21/11/2011     (imprimer)

Yosano Akiko

Je viens de passer plusieurs semaines avec une femme absolument remarquable. Poète, amoureuse, passionnée, sensuelle, intelligente, courageuse, tenace, sincère. Ecrivaine, journaliste, féministe, éducatrice. Et mère de 11 enfants. Et faisant vivre sa famille grâce à son travail. Vit-elle encore ? Non, hélas. Elle est morte il y a 70 ans déjà. Mais elle continue à vivre grâce à l’extraordinaire biographie littéraire et sociale qu’en a faite Claire Dodane, chercheuse japonologue et remarquable traductrice. Voir : Claire Dodane : Yosano Akiko, Poète de la passion et figure de proue du féminisme japonais, Publications Orientalistes de France, 2000.
Je parle longuement du recueil de ces 499 tankas amoureux et érotiques qui l’ont rendue célèbre dès l’âge de 23 ans, Cheveux emmêlés, merveilleusement traduits par Claire Dodane, sur mon site Carnets d’un dilettante (Deux Japonaises de l’an 1900). Et j’y reproduis plusieurs de ses poèmes. Ces deux-là entre autres (l’un espiègle, l’autre érotique) :
« Pour punir les hommes
De leurs trop nombreux péchés
M’ont été donnés
Cette blancheur de la peau
Et ces si longs cheveux noirs
»

 

« Tu tins fermement
La poignée de cette épée
Dressée vers le diable
Quand à ma bouche je mis
Les cinq doigts fins de ta main
»

 

Mais je n’arrive pas à me débarrasser de Yosano Akiko. J’ai envie d’en parler encore. Elle le mérite. Et puis l’ouvrage de Claire Dodane soulève tellement de problèmes, comme celui de la situation de la femme au Japon après la révolution de Meiji et des mouvements féministes du début du 20ème siècle par exemple, qui peuvent encore nous intéresser aujourd’hui !
Il y a un premier point que je trouve étonnant : comment se fait-il que personne ne se soit jamais intéressé, en France, à Yosano avant Claire Dodane ? Car sa production littéraire est énorme. Il suffit de consulter la Table chronologique de sa vie et de son œuvre que Claire Dodane a placée à la fin de sa biographie. A partir de l’année 1901, date de parution de Cheveux emmêlés, c’est chaque année que Yosano publie un recueil de poèmes (surtout des tankas, sa forme poétique préférée et qu’elle a véritablement révolutionnée). En 1929 on en est déjà au 22ème recueil de poèmes. Et elle continue encore à en publier régulièrement jusqu’en 1941, avant de mourir en mai 1942. Elle publie également un recueil de nouvelles, un roman plus ou moins autobiographique (Vers la lumière en 1913) et de nombreux contes pour enfants. A côté de son activité littéraire elle a une intense activité de journaliste ou plutôt d’essayiste : en 1934 elle en est déjà à la publication de son quinzième recueil d’essais !
Et puis, toute sa vie durant, elle s’est passionnée pour les grandes écrivaines et poétesses de l’ère Heian. On s’en rend compte lorsqu’on lit attentivement la Table chronologique compilée par Claire Dodane. En 1907 déjà elle donnait des cours sur le Dit du Genji, le Shinkokin-shû (le dernier grand recueil de poésies de l’ère Heian qui date de 1205) et l’Ôkagami (ou Grand Miroir qui est la première grande chronique historique du Japon, qui couvre la période 850 – 1025 et qui a été composée en prenant pour modèles les grandes chroniques historiques chinoises). En 1909 Akiko et son mari Yosano Tekkan donnent des lectures sur le Dit du Genji et sur la première grande compilation de poèmes japonais, le Manyô-shû. En 1912 elle commence à publier une nouvelle traduction en langue moderne du Dit du Genji. En 1915 elle publie en collaboration avec son mari un commentaire des poèmes de la grande poétesse de Heian, Izumi Shikibu (qui a vécu aux alentours de l’an Mille). En 1916 elle publie une nouvelle traduction en langue moderne des Journaux d’Izumi Shikibu et de Murasaki Shikibu, l’auteure du Dit du Genji. Le recueil de 54 tankas qu’elle publie en 1922 porte le titre Eloge du Dit du Genji car chacun des tankas porte sur l’un des chapitres du roman en question. En 1923 les mille pages de son manuscrit, pratiquement terminé et prêt à la publication, de sa transposition finale en langue contemporaine du Dit du Genji est détruit dans un incendie. Courageuse et tenace elle recommence tout à zéro (la seconde nouvelle traduction du Dit de Genji va paraître en 1938). En 1927 et 28 elle publie des biographies d’Izumi Shikibu et de Murakami Shikibu et puis commence à participer avec son mari Tekkan à la publication des Oeuvres complètes de la littérature japonaise classique. Tout ceci pour dire que Yosano Akiko a toujours admiré et aimé la grande littérature classique de l’ère Heian tout en s’en démarquant dans sa poésie. A la fois révolutionnaire et respectueuse du passé !
Quand une de ses filles lui demande pourquoi elle n’a jamais tenu un journal, nous raconte Claire Dodane, Yosano Akiko lui répond : mon Journal ce sont mes tankas. Et cela semble effectivement être le cas : sa poésie est le reflet de sa vie de tous les jours, ses sentiments, ses souffrances, ses joies. Comme par exemple son expérience de la maternité et de l’accouchement. Alors évidemment on peut se poser la question : est-ce encore de la poésie ? Pour répondre à cette question il faudrait pouvoir lire ses autres recueils de tankas. Mais en-dehors des Cheveux emmêlés aucun autre n’a été traduit. Il faut donc se contenter de ceux que Claire Dodane cite au fur et à mesure où elle avance dans sa biographie. Nous allons en faire autant.

