05/09/2011     (imprimer)

Kusturica et les Serbes

J’aime beaucoup Emir Kusturica. J’adore ses premiers films, Papa est en Voyage d’affaires, Arizona Dream, et suis fana de son Chat noir, chat blanc. La folie tsigane. Mais j’aime aussi le personnage, l’acteur, le musicien (J’aime d’ailleurs sa musique marquée à la fois par le jazz et les mélodies tsiganes - il est venu au Luxembourg avec son No Smoking Orchestra - : il joue de la guitare, du banjo et compose même). C’est un homme simple, humain, pas imbu de lui-même pour un sou. Pratiquant avec bonheur cet humour noir qui semble être une marque de fabrique des Balkans (ou est-ce de toute l’Europe centrale ? Comme le Galgenhumor des Juifs de l’Est ?). Les anciens Yougoslaves le pratiquent en tout cas avec bonheur : souvenez-vous du film No Man’s Land de Danis Tanovic, un Bosniaque comme Kusturica et qui, bien qu’il ait fait la guerre lui-même, en montre toute l’absurdité, avec un humour peut-être plus fin et moins ravageur que celui de Kusturica, mais tout aussi efficace.
Alors quand, au printemps dernier – j’étais à Cannes - , j’ai appris que Kusturica avait publié une espèce d’autobiographie (Où suis-je dans cette histoire ?), j’ai couru l’acheter. Je ne dois pas être le seul Français à l’apprécier, car les deux librairies principales de Cannes (les seules en fait !) avaient déjà été dévalisées.
Le livre est écrit dans un style assez débridé, un peu comme ses films, et Annie a vite décroché. Mais moi j’ai continué, car j’étais aussi curieux de voir ce qu’il avait à dire sur la défunte Yougoslavie. Je savais qu’on l’avait pas mal critiqué, surtout après son film Underground, que je n’ai d’ailleurs pas vu, et qu’on lui reprochait de ne pas vouloir prendre partie ou même de soutenir les Serbes. J’y viendrai.
Mais pour quelqu’un qui s’intéresse à l’homme Kusturica, je trouve que tout ce qu’il raconte sur sa jeunesse, ses amis, sa famille, son amour du cinéma, est bien touchant. A Sarajevo il habitait un quartier un peu excentré, la Gorica, quartier plutôt pauvre, mais dans lequel se trouvaient également des appartements de fonctionnaires (son père travaillait au Ministère de l’Information) et à la périphérie duquel étaient installés les Tsiganes, bien méprisés par la population locale (on les appelait les Indiens). Ce qui explique peut-être pourquoi ceux-ci jouent un rôle aussi important dans ses films (Chat noir, chat blanc et Le Temps des Gitans) et dans sa musique. Ses copains étaient des chenapans, voleurs, buveurs et bagarreurs. C’est ma mère qui m’a sauvé de la prison, dit-il. Admirable portrait de sa mère adulée. Une femme forte. Qui protège son fils. Obtient qu’il aille étudier la mise en scène à Prague. Belle image de la fin quand elle est assise sur un banc au bord de la mer au Monténégro, là où les parents de Kusturica ont dû se réfugier, refoulés à jamais de Sarajevo, et que, toujours forte, après avoir perdu son mari et vaincu un cancer, elle interroge sans cesse son fils : A qui appartiens-tu, mon fils ? Et lui, n’arrêtant pas de lui répondre : à toi, ma mère. Alors que ce qu’elle veut savoir c’est où il en est vraiment au point de vue politique, où il est dans cette histoire, comme dit si bien Kusturica. Et lui ne sait pas vraiment que lui répondre. Il était pour la paix, pour le maintien de l’ancienne Yougoslavie, il avait cru en Milosevic, il n’y croit plus, mais il voudrait rester « un bonhomme avec des principes » comme l’avait dit sa mère justement à propos d’un homme qui avait passé 12 ans de sa vie au bagne parce qu’il avait dit, une fois dans sa vie, qu’il aimait Staline (et Dieu sait si cela ne se pardonnait pas en 48 dans la République de Tito) et quand, à sa sortie de prison, un journaliste l’interroge : et maintenant quelle est votre opinion ? lui répond sans la moindre hésitation : j’aime Staline. Tu es un idiot en politique, comme ton père, lui répond sa mère.
