20/07/2011     (imprimer)

Hessel, le fils, la mère

On parle beaucoup de Stéphane Hessel depuis le début de cette année. J’avoue que je ne le connaissais pas très bien. Et que je n’ai même pas acheté son petit livre, Indignez-vous ! Pourquoi ? Parce que j’étais sceptique. Parce que je ne crois plus à tous ces manifestes, ces écrits, ces livres qui n’aboutissent à rien. Il n’y a qu’à voir tout ce qui a été écrit sur le réchauffement climatique, sur la crise financière, sur le libéralisme économique (j’ai moi-même signé un papier stigmatisant l’absurdité de la suppression du facteur !), sur le problème palestinien… Sans aucun résultat. Nul.
Il m’a semblé évident que seuls les hommes politiques avaient les leviers en mains pour s’opposer, avec quelques chances de faire bouger les choses, à l’énorme pouvoir économique de ces minorités, à la courte vue, qui ne voient que leur intérêt immédiat, forcément à court terme. Ces minorités dont le slogan caché est : Après nous le déluge !
Mais quand je vois le PS établir un projet illisible de 50 pages et Martine Aubry déclarer qu’il faut augmenter le budget de la culture de 30 à 50% ! Comme si, par les temps qui courent, c’était la culture qui était la priorité. Quand j’ai débuté mon activité de chef d’entreprise, je suis tombé, dans ma filiale allemande, sur un vieux Monsieur, un Intellectuel à l’ancienne, le Dr. Bellow, qui m’affirmait que quand on voulait vanter, dans un prospectus, les avantages d’un nouveau produit, il fallait s’en tenir à trois points. Trois points, pas plus. En choisissant les plus essentiels. Et on n’avait pas besoin de faire de longues études en marketing (lui était Docteur en Droit et moi ingénieur) pour comprendre le bien-fondé de ce point de vue.
Ne sont-ils pas capables de comprendre cela au PS ? Pas capables de fixer trois ou quatre priorités ? D’abord faire tout ce qui est possible de faire (en coopération avec les autres partis européens de gauche et du centre) pour juguler le capitalisme financier comme on l’a fait pour le capitalisme industriel. Corriger les injustices sociales trop criantes (par la loi, par la fiscalité, etc.). Sans oublier le problème du réchauffement climatique (et pour cela, ne pas arrêter stupidement les centrales nucléaires). Et bien sûr le chômage (mais en s’en tenant à des mesures concrètes, précises), l’éducation, les banlieues. C’est déjà beaucoup, c’est déjà trop. D’autant plus que rien n’est plus possible aujourd’hui si on ne trouve pas d’alliés en-dehors des frontières. Et si on continue à creuser nos déficits (car l’injustice entre générations est une autre injustice criante).
Et pourtant, quand on voit que des jeunes se sont rassemblés en masse, en Espagne et dans d’autres pays européens, en se désignant sous le nom d’Indignés, on peut se demander si Hessel n’avait pas raison. Mais je crois qu’il fallait de toute façon s’attendre qu’à un moment donné la situation avait des chances de devenir révolutionnaire. Quand on voit les hiatus qui se sont formés entre chômeurs et smicards d’un côté et dirigeants des grands groupes, traders et autres grands privilégiés du système de l’autre, on comprend bien que la Révolution gronde… Et, d’une certaine manière, c’est une bonne chose, parce que cela pourrait au moins faire peur aux puissants et les inciter à devenir plus raisonnables. Ce qui est probablement un beau vœu pieux. Le capitalisme qui s’auto-corrige ! Qui se moralise ! Quelle rigolade. Surtout quand on voit (et on est bien placés ici au Luxembourg pour s’en rendre compte) comment les capitaux privés qui circulent librement dans le monde progressent de manière géométrique. Devenant donc forcément de plus en plus puissants et de plus en plus gourmands. Et puis je me méfie des Révolutions. Les mouvements de masse ont dans un passé récent réussi à faire tomber des systèmes autocratiques, que ce soit en Europe de l’Est ou dans les pays arabes, mais les masses ne sont guère capables de faire émerger des régimes authentiquement démocratiques, ni de faire éclore des idées, des lignes directrices.
