09/09/2011     (imprimer)

Fallada et les Nazis

L’autre jour, visitant ma librairie habituelle à Luxembourg, je vois sur le bureau du libraire un gros pavé de 700 pages : Hans Fallada : Jeder stirbt für sich allein (que l’on pourrait traduire par : Chacun meurt pour soi seul). Et en travers de la couverture : « Un événement littéraire capital », The New York Times. Qu’est-ce que c’est que cela ? Je demande au libraire, Fallada est mort il y a longtemps, non ? Oui, bien sûr. On le trouvait dans la bibliothèque de mon père, me dit-il. Je crois bien qu’on pouvait le trouver dans les bibliothèques de toutes les familles germanophones. On connaissait de lui surtout le fameux Kleiner Mann, was nun ? (Et maintenant, homme de peu ?). Fallada était un écrivain d’entre les deux guerres, de second ordre, mais populaire, à la plume facile. Or là il s’agissait d’une édition toute nouvelle, publiée par l’éditeur berlinois Aufbau en 2011. Et sur le dos plusieurs extraits de critiques dont le New Yorker et cette appréciation de Primo Levi : le meilleur livre qui ait jamais été écrit sur la résistance allemande. Quel était ce mystère ?
Après avoir lu la postface de l’éditeur on comprend un peu mieux. Le roman avait en fait été publié une première fois en 1947, l’année même de la mort de Hans Fallada (dont le véritable nom était Rudolf Ditzen). Et c’est évidemment cette version (ou sa traduction en anglais) qui avait fait l’objet des critiques très élogieuses de Primo Levi et des journaux américains (pas très honnête de la part de l’éditeur). Mais Fallada vivait alors dans le secteur russe de Berlin et son manuscrit a été considérablement coupé par la censure communiste. Il fallait supprimer l’image de psycho-rigides et de sans-cœurs que Fallada avait collée aux communistes allemands qui avaient réussi à survivre sous le régime nazi. Il fallait que tous les héros du roman qui résistaient au régime aient été des opposants de toujours et n’aient jamais été séduits par Hitler. Les bureaucrates de la censure avaient une vision manichéiste de l’idéologie communiste. Or le manuscrit original, avec toutes les coupures opérées par l’éditeur de l’époque, existe toujours. Et c’est ce texte, complet, qui est maintenant publié pour la première fois.
L’idée du roman avait été donnée à Fallada par les autorités (culturelles) de l’époque. Tout était basé sur une histoire vraie dont le dossier avait été retrouvé dans les archives nazies. Un couple berlinois, Otto et Elise Hampel, distribue, au cours des années 40 à 42, des cartes et des lettres appelant à la résistance au régime nazi. Ce n’est qu’en 1942 que l’on arrive à les attraper. Et ils sont bien sûr condamnés à être décapités.
Fallada en fait les héros principaux de son roman (sous le nom de Otto et Anna Quangel) mais y ajoute de nombreux autres personnages. Il réussit ainsi à créer un roman extrêmement prenant à lire (lui-même s’en rend compte, disant à sa femme : je suis content, j’ai de nouveau écrit un véritable Fallada !). Il décrit un Berlin populaire tellement vivant qu’on a l’impression de retrouver le Döblin de Berlin, Alexanderplatz. Les jeunes voyous et leur argot berlinois. Les joueurs, les gigolos, les proxénètes, les femmes faciles, les indicateurs, les tire-au-flancs, la boue de la société. Et puis on y retrouve tous les piliers du régime. Les simples policiers (la Schutzpolizei) qui cherchent à conserver une certaine humanité mais ne peuvent éviter de servir ce qui est devenu « loi ». Les SS vulgaires, primaires et craints. Les gens de la criminelle, professionnels, asservis au régime et auxiliaires de la Gestapo qui les utilise et les humilie. Les familles nazies (comme les Persicke) dont tous les membres sont affiliés au Parti, les fils à la SA, à la SS, ou élèves des écoles où l’on prépare la future élite du régime. Les procureurs haineux et les juges sanguinaires. Et l’on voit comment la lie de la société profite de la persécution des juifs pour les dépouiller.
