05/03/2012     (imprimer)

Patrick Melrose d'Edward St. Aubyn

Cela fait déjà longtemps que je n’écoute plus les conseils de lecture du Monde littéraire. Pourtant quand Florence Noiville nous a parlé de sa rencontre à Londres avec l’écrivain St. Aubyn dans le numéro daté du 11 novembre 2011 cela m’a interpellé. Un membre de la haute aristocratie anglaise qui nous parle de la haute aristocratie. Un homme qui a été abusé sexuellement par son père de l’âge de 5 ans à celui de 8 et qui en fait un roman, même une série de romans. Et surtout un style tout à fait extraordinaire, nous dit Florence Noiville : la « rythmique magnifique de sa prose », la « précision quasi mathématique de son style », « l’art maniaque du terme juste ».
Alors je me suis décidé à le commander, en anglais, pour mieux profiter de son style. Et mon libraire luxembourgeois qui préfère s’approvisionner aux Etats-Unis plutôt qu’en Angleterre, n’a rien trouvé d’autre qu’un recueil de quatre romans intitulé The Patrick Melrose Novels : Never mind, Bad News, Some Hope and Mother’s Milk, édit. Farrar, Straus and Giroux, New-York, février 2012. Je ne pensais pas les lire tous les quatre, mais une fois parti je n’ai plus pu m’arrêter et je les ai lus dans la foulée (680 pages).
Car son style est vraiment ce qu’il y a de plus étonnant chez cet écrivain. Plus qu’un style c’est un tempo. « Un ton et un tempo immédiatement reconnaissables », dit Florence Neuville. Le tempo vient d’abord de sa découpe temporelle. Cela lui vient de sa découverte de Racine et de sa théorie d’unité de lieu et de temps, explique-t-il dans une interview recueillie par Gladys Marivat et trouvée sur le site de Chronicart sur le Net : « J’ai été très impressionné par cette idée d’unité de temps et d’espace et c’est pour ça que la plupart de mes livres se passent en un seul lieu et dure une seule journée. Une structure simple, qui contient une matière profondément violente et dérangeante. C’est quelque chose qui me vient de Racine ». De Racine qu’il a étudié pour le baccalauréat, dit-il. C’est ainsi que le premier roman, publié en français sous le titre Peu importe, se passe en un jour et un soir (un dîner) dans une villa de Provence. Le deuxième (Mauvaise Nouvelle en français) se déroule sur 24 heures de folie de drogué à New-York où Patrick est venu incinérer le père haï et rapporter ses cendres. Dans le troisième roman (Après tout) on assiste à une réception mondaine à la campagne à laquelle l’invitée de marque est la Princesse Margaret. Il n’y a que dans le quatrième roman (Le Goût de la Mère en français) où cette unité de temps est un peu rompue puisqu’il commence dans la fameuse villa de Provence dont la mère de Patrick fait don à un gourou, déshéritant ainsi son fils, et finit à Londres où la mère demande à Patrick de l’aider à mourir. Mais le tempo vient aussi de ses dialogues si rapides et si incisifs. Dans une autre interview St. Aubyn explique la différence qu’il doit y avoir entre un dialogue de la vie réelle et un dialogue littéraire. Ce dernier doit être travaillé, ciselé. Pas de temps mort. Et, effectivement, dans les dialogues de ses romans chaque réplique fait mouche. Et tous sont marqués, exactement comme le récit et les sentiments des personnages, par ce même ton qui lui est spécifique. Il y a donc continuité de ton dans la progression de la fiction. Les dialogues ne la rompent pas. Tout coule. Quel travail ! Il y fait allusion à plusieurs reprises : il écrit à la main, corrige, découpe, recommence dix fois avant d’imprimer sa page et d’obtenir ce qu’il appelle un premier jet. L’écriture est un travail douloureux, dit-il. Et dans le cas de ses romans biographiques c’est un travail doublement douloureux, puisqu’il doit y maîtriser en plus le trauma de son enfance violentée. Comment définir son ton ? Cynisme ? Humour noir ? L’humour et l’horreur sont proches, dit St. Aubyn à Gladys Marivat. On est chez les Anglais. On est chez Shakespeare, on est bien loin de Racine et Corneille, ce Shakespeare que même Voltaire ne comprenait pas, dit St. Aubyn. Pourtant la vie est comme chez Shakespeare, dit-il encore, alternant et mélangeant comédie et tragédie. « On peut y passer du comique au tragique très rapidement ». Et puis « l’humour c’est l’évitement de l’horreur ». Un critique allemand de la Zeit admire cette « volonté virtuose de garder une distance froide » avec des événements qui « coupent le souffle ». L’humour est aussi l’outil parfait pour ridiculiser et pour disséquer le snobisme de ce microcosme auquel appartiennent presque tous les héros de cette histoire. Le snobisme, dit St. Aubyn, est une manière de jouer au jeu de la cruauté. On part de l’hypothèse qu’on fait partie d’une élite, on regarde les autres d’un air supérieur, on les traite avec mépris et on leur fait comprendre ce mépris.
