20/09/2010     (imprimer)

Abbey: The Monkey Wrench Gang

C’est en lisant une biographie de Jim Harrison (celle faite par son traducteur Matthieussent) que j’ai rencontré pour la première fois le nom d’Edward Abbey. « Chacun à sa manière », y lisait-on, « Edward Abbey et Jim Harrison s’opposent violemment à cette inconscience de prédateur qui imprègne la mentalité américaine depuis l’origine ». Et ailleurs, peut-être dans une de ses interviews, Jim Harrison va même jusqu’à dire qu’il considère Edward Abbey comme l’un des plus grands écrivains de l’Ouest. Et puis voilà que je découvre dans le dernier catalogue que m’envoie mon libraire Ken Lopez de Hadley dans le Massachussets ce roman-culte d’Edward Abbey, dans une édition anniversaire publiée en 1985, 10 ans après sa première parution, une édition sur papier spécial, numérotée et signée par l’auteur. Et, en plus, véritable cerise sur le gâteau, illustrée par un dessinateur fameux, roi de l’underground, des BDs pour Adultes, le créateur de Fritz the Cat en personne, Robert Crump (ce Crump qui vit d’ailleurs aujourd’hui dans le sud de la France et a été célébré il y a quelques années, bien tardivement, me semble-t-il, au Festival d’Angoulême). Je l’ai bien sûr commandé et je viens de m’en délecter. Je crois qu’il y a longtemps que je n’avais pas autant ri, à haute voix, en lisant un bouquin.
Un monkey wrench est comme chacun sait, ou comme chacun devrait le savoir, une clé à molette (d’ailleurs je crois que le bouquin a été traduit en français avec le titre de Gang de la Clé à Molette ; mais je pense que ceux qui le peuvent devraient le lire en anglais parce qu’ils perdraient forcément beaucoup de son sel dans la traduction). Le fameux « Gang » est constitué de quatre membres tous aussi farfelus les uns que les autres.
Il y a d’abord Seldom Seen Smith, présenté par l’auteur comme un Jack Mormon. Qu’est-ce qu’un Jack Mormon ? Une espèce de faux Mormon. Un type qui boit, jouit, ne va pas souvent au Temple, mais reste plus ou moins attaché à sa communauté. D’ailleurs le nom de famille de Seldom Seen est Smith. C’est aussi celui du père fondateur. Il en est peut-être même un descendant. Et comme les Mormons Seldom pratique ce que l’auteur appelle le mariage multiple. Mais il s’arrange pour que chacune de ses trois femmes habite à une journée de voyage l’une de l’autre. C’est peut-être pour cela qu’elles trouvent qu’elles ne le voient pas assez souvent et qu’elles ont décidé de lui donner ce prénom original de Seldom Seen (rarement vu). S. S. Smith a un métier. Il est guide et emmène des touristes descendre sur ses canots pneumatiques les rapides du Colorado (c’est ainsi qu’il va faire connaissance avec les trois autres membres du gang). Il faut croire qu’il en reste des rapides malgré ce qu’en dit l’auteur : « La pauvre rivière Colorado qui était dans le temps libre, sauvage et d’une magnifique couleur dorée, comme son nom l’indique, est maintenant complètement apprivoisée, domestiquée par le grand barrage (le Glen Canyon Dam), claire et verte comme les eaux des glaciers. Un fantôme de rivière, survolée d’esprits de mouettes et de pélicans et qui n’est plus habitée que par des esprits de castors ». Seldom Seen a une idée fixe : faire sauter le barrage. Au début de l’histoire on le voit agenouillé en plein milieu du pont face au Glen Canyon Dam, priant Dieu : « Dear old God, vous savez comme moi comme c’était avant. Avant que ces salopards de Washington arrivent et foutent tout en l’air. Comme la rivière était grasse et dorée, comme les chevreuils s’avançaient sur les bancs de sable le soir, les hérons perchaient au haut des saules, et comme les poissons-chats qu’on y pêchait étaient gras et savoureux… Tu te souviens de ces jolis petits torrents aujourd’hui disparus de Bridge Canyon et de Forbidden Canyon ? Et la cataracte de Forty Mile Canyon ? Et ce vieux ferry et son complexe système de câbles ? Cela me rend malade. Alors écoutez-moi, Dieu. Il y a quelque chose que vous pouvez faire pour moi. Un tout petit tremblement de terre juste en dessous de ce barrage ? OK ? Quand vous voulez. Même maintenant si vous voulez. Cela ne me dérangerait pas… » Et puis, quand une des rangerettes vient le chasser (les touristes commencent à s’attrouper autour de lui) : « OK, Dieu, je vois que vous ne voulez pas le faire tout de suite. Bon c’est vous le Boss, mais le temps presse. Dépêchez-vous, goddammit. Amen ».
