05/04/2011     (imprimer)

Gabrielle Wittkop, voyageuse

« - Croyez-vous, Mr. Tang, que demain nous serons encore en vie ?
- Je le voudrais beaucoup, Madam, mais nul ne connaît l’avenir.
»
C’est ainsi que débutent et finissent les Carnets d’Asie de Gabrielle Wittkop. C’est en revenant de l’île des Dragons où elle s’était rendue avec un jeune zoologue chinois de Sydney pour essayer d’y apercevoir le fameux dragon, le varan de Komodo, qu’ils ont échangé ce petit dialogue inquiet en entrant dans l’unique auberge de Bima sur l’île de Sumbawa. « Tenu par un crapaud géant obèse dans une chemise à carreaux, c’est le plus atroce, le plus épouvantable caravansérail qu’on puisse imaginer ». Mais pour Gabrielle Wittkop qui a revisité tous ces souvenirs et les a remis en ordre juste avant sa disparition ces mots avaient peut-être une autre signification : bientôt elle allait mettre fin à ses jours, voulant rester maîtresse de sa mort comme elle l’avait été de sa vie.
J’ai déjà longtemps évoqué dans mon Bloc-Notes 2009 cette femme si étrange, si énigmatique et, en même temps si exceptionnelle et si attachante (voir Gabrielle Wittkop). J’avais dit combien j’admirais son intelligence, sa finesse, son érudition, son humour et puis surtout ce style si original, si baroque, si foisonnant, si surprenant. Mais j’avais aussi exprimé ma révulsion devant les horreurs dans lesquels elle se complaît quelques fois. Et je m’étais demandé comment on pouvait imaginer de telles horreurs. Imaginer, et puis les écrire. Et j’avais dit que j’allais sonder ses livres que je pensais être de nature plus intime. Et c’est ce que j’ai fait. Commençant par La Mort de C. d’abord, parce que c’est celui de la mort à Bombay de son ami le plus cher. Un livre où sa mort d’un coup de couteau dans les bas-fonds de Bombay est répétée jusqu’à l’obsession, mais qui ne m’apprend rien sur elle. L’histoire qui suit, Le Puritain passionné, est déjà plus intéressante parce qu’y apparaît déjà cette passion pour Harimau, le tigre, que l’on retrouvera dans ses Carnets d’Asie jusqu’à cette scène qui y est reproduite à l’identique : le matelot barak, fils de cannibale, qui mime et raconte, en plein lac Toba, la bataille légendaire du Rajah Situmorang, qu’on surnommait Guru Babiat, le Maître du Tigre, avec deux tigres qui l’attaquent et qu’il étrangle de ses mains nues (voir Gabrielle Wittkop : La Mort de C. suivi de Le Puritain passionné, édit. Verticales, 2001). Quant à ce livre que je pensais être un journal et qui porte ce beau titre : Chaque jour est un arbre qui tombe, je l’ai trouvé extrêmement décevant (voir Gabrielle Wittkop : Chaque jour est un arbre qui tombe, édit. Verticales, 2006). Le mystère est donc resté entier. Il est celé, enfoui quelque part dans sa biographie. Dans son enfance peut-être. Les blessures viennent souvent de l’enfance. Ce sont elles qui, aussi, souvent, ne se referment jamais.
En tout cas, en parcourant avec elle les chemins de la Thaîlande, de la Malaisie et de l’Insulinde, on ne rencontrera pas autant d’horreurs (voir Gabrielle Wittkop : Carnets d’Asie, édit. Verticales, 2010). Et c’est avec beaucoup d’humour qu’elle raconte son voyage dans le train qui l’emmène de Thaïlande en Malaisie avec une dame indienne « dodue, soignée, enfarinée » et qui se révèle travestie et eunuque ou ce que les grands-parents du Batak des environs du Lac Toba avaient encore vu quand ils étaient petits (« on faisait des entailles dans la peau, zak, zak, zak, on arrosait de jus de citron, et plus le type gueulait, plus on rigolait. Ensuite… on lui tranchait la tête… Le corps était consommé cru, assaisonné de poivre vert, chaque morceau, le meilleur étant les fesses, distribué selon sa qualité… ») ou que les « ulu (têtes) qui se balancent aujourd’hui aux poutres » chez les Dayak Iban de Sibu à Kalimantan « ont généralement été cueillis sur des épaules japonaises (certains d’entre eux ont même gardé leurs lunettes) ».