 

Maternité et féminisme.
Claire Dodane commence par évoquer la situation de la femme au Japon à la fin du XIXème siècle et au début du XXème. Or elle n’est vraiment pas brillante. Au temps des femmes de lettres de l’ère Heian a succédé le temps des Samouraïs. Alors la place de la femme s’est dégradée dans la société japonaise. A l’ère Edo qui a précédé la révolution Meiji, nous dit Claire Dodane, le statut de la femme était régi par des règles établies par des néo-confucéens. Comme celles-ci : « La femme doit servir son mari en considérant qu’il est son maître…La femme doit se montrer docile à l’égard de son mari… Si son mari lui donne des instructions, elle ne doit pas lui désobéir… S’il arrive que son mari s’emporte et se fâche, elle doit le craindre et se soumettre à lui… La femme doit considérer son maître comme le ciel lui-même… ». On n’est pas loin des textes indiens qui régissent le Dharma de la femme selon l’enseignement donné dans le Mahâbhârata et que j’ai cités dans ma note sur la sati. D’autant plus que, comme le fait remarquer Claire Dodane, les principes confucéens vont jusqu’à accorder au mari droit de vie et de mort sur les membres de la famille dont il est le chef. Et puis il y a la coutume : mariages systématiquement arrangés par la famille, la femme soumise totalement à la famille de son mari, pas de droits de propriété immobilière, femme illettrée, concubines, etc. Alors, au début de l’ère Meiji, on cherche à améliorer le statut de la femme, à l’occidentaliser, à introduire la notion de couple où la femme et l’homme ont les mêmes droits, à supprimer le régime des concubines et, surtout, à scolariser les filles. Mais ces bonnes intentions ne durent guère et les conservateurs, tenants de la préservation des valeurs traditionnelles japonaises reprennent progressivement le dessus. J’ai constaté les mêmes phénomènes lorsque j’ai étudié la révolution Meiji : au début on veut copier à tout prix l’Occident, pour les concurrencer d’abord, pour l’image ensuite (ne pas paraître des sauvages). C’est ainsi qu’au début on regarde l’art japonais avec un certain mépris, que l’on engage partout des professeurs occidentaux, que l’on rende l’étude de l’anglais obligatoire et que l’on considère même la possibilité de rendre l’écriture japonaise alphabétique ou syllabique et d’abandonner  les caractères chinois. Et puis le nationalisme revient au galop. On réapprend à conserver les œuvres d’art du passé, on sauve le théâtre Nô menacé, on garde les profs mais l’anglais n’est plus obligatoire et on établit une liste de 1900 idéogrammes que l’on conserve à côté des caractères syllabiques.
Il en est de même des droits de la femme. Les mariages arrangés vont subsister jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale. C’est le mari qui est le seul à pouvoir enregistrer le mariage (et la femme ne sait pas toujours si son mariage est légal ou non). La coutume des concubines se maintient. Les jeunes filles sont souvent enfermées chez elles (« enfermées dans des boîtes ») pour préserver leur virginité (Yosano Akiko raconte que ses parents fermaient sa chambre à clé la nuit). La prostitution continue comme au temps d’Edo. Et les femmes n’ont pas le droit d’avoir une activité politique. Reste la scolarisation des filles qui se développe malgré tout, mais là aussi, une bonne partie de l’enseignement devient enseignement ménager ! Alors on assiste à la naissance de mouvements féministes. Qui prennent