10/07/2010     (imprimer)

Des Pieds Nickelés au Monde?

Cela fait cinquante ans que je lis le Monde. C’est dire combien il m’est devenu indispensable. Rien d’étonnant donc à ce que je m’inquiète de son évolution et de son devenir. Je l’ai déjà évoqué plusieurs fois dans le passé (voir Le Monde dans mon Bloc-Notes 2008). Or ce qui s’est passé au début de ce mois est un véritable bouleversement : pour la première fois depuis sa création le pôle d’indépendance du journal perd sa majorité ! Et je trouve affligeant que tous ceux qui lisent Le Monde parce qu’ils ont confiance dans le professionnalisme et l’éthique de ses journalistes soient aussi mal informés sur un problème aussi vital, aussi essentiel, pour l’avenir du journal. On dirait qu’au Monde le souci de la transparence s’arrête lorsqu’il s’agit d’évoquer ses propres problèmes intérieurs.
Cela a commencé par l’information sur la situation financière qui devient soudainement dramatique : tout à coup on apprend que Le Monde a besoin immédiatement de liquidités sinon c’est la cessation de paiements et donc qu’il faut trouver de nouveaux investisseurs. Je veux bien encore que l’on ne puisse tout mettre sur la place publique quand on est dans une situation financière délicate. Mais ensuite…
C’est le 16 juin que sur deux petites colonnes d’une cinquantaine de lignes (en pages économie comme s’il s’agissait d’une entreprise quelconque) l’on apprend que deux groupes sont en lice pour reprendre le contrôle du journal, qu’ils ont jusqu’au 21 pour se déclarer définitivement et que le Conseil de Surveillance doit se prononcer le 28. Et quelques jours plus tard, toujours sur deux petites colonnes de même importance et toujours en page économie, on apprend qu’il y a deux trios qui sont en lice : Bergé-Pigasse-Niel et Perdriel-Prisa-Orange. Toujours aucune info détaillée sur les membres de ces trios. Alors que les choses vont se précipiter : décisions des sociétés de personnels les 24 et 25, et toujours vote du Conseil de surveillance le 28.
Fottorino est convoqué chez Sarko qui lui dit tout le mal qu’il pense du premier trio. En parle-t-il dans le journal ? Je l’ai peut-être mal lu mais je n’ai rien vu. C’est sur le net qu’il faut chercher des infos sur ce premier intermède. C’est Le Point qui cite l’appel téléphonique de Sarko à Fottorino où il critique vertement Xavier Niel, fondateur de Free. Et puis il y a un communiqué de l’Agence France Presse qui indique que « Nicolas Sarkozy a reçu le directeur du Monde pour lui redire que l’offre de reprise déposée par Pierre Bergé, Mathieu Pigasse et Xavier Niel ne trouvait pas grâce à ses yeux. Le chef de l’Etat milite pour l’offre de Claude Perdriel, le propriétaire du Nouvel Observateur, qui devrait avoir le concours de l’ancien directeur de cabinet de Bercy et actuel patron de France Télécom, Stéphane Richard. Ce dernier, avec sa directrice de communication Christine Albanel, propose un partenariat industriel avec le quotidien du soir ».
L’intervention du Président de la République dans les affaires intérieures d’un journal national est évidemment inacceptable. Et, de plus, elle était maladroite. Après ce coup les différentes sociétés de salariés votent bien évidemment, à une très large majorité, contre la solution qui a la faveur du Président. Et ceci d’autant plus que l’on suppose que c’est Alain Minc, conseiller spécial du Président pour ce qui est des médias, qui l’a poussé à intervenir. Or Alain Minc, au Monde on le connaît. Et on le déteste. Et je les comprends. Je déteste Minc au moins autant qu’eux. Je l’ai appelé l’araignée noire qui a tissé sa toile tout autour du CAC 40 dont il conseille presque tous les PDG, siégeant dans autant de Conseils d’administration de ces grandes entreprises que la loi permet. Mais cela ne lui suffit pas. Il faut encore qu’il conseille le Président de la République, qu’il pousse des jeunes loups dont il est le mentor et qu’il tisse également sa toile dans les médias.