Son père, justement, est lui aussi un homme pas ordinaire. Partisan de la première heure, communiste convaincu, critique de Tito malgré tout, grand buveur devant l’éternel, grand charmeur, aussi fou que son fils Emir. Un homme qui a cette parole de consolation admirable pour son fils le jour  où celui-ci se voit confronté pour la première fois à la mort d’un parent aimé : la mort, mon fils, est une rumeur non vérifiée ! Ailleurs il définit son père ainsi : croit au communisme, discute de l’injustice du monde et oublie de réparer le toit qui fuit. Et, à propos de lui-même il dit : excentricité, sensibilité poétique, agressivité intellectuelle.
C’est en 1974 (il n’a pas encore 20 ans) qu’il quitte Sarajevo et sa famille pour l’Ecole des Beaux-Arts de Prague pour satisfaire à sa passion pour le cinéma (il avait déjà réussi à tourner quelques courts-métrages auparavant). D’abord un peu surpris par la civilisation policée de la ville (les Tchèques traitent les Yougos de HH, de Hooligan Heros). La même année la Croatie obtient une autonomie accrue. Le ver est dans le fruit.
En 1975 meurt Andric, le plus grand de tous les écrivains yougoslaves, dit-il. Je suis bien d’accord avec lui. C’est la même année qu’il demande en mariage Maja, la plus belle fille de Sarajevo et qu’il a le choc de sa vie : Amarcord. « Amarcord fut pour mes films ce que le Big Bang a été pour l’Univers. Ses images et ses intentions sont devenues les sources qui ont irrigué tous mes cours d’eau cinématographiques ».
En 1978 il obtient un fils et son diplôme. Et son film Guernica reçoit le premier prix du Festival de cinéma étudiant à Karlovy Vary.
En 1980 Tito meurt et Emir Kusturica se voit attribuer le Lion d’Or de Venise pour Te souviens-tu de Dolly Bell ?. Déjà un film de nostalgie. Scènes de la rue de la périphérie de Sarajevo, marquées par Fellini.
En 1985 c’est la grande surprise. Lui, le quasi inconnu, obtient la Palme d’Or à Cannes pour Papa est en voyage d’affaires. Un film sur l’année 1948 (la rupture avec Staline). Un film tragi-comique alors qu’à l’arrière-plan il y a le drame de tous ces opposants (partisans de Staline ou concurrents possibles pour Tito) relégués dans des conditions atroces sur l’île de Goli otok. Plus tard, il retrouve un rescapé du camp, un psychiatre de Sarajevo, réfugié lui aussi à Herceg Novi au Monténégro, qui lui avait dit en pleurant : « Ils nous ont brisé l’échine, là-bas, à Goli otok. L’être humain, vous savez, a eu besoin de plusieurs millions d’années pour se tenir debout. Eh bien, là-bas, le frère a plié en deux l’échine de son frère. Nous rampions comme des lézards de Dalmatie ». Puis Milos Forman qui avait présidé le jury de Cannes propose à Kusturica de prendre sa suite à l’Université de Columbia pour des lectures sur la mise en scène.
C’est en 1988 qu’il quitte Sarajevo définitivement pour Columbia. Il n’y reviendra plus jamais. La révolution continue. La Voïvodine (magyarophone) perd son autonomie. Kusturica tourne Le Temps des Gitans.
En 1992 son père meurt. Et la Yougoslavie aussi. La Croatie a fait sécession. Je me souviens encore combien j’avais été choqué à l’époque de la précipitation avec laquelle l’Allemagne a reconnu le nouvel Etat, sans attendre l’avis des autres pays de l’Union européenne. J’ai trouvé cela un peu indécent, quand on se souvient des liens entre les Nazis et les oustachis croates pendant la dernière guerre, alors que ce sont les Serbes qui ont constitué le gros de la résistance à l’envahisseur allemand. Kusturica a un mal fou à continuer le tournage d’Arizona Dream. Il est en pleine dépression, quitte le tournage à plusieurs reprises, retourne en Yougoslavie pour trouver un refuge pour sa famille. Sans la grande amitié de Johnny Depp, dit-il, il n’aurait jamais pu terminer le film. Il n’évite quand même pas un désastre financier. A l’avenir il aura beaucoup de problèmes pour trouver producteurs et financements. Et c’est Francis Bouygues qui aime beaucoup ce qu’il fait qui va financer son film Underground ! Pour lequel il va obtenir une deuxième Palme d’Or !