souvent leurs exemples dans les pays anglo-saxons ou scandinaves. Il faut d’ailleurs reconnaître, comme Yosano Akiko l’a constaté elle-même lors de son voyage en Europe avant la première guerre mondiale, que le mouvement féministe est nettement plus avancé et plus agressif en Angleterre par exemple qu’en France (les Parisiennes, dit-elle, semblent plus intéressées à s’occuper de leur beauté et de leurs atours que de leur instruction !). Et c’est avec plaisir que j’ai retrouvé parmi les féministes citées par Claire Dodane et admirées au Japon, la Sud-Africaine dont j’ai beaucoup parlé par ailleurs, Olive Schreiner. Yosano Akiko participe pleinement à ce combat pour le droit des femmes par de nombreux articles et prises de position. Même si elle ne collabore pas directement aux mouvements organisés. D’ailleurs son premier recueil de tankas, Cheveux emmêlés, n’était-il pas déjà un ardent manifeste en faveur du droit au plaisir féminin ? Et, plus tard encore, elle va s’engager dans le combat pour l’éducation des filles, critiquant l’aspect utilitaire, le côté « femme au foyer », de l’éducation officielle, et participant à la création (en 1921) et à la direction  d’un Institut culturel dont les cours du cycle moyen étaient réservés aux filles, seuls ceux du cycle supérieur étant mixtes. Mais ce qui a surtout caractérisé le combat féministe de Yosano Akiko c’est sa position particulièrement originale concernant la maternité. Elle est importante pour la femme, elle lui donne même une certaine supériorité par rapport à l’homme mais pour autant la différence entre les deux sexes n’empêche qu’ils procèdent de la même nature humaine et qu’ils ont les mêmes droits à l’ouverture intellectuelle et à l’activité professionnelle propre au monde moderne. Je trouve que sur ce plan-là elle est proche de la position d’Olive Schreiner dont je rappelle les idées principales : ce n’est pas la mère seule mais les deux parents, d’une manière égalitaire, qui doivent élever les enfants, le couple doit avoir une vie sexuelle, indépendamment du simple rôle reproducteur de la famille, la femme participe à égalité avec l’homme au travail de la société ; la femme, n’étant plus occupée à plein temps à son travail de maternité et ne participant pas aux nouvelles activités professionnelles (mentales), risque de ne plus exister que par « la pratique passive des seules fonctions sexuelles » et donc de vivre en parasite sur la société et sur les hommes (Olive Schreiner invente le terme de parasitisme sexuel). Ce qui serait un danger pour toute l’humanité. Elle demande également que la femme participe à la vie politique et au gouvernement, estimant que la femme étant plus consciente que l’homme de la valeur de la vie humaine (puisque c’est elle qui la donne), cela ne pourrait être que bénéfique pour la paix. On y reviendra quand on parlera du pacifisme supposé de Yosano Akiko.
En attendant notre poétesse estime que le fait d’avoir accouché de 11 enfants lui donne le droit d’exprimer son opinion sur la maternité. Elle en fait même le sujet de toute une série de tankas tout-à-fait étonnants comme ceux-ci, toujours traduits par Claire Dodane, et qui décrivent l’accouchement comme une lutte entre l’enfant et sa mère :
« La mère et l’enfant
commencent leur bataille…
Dans la tristesse
commence la naissance
d’une nouvelle existence…
»

 

« Pareil à l’insecte,
entièrement dévoré
par son tout petit…
Je sens approcher de moi
une destinée semblable…
»