Cela ne m’a pas empêché de me poser quelques questions. A priori la solution Perdriel me semblait bien plus sérieuse que la solution Bergé. Perdriel est un homme de presse depuis toujours. Et un homme de gauche. Le Nouvel Observateur, héritier du France Observateur de ma jeunesse est un symbole. Et le groupe Prisa est également un groupe de presse et son principal journal El Pais se situe plutôt au centre gauche me semble-t-il. Alors que Bergé n’a aucune expérience de ce métier. Quant aux deux autres, Pigasse et Niel, je ne les connaissais guère. Et j’ai d’ailleurs noté que la Fondation Hubert Beuve-Méry avait voté pour la solution Perdriel. Alors, puisque Le Monde n’a pas jugé utile de donner à ses lecteurs un peu plus d’informations sur les personnes et les entreprises des deux groupes d’investisseurs intéressés il a bien fallu que j’aille les chercher moi-même sur le net.
Le membre le plus important du trio qui a remporté la partie est évidemment Pierre Bergé. C’est un personnage public. Que sais-je de lui ? Qu’il est un homme fortuné, qu’il a été le compagnon d’Yves Saint Laurent, qu’il a dirigé l’opéra de la Bastille et qu’il a mauvais caractère, étant intervenu récemment pour dire tout le mal qu’il pensait d’un récent téléthon (à propos de myopathie) et qu’il a interdit l’affichage de portraits d’Yves Saint Laurent lors d’une expo sur Andy Warhol au Grand Palais sous prétexte que Saint Laurent n’était pas un people mais un créateur ! Que m’apprend le net ? D’abord une petite note anecdotique : il était l’amant de Bernard Buffet avant d’être celui d’Yves Saint Laurent. On apprend ensuite, si on ne le savait pas encore, que c’est un homme d’affaires de talent qui a réussi à mettre en valeur les créations d’Yves Saint Laurent (Saint Laurent Rive gauche), qu’il est un grand connaisseur en matière d’art (Société de Ventes Pierre Bergé), qu’il était Directeur d’un théâtre pendant 4 ans (Théâtre de l’Athénée) avant de se voir confier par Mitterrand les rênes de l’Opéra Bastille et qu’il est un grand mécène. Il est incontestablement homme de gauche mais peut-être pas très avisé de continuer à soutenir financièrement Ségolène Royal, en lui payant son loyer, après sa campagne présidentielle calamiteuse de 2008. Il me semble d’ailleurs qu’il serait temps d’interdire ce genre de soutiens financiers à des associations politiques ou micro-partis qui contredisent l’esprit de la loi sur le financement des partis et que l’on reproche actuellement à juste titre à Woerth et à l’UMP. Par contre je ne lui vois pas d’expérience dans la presse. A part un petit magazine, doublé d’un site sur le net, Têtu, destiné principalement à la défense des homosexuels. Mais ce qui me frappe surtout dans le curriculum de Pierre Bergé c’est sa date de naissance : 1930. Cet homme dont dépend essentiellement tout l’avenir du journal Le Monde aura 80 ans cette année ! Sans commentaire. Espérons qu’il aura le temps de mettre en place les promesses faites envers le Pôle Indépendance du Monde !
Matthieu Pigasse, lui, est un banquier : co-directeur délégué de la Banque Lazard en France et Vice-président de Lazard-Europe. Un banquier de gauche. Il faut croire que cela existe. Il a été conseiller technique pour Strauss-Kahn quand celui-ci a été Ministre des Finances, puis directeur-adjoint au cabinet ministériel de Fabius. Pourtant, nous apprend Wikipédia, « c’est Alain Minc, son mentor, qui conseille à Bruno Roger de le recruter à la banque Lazard en 2002 ». Ils sont au courant au Monde ? Mais, bon, est-ce qu’on peut faire carrière aujourd’hui à Paris dans les grandes entreprises industrielles ou financières si l’on n’est pas parrainé par Alain Minc ? Il reste pourtant proche, paraît-il, du parti socialiste et de Strauss-Kahn. Et lui aussi a conseillé Ségolène Royal en 2007. Que connaît-il au métier de la presse ? Il paraît qu’il est issu d’une « famille très présente dans les médias », qu’il finance Rue89 et le Mediapart d’Edwy Plenel, qu’il a acheté Les Inrockuptibles et qu’il est amateur de musique punk-rock. Passons.
