littéraire. Le problème chez Fast c’est qu’il laisse trop souvent son idéologie submerger son récit. Il avait compris que l’on pouvait utiliser le roman historique pour faire passer ses idées, pour mettre éternellement en scène la révolte des opprimés contre leurs oppresseurs, mais qu’à trop tirer la couverture dans un sens on risquait de créer ce que Rideout appelle un « anachronisme idéologique ». Ses romans les plus réussis, d’après Rideout, sont une trilogie de l’histoire américaine. The last Frontier qui date de 1941 se passe dans l’Ouest et met en scène la tragique histoire des Cheyennes transférés dans l’Oklahoma où ils étaient retenus prisonniers et qui entreprennent une longue marche pour revenir dans leurs terres d’origine, les Black Hills. C’est son chef d’oeuvre, dit Rideout (il faudra que j’essaye de me le procurer). Fast raconte dans ses Mémoires comment il s’était rendu dans l’Oklahoma et d’autres Etats de l’Ouest, en 1939, avec sa femme, l’admiration que suscite sa rencontre avec les Cheyennes, les Crows et les Sioux, comment il avait écrit une première version de son roman, version refusée, et comment son ami Sam Sloan, éditeur, le convainc de tout recommencer à zéro. Le deuxième roman de la trilogie, Freedom Road (1944), se passe au moment de la reconstruction du Sud après la guerre de sécession, et parle d’une autre minorité ethnique, les Noirs. Un peu plus faible sur le plan littéraire, dit Rideout, simplement parce que le leader noir Jackson, est trop idéalisé et manque de réalisme. Le troisième c’est The American, une histoire qui se passe dans le Midwest et met en scène, dit Rideout, des « étrangers », des immigrants. En fait il s’agit d’un fait historique, la grande grève des cheminots, soutenue par Debs, et brisée par le Président Cleveland qui y envoie les troupes fédérales, et la fameuse affaire de Haymarket où des leaders ouvriers sont condamnés à mort. Fast prend comme héros le Gouverneur de l’Illinois, Altgeld, qui s’oppose à Cleveland et libère les trois anarchistes restants de l’affaire Haymarket. Ce livre est très bien construit sur le plan littéraire, dit Rideout, mais viole l’Histoire en voulant faire des anarchistes les prédécesseurs des communistes ! Deux autres romans évoquent la Révolution américaine : Unvanquished (1942) qui est un portrait de Washington, et Citizen Tom Paine (1943). Pour Rideout ce dernier roman est également très réussi et a d’ailleurs constitué un très grand succès pour Fast. Pour ceux qui ne le sauraient pas je signale que Thomas Paine a été un des rares Anglo-Saxons de l’époque qui ont défendu la Révolution française et qui a répondu violemment à Burke qui l’avait attaquée. Voir : The political Works of Thomas Paine contenant entre autres : Rights of Man, being an Answer to Mr. Burke’s Attack on the French Revolution, édit. J. Watson, Londres, 1851. Et aussi : Moncure Daniel Conway : Thomas Paine (1737 – 1809) et la Révolution dans les deux mondes, traduit de l’anglais par Félix Rabbe, édit. Plon-Nourrit et Cie, 1900. Il y a encore un autre roman qui trouve grâce aux yeux de Rideout, il s’agit de The Passion of Sacco and Vanzetti qui date de 1953. L’action est concentrée : les 24 heures qui précèdent l’exécution des deux Anarchistes (encore une mise à mort bien discutable), le ton est lyrique et l’invective et l’amertume finissent par être submergés par le seul sentiment de grande pitié que l’on éprouve pour les victimes.
Quant à Spartacus, c’est bien un parfait exemple de cet anachronisme idéologique dont parle Rideout. Voici ce qu’il dit : « La justice romaine n’est là que pour protéger richesse et pouvoir ; le politicien est un magicien qui donne l’illusion aux gens du commun que la plus belle réussite d’une vie est de mourir pour les riches ; et les riches Romains sont tous décadents et sexuellement pervers, alors que les esclaves sont normaux, moraux et ont une attitude positive envers la vie. Les gladiateurs victorieux exigent l’égalité des droits pour les femmes et la fidélité conjugale et refusent toute différence entre nations ; on est pour l’internationalisme… ». Rideout regrette cette tendance extrémiste de Howard Fast d’autant plus qu’il reconnaît comme moi que l’œuvre est d’une excellente qualité littéraire. Peut-être est-ce le fait d’être obligé à éditer son livre lui-même qui l’a entraîné dans cette direction, se demande-t-il. Une note touchante : dans l’édition de Spartacus que m’a envoyé mon libraire on retrouve encore un petit papillon qui dit à peu près ceci : « L’auteur qui est aussi l’éditeur de ce livre, apprécierait de recevoir les commentaires que le lecteur voudrait bien lui faire. Par ailleurs, comme les canaux de distribution normaux lui sont fermés, il suggère que les commandes de ce livre, individuelles ou en quantité, lui soient adressées directement. Les libraires recevront la remise usuelle ».
En France, en tout cas, Howard Fast n’a pas été boycotté. La bibliographie française de ses livres insérée à la fin de ses Mémoires, comporte 38 titres. Il est vrai que pour gagner sa vie Fast s’est également mis au roman policier…

 



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