Hayduke, lui, c’est le plus terrible des quatre (Tiens, drôle de nom ce Hayduke! Abbey aurait-il pensé aux haïdouks chers à Istraït Panati?). Complètement hirsute, brute épaisse, grossier et jurant sans cesse, buvant canette sur canette (et les jetant par la fenêtre de sa voiture, ce qui n’est pas très écolo), misogyne, en voulant au monde entier, c’est un ancien Béret Vert. Définition selon Ed. Abbey : « Si tu tues pour de l’argent tu es un mercenaire ; si tu tues pour le plaisir tu es un sadique ; si tu fais les deux, tu es un Béret Vert ». Mais en réalité c’est un homme blessé, singulièrement marqué par le Vietnam et qui reçoit ces merveilleux paysages du Sud-Ouest, cette nature sauvage, comme une consolation, comme un baume pour son âme. J’apprendrai plus tard, grâce au net, que c’est un homme réel, devenu l’ami de Abbey, qui a servi de modèle à Hayduke. Cet homme c’est Doug Peacock qui est devenu écrivain lui aussi, a rendu hommage à Edward Abbey dans Chasing Abbey, parlé dans ses Grizzly Years de ses années de randonnées solitaires dans les Rocheuses (un livre qui a enthousiasmé certains internautes), mais a aussi évoqué la blessure du Vietnam (il était Béret Vert lui aussi) dans Une Guerre dans la tête. Et lorsque Hayduke, dans un moment de grande émotion, arrive finalement à parler de son passé à ses compagnons, on se dit que Edward Abbey ne fait probablement que rapporter ici ce que lui a raconté son ami Doug Peacock. « J’étais prisonnier du Viet Cong. Quatorze mois dans la jungle, toujours en mouvement. Ils m’attachaient à un arbre la nuit. Sauf quand les avions arrivaient. Ils me nourrissaient de riz gluant, de serpents, de rats, de chats, de chiens, de feuilles de lianes, de pousses de bambous, ce qu’on pouvait trouver. Pire même que ce qu’ils mangeaient eux-mêmes. Quatorze mois. J’étais leur infirmier. Nous nous enfoncions dans leurs bunkers, couchés en tas comme des putains de chatons, quand les B-52 passaient au-dessus de nous. Il paraît que cela aidait à absorber les chocs. Nous étions toujours prévenus quand ils arrivaient, mais on ne pouvait les entendre, ils volaient trop haut. On n’entendait que les bombes. Nous étions dix pieds sous terre, quelquefois vingt pieds, mais après cela on voyait ces gars courir en rond, le sang sortant de leurs oreilles à cause des percussions. Certains devenaient fous. Des enfants la plupart d’entre eux. Des adolescents. Ils auraient voulu que je les aide dans leur combat, mais je n’ai pas pu… Alors ils m’ont fait leur infirmier. Une sorte d’infirmier. J’étais moi-même malade la moitié du temps. Un jour je les ai vus descendre un de nos hélicoptères. Ils ont tous