 

« Mère, tous ses os
se brisent sous le péché,
alors que l’enfant
vient au monde vigoureux
et pousse ses premiers cris…
»

 

Et les douleurs de l’enfantement la rendent agressive à l’encontre des hommes :
« Je maudis les hommes,
eux qui jamais ne pourront
faire naître un enfant,
qui ne risquent point leur vie !
J’envie tant leur oisiveté !
»

 

Ces douleurs qui continuent encore après la délivrance :
« Par intermittence
comme si l’on frottait un luth
à grands coups d’archet,
l’utérus désormais vide
lance à nouveau ses douleurs.
»

 

Un autre tanka s’étonne de ce mystère : porter des jumelles dans son corps :
« Plus étranges encore
que deux soleils dans le ciel,
ces trois cœurs en moi
que je peux sentir battre
à l’intérieur de mon corps…
»

 

Et puis il y a le désespoir de l’enfant mort-né :
« Combien misérables,
cette mère à moitié morte
et à côté d’elle,
l’enfant qui ne respire plus…
Il fait sombre dans la chambre…
»

 

Etonnant aussi ce tanka qui célèbre la joie d’après l’accouchement, l’accueil de l’enfant et cette idée nouvelle, dit Claire Dodane : le sang des couches n’est plus une souillure mais une purification :
« Viens donc mon enfant,
pour te souhaiter bonheur,
je vais te laver
dans ce sang nouveau, celui
qui a déchiré mon corps.
»

 

Claire Dodane raconte la controverse qui a opposé Yosano Akiko aux autres féministes de l’époque à propos du rôle de la maternité et de la position de la femme dans la société active. Pour Yosano Akiko la maternité ne saurait être l’unique but de la femme. « Homme ou femme, tout individu éprouvait du plaisir à travailler au dehors, à élargir son horizon », dit-elle. « Les travaux ménagers ne pouvaient rendre heureux ». Mais quand certaines féministes, socialistes, demandent que l’Etat intervienne pour accorder une aide financière pour les femmes enceintes ou en couches, elle est « pour l’indépendance totale des femmes ». On est déjà en dépendance de notre mari, dit-elle, ce n’est pas pour dépendre encore de l’Etat. Et quand la féministe Raichô va jusqu’à dire que l’enfant n’appartient pas à la mère mais « à la société, à l’Etat », Yosano Akiko s’indigne : « Je ne peux penser que l’enfant est une chose ou encore un outil. L’enfant est une personne dont l’existence est souveraine, indépendante. L’enfant est l’enfant qu’il est. Je ne pense absolument pas… qu’il appartienne à la société ou à l’Etat ».

 

Le couple Akiko-Tekkan
Akiko est tombée follement amoureuse de Yosano Tekkan, les tankas de Cheveux emmêlés le prouvent amplement. Et cette passion anime encore les recueils de tankas qui paraissent au cours des années suivantes : Le petit éventail (1904), Herbe vénéneuse (1904 – en collaboration avec Tekkan), Vêtements d’amour (1905, en collaboration avec deux autres poétesses), La danseuse (1906). Ce n’est qu’ensuite que d’autres thèmes apparaissent : jalousie, rancune, tristesse, mélancolie, sérénité. Mais le couple durera jusqu’à la mort de Tekkan. Même si tout n’est pas rose dans sa vie de couple. Elle en parlera après la disparition de Yosano Tekkan en 1935. Tekkan lui a pourtant beaucoup apporté. Il était lui aussi un grand poète : il a surtout été un des précurseurs de la régénération de la poésie japonaise, grand défenseur de l’émotion personnelle « individuelle et originale ». C’est grâce à Tekkan que Akiko a été introduite dans les cercles littéraires modernistes de la fin du XIXème et du début du XXème. Et ils ont fait beaucoup de choses ensemble : revues littéraires, poèmes, oeuvre éducative, etc. Tekkan, avant de commencer sa carrière littéraire a été un aventurier, s’installant en Corée qu’il a dû quitter plus tard étant lié de façon plutôt lointaine (mais Claire Dodane ne l’explicite pas) à l’affaire plutôt glauque de la mort de la Reine de Corée. J’en ai parlé dans mon chapitre relatif aux minorités ethniques au Japon et à propos de la relation Japonais-Coréens : « La reine Min », disais-je, « a 44 ans… Elle est belle, charmeuse, intelligente. L’ambassadeur du Japon, un fin diplomate, est remplacé en 1895 par un militaire. Et c’est là que le Japon démontre qu’il est encore bien barbare : le 8 octobre 1895, à l’aube, le militaire en question, avec quelques soldats et quelques bandits locaux, entre dans le palais royal et commet un véritable massacre. La reine a sa belle gorge tranchée, son corps est traîné par les couloirs jusqu’au jardin où il est brûlé avec du kérosène. La scène est aujourd’hui largement illustrée et montrée aux touristes du monde entier qui visitent à Séoul l’ancien palais Kyongbokkung. Le militaire et ses acolytes sont déférés devant un tribunal au Japon et acquittés faute de preuves (!) ».