Et c’est en toute sécurité que le lecteur pourra voyager avec Gabrielle « dans la vieille Jeep hurlante que Monsieur Wong conduisait avec un flegme remarquable sur la route défoncée de Binjei vers l’Aceh » ou sur le siège arrière de la Honda que le patron du wisma sait faire voler comme un canard sur les sentes bossues du nord de l’île de Nias (- Ça va-t-i, Maman ? – A merveille, mon fils ! ). Il découvrira aussi son immense amour pour les animaux (c’est pour cela qu’elle est aussi végétarienne). Tout de suite après avoir dit : « Le riz, le buffle et le bambou dominent et caractérisent tout le Sud asiatique, ils sont omniprésents et nul ne peut connaître l’âme de l’Asie s’il ne connaît la leur », c’est le buffle qu’elle célèbre. « Le buffle… connaît la longue patience. En Thaïlande, à Sumatra, aux Célèbes, partout où l’air est chaud, moite, lourd comme lui, c’est le double croissant des cornes plates, la parfaite symétrie entre l’amande noire des yeux et la noire amande des naseaux. Dans l’étain mat des mares ennuagées d’anophèles, il émerge à peine, immobile et comme minéral, parfois une aigrette picorant les tiques sur son dos… Vêtu de vase sèche qui protège son épiderme pauvre en pores, il longe les rizières dans le soleil du soir, lent comme un roi et chevauché par des enfants ». Et puis il y a la jument Lambusch qu’elle a louée au marché aux chevaux de Muntilan près de Jogjakarta, « une jument baie aux jambes un peu cagneuses, au dos un peu ensellé, à l’encolure un peu penchée, une pauvre bête qui a bien quinze ans sur l’échine ». Elle veut monter jusqu’au plateau de Dieng, là où « vers le début du VIIIème siècle des architectes venus d’Inde édifièrent un sanctuaire à Siwa » qu’ils nommèrent Di Hyang, Séjour des Dieux (elle a déjà vu Borobudur avant, pendant et après la restauration). « C’est seulement à cent kilomètres de Muntilan, par Magelang et Wonosobo » (autant dire rien pour Gabrielle !). Mais en cours de chemin, ayant pris des raccourcis, elle a peur pour sa jument, se penche sur l’encolure pour la soulager dans les montées, met pied à terre et « épaule contre épaule » essaye de la freiner quand la descente devient dangereuse. Alors quand il faut la rendre après être revenu à Muntalan elle a le cœur lourd, d’autant plus que quand « les yeux pleins de larmes » elle s’est éloignée, Langusch l’a rappelée. « Ce fut la seule fois que je l’ai entendue hennir », dit-elle. Et dans la réserve du Leuser au nord-ouest de Kotakane à Sumatra où elle était venue observer les orang-outangs elle va rencontrer Harimau. Le soir un dukun vient raconter des histoires de tigres. Tôt, le lendemain matin, Gabrielle va faire sa toilette dans le torrent avant que les hommes ne se réveillent quand elle entend un plouf trois ou quatre mètres plus loin et quelque chose s’ébroue et « une odeur poivrée, âcre et chaude » passe à travers le brouillard. Quand le jour se lève, pas de doute c’était lui, Harimau, celui qu’on appelle Sher en Inde, Sher Khan. « Mon totem, mon double, dont je porte l’annulaire à la main gauche », dit-elle.
Et puis on voyage toujours intelligent avec elle. C’est ainsi que l’on apprend que « Debussy découvrant la musique du gamelan, sans modulations et presque sans mélodies, la compare à une eau courante et au clair de lune ». Et que c’est au Raffles que, « torturé de nostalgie en présence de l’objet même qui la suscitait, Somerset Maugham écrivit The Moon and Sixpence ». Et de temps en temps un petit clin d’œil philosophique : en quittant Yogyakarta elle note « à l’entrée du Kraton, deux figures de gardiens représentant le bien et le mal. Toutes deux sont identiques ». Et moi elle me rappelle aussi quelques souvenirs prestigieux. « J’ai connu le fabuleux Oriental de Bangkok et le vieux Raffles au temps où la tenue de soirée était obligatoire ». Car moi aussi j’ai encore connu l’Hôtel Oriental, bien avant sa rénovation, de facture encore très française, situé un peu à l’extérieur, au bord du fleuve sur le bord duquel, le soir, l’Hôtel organisait volontiers un spectacle de danses siamoises. Et j’ai connu le vieux Raffles de Singapour, bien avant qu’on l’affuble d’une excroissance moderne. On n’y exigeait déjà plus la tenue de soirée mais tout était encore très british, que dis-je très Raj, et je me souviens fort bien du premier vrai curry que j’y ai dégusté, le plus hot de toute ma longue existence !
