10/01/2012     (imprimer)

Hans Overbeck et Hang Tuah

Je suis en train de préparer une note concernant un personnage que je trouve tout à fait fascinant. Un commerçant hanséatique qui se passionne pour la culture et l’ancienne littérature malaises. A un point tel qu’il en devient érudit. Hans Overbeck est né à Brème en 1882. A l’âge de 22 ans, en 1904, il part pour l’Asie du Sud-Est, s’installe d’abord à Singapour où il travaille pour une firme de Hambourg, couvre ce que l’on appelait à l’époque l’Insulinde et les Philippines, court les marchés, achète les vieux manuscrits, fréquente musées et archives, apprend le malais et le javanais et puis… ses études sont interrompues une première fois par la guerre de 14 : il est interné par les Anglais à Singapour puis envoyé dans un camp en Inde et pour finir en Australie.
Après la guerre il travaille pour une autre firme allemande installée à Singapour mais lui-même réside aux Indes néerlandaises, à Batavia, Semarang, Surabaya, puis prend sa retraite en 1932 à Yogyakarta, tout près du Kraton, le Palais des anciens Princes de Java. Pendant tout ce temps il continue ses études (il va même devenir un expert dans un autre domaine : les insectes, une passion qu’il a prise dans son camp australien, et va correspondre régulièrement avec le Directeur du Musée zoologique de Dresde), entreprend la traduction en allemand de nombreuses œuvres de la littérature malaise (chroniques, épopées, contes populaires, les contes du kancil, le chevreuil nain, espèce de Roman du Renart malais, et pantouns), puis contribue aux publications littéraires de l’époque par un nombre considérable d’articles (90 dit-on) écrits en anglais ou néerlandais et commence à collectionner non seulement des pantouns de diverses origines mais aussi des comptines et chansons enfantines qu’il va publier en néerlandais. Mais le sort va le frapper une deuxième fois : les Nazis envahissent la Hollande et les Hollandais emprisonnent l’Allemand Overbeck, puis l’envoient dans un camp en Inde chez les Anglais. Et le bateau qui l’emmène, attaqué par les avions japonais, sombre en janvier 1942, avec tous ses passagers, au large de la côte occidentale de Sumatra.
Moi j’ai découvert le nom de Hans Overbeck il y a près de 20 ans déjà : en fouillant dans les rayons d’un libraire antiquaire de Trèves je trouve deux tomes aux couvertures merveilleusement décorées de motifs de batik et intitulés : Malaiische Weisheit und Geschichte (Sagesse malaise et Histoire) et Malaiische Geschichten (Histoires malaises). Le premier comprenait une Introduction dans la Littérature malaise et la Chronique des Malais (Sejarah Malayu) ainsi que la Couronne de tous les Princes (Makota Segala Raja) et le deuxième, entre autres, les Contes du Kancil. La première phrase de son Introduction à la Littérature malaise est devenue fameuse : la littérature malaise est morte. En disant cela, dit le Professeur E. U. Kratz qui a travaillé longtemps pour la School of Oriental and African Studies à Londres (voir ses Malay Studies of Hans Overbeck), Overbeck était parfaitement conscient du renouveau en cours dans ce domaine à son époque mais était inquiet pour ce qui devait être la base de ce renouveau, inquiet de l’affaiblissement de la culture et du mode de vie malais traditionnels auquel il assistait dans la vie de tous les jours. Ses deux livres de traduction avaient été publiés en 1925/27 par l’éditeur Eugen Diederichs à Iéna. L’éditeur annonçait en même temps un troisième volume consacré à la poésie populaire dont le Ramayana indonésien et les pantouns (il devait s'intituler : Malaiische Kunst- und Volksdichtung).