Mais cela ne fait rien. Je l’admire néanmoins, ce Stéphane Hessel, qui a encore l’énergie, à son âge, à vouloir faire évoluer l’histoire, à avoir la foi, comme son ami Edgard Morin ou comme Michel Rocard. Moi je ne l’ai plus. Moi je l’ai perdue, la foi. Je veux dire la foi en l’Homme. Et je ne vois pas pourquoi, moi, comme tous ces salopards, ces drogués à l’avidité, je n’aurais pas, moi aussi, le droit de dire : Après moi, le déluge ! (Hélas, non. Je n’ai plus ce droit puisque j’ai maintenant des petits-enfants ! Et des petits-neveux et nièces).

Si Stéphane Hessel n’avait pas été à ce point au centre de l’actualité je n’aurais probablement pas acheté ce livre qui concerne sa mère et dont on a rendu compte il y a quelques mois dans le Monde. Voir : Marie-Françoise Peteuil : Helen Hessel, la femme qui aima Jules et Jim, édit. Grasset et Fasquelle, 2011. Je savais bien sûr que le film de Truffault reposait sur une histoire réelle, relatée dans un roman éponyme d’un certain Roché, mais je ne connaissais pas l’identité de la Catherine du film, et encore moins qu’il s’agissait de la mère de ce fameux Stéphane Hessel. L’histoire débute comme dans le film. Franz Hessel, l’Allemand, et Henri-Pierre Roché, le Français, sont amis bien que très différents, l’un ressemblant plutôt, physiquement du moins, à Sancho Pança, et l’autre à Don Quichotte. Ils se partagent les mêmes femmes (au fait, les hommes qui couchent fréquemment avec la même femme ne sont-ils pas un peu homo ?). Et puis rencontrent Hélène, toujours à Paris. Franz en tombe tout de suite amoureux et demande à son ami H.-Pierre de ne pas y toucher. Et parvient à la persuader de l’épouser. Et puis l’histoire continue encore comme dans le film : le couple part vivre en Allemagne et bientôt Franz n’arrive plus à satisfaire son épouse, ni à la retenir, et appelle son ami à l’aide. Celui-ci accepte. Hélène et H.-Pierre couchent ensemble et… c’est à partir de ce moment-là que l’histoire commence à devenir plutôt sordide.
Et d’abord à cause de la personnalité, plutôt abjecte de Henri-Pierre. Du moins si on croit ce qu’en dit la biographe qui a eu accès aux carnets intimes et journaux des protagonistes. Roché passe son temps au lit, toujours enrhumé, grippé et anorexique (il a près de un mètre quatre-vingt-dix et pèse 60 kilos). Il vit chez sa mère mais a couché avec mille femmes ! Car ce qui fonctionne bien dans ce grand corps malade c’est le sexe. Il l’appelle le petit god ! C’est dire. Hélène en tombe éperdument amoureuse. Et Henri-Pierre veut qu’elle lui fasse un enfant (il faut dire qu’elle est une véritable Walkyrie, nageant en Mer du Nord, faisant mille folies comme dans le film, jouant au toréro avec une locomotive – et s’en faisant heurter). Mais il veut que cet enfant porte son nom. Et donc qu’elle divorce (elle pourra se remarier avec Hans plus tard). Les deux hommes en discutent. Mais déjà Hélène est enceinte. Trop tôt, dit Henri-Pierre. Et lui demande d’avorter. Ce qu’elle fait ! Cinq mois plus tard elle divorce et recommence la relation avec Roché, devient de nouveau enceinte, mais Roché y trouve de nouveaux problèmes et lui demande d’avorter une deuxième fois. C’est là que j’ai eu envie de laisser tomber le livre. Dégoûté. Et puis, quand même intrigué par cette femme, j’ai continué. Tout ceci se passait dans les années 20. Hélène avait déjà deux fils Ulrich, l’aîné, légèrement handicapé à cause d’une naissance difficile, et Stéphane.