Mais les parcours de Gabrielle Wittkop ne sont pas ceux du touriste commun. Je prie à l’avance tous les amoureux de Bali de l’excuser et de m’excuser, moi, de rapporter ce qu’elle en dit : « Je ne veux plus de Bali, l’artificieuse, la maquillée. La gueule de ces touristes me donne la nausée. L’indescriptible martyre de ses chiens errants me blesse. Je suis frustrée par ses structures corpusculaires et brisées sur elles-mêmes. Je ne puis souffrir ni ses peintures en camaïeu ni l’hibiscus à l’oreille d’une valetaille effrontée. Je n’ai aimé de Bali que Sangeh, le temple vert, velouté de mousse au fond des bois et Goa Lawa, la caverne tapissée des chauves-souris. Ah, aussi les enfers ensoleillés des fresques de Klungkung où des diables rigolards effectuent leur tâche de si bon cœur, si l’on peut dire ». Alors elle se dépêche de traverser l’ancienne ligne Wallace qui était supposée séparer les biotopes asiatiques et australiens pour se rendre à Lombok.  « A peine visitée jusqu’à présent… Pour combien de temps encore ?... Car il est à craindre qu’une petite sœur prenne le même chemin que son aînée ».
René de Ceccaty qui, dans le Monde littéraire du 3 décembre 2010, consacrait une critique élogieuse à ces Carnets, dit : « Elle trouve les mots justes, frappants, généreux pour des populations variées qu’elle ne met jamais à distance… A aucun moment, le goût de l’exotisme, si gênant dans de nombreux récits de voyageurs aux relents colonialistes, ne vient troubler le respect du regard ». Quand on lâche le mot exotisme on pense inexorablement à celui qui l’a théorisé, Victor Segalen, ou à notre contemporain, l’Ecossais français Kenneth White, qui théorise aussi avec sa géopoétique. Moi je la compare à Nicolas Bouvier. Même si ses Carnets d’Asie ne peuvent quand même pas rivaliser avec ce chef d’œuvre unique qu’est L’Usage du Monde. Mais comme Nicolas Bouvier elle peine, elle souffre, elle voyage sur les camions avec les patates et dort sur la dure. Comme lui elle s’ouvre aux autres, aux impressions. Et comme lui elle en tire du plaisir, elle en jouit. Quand, dans la réserve d’Ujung Kulon, la presqu’île qui prolonge la pointe occidentale de Java, elle entreprend une balade de 15 km en forêt tropicale (« une gageure pour une femme européenne qui n’est plus très jeune »), avec « les dagues acérées des épines, les plantes vésicantes, les sangsues, la chaleur concentrée », Hanum, le forestier lui demande : « OK, Maman ? », elle murmure pour elle-même : « Ouioui, c’est OK… OK. A grand-peine, bien sûr, mais pour rien au monde je voudrais ne pas être ici ». Et quand, à Kalimantan, elle remonte le grand fleuve, le Sungai Mahakam, d’abord sur un caboteur, puis sur un canot à moteur léger avec des porteurs pour contourner les chutes, qu’elle passe une première chute, puis qu’à la deuxième des soldats lui interdisent de continuer, elle a envie de pleurer. Et elle pleure peut-être vraiment. « Le rêve était présent depuis des années », avait-elle dit, « une attente, une lueur lointaine : un temps viendra où je remonterai le Mahakam jusqu’aux grands rapides, je le sais, un temps viendra… Je suis bouleversée. Jamais vu telle majesté ». Le temps n’est pas venu. Et il ne viendra plus pour Gabrielle Wittkop. Et pourtant elle s’était encore interrogée juste avant de ranger définitivement ses Carnets : « Y aura-t-il d’autres voyages ; des départs tremblants d’attente, des dangers, des éblouissements avant l’adieu définitif ? »

 



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