Xavier Niel est un self-made-man et a été classé 12ème des plus grosses fortunes professionnelles de France par le magazine Challenges. C’est qu’il est cofondateur et actionnaire majoritaire d’Iliad, société mère de Free. Je sais qu’il y a des gens qui l’admirent. Un créatif. Un entrepreneur. Premier fournisseur d’accès à l’internet grand public dès 1994 (Worldnet très bien revendu quelques années plus tard). Et puis la Freebox, qui est, semble-t-il, la première réalisation basée sur le concept de l’offre combinée télé, internet et téléphone. Mais il a aussi quelques casseroles. Il a commencé à gagner de l’argent avec le minitel rose et des peep-shows parisiens. Et il a eu des démêlés avec la justice (recel d’abus de biens sociaux). Par ailleurs il est contre la loi Hadopi, ce qui me paraît aberrant car c’est ignorer les droits de propriété intellectuels. Sarkozy aurait dit qu’il trouvait qu’un ancien homme des peep-shows n’était pas digne d’entrer dans le capital du journal d’Hubert Beuve-Méry. J’avoue que je pense un peu comme lui. Même si les vraies raisons de l’hostilité de Sarkozy sont probablement liées à d’autres intérêts (Niel aussi a investi dans Mediapart d’Edwy Plenel et puis il a pour objectif de se lancer dans la téléphonie mobile ce qui ne doit pas plaire à l’ami Bouygues). En tout cas voilà encore quelqu’un qui n’a aucune expérience de la presse.
Voyons un peu les membres de l’autre trio. D’abord un point qui frappe quand on étudie la bio de Perdriel : il est encore plus âgé que Bergé. Il est né en 1927. Bientôt 83 ans. Je ne comprends pas. Est-ce que ces vieillards ont des successeurs ? Ne prévoient-ils pas l’avenir de leurs groupes respectifs ?
Prisa a, à priori, l’avantage d’être un groupe de presse. El Pais est un journal de centre gauche et a pas mal appuyé Zapatero. Même si la famille Polanco qui l’a contrôlé jusqu’aujourd’hui a probablement quelques liens avec Franco à se faire pardonner. Prisa a noué aussi des liens avec d’autres journaux européens du même bord, c'est-à-dire du centre gauche comme La Reppublica et comme Le Monde dont Prisa est déjà actionnaire. Manque de chance : la crise a frappé là aussi. Et en mars de cette année on apprenait que le holding de la famille Polanco et de leurs amis allait perdre sa majorité et que leur participation allait passer de 70% à 30%. Et c’est un groupe financier américain, Liberty, qui va contrôler Prisa à terme. Alors là comme ailleurs les financiers disent vouloir préserver l’indépendance des actionnaires historiques, mettre en place certaines garanties et n’être qu’un « investisseur passif ». Mais on sait ce que valent ce genre de promesses : elles ne tiennent que jusqu’à la prochaine crise.
Quant au troisième membre du trio, Orange, on sait bien qu’il est filiale de France Télécom et que cette société est encore contrôlée par l’Etat. On avait même mis en avant Stéphane Richard, patron de Télécom et ancien directeur de cabinet du Ministère des Finances, ainsi que sa directrice de communication Christine Albanel. Donc deux personnalités éminemment politiques. Politiques de droite. Personnellement cela ne m’aurait pas gêné : Orange ne devait représenter que 20% de l’ensemble représenté par les trois investisseurs (Prisa 35%, Perdriel 45%). Et il était affirmé clairement que France Télécom ne devait avoir aucun droit de gouvernance en-dehors de l’activité numérique. Mais c’est probablement là qu’il y avait un certain risque. Orange devait acquérir, en plus, les 34% que Lagardère possède dans la filiale internet du Monde. Alors que le trio Bergé a indiqué que le papier et le net devaient travailler ensemble et que les deux activités devaient même être carrément décloisonnées. C’est une opinion que je partage à 100%. Il n’y a aucune raison de faire deux journaux différents. Et encore moins deux journaux qui ne se placeraient pas au même endroit de l’échiquier politique. Personnellement je me suis abonné au Monde.fr plutôt qu’au Monde papier, mais j’achète le papier au gré de mes déplacements. Et le net me sert d’abord à pouvoir me rattraper dans la lecture du journal lorsque je n’ai pas pu l’acheter (parce qu’en voyage ou en retard ou parce que les typographes ont une fois de plus décidé de faire grève). Il me permet aussi de recevoir certains flashes (économiques p. ex.), ou les grands titres avec une certaine avance (ce qui est d’autant plus intéressant que Le Monde est un journal du soir et que je n’habite pas Paris).