En 1912 Tekkan et Akiko vont visiter la France. C’est Tekkan qui part d’abord tout seul. Akiko hésite : elle a déjà sept enfants et manque de moyens. Mais la séparation, dit Claire Dodane, lui fit « redécouvrir l’amour qui la liait au poète ».
« Songe et nostalgie
pour accueillir cette année
le printemps sans toi…
Nulle chose n’est plus triste
que mon cœur en ce moment…
»
Alors elle se débrouille pour trouver l’argent nécessaire et le rejoint en prenant le Transsibérien. A Paris elle jouit de la ville et retrouve sa passion :
« Quand les péniches
s’en vont remontant la Seine,
le rite du soir
plonge peu à peu les ponts
dans le violet de son ombre.
»

 

« La grille passée,
si longue je la trouve
notre rue pavée…
Car je rentre chaque soir
pressée d’être contre toi…
»
Grâce à Henri de Régnier les deux poètes rencontrent Auguste Rodin qui l’impressionne tellement qu’elle reste muette (mais plus tard elle donnera le prénom d’Auguste à l’un de ses fils. Le pauvre !). Et puis Akiko commence à souffrir d’être loin de son pays et de ses enfants. Et va quitter à nouveau son mari pour rentrer au Japon en bateau. Un bateau sur lequel elle continue à voir les coquelicots qu’elle avait chantés en France :
« Joli mois de mai
dans les champs de blé français
aux couleurs de feu…
Coquelicot mon amant,
coquelicot moi aussi !
»
Ces coquelicots dont la couleur rouge signifie l’amour et qui en japonais portent le joli nom de kokuriko :
« L’automne s’en vient
qui va faner la racine
des coquelicots,
mais dans mes rêves en mer
ils sont présents chaque nuit…
»
Tekkan rentre 4 mois plus tard. Akiko qui a accouché de son fils Auguste et commencé son roman autobiographique, est revenue d’Europe plus sûre d’elle-même, nous dit Claire Dodane, femme épanouie et plus forte que jamais. C’est également à partir de ce moment-là qu’elle va prendre la parole de plus en plus souvent pour appuyer le combat féministe.

Tekkan meurt d’une pneumonie en 1935. Il avait 62 ans, Akiko 57. Comme toujours Akiko épanche son cœur dans ses tankas (des chants funèbres, dit Claire Dodane) :
« Sous le ciel azur
s’étirent en vert tendre
les ramées d’érable…
Comme est étrange l’été
qui sans toi peut commencer.
»

 

« Monde du néant,
ce domicile éternel
que tu as rejoint…
Depuis je vis moi aussi
pour moitié dans le néant…
»

 

Et les voyages n’arrangent rien :
« Chaque instant du temps
impitoyable envers moi…
plus tristes encore
Sont ces voyages où la peine
sans fin coule de mes yeux…
»


Et pourtant, c’est alors seulement qu’elle reconnaît qu’il y avait aussi certains aspects sombres dans sa vie de couple. Ce tanka-ci le fait entrevoir :
« C’est sans le savoir
que tu as quitté la vie,
sans que je t’aie dit
dans mon cœur tous ces chagrins,
ces larmes et cette froideur…
»
Il y avait deux hommes qui coexistaient chez Tekkan, dit-elle. « Le vrai Tekkan, tendre et talentueux, celui qu’elle aimait, et l’autre Tekkan, malade, incapable de contrôler ses humeurs, qu’elle n’aimait pas ». Le principal problème venait du fait qu’elle exerçait la même activité que son mari et qu’elle se trouvait en compétition avec lui. Et le caractère inconstant de Tekkan et le fait que c’était elle qui soutenait financièrement sa famille ne faisaient qu’amplifier les difficultés. Mais Akiko, dit Claire Dodane, avait une vraie aptitude au bonheur. Et le bonheur se gagne. Alors elle chérissait le « vrai » mari et « n’avoua jamais sa rancœur au faux mari ».