Quand Emir Kusturica parle des événements de Yougoslavie il devient beaucoup plus sérieux. Je l’avais d’abord lu un peu rapidement et puis j’y suis revenu pour une deuxième lecture. Et je crois que cela en vaut la peine. Nous avons trop tendance, me semble-t-il, de ne juger de ces événements que sur la base de ce petit tyranneau nationaliste de Milosevic et des sbires responsables des horreurs des massacres collectifs de Musulmans. Mais qu’en est-il des Serbes en général ? Et sont-ils plus responsables de ce qui s’est passé que les Croates et les Bosniaques musulmans ? Qui a allumé l’incendie ?
Kusturica est bosniaque. Musulman des deux côtés de sa famille. Il a passé son enfance et sa jeunesse à Sarajevo, avait des copains des trois religions, été en classe avec le fils d’Izetbegovic, a été reçu chez lui par Izetbegovic et discuté avec lui. Quand les gens de cet acabit ont commencé à déployer leur rhétorique, on en est revenu à la situation que critiquait Andric (et que quelqu’un a illustrée en disant : quand tu retires un pied à un tabouret bosnien à trois pieds, tout va au diable). Kusturica, dans un discours officiel, lors de la remise d’un prix à Belgrade, parle d’un « pays qui n’est plus qu’un assemblage de peuples, de tribus en querelle, à la veille d’une guerre généralisée ». « Andric », dit Kusturica, « fut le seul à comprendre toute la complexité de cette triade tragique, l’islam, le catholicisme, l’orthodoxie, dont les amours, écrivait-il, étaient si éloignées, et les haines si proches. Les Musulmans regardaient vers Istanboul, les Serbes vers Moscou et les Croates vers le Vatican. C’est là-bas qu’étaient leurs amours. C’est ici qu’était leur haine. ». J’avais moi-même noté, dans ma note sur les écrivains des Balkans (Voyage autour de ma Bibliothèque, tome 2), ce que Des Fossés, l’adjoint du consul de France à Travnik (dans La Chronique de Travnik) qui était aussi un peu le porte-parole de l’auteur, avait dit à son ami le capucin : « Comment voulez-vous que ce peuple puisse se développer et vivre en paix ? ». « Quatre religions se côtoient sur cet étroit petit bout de terre, montagneux et pauvre (à l’époque il y avait en plus les Juifs sans compter ces Levantins qui étaient un peu à cheval sur l’Orient et sur l’Occident sans appartenir complètement ni à l’un ni à l’autre). Chacune d’elles est exclusive et complètement isolée des autres. Vous vivez tous sous le même ciel et de la même terre, mais chacun de ces quatre groupes a le centre de sa vie spirituelle au loin, en pays étranger, à Rome, à Moscou, à Constantinople, à La Mecque, Jérusalem ou Dieu sait où encore, mais pas là où ces gens naissent et meurent... Et chacune de ces communautés a fait de l’intransigeance la plus grande des vertus, chacune attend le salut de l’extérieur, chacune d’une direction opposée ».
Le texte que Kusturica lit à son ami Johnny Depp lorsque celui-ci lui rend visite à Sarajevo est beaucoup plus cruel et terriblement prémonitoire quand on connaît la suite. Il est tiré d’une nouvelle d’Andric que je ne connais pas, La Demoiselle.
« Sarajevo a ses bas-fonds, une populace qui vit, pendant des décennies, retirée, dispersée, et apparemment apprivoisée, mais qui (lorsque surviennent certains événements)… se regroupe en un éclair et explose   comme un volcan tapi pendant des siècles, crachant le feu et la boue des passions les plus basses et libérant les appétits les plus vils. Cette masse… est constituée de gens différents par leurs croyances, leurs coutumes et leur habillement, identiques cependant par une cruauté intérieure innée, sournoise alliée à la sauvagerie et la bassesse de leurs instincts. Adeptes de trois religions principales, ils se haïssent entre eux, de la naissance à la mort, viscéralement et aveuglément… Ils naissent, grandissent et meurent dans cette haine, dans cette répulsion réellement physique pour ce voisin qui ne partage pas leur foi… Dès que l’ordre est bouleversé… cette horde, ou plutôt l’une de ses composantes… se déverse sur cette ville, connue par ailleurs pour la courtoisie polie qui régit sa vie sociale et les mots affables de son parler. Cette haine longtemps contenue et cette soif secrète de destruction et de violence, qui jusque-là dominaient sournoisement les sentiments et les pensées, éclatent à la surface ; telle une flamme qui a longtemps cherché et enfin trouvé sa nourriture, elles envahissent la rue et en prennent possession, crachant, mordant, brisant jusqu’à ce qu’une force supérieure les contienne ou jusqu’à ce que leur fureur se consume et s’épuise d’elle-même » (La Demoiselle a paru chez Robert Laffont en 1987 – traduction Pascale Delpech).