crié de joie quand ce salopard s’est écrasé. J’aurais voulu crier aussi. Mais je n’ai pas pu. Ce soir-là on a tous fait la fête avec les rations C et la Budweiser récupérés dans l’hélico. Mais le lard et les haricots les ont rendus malades. Après quatorze mois ils m’ont foutu dehors – disant que j’étais une charge pour eux. Ces petits robots communistes ingrats. Que je mangeais trop. Que j’avais le mal du pays. Et c’est vrai que j’avais le mal du pays. J’étais assis dans la jungle, jouant avec ma chaîne, nuit après nuit, et je n’arrivais à penser qu’à mon pays. Pas à Tucson, Arizona. Non, il fallait que je pense à quelque chose de propre et de décent, sinon je devenais fou. Alors j’ai pensé aux canyons. J’ai pensé au désert. J’ai pensé aux montagnes… Alors ils m’ont relâché. Et puis j’ai eu droit à six mois dans les prisons psychos de l’Armée, Manille, Honolulu, Seattle. Mes parents ont eu besoin de deux avocats et d’un sénateur US pour arriver à me faire libérer. L’Armée pensait que je n’étais pas encore tout à fait prêt pour la vie civile... ». « Suis-je fou, docteur ? » demanda-t-il au troisième larron du groupe, le docteur Saris. « Absolument. », lui répond le docteur, « Psychopathe. Le cas le plus évident et le plus facile à certifier que j’aie jamais rencontré ». « J’ai d’ailleurs eu une pension », ajoute Hayduke. « 25% d’invalidité. La tête. Un quart fou. Il y a un tas de chèques qui doivent m’attendre chez mes parents. Mais l’Armée ne voulait vraiment pas me lâcher. Il fallait me traiter, me réhabiliter, qu’ils ont dit. Ils voulaient même me faire passer en cour martiale, m’interdire de porter le VC sur mon béret vert… N’empêche, quand j’ai vu qu’ils voulaient faire la même chose à l’Ouest que ce qu’ils avaient fait à ce pauvre petit pays là-bas, je suis devenu fou à nouveau. Et me voici », dit-il en riant comme le lion qu’il était.
Les deux autres membres du Gang sont le Docteur Saris et son assistante Bonnie. Le Doc est plus âgé, petit, chauve, barbu lui aussi, un gros cigare à la Groucho dans sa bouche. Il est chirurgien dans une petite ville du Nouveau Mexique, sa femme l’a quitté ou est morte, ses fils engagés dans une vie professionnelle active, il a le spleen. Sa lubie c’est la destruction des panneaux publicitaires qui bordent les grands highways de l’Etat. Il les attaque à la tronçonneuse ou carrément au chalumeau lorsque l’Administration des Ponts et Chaussées a décidé de passer aux poteaux métalliques. Il fait cela la nuit, sa grosse Lincoln que conduit Bonnie garée dans un coin, abritée des regards. Bonnie est sa secrétaire, son assistante et sa maîtresse occasionnelle. Il en est très amoureux.