Quand je me suis intéressé plus tard aux pantouns après avoir lu les ouvrages que Jean-François Daillie et Georges Voisset y ont consacrés j’ai longtemps cherché ce volume mythique. Sans succès. Aujourd’hui je suis persuadé qu’il n’a jamais été publié. Pourquoi ? Mystère. Pourtant Paul Hambruch qui introduit au nom de l’éditeur le premier des tomes en date du 12 juillet 1927 parle de ce troisième tome comme s’il était déjà prêt à être publié (bizarrement le tome 2 a été publié en premier en 1925, le 1er tome, d’abord annoncé pour le printemps 1926, a paru en 1927 et ce fameux 3ème tome, annoncé d’abord pour l’automne 1926, puis pour 1928, n’a donc jamais paru). Or Hans Overbeck avait publié en 1922 déjà un texte sur le pantoun qui fait encore autorité aujourd’hui – même si Georges Voisset se moque un peu de la manie du classement typiquement germanique, dit-il : 32 catégories ! – dans le Journal of the Straits Branch of the Royal Asiatic Society (The Malay Pantun). J’émets une hypothèse – elle vaut ce qu’elle vaut – en me demandant si Overbeck n’a pas voulu prendre ses distances avec l’éditeur Eugen Diederichs. Le journaliste et écrivain allemand Rüdiger Siebert, spécialiste de l’Indonésie, qui a collecté les biographies de 10 Allemands qui ont laissé leurs traces dans ce pays, dont celle de Hans Overbeck, écrit que celui-ci a vite pris ses distances avec le régime nazi (voir Rüdiger Siebert : Deutsche Spuren in Indonesien, édit. Horlemann, Bad Honnef, 2002). Or Eugen Diederichs a été un des piliers de ce que l’on a appelé le mouvement völkisch et est passé tout naturellement de ce courant de pensée au nazisme. On commence par s’enthousiasmer pour « l’âme du peuple », puis sur ses liens avec la terre, le sang, la race, et l’exclusion et l’antisémitisme ne sont pas loin. Quelqu’un a dit : le mouvement völkisch était la transition tragique entre le romantisme allemand et le national-socialisme. Hans Overbeck était d’ailleurs lui-même un peu imprégné de cette idée que les Romantiques allemands avaient mise en avant : que l’âme du peuple était enfouie dans ces contes, ces légendes et ces anciennes chansons populaires qu’ils allaient collecter au cours du XIXème siècle. C’est ainsi que Overbeck, après avoir traduit en allemand les grands récits épiques malais, va se consacrer aux contes populaires (comme le kancil), à la poésie populaire (comme le pantoun) et aux comptines et chansons enfantines. Et quand il lance son fameux cri : la littérature malaise est morte ! il faut d’abord le prendre pour un cri d’alarme car dans son esprit, avec la disparition (ou disons l’affaiblissement) de la culture traditionnelle et de la littérature qui la représentait c’était « l’âme du peuple » qui risquait de mourir !
La note que je prépare sur Hans Overbeck est destinée à devenir un article qui, si Allah le tout-puissant, le miséricordieux, le permet, et aussi bien sûr Johanna Lederer, la dynamique Présidente de la maison d’édition Le Banian de l’Association franco-indonésienne Pasar Malam, pourrait être publié dans sa revue semestrielle Banian. Mais, en attendant, il faut que je complète encore mes connaissances sur l’œuvre d’Overbeck. C’est ainsi que je viens de parcourir avec beaucoup de plaisir la première œuvre qu’il a traduite (pendant ses 5 années d’emprisonnement à Singapour et en Australie qui n’ont donc pas été entièrement perdues), l’histoire du preux mythique du Royaume de Malacca, Hang Tuah. Voir : Hikayat Hang Tuah, die Geschichte von Hang Tuah, von dem Malayischen übersetzt von H. Overbeck, édit. Georg Müller, Munich, 1922 (deux tomes, 650 pages). C’est la première traduction complète en langue européenne de cet ouvrage. Ce n’est que récemment qu’il a été traduit d’abord en russe (1984), puis en anglais (après 2007 ?). Or voilà ce que dit celui qui a entrepris cette dernière traduction, Muhammad Haji Salleh, dans un article paru en novembre 2006 dans la Revue Indonesia and the Malay World : Si, parmi toutes les grandes œuvres littéraires malaises, la Couronne des Princes et la Chronique des Malais sont celles qui témoignent le mieux de l’histoire des Malais de la péninsule, le Hikayat Hang Tuah, lui, démontre quelles étaient leurs valeurs chevaleresques. Les Malais, dit-il, considèrent cette œuvre comme essentielle. Elle est l’une des plus longues et des plus riches sur le plan de l’imagination. Tout en rappelant les faits d’armes de l’ancien Royaume de Malacca elle se focalise sur un ancien héros culturel. On y expose la conduite exemplaire d’un chevalier légendaire et, ce faisant, on définit ce qui était le code de loyauté et de courage de ces guerriers totalement dévoués à leur Seigneur. Il est donc tout à fait étonnant que l’on ait autant tardé à traduire cette œuvre en anglais et on ne peut que saluer la clairvoyance de Hans Overbeck qui a fait le choix de commencer ses traductions par l’histoire de ce Hang Tuah.