Pourtant quand on lit attentivement l’oeuvre d’Andric on trouve qu’elle est remplie d’humanité. Deux idées dominent chez lui : la tolérance, qui est absolument nécessaire pour que des groupes de cultures et de religions différentes puissent vivre ensemble, la modernité à laquelle doit tendre une Bosnie trop longtemps soumise à une Turquie oppressante et archaïque. Il faut croire que cela n’a pas eu le don de plaire aux jeunes Musulmans qui ont édité une revue appelée VOX « avec, sur la page de couverture, une caricature d’Ivo Andric empalé sur un stylo plume ! ». Kusturica explique à Johnny Depp que c’est le supplice que les Turcs avaient fait subir à Radisav qui, la nuit, détruisait ce qu’il avait construit le jour dans Le Pont sur la Drina (cela prouve au moins que le caricaturiste avait lu le roman mais l’avait probablement mal interprété). Izetbegovic trouvait que les gens de VOX étaient « de charmants garçons », raconte Kusturica.
Quand Kusturica rencontre Izetbegovic dans l’appartement de son fils Bakir (qui était au lycée avec lui et qui, à la pause, entre deux cours, avait pour habitude d’enlever la saucisse du sandwich que la cantine distribuait et « puis, avec une grimace de dégoût, traversait toute la cantine et, théâtralement, avec un grand beurk, la jetait dans la poubelle »), il se rend bien compte qu’il est prêt à tout. Quand Kusturica lui demande s’il n’a pas peur d’une guerre avec les Serbes, il lui répond : « Je n’ai peur que d’Allah ». On comprend qu’Izetbegovic n’était pas le gentil Musulman modéré dont l’image a été convoyée par les médias occidentaux. On apprend même qu’il avait été emprisonné à cause de son livre La Déclaration islamique et que Kusturica avait organisé des pétitions pour sa libération à l’instigation de l’auteur du Temps du Mal et du Temps de la Mort, Dobrica Cosic, ardent défendeur du peuple serbe, plus tard Président de la Fédération de Serbie-Monténégro, mais qui, à ce moment-là, comme le dit Kusturica, avait déjà perdu toute influence sur Milosevic. Izetbegovic avait une autre idée folle – probablement inspirée par la Turquie qu’il admirait – le déplacement des populations (les Serbes vers la Serbie, les Musulmans vers la Bosnie), oubliant complètement les terribles drames que ces déplacements Grecs-Turcs avaient provoqués à l’époque. A la fin de l’entretien Izetbegovic accompagne Kusturica sur le pas de la porte et lui demande s’il est vrai qu’il veut faire un film sur le Pont de la Drina. Et lui dit : « la littérature d’Andric est pleine de haine, ce n’était qu’un larbin aux ordres ». « Je savais alors », dit Kusturica, « qu’Izetbegovic ne pouvait être mon Président… parce que je refusais que mon Président parlât ainsi de mon héros ». Un peu plus tard un certain Murat Sabanovic a renversé le monument qui était dédié à Andric à Visegrad. Ce même Sabanovic se proposait de faire sauter le barrage qui se trouvait en amont et noyer les villages serbes. Izetbegovic lui a demandé d’y surseoir. Ce n’est pas encore le moment, lui dit-il.
Mais les choses allaient se précipiter. Aux premières élections démocratiques de Bosnie chacun vote pour son parti national, croate, musulman ou serbe. Un peu plus tard Izetbegovic, devenu Président, organise un référendum sur l’indépendance de la Bosnie. Les Serbes qui représentent 20% de la population refusent d’y participer. Il n’était pas difficile de prévoir ce qui allait se passer par la suite. Dans Visegrad, la ville du Pont sur la Drina, les Serbes ont exterminé tous les Musulmans et ont jeté leurs corps dans la rivière qui coule sous le fameux pont. Et dans Travnik, la ville dont était originaire la famille Kusturica, ce sont les Croates et les Musulmans qui se sont opposés dans des combats sanglants.
Kusturica ne parle pas beaucoup du troisième chef de la triade tragique, Tudjman, le Président de la Croatie. Et pourtant tout a commencé avec la sécession de la Croatie. A partir du moment où les gens n’acceptaient plus de vivre ensemble dans cet Etat multi-ethnique qu’était la Yougoslavie, on ne pouvait espérer qu’ils acceptent de le faire dans ce petit Etat, à majorité musulmane, de Bosnie-Herzégovine.