 

Pacifisme
En 1904 son jeune frère est appelé à servir dans l’armée japonaise pour se battre contre les Russes. Alors Yosano Akiko publie un long poème intitulé : « Je t’en supplie, mon frère, ne meurs pas ! ». On y trouve les vers suivants :
« Je t’en supplie, mon frère, ne meurs pas !
Sa Majesté l’Empereur, comment pourrait-Il,
alors que lui-même ne se rend pas au combat,
alors que Sa compassion est très profonde,
comment dans ce cas pourrait-Il considérer
que mourir soit pour les hommes un grand honneur,
comment pourrait-Il exiger d’eux qu’ils meurent,
pareils à des animaux, en versant leur sang ?
»
Ce poème a fait grand bruit à l’époque, on s’en doute. Yosano Akiko en a acquis une réputation de pacifiste que Claire Dodane estime être usurpée et elle le prouve en citant d’autres textes. Il n’empêche qu’en 1918 encore, après la fin de la 1ère guerre mondiale, la poétesse disait son espoir de voir la guerre, cette barbarie, définitivement éliminée. C’est plus tard, au cours des années 30 et jusqu’en 1941, année de l’attaque de Pearl Harbour, alors qu’elle-même est devenue hémiplégique, que certains de ses écrits prennent une coloration plus patriotique. Sans pourtant jamais oublier de pleurer sur le sang coulé. Mais quels sont les intellectuels qui se sont rebellés contre le déclenchement de la guerre ou protesté contre les massacres de Nankin (probablement restés ignorés au Japon) ? Il n’y a que Kafû, si ma mémoire est bonne, qui a refusé de se laisser embrigader dans une association d’écrivains patriotiques en 1940. Et puis, quand même, il fallait un sacré courage, ou beaucoup d’inconscience, pour oser s’attaquer à l’éthique des guerriers (héritée du bushido des samouraïs) et à l’Empereur lui-même, dans ce fameux poème de 1904.

 
De toute façon, il faut prendre Yosano Akiko pour ce qu’elle était, une merveilleuse poétesse et une femme qui a constamment défendu la cause des femmes. A part cela elle ne s’est pas engagée en politique. Le socialisme lui était étranger car trop éloigné de son caractère indépendant. Et pourtant quand le Gouvernement condamne à mort (en 1911) 12 socialistes pour haute trahison, les soupçonnant d’avoir préparé un attentat contre l’Empereur, et que cette affaire « provoque une vive émotion chez les intellectuels », dit Claire Dodane, des intellectuels qui n’osent pourtant protester ouvertement, c’est encore elle, depuis la chambre de sa maternité, qui ose ce tanka :
« Sur mon oreiller
à la maternité, blancs
se dressent les cercueils
des douze prisonniers
de la haute trahison.
»

 

Voilà, j’en ai fini avec Yosano Akiko. Mais je crois qu’elle restera encore un bon moment dans ma tête. Et je remercie Claire Dodane pour l’incroyable travail qu’elle a accompli pour la faire revivre (et pour les admirables traductions de ses poésies). Et je vais encore reprendre une citation de Claire Dodane, celle qu’elle a placée en conclusion de son introduction et qui, plus que n’importe quel autre écrit, donne la plus belle image qui soit d’Akiko la magnifique (elle avait déjà 38 ans et dix enfants quand elle clame ainsi sa joie de vivre) :
« Chaque jour de ma vie est une danse, celle des flammes de mon existence. Il me faut danser sans honte cette vie de douleur, de violence, d’amour et de bonheur. Nouvelle danseuse, je veux m’élancer en tourbillonnant dans la libération de l’existence… »
 

 



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