J’ai lu beaucoup de romans de chevalerie et d’épopées originaires des quatre coins du monde, que ce soit les Romans de Chevalerie de notre Moyen-Âge à nous, ou le Livre des Rois persan ou les romans classiques chinois comme celui des Trois royaumes ou Au Bord de l’Eau, ou les magnifiques épopées japonaises traduites par René Sieffert (ou encore les Légendes des Samouraïs de Hiroaki Sato)  et j’y ai toujours trouvé pas mal de ressemblances entre leurs héros. Tous glorifient le courage du guerrier (ou sa ruse, surtout chez les Chinois), souvent aussi sa dévotion à un Seigneur, le respect de son adversaire et la fidélité à l’ami. Et il en est de même du monde que décrit le Hikayat Hang Tuah. C’était le monde d’avant. Avant les guerres modernes et les tueries de masse. Muhammad Haji Salleh trouve que le code du guerrier malais, du « hulubalang » est plus proche du bushido, le code des Samouraïs que de celui des Chevaliers de la Table ronde. Moi, ce somptueux guerrier de Hang Tuah m’a plutôt fait penser au pahlavan Rostam du Livre des Rois de Ferdousi. Car si la dévotion du guerrier à son roi s’explique dans le contexte malais par l’origine divine de ce dernier (c’est un devara), sans compter qu’il est du sang d’Alexandre, il n’empêche que le Roi a aussi certaines obligations, de justice en particulier, qu’explicite la très belle Couronne des Princes, et que dans certains cas d’injustice notoire ses subordonnés ont le droit de refuser d’obéir. J’ai trouvé un exemple d’une telle « désobéissance civique » dans la Chronique des Malais : quand le jeune fils du Sultan Mansour Shah que son père a désigné pour lui succéder, tue le fils d’un des Nobles du Palais, ceux-ci refusent d’obéir au futur souverain et le Sultan est obligé de l’envoyer régner ailleurs. Ainsi quand, dans le Hikayat Hang Tuah, le Souverain de Malacca écoute une fois de plus les calomnies de ses Nobles, jaloux de Hang Tuah, et condamne celui-ci à mort pour la deuxième fois, le fier guerrier accepte son sort tout en faisant éclater sa colère. Voici la scène : le Grand Vizir annonce à Hang Tuah que le Roi lui a commandé de le mettre à mort. Tuah répond d’abord sur un ton méprisant : « bah, que signifie cela ? Le Tuah ne commet pas de traîtrise envers son Seigneur mais mon corps et mon âme sont à lui ». Et quand le Grand Vizir exprime à nouveau son refus de suivre l’ordre du Roi, Hang Tuah lui demande de ne pas se sacrifier lui-même et répète encore une fois : « Pour ce qui est de ma vie, je la donne au Roi d’un cœur joyeux ». Mais, en même temps, continue l’histoire, la colère sauvage de Hang Tuah secoue tout le grand hall d’audience du Grand Vizir comme sous l’effet d’une tempête et tous les assistants sont saisis de peur et d’effroi. De même dans le Livre des Rois quand Rostam, le fidèle entre les fidèles, est humilié par le Roi Key Kâvous, il explose: « Je suis le vainqueur des lions, le distributeur des couronnes. Quand je suis en colère, que devient Kâvous ? C’est Dieu qui m’a donné la force et la victoire et non pas le roi et son armée. Le monde est mon esclave et Rakhsh mon trône ; mon épée est mon sceau, mon casque est mon diadème; le fer de ma lance et ma massue sont mes amies ; mes deux bras et mon coeur me tiennent lieu de roi. J’illumine la nuit sombre avec mon épée ; je fais voler les têtes sur le champ de bataille. Je suis né libre et ne suis pas esclave, je ne suis le serviteur que de Dieu ».