En 1925 Hélène vient s’installer à Paris, d’abord avec toute la famille, mais Franz repart bientôt pour vivre à Berlin et Ulrich, un peu plus tard, rejoint son père. Hélène travaille comme journaliste pour des publications allemandes. Les relations avec Roché reprennent, bien que celui-ci en épouse une autre, celle qu’il s’était réservée pour ses vieux jours, en 1927. Et même si elle a, peut-être, avorté des œuvres de Roché une 3ème fois. Ce n’est que quand elle apprend, plusieurs années plus tard, qu’il s’est amouraché d’une jeune et que celle-ci lui a fait un petit garçon, qu’elle rompt définitivement avec lui après s’être jetée sur lui avec une fureur de fauve et un revolver (et accessoirement lui avoir extorqué le paiement des études de Stéphane qui va réussir à entrer à Normale Sup Lettres).
La suite de la vie de Hélène est plus à son avantage. Encore qu’il y ait un acte que je digère mal. Hélène et Franz s’étaient remariés. Et puis Hitler arrive au pouvoir. Si elle reste mariée avec un juif elle ne pourra plus travailler comme correspondante de la presse allemande. Alors ils divorcent à nouveau (en 1936). Je sais bien qu’à ce moment on ne sait pas encore que les juifs vont être exterminés et les deux sont d’accord, n’attachant probablement pas beaucoup d’importance à ce genre de convenances, essayant surtout de survivre financièrement. Mais quand on sait ce que de nombreux époux ou épouses de juifs ont fait pour braver Hitler et ce que cela leur a coûté (et que c’est peut-être la seule occasion où Hitler a dû céder devant l’opinion publique !) - il n’y a qu’à lire le Journal de Victor Klemperer – on se dit que Hélène a raté là une belle occasion de témoigner. Car après tout ces gens sont tous des intellectuels. Roché est écrivain, conseiller et marchand d’art (grand ami de Marcel Duchamp, grand baiseur comme lui). Hélène écrit des articles alertes et vivants, fréquente d’autres intellectuels et artistes (Rilke, Man Ray), traduira après la guerre, en allemand, Lolita de Nabokov et Noa-Noa de Gauguin. Franz se voit confier, en collaboration avec Walter Benjamin, la traduction de la Recherche de Proust. Jules Romains ne veut pas d’autre traducteur que lui pour Les Hommes de bonne volonté. Et plus tard encore Franz traduira Albert Cohen, Julien Gracq, Julien Green. Et se fera écrivain (il paraît que son meilleur livre est Promenades dans Berlin).
Mais Hélène va largement se racheter. Juste avant la guerre elle ira chercher elle-même Franz, complètement inconscient du danger nazi, à Berlin, et réussira à le faire passer les frontières bien qu’il n’ait pas de passeport. Une fois la guerre déclarée, Franz et Ulrich étant emprisonnés dans un camp en France, parce qu’Allemands, elle arrivera à les faire libérer et elle-même entrera dans la résistance (et son fils Stéphane rejoindra de Gaulle à Londres et s’engagera dans les Forces françaises libres). Elle est une force de la nature, une personne d’une incroyable autorité (son fils Stéphane ose s’y opposer et Truffault, prudent, refuse de la voir lorsqu’il réalise son film). Elle garde son incroyable vitalité jusqu’à la fin (elle meurt à 96 ans). On voit que sur ce plan-là son fils Stéphane a de qui tenir.
Finalement je ne regrette pas d’avoir lu le livre de Marie-Françoise Peteuil jusqu’au bout. Il montre combien la passion et la sexualité peuvent rendre les gens les plus éminents incroyablement égoïstes. Il montre aussi comment un artiste, en l’occurrence Truffault, est capable de muer une histoire plutôt sordide en une œuvre d’art légère et romantique à souhait, un film dont tout le monde se souvient, illuminé qu’il est par le jeu de l’inoubliable Jeanne Moreau et par la musique cristalline des lancinantes ritournelles qu’elle nous chante.
 



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