Je considère le premier roman et le troisième de ce qui était au départ une trilogie (aujourd’hui St. Aubyn y a même ajouté un 5ème volet : At last, Enfin en français) comme les plus réussis, probablement de véritables chefs d’œuvre. Le personnage dominant du premier roman (Never mind) est David, le père de Patrick. Un ogre. Un fou. Un sadique (la villa de Provence se trouve à Lacoste, qui est comme par hasard le nom du château du Marquis de Sade). Et probablement, au fond de lui-même, un malheureux. Il a une relation sado-masochiste avec son épouse qui se laisse soumettre entièrement à sa volonté et se réfugie dans les drogues et l’alcool. Il déploie sa méchanceté au cours du dîner envers ses invités. Et le matin, alors que sa femme est partie à l’aéroport chercher un invité, envers son fils de 5 ans. La scène du viol, ou plutôt de l’abus sexuel, car il ne semble pas qu’il y ait pénétration, est au centre du récit. Pas au sens dramatique. Non, elle est simplement placée exactement au milieu du roman. Comme la scène où Patrick en fait la confidence à son meilleur ami, une scène qui est essentielle pour sa guérison mentale, est placée à l’exact milieu du 3ème roman. Un emplacement symbolique. Mais les deux scènes sont racontées sans emphase particulière, sans que l’on s’aperçoive sur le moment de leur importance capitale pour tout le cycle de Patrick Melrose.
St. Aubyn décrit l’abus sexuel avec beaucoup de retenue. On ne comprend qu’une chose : l’immense colère du père, une colère qui n’est tournée contre rien, peut-être contre lui-même, et qui se tourne à un moment donné contre son fils de 5 ans. Il l’appelle dans sa chambre, lui donne la fessée pour une faute imaginaire, puis le couche sur le lit, sur le ventre, et se jette sur lui avec tout son poids. L’enfant ne comprend rien, ne voit que le bleu de la robe de chambre de son père, et un lézard sur le mur et entre mentalement dans le corps du lézard. Plus tard il sent quelque chose d’humide au bas de son dos…
Que pense le père pendant ce temps ? C’est pendant son déjeuner qu’il se dit qu’il a « peut-être poussé son dédain pour la pruderie des classes moyennes un peu trop loin ». Même à son Club de Cavalerie « on ne pourrait se vanter d’un inceste pédophile homosexuel et s’attendre à une réception favorable. A qui pourrait-il dire qu’il vient de violer son fils de 5 ans ? Il ne voyait personne qui ne préférerait changer de sujet – et certains réagiraient encore bien plus mal que cela… » Et puis il reprend un morceau de gigot… Et apprécie le vin. Je suis un sensuel, un jouisseur, se dit-il. Je ne lui ai rien fait de médicalement dangereux. Juste un peu de frottement entre les fesses. Rien qui ne lui arrivera de toute façon plus tard à l’école (je rappelle qu’on est en Angleterre). Et le soir il prend un peu de morphine dans le cabinet de sa femme pour mieux dormir. Ce n’est que le lendemain qu’il se demande si l’enfant s’en souviendra. Il faudra qu’il essaye de ne pas recommencer. Et il ne peut s’empêcher de sourire de sa propre audace. Ce n’est que dans le troisième roman qu’on apprend qu’il a continué jusqu’à ce que l’enfant ait huit ans et le courage de s’opposer à son père. Un autre critique allemand (de la Süddeutsche Zeitung) trouve que l’écrivain aurait dû donner plus d’explications, sur le passé de David Melrose, membre de l’aristocratie la plus haute et la plus ancienne (les St. Aubyn remontent à l’époque de Guillaume le Conquérant), sur l’origine de cette méchanceté, sur la raison de cette fureur. Qu’est-ce qui l’alimente ? Mais on voit bien que St. Aubyn, en écrivant ce roman, a justement essayé de comprendre son père. Mais sans résultat bien sûr. On ne peut jamais comprendre le mal quand il se présente à l’état pur.