Il y a une autre très belle scène dans Hang Tuah qui me fait penser également à d’autres récits épiques, à d’autres combats singuliers entre guerriers qui se respectent, des combats d’autant plus dramatiques quand les protagonistes sont d’anciens amis (comme ce combat, conté par une ancienne Chanson de geste germanique, le Walthari-Lied, entre deux anciens otages d’Etzel, Roi des Huns, Walter, fils du Roi des Wisigoths, et Hagen, fils du Roi des Burgondes de Worms, et qui se déroule sur le Wasigenstein, un plateau rocheux de mes Vosges natales). Dès sa jeunesse, son enfance même, Tuah avait formé une bande avec quatre amis, tous aussi courageux et tous unis comme les doigts d’une main, des amis qui l’accompagnent tout au long de sa vie de guerrier. Or l’un d’eux, Hang Jebat, après la condamnation à mort de Hang Tuah, et alors que tout le monde croit celui-ci mort (mais le grand-vizir l’avait épargné et lui avait demandé de rester caché dans la forêt), devient son successeur mais se rebelle contre son Roi en tyrannisant ses Nobles, séduisant leurs femmes et organisant des orgies dans le Palais. Le Roi fuit le Palais avec sa suite, se lamente, personne n’ose se battre contre Hang Jebat jusqu’à ce que le grand-vizir avoue que Hang Tuah n’est pas mort. Celui-ci revient. Et alors s’engage un combat somptueux entre les deux amis qui se respectent, s’aiment encore et ceci d’autant plus que Hang Tuah se rend compte que les crimes commis par Hang Jebat n’avaient d’autre but que de venger l’injustice commise par le Roi à son égard. J’aurais certainement trouvé un stratagème pour t’épargner, lui dit Hang Tuah, mais hélas, ton crime est trop grand. Je suis obligé de te tuer. Et ils pleurent tous les deux. Après un long combat artistiquement rendu (très visuel, « cinématographique », dirait-on aujourd’hui) Hang Tuah arrive à transpercer le corps de son ami de part en part avec son kriss puis rentre chez lui et reste assis dans un coin sans bouger et sans manger pendant trois jours. Pendant ce temps Hang Jebat avait réussi à bander de manière très serrée sa blessure et avait parcouru la ville dans une crise de folie amok tuant tous ceux qu’il rencontrait. Quand Hang Tuah sort enfin de sa prostration les deux se regardent. Hang Jebat s’approche : je veux mourir maintenant, dit-il. Hang Tuah l’emmène chez lui, le couche et quand Hang Jebah lui demande : ma maîtresse est enceinte de 7 mois, si elle met un fils au monde, prend soin de lui, Hang Tuah le lui promet. Alors Hang Jebah enlève son bandeau, le sang jaillit et il meurt enfin.
On voit toute la différence entre le Hikayat Hang Tuah et la Chronique des Malais quand on compare la relation de ces scènes dans les deux textes. Dans la Chronique des Malais la calomnie de Hang Tuah et sa condamnation à mort sont expédiées en deux phrases comme s’il s’agissait d’une affaire sans importance. Quant à la relation de la rébellion de l’un des membres de la bande des cinq (ici il s’agit de Hang Kasturi et non de Hang Jebat) et du combat entre les deux preux elle est  loin d’être aussi chevaleresque que dans le Hikayat. Hang Kasturi est un monstre : il a assassiné sa maîtresse, l’a défigurée et dénudée, et Hang Tuah gagne son combat par la ruse.