Bonnie a une splendide chevelure rousse. Elle est à moitié WASP, à moitié juive du Bronx. Et c’est probablement ses racines bronxiennes qui lui ont donné une langue aussi acérée. Qu’elle utilise à merveille contre l’homme des bois qu’est Hayduke (jouissance des dialogues !). Elle a un nom de famille germanique à coucher dehors : Abbzug. Elle a beaucoup de tendresse pour Doc. Et si elle entre dans cette histoire d’hommes un peu dingues (vous êtes vraiment restés des petits garçons, dit-elle) c’est probablement plus pour protéger son Doc que par conviction personnelle. Il n’empêche, une fois entrée dans l’action, elle est complètement prise au jeu. Et presque aussi fanatique que Hayduke. D’ailleurs elle finit par tomber amoureuse de celui-ci. Voici comment cela est arrivé : Ils vont boire dans un bar après avoir accompagné Doc à son avion, Bonnie met un quarter dans le juke-box pour écouter Janis Joplin alors que le bar est rempli de cow-boys, l’un d’eux se lève, branle le juke pour arrêter la Joplin et la remplace par du country, Bonnie proteste, les cow-boys l’ignorent jusqu’à ce que Hayduke lance à la cantonnade : « Hey, je suis un hippie et heureux d’apprendre que la révolution sexuelle a finalement touché l’Ouest et que même les cow-boys se font baiser maintenant (I hear that even cow-boys can be laid now !) » (Pourtant j’ai vérifié : le Gang de la clé à molette date de 1975 et Annie Proulx n’a écrit son Brokeback Mountain qu’en 1999 !). Alors les dix cow-boys se lèvent comme un seul homme et tapent sur Hayduke jusqu’à ce qu’il ne bouge plus. Et murmure : « Well. Shit. Wrong cow-boys this time ». Alors Bonnie traîne Hayduke jusqu’à un motel, le soigne, le déshabille, le lave dans la baignoire, voit un sexe rose se dresser, le congratule… Et puis, dit Edward Abbey, ils se rentrent dedans comme deux wagons de fret sur une aire de triage, le lit du motel tremble sur ses pieds, et toute la nuit, à intervalles irréguliers, les cris de Bonnie traversent les murs, « provoquant des commentaires défavorables dans les chambres adjacentes ». Après cela ils se payent une lune de miel pré-maritale dans les forêts qui dominent la face Nord du Grand Canyon, interrompant ainsi pour un temps leur campagne de terrorisme écologique.
C’est lors d’une soirée idyllique, campant sur un banc de sable du Grand Canyon – S. S. Smith avait engagé Hayduke pour l’aider à passer les rapides et Doc et Bonnie étaient ses uniques clients – qu’ils avaient décidé de s’attaquer ensemble à la marche de la civilisation et à la dégradation de ces paysages grandioses et uniques du Sud-Ouest américain. Ils commencent à cibler les constructeurs de nouvelles routes (et puis les ponts qui vont avec), puis les entreprises de déforestation, sabotant de toutes les manières possibles toute la gamme des appareils construits par Caterpillar et Bucyrus Erie : sciant les tuyauteries hydrauliques, vidant l’huile des moteurs, puis les faisant tourner, ou mettant de la mélasse dans le diesel, finissant par les brûler ou les faire sauter ou les pousser dans les ravins (ce qui n’est pas très écolo !). Et puis ils vont se tourner vers les grandes entreprises minières et d’électricité (ces mines de charbon et d’uranium qui polluent la terre et l’eau et ces centrales thermiques qui polluent l’air – pour pouvoir éclairer un parking à Los Angeles, dit Abbey). Alors Doc qui a de l’argent va aller acheter la dynamite et tous les autres accessoires du parfait dynamiteur et ils vont réaliser leur chef d’œuvre : faire sauter un pont au moment où y passe un train électrique télécommandé avec 80 wagons de charbon. Seldom Seen et Doc ont mis comme condition à leur coopération qu’il n’y ait ni mort ni blessé. Manque de chance, au moment même où le train arrive, Hayduke, catastrophé, aperçoit un homme, un observateur, sur la loco et qui salue de la main. Chance, à nouveau, Bonnie qui était chargée d’appuyer sur la détente, hésite, et le fait avec retard. La loco passe, mais un peu plus loin, le pont se soulève, le milieu du train aussi, un wagon commence à tomber et tire l’avant du train après lui, la loco tous freins serrés – l’observateur, heureusement, a le temps de sauter et d’ « observer » la catastrophe – et wagon après wagon, toujours accrochés ensemble, « comme des saucisses attachées les unes aux autres », tombe dans le précipice, et il en est de même de l’arrière du train : wagon après wagon passe lentement par-dessus bord, hésitant un peu puis suivant son compagnon, comme un troupeau de « moutons rêveurs ». La loco et ses 80 wagons chargés de charbon ont disparu dans le vide.