Il est possible que les journalistes du Monde se soient décidés pour l’offre Bergé pour d’autres raisons encore : Perdriel prévoyait un nouveau plan social, alors que Bergé a promis qu’il créerait une fondation qui apporterait au pôle d’indépendance une minorité de blocage (ce qui est un peu illusoire, puisque la minorité de blocage ne permet que d’interdire une augmentation de capital – mais si la situation financière l’exige, comment l’éviter ? – et la modification des statuts). Quoi qu’il en soit je maintiens que le trio de Perdriel me semblait plus sérieux : des gens de presse et des sociétés bien établies. Le sérieux des personnes qui composent le trio Bergé me paraît moins évident, même s’il est prévu qu’ils s’associent dans une société en commandite et qu’ils s’engagent à ce qu’aucun d’entre eux ne cherchera à en acquérir la majorité.
Mais les dés sont jetés. Le 25 juin toutes les diverses sociétés qui constituent le pôle d’indépendance du Monde ont voté pour Bergé sauf l’Association Hubert Beuve-Méry. Et le 28 c’est le conseil de surveillance qui a entériné ce choix. Auparavant Perdriel, grand seigneur, a confié son bulletin de vote au Président Louis Schweitzer. Plusieurs intervenants ont souligné qu’ « aucune offre n’était celle dont on pouvait rêver ». Fottorino a reconnu que « le risque était des deux côtés ». Il est même allé jusqu’à avouer : « il y a une candidature qui nous ressemble, qui émane d’hommes de presse, qui sont du même métier que nous… ». Et pourtant il l’a récusée. Il dit aussi : « …dans l’offre Bergé-Niel-Pigasse, il y a trois personnes qui disent clairement vouloir la même chose ». Voire. Et que disent-ils réellement ? Ont-ils une idée claire de ce que doit devenir un journal tel que Le Monde dans la crise actuelle de la presse en Europe et aux Etats-Unis ? Dans ma note sur la Comtesse Dönhoff et la Zeit j’avais évoqué les réflexions que l’on se fait en Allemagne à ce propos. Attention à la spirale descendante, dit-on là-bas: « d’abord on économise sur la qualité, puis on perd des lecteurs, alors on économise encore plus pour résorber les pertes, et à la fin on a tellement économisé que le journal est foutu ». Au contraire, il faut investir en journalistes de qualité. C’est là la valeur d’un journal, une valeur qu’il ne faut pas brader, qu’au contraire, il faut développer. Et ce d’autant plus qu’à l’époque que nous vivons (le net, le rapide, le superficiel, époque aussi d’un affaiblissement de la démocratie par manque d’information – réelle – du citoyen) nous avons besoin plus que jamais d’un journalisme sérieux, d’un journalisme d’études, « d’un journalisme d’investigation, un type de journalisme particulièrement onéreux parce qu’il demande du temps et des effectifs. Or c’est justement ce que les lecteurs recherchent ». 
L’avenir nous dira si Fottorino a eu raison. Il me vient tout à coup une drôle de pensée : et si Sarkozy avait dit sa préférence pour l’option Perdriel avec pour véritable objectif de la torpiller ? Et torpiller Le Monde en même temps ? Une chose au moins est certaine : les actionnaires internes du Monde et leurs amis ont perdu la majorité. Et c’est quand même une sacrée nouvelle. Qui aurait peut-être valu d’être mieux expliquée à ses lecteurs…                 



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