Le Hikayat Hang Tuah n’est pas seulement une épopée guerrière. C’est aussi, dans une certaine mesure, un roman historique. D’ailleurs Romain Bertrand, Directeur au CERI-Sciences Po et grand spécialiste de l’Indonésie, qui vient de publier une amusante histoire parallèle – il l’appelle « symétrique » – de la rencontre à la fin du XVIème siècle entre Portugais et Hollandais d’une part et Malais et Javanais de l’autre, s’appuie sur le Hang Tuah pour raconter par quelle ruse les Portugais se sont emparés de Malacca (voir Romain Bertrand : L’Histoire à parts égales, édit Seuil, septembre 2011). Cette histoire se trouve à la fin du Hikayat : les Portugais, après de multiples tentatives, arrivent enfin, en offrant une grande quantité d’or au Roi (son père avait renoncé au trône pour se faire ermite), à s’installer sur la terre ferme, remplissent leur bâtisse d’armes et de munitions et une nuit bombardent la ville avant que leurs renforts remontent l’embouchure et finalement, après de violents combats, prennent Malacca. J’avais d’ailleurs été étonné de constater qu’à la fin du roman aussi bien le vieux souverain que Hang Tuah abandonnent tout pour aller vivre en saints reclus dans la forêt. Je pensais qu’il y avait là peut-être des réminiscences indiennes mais Bertrand affirme qu’il s’agit là d’influences soufies provenant du Moyen-Orient.
Le Hikayat débute avec la création de Malacca puis une grande partie du roman traite des guerres entre Malacca et l’Empire javanais de Majapahit (Menjapahit dans la traduction Overbeck). Pas étonnant que l’histoire donne le mauvais rôle aux Javanais qui sont toujours perfides (surtout le grand-vizir de Majapahit, Patih Gajah Mada, qui ne cesse de comploter pour faire assassiner Hang Tuah) et les Malais qui, eux, sont simplement rusés ! Mais ce sont justement ces complots qui nous valent des combats somptueux qui m’ont fait penser aux héros de nos sagas islandaises car on se combat souvent sans faire de grandes phrases et avec un complet mépris de la douleur (et de la mort). Comme ce combat entre Hang Tuah et un guerrier du Majapahit, Sang Winara, aux pouvoirs magiques : « Sang Winara cherche à transpercer Hang Tuah de son kriss mais le rate. Alors Hang Tuah se jette sur lui et lui tranche l’épaule droite. Sang Winara prend son kriss dans sa main gauche et cherche encore à atteindre Hang Tuah mais celui-ci saute à droite, à gauche et évite ses coups. Puis Hang Tuah frappe à nouveau et tranche l’autre épaule de Sang Winara qui reste debout, là, comme un arbre sans branches… »
Hang Tuah, aussi, se sert quelques fois de pouvoirs magiques. Même en-dehors des combats quand il se charge, comme Tristan pour le roi Marc, à chercher celle dont le souverain de Malacca est tombé amoureux, la belle et rebelle Tun Teja, la fille du grand-vizir d’Indrapura. Hang Tuah va la rendre amoureuse de lui-même par une opération magique sur le siège où elle a l’habitude de s’asseoir. Alors elle accepte de se laisser enlever par lui et on se dit qu’on va assister à un drame comme celui de Tristan et Yseut. Et, effectivement, arrivée à Malacca, la belle Tun Teja ne veut épouser que Hang Tuah et non le Roi de Malacca. Mais Hang Tuah va utiliser à nouveau sa magie et, cette fois-ci, inspirer de la « haine » à Tun Teja. Haine toute relative car Tun Teja, une fois mariée au Roi, n’entreprend aucune action hostile contre notre héros qu’elle ne cesse d’admirer.
Très tôt dans l’histoire de Hang Tuah celui-ci obtient le titre de Laksamana. On a d’abord l’impression qu’il s’agit là d’un titre guerrier, de chef militaire (Overbeck dit que c’était le nom d’un frère, guerrier particulièrement valeureux, de Rama), mais ce nom signifie également amiral et, effectivement, on voit Hang Tuah, dans la suite du roman, mener de nombreux combats navals et conduire les flottes de Malacca vers toutes les grandes destinations du monde connu de l’époque : Inde, Siam, Chine, Ceylan, Arabie, etc. Dans son livre Romain Bertrand reproduit une carte des voyages réels ou imaginaires de Hang Tuah (carte reprise de Denys Lombard : Le Carrefour javanais – Essai d’histoire globale, édit. EHESS, Paris, 1990). Les descriptions des endroits rencontrés au cours de ces voyages, ports, villes, palais, etc. sont toujours magnifiques (et Hang Tuah parfait polyglotte, s’entretient avec tous les Souverains dans leur propre langue). Mais aucune de ces descriptions n’atteint la folie imaginaire avec laquelle est peinte la ville d’Istanbul (Byzance, écrit Overbeck). Une imagination complètement débridée mais d’une poésie somptueuse. La description s’étend sur sept pages entières dans la traduction d’Overbeck. Pour une fois, ajoute Overbeck, l’auteur de l’histoire a raison de clore son chapitre avec la formule rituelle : « Wa’llahu’alam bi’s-sawab » c. à d. « Mais Dieu seul connaît la vérité ! ».