Il y a aussi quelques justes, à côté du couple Quangel, comme l’ancien juge Fromm au titre ronflant de Kammergerichtsrat a. D. (a. D., c. à d. ausser Dienst, veut dire en retraite, mot à mot : hors service !) et qui cache dans son appartement la vieille juive Rosenstiel et qui va apporter plus tard à Otto Quangel, à son procès, du poison pour le cas où il voudrait se suicider avant la décapitation (mais celui-ci n’en fera pas usage). Il y a la postière Anna Kluge qui abandonne son travail et son mari bon à rien lorsqu’elle apprend que son fils préféré est mort à la guerre et que son autre fils s’est vanté d’avoir participé à des massacres de femmes et enfants sur le front de l’Est. Et se retire à la campagne chez des cousins, va travailler la terre et y retrouve un compagnon, un instituteur, qui cherche lui aussi à rester un homme digne en ces temps indignes. A la fin ils vont même recueillir un chenapan berlinois en vadrouille, l’éduquer et essayer d’en faire un homme. C’est la note d’espoir que Fallada introduit dans son roman qui serait sans cela bien désespérant.
Comme l’histoire du couple Quangel. Qui sont-ils ? Et pourquoi entrent-ils en résistance ? Des gens bien ordinaires. Lui est contremaître dans un atelier de menuiserie. Un homme autoritaire, sérieux, parlant peu. Elle s’est laissée entraîner dans une organisation de femmes mais réussit à en sortir, en harcelant la maîtresse d’un haut membre du Parti, lorsqu’elle décide de se lancer dans l’action avec son mari. Le déclenchement est très clairement la mort au combat de leur fils unique. Le télégramme qui la leur annonce arrive le jour même où la famille nazie de leur immeuble fête la victoire sur la France au champagne. D’autres éléments ont joué un rôle. Otto Quangel est excédé par les discours des officiels du Parti (on les appelait les faisans dorés) qui viennent pérorer dans l’usine. Il constate que ce sont les tire-au-flancs qui deviennent les plus zélés membres du Parti (servant en même temps d’indicateurs au sein de l’atelier). Il est vexé parce que sa femme, en pleine crise d’hystérie lorsqu’elle apprend la mort de son fils, dit à son mari : voilà le résultat de ton Hitler ! Ce qui pourrait faire penser que lui-même a été, à un moment donné, séduit par le personnage ? Ce n’est que progressivement, au fur et à mesure qu’ils écrivent leurs cartes, qu’ils deviennent conscients – c’est du moins ainsi que je l’interprète – de la malignité fondamentale du régime. Comme par exemple de la façon criminelle dont sont traités les juifs. Et qu’ils le disent dans leurs cartes (c’est l’action politique qui fait la conscience politique !).
Je trouve que le roman est une analyse très juste de l’opinion générale de la population allemande en 1940. Je me souviens d’une phrase dite par Helen Hessel, lorsqu’elle se rend compte que Hitler a gagné la partie sur le plan économique, redressement de la monnaie, réduction du chômage, etc. Maintenant tous les Allemands seront pour lui ! Qui pouvait encore être contre lui ? Des intellectuels de gauche, des communistes, quelques socio-démocrates, quelques anciens syndicalistes (mais le Parti social-démocrate n’avait-il pas abandonné la partie ?), quelques chrétiens véritables (mais les Eglises n’avaient-elles pas accepté de collaborer avec le régime ? Aussi bien les églises protestantes, à part un certain Niemöller, que l’Eglise catholique de Pacelli ?). Alors il restait la guerre faite aux juifs. Mais n’y avait-il pas un antisémitisme latent et généralisé dans l’Allemagne d’avant-guerre (comme en France, en Belgique et en Hollande d’ailleurs) qui faisait qu’au début on n’était guère choqué (c’est bien fait pour eux).