A partir de ce moment ils sont poursuivis par tout le monde, police, FBI, rangers, etc., en jeep, en command-car, en hélicoptère, il y a moins d’humour, plus de tension, de suspense. Encore que parmi les poursuivants il y a un personnage hilarant, un évêque mormon, grand homme d’affaires et qui veut devenir Gouverneur, qui les chasse avec ses amis, ses voitures, ses armes, et qui fait penser à toutes ces figures de shérifs que l’on voit au cinéma, gueulant, gesticulant, et qui cassent énormément de véhicules (voir les Blues Brothers p. ex.). Doc et Bonnie se rendent, Doc sauve la vie de l’évêque mormon qui a une attaque cardiaque, Smith se fait attraper parce qu’il meurt de faim et de sommeil. Quant à Hayduke il semble avoir été atteint par les balles, son corps disloqué disparaissant dans le torrent qui coule au fond d’un canyon. Happy-end : ils sont jugés dans l’Utah, Doc prétend qu’il a toujours rêvé de se faire mormon, se fait baptiser, se marie avec Bonnie dans l’église mormone, ses avocats font un deal, ils sont libérés et s’installent dans la région, Smith perd deux de ses femmes qui divorcent mais garde la troisième, la meilleure, celle qui gagne sa vie et celle de sa famille en cultivant des melons d’eau. Et à la fin on voit même réapparaître la nuit sur un cheval noir Hayduke miraculeusement réchappé. Et il y a même un pont qui saute à nouveau, un pont qui relie l’Utah et l’Arizona. C’est ce qui est raconté dans le prologue (des foules d’automobilistes attendent, les haut-parleurs grésillent, on entend des bribes de discours : « le fier Etat de l’Utah… le grand Etat de l’Arizona… », sur la falaise sont regroupés les Indiens de 4 nations, Apaches, Utes, Paiutes, Hopis, avec leurs pick-ups, buvant et écoutant leurs radios, regardant le spectacle, et puis les officiels vont pour couper les rubans, des flammes jaillissent, un feu d’artifice, les officiels reculent et le pont s’écroule dans le vide). Ils m’avaient engagé comme veilleur de nuit, dit Hayduke timidement. Ce qui permet à Edward Abbey d’écrire une suite, un nouveau roman, le Retour de Hayduke, mais tous les internautes disent qu’il est mauvais…
Dans ce Gang de la clé à molette Edward Abbey déploie beaucoup d’humour, un humour pince-sans-rire à la Mark Twain. Est-ce suffisant pour que j’en parle dans ce Bloc-notes ? Non. C’est qu’il y a d’autres raisons.
D’abord il décrit les paysages que parcourt la petite troupe avec énormément d’amour. L’enchevêtrement des canyons, les forêts escarpées, l’aridité du désert, les rochers de gré rose, les couchers de soleil flamboyants derrière les montagnes alentour. Il les a célébrés dans beaucoup d’autres bouquins, plusieurs romans mais surtout une douzaine de chroniques dont ce Desert Solitaire, A Season in the Wilderness, qui date de 1969, que tout le monde semble considérer comme un chef d’œuvre et que je vais essayer de me procurer. Il faut dire que ces paysages sont vraiment extraordinaires et que l’on comprend que ceux qui en sont amoureux veulent les protéger. Il y a beaucoup d’autres écrivains de la même veine comme ce Doug Peacock déjà mentionné qui a servi de modèle à Hayduke ou cet écrivain du Montana, géologue et écologiste militant, Rick Bass. Les deux sont d’ailleurs des amis de Jim Harrison. J’ai déjà exprimé à plusieurs reprises le regret que l’on ne parle pas plus en France comme en Europe de ces écrivains « provinciaux ». On a constamment les yeux fixés sur tous ces écrivains soi-disant intellectuels et surtout nombrilistes de New-York et de la Nouvelle Angleterre. John Savage a eu droit à une nécrologie dans Le Monde mais je suis certain que toute l’intelligentsia parisienne l’ignore. On a bien été obligé de parler de Jonathan Franzen lors de la publication en français de ce chef d’œuvre, Les Corrections, mais depuis on n’en a plus entendu parler. Il n’y a que Jim Harrison qui échappe au mépris général et que l’on semble connaître et aimer chez nous (peut-être parce qu’il apprécie la France et ses vins ?). 