On aimerait bien sûr savoir ce qui est historique et ce qui ne l’est pas dans le Hikayat Hang Tuah. Overbeck fait suivre sa traduction d’une annexe où il analyse les correspondances entre ce roman et la Chronique des Malais. Mais cette dernière n’est pas non plus une chronique historique dans le sens moderne du terme. En tout cas Hang Tuah y est mentionné et apparaît sous les règnes de trois Sultans successifs. Overbeck en conclut qu’il aurait donc eu 150 ans ! Mais les noms des Souverains de Malacca et les dates de leurs règnes qu’il a tirés d’une étude de J. J. Hollander de 1845 sont erronés et ne correspondent plus à ce qu’on connaît aujourd’hui du Sultanat de Malacca (voir la Chronologie reprise par Bertrand dans son Histoire à parts égales). Par contre la date indiquée par Overbeck pour le plus ancien manuscrit connu pour le Hikayat Hang Tuah, soit 1758, est exacte. On n’en a pas trouvé de plus ancien depuis. Mais Overbeck s’était déjà rendu compte que l’écriture du texte n’était pas homogène et que plusieurs auteurs y ont collaboré et que l’original était certainement plus ancien. Overbeck s’était appuyé sur une édition établie sur la base de 5 manuscrits connus et avec l’aide de lettrés malais par W. G. Shellabear en 1908. En 1964 et 1997 une nouvelle édition du texte original a été publiée par Kassim Ahmad à Kuala Lumpur. C’est elle qui est à la base de la traduction moderne en anglais entreprise par Muhammad Haji Salleh. Kassim Ahmad estime que le plus ancien manuscrit devrait être antérieur à 1726 (data à laquelle l’œuvre est signalée par le Hollandais François Valentijn, dit Bertrand). Bertrand pense que le cœur de l’œuvre est plus ancien encore et date du XVIIème siècle. L’œuvre complète est en tout cas postérieure à 1641 : c’est l’année où Malacca a été reprise aux Portugais par les Hollandais alliés aux gens de Johore. Et c’est cet événement qui clôt l’Histoire de Hang Tuah.
En fait le Hikayat Hang Tuah dans sa version Overbeck se termine de manière étrange. Voici comment :  ...Aujourd’hui on n’entend plus parler par ici de Tun Tuah (= Hang Tuah), mais il n’est pas mort car il fut un guerrier puissant, et c’est pour cela qu’il est devenu un représentant d’Allah sur terre. On raconte que Tun Tuah habite à la source du fleuve Perak et qu’il règne maintenant sur tous les Bataks et les habitants des forêts. De temps en temps quelqu’un le rencontre encore et quand il lui demande : « Seigneur, ne voulez-vous pas prendre épouse ? », il répond : « Je ne veux plus me marier. » C’est là l’histoire de Hang Tuah.