L’action que décide Otto Quangel peut paraître bien étrange (et sa femme, dans un premier temps, la trouve risible). Il va tous les dimanches, remplir à la plume sergent major, en s’appliquant beaucoup pour masquer son écriture, une ou deux cartes, qu’il va déposer quelque part, dans la cage d’escalier d’un immeuble éloigné autant que possible de son propre quartier. Des cartes qui insultent Hitler et dénoncent sa politique. Quand il finit par être arrêté, il tombe en arrêt devant une grande carte de Berlin collée au mur derrière le bureau du commissaire Emmerich. Et sur la carte il voit, complètement effaré, qu’on y a piqué plein d’épingles à tête rouge : les endroits où l’on avait découvert ses écrits. Combien y en a-t-il ? Demande Quangel. 259 cartes et 8 lettres. Combien en avez-vous écrites, demande Emmerich. 276 cartes et 9 lettres. Il ne reste donc que 18 missives qui n’ont pas été livrées aux autorités. 18 missives, dit Otto Quangel, amer, le travail de plus de deux ans et ce travail je le paye de ma vie ! Mais qu’avez-vous donc cru, pouvoir vous battre, vous, un simple ouvrier, contre le Führer, son Parti, son Armée, les SS, les SA, contre ce Führer qui a déjà conquis la moitié du monde ?, demande Emmerich. Et qui d’ici un ou deux ans aura vaincu son dernier ennemi. C’est ridicule. Comme si une mouche voulait combattre un éléphant. Vous qui êtes pourtant un homme raisonnable ? Oui, dit Quangel, ça vous ne pouvez pas le comprendre. Mais qu’un seul combatte ou 10000, cela n’a aucune importance. Lorsque un homme constate qu’il doit combattre il le fait, que d’autres combattants l’accompagnent ou non. Moi, je devais combattre. Et si j’avais à le refaire je le referais, simplement je le ferais différemment.
C’est une belle parole. Celle d’Antigone. Ou celle du héros d’Alan Paton dans Pleure ô Pays bien-aimé : « Je ne me demanderai plus si telle chose est commode, mais si elle est juste... J’agirai ainsi… parce que je ne trouve pas en moi la possibilité d’agir autrement... C’est la seule façon de mettre fin au conflit profond de mon âme... Je suis mû par quelque chose qui ne dépend pas de moi ».
Plus tard, dans la cellule où il attend de passer en jugement, il rencontre un autre opposant, un chef d’orchestre, et ils philosophent ensemble. A quoi cela a servi ? demande Quangel. 18 cartes seulement ont atteint leur but, peut-être, et même celles-là n’ont servi à rien. Qui sait ? répond le chef d’orchestre. Au moins vous, vous avez résisté au mal. Comme moi, et beaucoup d’autres dans cette prison. Et les dizaines de milliers dans les camps de concentration. Oui, et puis, dit Quangel, on nous prend la vie et, alors, à quoi aura servi notre résistance ? A nous beaucoup, lui répond l’autre. Parce que nous avons pu nous considérer jusqu’à notre mort comme des hommes de bien. Et, peut-être, à notre peuple aussi. Ce peuple qui sera peut-être sauvé, comme il est dit dans la Bible, grâce aux Justes. Et puis le musicien dit encore quelque chose de fondamental à mon avis : Bien sûr, il aurait mieux valu, mille fois mieux, que nous ayions eu un homme en Allemagne qui nous aurait dit : Voilà comme vous devez agir. Voici le plan qu’il faut suivre. Mais si nous avions eu un tel homme dans ce pays il n’y aurait jamais eu un 1933. Alors nous n’avions pas d’autre ressource que d’agir chacun seul dans son coin. C’est un peu le sens du titre que Fallada a donné à son roman, je présume : Chacun meurt pour soi seul. Pour satisfaire sa seule conscience.
Ceci rejoint la réflexion de l’historien hongrois Istvan Bibo qui cherche à comprendre comment la population a pu accepter la déportation massive et l’extermination des juifs de son pays, une réflexion qui vaut finalement pour tous : Hongrois, Polonais, Roumains, Français et même Allemands. « L’humanisme, la compassion et le courage ne sont pas des qualités inhérentes à l’individu et isolées de leur contexte mais dépendent en grande partie de leur contexte... Certes », corrige-t-il, « le sentiment de l’humanisme ou le courage dépendent aussi de la personnalité, mais pour que ces qualités s’épanouissent, le concours de la communauté est indispensable : il s’agit de savoir si les personnes qui font autorité dans la communauté sauront faire valoir, face à la débandade et au désarroi, les principes de la dignité morale dans les organisations visibles et invisibles de la communauté ; si elles seront capables de communiquer, aux citoyens doués de courage physique et prêts à combattre, l’élan d’une passion hautement morale, et aux hésitants, aux timorés et aux velléitaires de bonne foi le sentiment qu’ils sont soutenus, approuvés et assurés de la solidarité de la communauté ». « Or, c’est précisément ce qui nous a fait défaut », conclut-il.