Par ailleurs les grands groupes miniers et producteurs d’énergie dont parle Edward Abbey sont effectivement des prédateurs pour les terres des réserves indiennes (Tony Hillerman en parle assez souvent dans ses romans policiers qui se passent sur les territoires navajos). Mais Abbey ne semble pas avoir une grande opinion des Indiens. Il s’en moque assez souvent. Et dans une interview que l’on peut trouver sur le net (faite par Eric Temple en 1982) il dit ceci : les Navajos étaient 15000 à l’origine sur leurs terres. Aujourd’hui, 80 ans plus tard, ils sont 160000. Il est évident qu’ils ne peuvent vivre sur leurs seules ressources (élevage). Ils ont donc besoin des mines de charbon et d’uranium. L’argent rentre dans les caisses de la Banque tribale et va payer les retraites de leurs chefs et de leurs policiers. La conclusion est implicite : ils sont complices des prédateurs. Ce n’est certainement pas l’avis de Peter Matthiessen (voir Retour des Amérindiens dans mon Bloc-notes 2009). De toute façon j’y reviendrai. J’ai l’intention d’étudier ultérieurement, dans mon Voyage, l’histoire du génocide des Amérindiens mais aussi leur situation actuelle.   
Dernier sujet d’intérêt : l’auteur lui-même. C’est un personnage complexe. Sympathique certainement, écologiste, amoureux de la nature, poète même. Un Suédois qui en est fana, Christer Lindh, a réalisé un site qui lui est consacré (http://www.abbeyweb.net/) et qui comporte de nombreuses citations de ses œuvres. On peut y lire cette très belle phrase : « I choose to listen to the river, thinking river thoughts, before joining the night and the stars ». Et c’est un homme passionné. Cette autre phrase le prouve: « Love implies anger. The man who is angered about nothing cares about nothing ». Mais c’est aussi un anarchiste de droite typiquement américain. D’abord il est pour la libre vente des armes. Il dit quelque part : « If guns are outlawed, only the Government will have guns. Only the Government and outlaws. I intend to be among the outlaws ». Et parmi les nombreux stickers qui ornent la Lincoln de Doc il y a le fameux slogan de la Firearms League : « Register Communists, not Guns ». Et comme beaucoup d’Américains de l’Ouest et du Mid-West il est opposé à Washington, au Gouvernement, aux politiciens en général. Il y a là un certain illogisme puisque seule une autorité centrale peut s’opposer aux appétits de ces groupes puissants. Mais c’est là une idée typiquement européenne. Eux n’y croient pas. La seule différence entre l’Union soviétique (encore communiste) et les Etats-Unis, écrit Abbey (c’est encore une citation prise sur le site du Suédois), c’est que là-bas le Gouvernement contrôle l’Industrie et ici l’Industrie contrôle le Gouvernement (aujourd’hui il faudrait plutôt parler de la Finance). Dans les deux cas on a affaire à des oligarchies, dit-il encore. Il faut encore ajouter que sa conception de l’écologie comporte pas mal d’idées un peu utopiques. Ainsi pour lui le mal c’est l’idéologie de la croissance (the growth). Les politiciens locaux, les chambres de commerce, le business, dit-il dans Le Gang de la clé à molette, veulent tous de la croissance. Au fond il est un adapte du Small is beautiful de Schumacher (un bouquin qui a eu son succès lors de sa publication en 1973). C’était une belle idée. D’ailleurs on en parle à nouveau chez les Verts européens (croissance zéro) depuis l’avènement du changement climatique. Mais hélas, pas très réaliste.
Je vais finir avec une dernière citation du florilège Edward Abbey de mon Suédois : « The ready availibility of suicide, like sex and alcohol, is one of life’s basic consolations ». Est-ce trop amer ? Je ne crois pas. Je le prends de manière plutôt positive. Décidément je l’aime bien cet Edward Abbey !      
    



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