Pourquoi ne veut-il plus se marier ? Parce qu’il s’est fait ermite, qu’il pratique l’ascèse ? De toute façon on ne lui connaît guère d’histoires de femmes. A peine mentionne-t-on à un moment donné qu’il est marié et qu’il a un fils. Mais ce qui semble certain c’est que dans l’esprit des Malais Hang Tuah a atteint à l’immortalité…

Je vais maintenant reprendre les autres œuvres du commerçant érudit Hans Overbeck. Je ne vais certainement pas m’étendre sur la Couronne des Princes ni sur la Chronique des Malais qui sont des œuvres plus connues et qui ont été traduites en anglais. Encore que la première de ces œuvres mériterait probablement d’être mieux connue. Une langue pure, un style clair, c’est le sommet de la civilisation malaise des cours royales de Malacca et de Johore, dit P. P. Roorda van Eysinga, cité par Overbeck et qui a réalisé la première traduction de cette œuvre en néerlandais (et son édition en malais) à Batavia en 1827. Et c’est surtout une œuvre d’une très haute tenue morale qui montre que les Souverains, avant d’avoir des droits, ont des devoirs envers leurs sujets et que c’est là leur principale légitimité.
Je vais aussi reprendre la lecture de ces récits que Overbeck a intitulés Contes du Penglipur Lara, le raconteur d’histoires qui va de village en village pour amuser et distraire les hommes. Penglipur Lara, dit Overbeck, signifie le Consolateur des Peines. Beau mot pour un Conteur ! Parmi les 5 histoires reprises par Overbeck on trouve une histoire connue, celle du Raja Muda.
Et puis je vais reprendre ma quête des écrits d’Overbeck qui concernent le pantoun. Comme je l’ai dit au début de cette note je suis persuadé que sa traduction allemande des pantouns n’a jamais paru mais je vais encore m’en assurer en faisant l’acquisition de la réédition récente de deux des traductions d’Overbeck parce qu’elle contient une préface du Professeur Kratz avec une bibliographie complète d’Overbeck (voir : Malaiische Chronik. Hang Tuah. Aus dem Malaiischen übersetzt von Hans Overbeck. Nouvelle édition. Diederichs, Cologne/Dusseldorf, 1976). En tout cas, déjà dans le Hang Tuah, à l’occasion de la citation d’un pantoun, Overbeck donne cette définition : « Le pantoun est un quatrain d’amour ou de moquerie. Les deux premiers vers sont supposés contenir une allégorie ou une pensée voilée qui est explicitée dans les deux vers qui suivent. Mais avec le temps la règle semble s’être effacée et la plupart du temps seul le troisième vers ou le quatrième ont encore un sens alors que les deux premiers vers n’en ont guère et servent surtout à la rime. Dans la vie de tous les jours les pantouns ont un peu le même rôle que les Schnadehüpfel ». Il est donc probablement le premier à avoir fait le lien avec ce quatrain moqueur que connaît l’Allemagne du Sud et dont Georges Voisset a donné un exemple dans son Histoire du Genre pantoun (voir. Georges Voisset : Histoire du genre pantoun – Malaisie – Francophonie – Universalie, édit. L’Harmattan, Paris, 1997). J’ai bien réussi à trouver grâce au net une collection de pantouns en langue javanaise avec leur traduction en néerlandais qu’Overbeck a fait paraître dans la Revue de l’Institut Djava en 1930 (Pantoens in het Javaansch) mais j’ai dû constater à ma grande honte que mes connaissances en néerlandais étaient totalement insuffisantes dès qu’il s’agit de textes littéraires. Quant au javanais eh bien c’est… du javanais ! Alors, peut-être, arriverai-je malgré tout à mettre la main sur son article en anglais, the Malay Pantun, du Journal of the Straits Branch of the Royal Asiatic Society. Cela me plairait d’autant plus que je viens de constater qu’un autre grand connaisseur du pantoun, le chargé de recherche au CNRS, T. Wignesan, cite cet article d’Overbeck à plusieurs reprises dans une étude qu’il a fait paraître dans la Revue de Poïétique Comparée de 1990/91 (Le Pantun : un exemple de détournement créateur ?) et qu’il considère Hans Overbeck comme étant, « peut-être, le savant le plus avisé sur les origines du pantoun »…


PS (juillet 2012) : Ma grande étude concernant Hans Overbeck et l'ensemble de son oeuvre (traductions et contributions aux revues savantes de l'époque) est aujourd'hui achevée et a été mise en ligne sur mon site Voyage autour de ma Bibliothèque au tome 5 (voir www.bibliotrutt.eu) sous le titre O comme Overbeck. Un commerçant hanséatique devenu érudit en littératures malaise et javanaise.



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