Ceci étant il y a encore d’autres facteurs qui ont joué. Et l’exemple des cartes livrées à l’autorité (je suppose que ceci n’a pas été inventé complètement par Fallada et qu’il a dû en trouver les éléments dans le dossier des Quangel réels) le montre. A partir du début de la guerre le régime avait réussi à instaurer un tel régime de terreur et un tel quadrillage de contrôle des individus que toute révolte devenait suicidaire. Quangel, une fois pris, s’écrie : mon Dieu, je voulais créer un sursaut, et tout ce que j’ai réussi à faire c’est faire peur. Et ceux qui la personnifient cette peur ce sont les membres de la Gestapo et les SS. Ces SS avec leur uniforme à la couleur bien choisie, le noir ! Fallada les peint comme des êtres frustes, violents, primaires. Et là encore il rejoint ce que d’autres ont dit, tel que Victor Klemperer dans son Journal, lui qui les a eus sur le dos pendant toute la durée de la guerre. Ou Marcel Reich-Ranicki qui a vu de près les maîtres du ghetto de Varsovie dont le chef SS qui a organisé et dirigé la déportation de la presque totalité des juifs du ghetto, qui s’appelait Hermann Höfle et qui était autrichien, parlait un allemand vulgaire et était une vraie brute. D'ailleurs tous les SS que l'on voyait en Pologne, dit Reich quelque part, étaient des gens primaires, visiblement sans éducation. Et c’est ce qu’a dit Primo Levi à propos de ses bourreaux : « C'étaient des êtres humains moyens…, pas des monstres… mais ils étaient mal éduqués ». Quant aux dénonciateurs possibles, ils étaient partout. Même à la campagne où la postière se retire et où elle et son compagnon instituteur doivent continuellement rester sur leurs gardes (le maire est un nazi convaincu).
Fallada était resté en Allemagne pendant la guerre, considéré comme un écrivain indésirable, mais n’avait pas voulu émigrer. Aussi sa première réaction, quand on lui propose le sujet de son roman, est de le refuser. Lui-même s’est laissé entraîner à nager avec le courant (le mainstream, diraient les Américains), dit-il, et ne voulait pas paraître meilleur que ce qu’il avait été. Heureusement pour nous il s’est laissé convaincre. Je ne sais si son livre est un événement littéraire comme l’écrit le New York Times, mais c’en est un sur le plan historique. Un vrai document historique.
Qui était Fallada ? Un homme qui a eu toute sa vie de gros problèmes avec les drogues et l’alcool. Qui a commencé à travailler dans l’agriculture avant d’avoir deux succès littéraires d’abord, en 1931, avec Bauern, Bonzen und Bomben (des paysans, des bonzes et des bombes, publié en France en 1942 avec le titre Levée de Fourches), un livre qui parle des révoltes paysannes des années 27-28, et puis surtout, en 1932, avec ce Kleiner Mann, was nun ?, un roman qui a eu un succès international (traduit en français dès 1932 avec le titre : Et puis après ?) et qui traitait de la grande crise (chômage et misère dans les classes moyennes, d’où le petit homme). Ce qui pourrait laisser croire qu’il avait plutôt des opinions de gauche. Pourtant il a continué à publier pendant la période nazie. Des romans de pure distraction. Que le régime a, probablement, trouvé inoffensifs.
La version de 1947 du roman Jeder stirbt für sich allein a été traduite en français et publiée par Plon en 1967 sous le titre de Seul dans Berlin. Et c’est probablement cette même version qui a été rééditée en 2002 par Denoël et puis dans Folio. Je trouve que la version originale telle qu’elle a été éditée par Aufbau cette année devrait être traduite en français également. Elle le mérite.



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