Quand on réfléchit aujourd’hui à cette histoire tragique de la défunte Yougoslavie on se dit que la fin du XXème siècle et le début du XXIème sont marqués sur le continent européen par un incroyable morcellement des nationalités. Combien d’Etats sont nés de la décomposition de la Yougoslavie et de la fédération russe ? Et ce n’est pas fini. La Serbie devra bien lâcher encore le Kosovo. Des mini-Etats se séparent de la Géorgie. Dès sa libération de la botte russe la Tchécoslovaquie s’est divisée en deux. La Hongrie vient de décider de donner des passeports hongrois à tous les magyarophones des pays voisins. Le pays basque cherche son indépendance depuis la chute de Franco. En Catalogne les partis indépendantistes viennent encore de se renforcer aux dernières élections. Même en Ecosse on voit apparaître le même phénomène. Et puis il y a le cas de la Belgique. Plus d’un an sans gouvernement et le Roi n’ose pas demander de nouvelles élections : les sondages disent que ce serait pire encore. Quelles conclusions faut-il en tirer ? Les gens sont-ils plus heureux quand ils sont ainsi repliés sur eux-mêmes, fermés aux autres ? Car tout ceci traduit quand même un incroyable rejet de l’autre ! Ou est-ce une peur panique de l’autre ? Car ces phénomènes indépendantistes vont de pair avec d’autres phénomènes pas très reluisants : racisme, refus des immigrés et des enfants d’immigrés, montée de l’extrême-droite. Alors que nous vivons une intensification accélérée de la mondialisation. Est-ce là la cause ? Une réaction à cette mondialisation ? Sûrement pas dans le cas de la Yougoslavie. Au contraire, ne faudrait-il pas, justement devant les menaces de cette mondialisation, serrer les rangs ? Serbes, Croates et Bosniaques avaient une langue commune, une histoire commune, une économie commune. Wallons et Flamands n’ont pas de langue commune mais avaient une religion commune, ont aussi une économie commune, et surtout, pour quelqu’un qui les voit de l’extérieur, un mode de vie similaire, des valeurs communes. Et que vont-ils faire de Bruxelles ? Capitale de la tolérance et du bilinguisme. Et puis ces phénomènes de repli on les constate aussi sur le plan de la construction européenne. Les réflexes nationalistes ont pris le dessus partout. En ce moment c’est la Finlande qui fait bande à part en exigeant des garanties de la Grèce. Les Allemands ont de plus en plus souvent un langage nationaliste (même cet hebdomadaire que j’ai longtemps admiré, la Zeit, insultait l’autre jour les Grecs en première page - il faut payer, n’est-ce pas les Grecs – et les Espagnols en 3ème page pour leur agriculture intensive en leur imputant l’origine de la fameuse bactérie tueuse – les concombres espagnols – alors que sa source était à Hambourg chez un producteur de germes bio bien allemand). Non seulement l’intégration européenne ne progresse plus mais elle recule. Alors que sur le plan mondial les géants Chine et Inde et l’autocratique Russie font jeu égal avec les Etats-Unis (soi-disant en déclin). Et nous, Européens, divisés, atomisés, on compte de moins en moins. Mais c’est là un autre problème.
Ce que l’histoire yougoslave devrait nous apprendre à tous, et pas seulement aux Belges, c’est que l’étroitesse ethnique ne conduit qu’à une chose, la haine. La Haine avec un grand H. Emir Kusturica a entièrement raison de critiquer amèrement les politiques des trois bords. Ils ont tous leur responsabilité dans le grand feu qui a ravagé la Yougoslavie. Un homme politique qui attise les mauvais penchants de l’homme est un criminel, un fasciste.
Kusturica a pris un passeport serbe. Il le raconte lui-même. Il le fallait bien : il en avait besoin pour voyager et à Sarajevo il était en danger de mort. Et c’était aussi pour lui une manière de signifier qu’il était attaché à l’ancienne Yougoslavie et qu’il regrettait sa désintégration. Wikipédia va plus loin en racontant qu’il s’est fait baptiser orthodoxe. Cela ne m’étonnerait pas de sa part. Un coup de poing dans la figure d’Izetbegovic. Jouer à l’Homme qui a des principes qu’admirait sa mère, celui qui prétendait encore aimer Staline après 12 ans de camp (alors qu’il n’en avait rien à foutre). Tu es un idiot en politique, aurait dit sa mère…

 



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