Le soir, tard, au cours du dîner, l’une des convives, Anne, qui semble échapper aux sarcasmes de St. Aubyn, femme d’un philosophe en mal d’écriture, voit l’enfant assis en haut des marches de l’escalier et réclamer sa mère. Elle le dit à la mère en entrant dans la salle à manger, mais le père de Patrick lui interdit d’aller voir l’enfant et la mère, une fois de plus, se soumet à son tyran. Sa mère, dans l’esprit de St. Aubyn, est aussi responsable que son père.
Le deuxième roman (Bad News) m’a moins intéressé. C’est avant tout un document hallucinant sur la vie d’une nuit et d’un jour d’un junkie qui cherche ses drogues dans un New-York de film noir et qui se pique à tort et à travers, avale un tas de pilules et se soûle à mort. Mais le roman a sa place dans la trilogie initiale. Car il montre l’énorme colère du fils envers son père. Sa haine aussi. La scène du funérarium est du plus haut comique. Et, pour recueillir les cendres de son père, Patrick refuse l’urne. Un vulgaire sac à papier brun (comme les Américains utilisent pour leurs courses au supermarché) suffira. Et à l’hôtel il a bien envie de jeter les cendres de son père au WC et tirer la chasse d’eau.
Le troisième roman (Some Hope) contient une merveille. La réception de la haute aristocratie dans un château à la campagne. A quoi bon nous intéresser à ce petit échantillon de société, réminiscence d’un passé révolu, me direz vous. C’est que ce monde existe encore, qu’il joue encore un rôle, qu’il est économiquement puissant (si ses revenus ne suffisent pas, on épouse de temps en temps une fille ou veuve de milliardaire américain). Je me souviens avoir lu il y a longtemps une biographie de Winston Churchill par un journaliste américain (William Manchester) et découvert avec étonnement que le Roi, à l’époque de la jeunesse de Winston, pouvait prendre comme maîtresse n’importe quelle épouse d’un des aristocrates de son entourage et qu’elle en était flattée. Je m’en suis ouvert à mon ami Gilbert, Directeur de notre filiale anglaise : « on dirait que vous viviez encore au début de ce siècle sous l’ancien régime… ». « Mais on n’en est jamais sorti, de l’ancien régime », me dit Gilbert. Le grand dîner auquel assiste la Princesse Margaret est superbement rendu. « Une tribu d’oisifs persifleurs et vachards », dit Florence Noiville. Le snobisme dans toute sa splendeur. Et dans toute sa bêtise. Et réjouissant portrait de la Princesse qui n’arrête pas d’humilier le pauvre Ambassadeur de France assis à côté d’elle et qui a tâché la robe de Margaret et qui est paniqué par l’éventualité d’avoir créé un « incident diplomatique ». « Je ne pensais pas que je pourrais détester cette sauce encore plus alors qu’elle était encore sur mon assiette », dit-elle au maître de maison. Et comme le snobisme peut se conjuguer en plusieurs versions la moitié de la table regarde la scène parce qu’il faut s’amuser de la détresse d’autrui et l’autre moitié l’ignore parce qu’il ne faut s’étonner de rien. « C’est du gibier ? » avait-elle demandé auparavant, « car avec cette terrible sauce on n’arrive pas à le savoir ». Pourtant le maître de maison s’était bien renseigné auprès de la Maison de la Princesse pour savoir si elle aimait le gibier. « Je reçois régulièrement de la viande de cerf de Richmond Park. Ma sœur la Reine m’avait dit : il faut que vous soyez sur la Liste. Alors je me suis fait mettre sur la Liste ». Et un peu plus tôt, avant le repas, lorsque quelqu’un demande au philosophe de la partie s’il croit en Dieu et que celui-ci répond : « je me demande si Dieu croit encore en nous », elle fait remarquer que « sa sœur est à la tête de l’Eglise d’Angleterre » et qu’en conséquence elle « n’aime pas écouter des propos athéistes ».
