06/06/2012     (imprimer)

Overbeck encore, Malaisie toujours

Je viens de terminer une étude de près de 60 pages sur Overbeck et la Malaisie. Commençant par sa traduction de l’épopée de Hang Tuah, puis par ses autres traductions et études publiées en allemand : sa brève introduction à l’ancienne littérature malaise, ses traductions complètes ou abrégées des chroniques historiques, l’Histoire du Royaume de Malacca et le Traité des Princes qui définit les droits et devoirs des Souverains et de leurs sujets, ses traductions complètes ou résumées des Contes du Penglipur Lara, le Consolateur des Soucis, Contes féeriques, Contes burlesques et Contes du rusé Cerf-nain, le Renart malais.
Et puis j’ai décidé d’aller plus loin. Chercher sur le net tout ce que j’ai pu trouver des innombrables articles qu’il a écrits en anglais, en allemand et en néerlandais pour les Revues savantes de l’époque. Un travail considérable qui m’a pris près de 5 mois. Et qui m’a coûté beaucoup d’efforts, seule la revue néerlandaise étant systématiquement digitalisée, l’allemande pas du tout et l’anglaise que très partiellement. Et qui m’a forcé à me mettre au néerlandais, une langue que je suis bien loin de maîtriser !
Alors je me suis demandé pourquoi je faisais tout cela. Pourquoi aller acheter des livres sur le net (le Hang Tuah, d’autres livres qui me fournissaient des données biographiques et bibliographiques sur Overbeck) ? Pourquoi me torturer les méninges à déchiffrer tous ces articles en néerlandais pour pouvoir les résumer ? Pourquoi finir par faire un véritable travail universitaire en réalisant une bibliographie quasi-complète et surtout entièrement commentée de Hans Overbeck ? Qui cela intéresse-t-il parmi mes amis et même les membres de ma famille ? Et pourquoi cela me passionne-t-il à ce point ? Alors qu’il y a tellement d’autres sujets plus actuels dont je voudrais parler, dont j’avais l’intention de parler depuis longtemps. La situation palestinienne (on a eu la visite à Luxembourg en février dernier d’une Israélienne contestataire qui nous a montré, sur la base des livres scolaires officiels combien la politique réelle et unique du Gouvernement était celle du Grand Israël, celle des deux Etats n’étant que poudre aux yeux). L’histoire de l’incroyable ascension de la Finance américaine, totalement libérée de toute entrave et d’une rapacité inouïe telle que nous le raconte Jeff Madrick dans son Age of Greed. Et bien d’autres sujets aussi passionnants comme cette fin de civilisation américaine que nous conte Chris Hedges dans son Empire de l’Illusion. Aussi passionnants, et aussi déprimants.
C’est donc pour échapper à la déprime que je fais tout cela ? M’intéresser à une culture plutôt méconnue en Europe, l’ancienne culture de la Malaisie et de l’Indonésie actuelles, une culture pourtant bien attachante constituée à la fois d’éléments locaux liés à l’ensemble polynésien et malgache et d’autres éléments venus d’ailleurs : forte influence indienne mais aussi chinoise, puis influence arabo-musulmane, une culture qui a créé une forme poétique originale comme le pantoun, mais aussi une riche littérature malaise faite d’épopées, d‘histoires romantiques et féeriques et de contes populaires (dont ce fameux cycle du rusé petit chevrotain), un théâtre d’ombres d’ancienne tradition, très original et hautement artistique lui aussi, et de bien d’autres formes artistiques comme la musique du gamelan, la danse, la sculpture du bois et le batik. M’intéresser aussi à un homme comme Hans Overbeck, dans lequel je me retrouve pour plusieurs raisons, parce que c’est d’abord un homme de passion et ensuite parce qu’il était une espèce de « dilettante » comme moi puisque, simple commerçant hanséatique, il a su se faire respecter par des érudits authentiques, a appris le malais et la javanais, a réalisé de nombreuses traductions dans une langue allemande très poétique, s’est intéressé à tous les domaines de la culture locale et a contribué par d’innombrables articles aux Revues savantes de l’époque non seulement en allemand mais encore en anglais et en néerlandais, autre langue qu’il a dû apprendre sur le tas.
Et puis il y a encore autre chose : je m’aperçois que ce genre de travaux me passionne. Plus encore : j’en suis comme drogué. Je m’y adonne complètement. Je veux aller jusqu’au bout de l’étude. La faire aussi complète que possible. Il faut dire que l’Internet est devenu aujourd’hui un outil formidable qui dépasse de loin les possibilités de ma Bibliothèque qui est pourtant bien fournie. L’Internet est l’Université d’aujourd’hui. Incroyable le nombre de documents qui ont été digitalisés et qui sont librement disponibles sur le Net. Et encore, on aimerait qu’il y en ait plus. Certains pays ont fait plus dans ce domaine que d’autres. Les Pays-Bas par exemple : le Tropical Institute a entièrement digitalisé la Revue Djawa et la Revue de l’éditeur Elsevier’s où je vais encore puiser pour parler des articles écrits par Robert van Gulik sur le théâtre d’ombres est également entièrement disponible sur le Net. Et puis l’Internet permet aussi d’acquérir certains livres épuisés depuis longtemps, impossibles de trouver chez les libraires-antiquaires parisiens et qui se révèlent souvent précieux pour compléter certaines études.
Tout ceci me console un peu. Tant que ma tête restera en état de fonctionner à peu près correctement je pourrai donc continuer à m’adonner à mon vice. Et oublier, pour un moment du moins, ce sentiment de fin de civilisation qui m’étreint. Et oublier même, pendant de courts instants, ma propre fin…


PS (juillet 2012) : Mon étude concernant Overbeck et son oeuvre a été mise en ligne sur mon site Voyage autour de ma Bibliothèque, tome 5 (www.bibliotrutt.eu) sous le titre: O comme Overbeck. Un commerçant hanséatique devenu érudit en littératures malaise et javanaise.

 



© Copyright Jean-Claude Trutt : Bloc-notes (jean-claude-trutt.com)

Retour à l'accueil