Mais la scène essentielle de ce roman est bien plus sérieuse. Et elle est encore une fois placée à l’exact milieu du livre. Patrick dîne la veille de la réception avec son ami intime, Johnny, au restaurant de l’hôtel. Et c’est au cours de ce dîner lors d’une conversation comiquement interrompue à plusieurs reprises par le Maître d’hôtel qu’il lui avoue pour la première fois l’abus sexuel dont il a été victime de la part de son père. La scène est dramatique. « Maintenant je comprends pourquoi tu le haïssais tant », dit Johnny. « Oui, mais maintenant je suis fatigué de le haïr encore. Je n’en peux plus. Cette haine me lie à ce passé et je ne veux plus être cet enfant ». On imagine la difficulté que St. Aubyn a dû avoir pour écrire cette scène. Une véritable auto-analyse à deux. Dire à un autre la vérité qu'on a gardée en soi pendant si longtemps est déjà une certaine délivrance mais cela ne suffit pas, bien sûr. Est-ce que le pardon est une solution ? Peut-on jamais pardonner un tel crime ? Et puis, qu’on pardonne ou qu’on se venge, les faits restent (citons Shakespeare puisqu’on est chez lui : what is done cannot be undone). Peut-on le considérer simplement comme malade ? Substituer l’idée de maladie au mal, demande Johnny. Peut-on séparer l’homme qui est malade des actes qui sont le mal ? J’ai essayé cela, dit Patrick. Mais qu’est-ce que le mal si ce n’est la maladie auto-proclamée ? Mon père n’a jamais montré le moindre remords. Peut-on comprendre ? « J’ai très bien compris mon père mais je n’aime toujours pas ce qu’il a fait », se moque Patrick (est-ce vrai ? L’a-t-il compris ? Y a-t-il quelque chose à comprendre ?). Comment alors trouver la liberté ? En parlant, en rendant la vérité publique jusqu’à ce qu’on en soit fatigué, et à ce moment-là, peut-être, trouver la liberté (de toute façon « la guérison par la parole est notre religion moderne », se moque Patrick. Johnny est un psy pour enfants). En réalité, conclut Patrick, la seule libération que je puis imaginer en ce moment c’est une « éventuelle indifférence ». Ou « détachement » suggère Johnny. Je ne crois pas que tu pourras jamais être complètement « indifférent ». Va pour « détachement », dit Patrick.
Les trois premiers romans du cycle Patrick Melrose forment une véritable trilogie parfaitement construite avec le crime au début et le détachement à la fin. Et tout en opérant sa propre guérison Edward St. Aubyn a réussi une création littéraire hors du commun.
Je ne vois pas l’intérêt d’avoir ajouté deux autres romans à ce cycle. Le quatrième roman, Mother’s Milk, met en scène sa mère qui le déshérite, sa femme qui ne s’intéresse plus qu’à ses enfants et Patrick lui-même, toujours en colère, maintenant envers sa mère, et tenté par l’adultère. Le style est toujours brillant mais il ne m’a pas touché. Et je n’ai pas trouvé ses enfants très plausibles, mais peut-être ne devaient-ils pas l’être. Je n’ai pas lu le dernier de la série, At last, qui commence par l’enterrement de sa mère. Et je n’ai pas l’intention de le lire.
Il n’empêche. Je suis d’accord avec la plupart des extraits de critiques allemandes, suisses, américaines et anglaises que l’on peut lire sur le net : tous parlent de bonne et grande littérature. D’une écriture classique. Et Gladys Marivat commence son interview ainsi : « Ecoutez la voix d’un auteur définitivement précieux ». Et l’intitule : « Rencontre avec le plus fin des écrivains britanniques ».    



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