22/04/2010     (imprimer)

La vie, la mort et la bougie

Lotte Eisner, dans son livre sur Fritz Lang, cite un conte de Grimm, pas très connu, qui aurait pu influencer l’impressionnante scène des cierges qui brûlent dans la cathédrale du film Der müde Tod et dont les flammes vacillantes représentent les vies humaines. Je vais m’y arrêter un instant car les contes merveilleux m’ont toujours fasciné (voir ma note sur les Contes de fées).
Le conte s’appelle Gevatter Tod (Gevatter correspond au français compère. Ici cela veut dire parrain. La Mort est masculine en allemand). Un pauvre paysan, désespéré d’avoir un autre enfant alors qu’il en a déjà douze, s’en va sur la route lui chercher un parrain, rencontre Dieu : non, lui dit-il, je ne veux pas de toi, tu donnes aux riches, tu laisses les pauvres crever de faim (c’est de nouveau d’actualité !), rencontre le Diable : non, je ne veux pas de toi, tu tentes et trompes les gens, rencontre la Mort : oui, devant toi, tout le monde finit par être égal, je veux bien de toi. La Mort accepte et accorde à son filleul de devenir médecin et de gagner beaucoup d’argent car il saura immédiatement si son malade pourra être sauvé ou non suivant qu’il verra la Mort à la tête ou aux pieds de son malade (tout à coup je comprends d’où B. Traven a tiré sa nouvelle Macario, voir B. Traven au tome 4 de mon Voyage). Et puis un jour le médecin triche, essaye de tromper la Mort en tournant le lit de 180°, la Mort l’emmène dans une caverne souterraine où brûlent des myriades de bougies, les unes grandes, les autres moyennes, d’autres toutes petites, prêtes à s’éteindre : ce sont les lumières des vies des hommes, dit la Mort, et voici la tienne… Alors la Mort la bouscule, la bougie tombe, la flamme s’éteint, le médecin est mort. Voici donc ce conte, assez rare, car on ne trouve pas souvent un conte qui met en œuvre la Mort (voir Kinder- und Hausmärchen gesammelt durch die Brüder Grimm, vollständige Ausgabe auf der dritten Auflage (1837), Deutscher Klassiker Verlag, Francfort, 1985), qui est à l’origine de la scène de la Cathédrale de Der müde Tod. Les Notes sur les Contes de Grimm commencées par les frères Grimm et continuées par Bolte et Polivka sur la demande de Hermann Grimm, fils et neveu des deux frères (voir : Anmerkungen zu den Kinder- und Hausmärchen der Brüder Grimm, neu bearbeitet von Johannes Bolte und Georg Polivka, vol. 1 à 3, Dieterich’sche Verlagsbuchhandlung Theodor Weicher, Leipzig, 1913), mentionnent un conte alsacien qui contient une scène semblable. Je l’ai trouvé, il est raconté par notre Auguste Stoeber dans son Alsatia (voir Auguste Stoeber : Alsatia 1858-60) : c’est le conte de la tête de mort qui parle.
Un compagnon parcourant le monde fait d’étranges rencontres : deux corneilles qui se disputent en langage humain, un curé qui puise de l’eau avec un récipient percé, une maison d’où s’échappent des nuées d’oiseaux et puis un crâne qui le précède en roulant sur son chemin et qui parle. L’invite à le suivre, arrive à un château, monte un escalier, passe dans des couloirs sur lesquels s’ouvrent plein de salles remplies de lumières. Ce sont là, lui dit la tête de mort, les lumières de vies : tout vivant a sa lumière. A sa mort elle s’éteint.
Les commentaires donnent une autre référence. Elle conduit à la Mythologie germanique de Jakob Grimm (voir Jakob Grimm: Deutsche Mythologie, 4ème édition préparée par Elard Hugo Meyer, tomes 1 à 3, édit. Ferd. Dümmlers Verlags-Buchhandlung - Harrwitz und Gossmann, Berlin, 1875 - 78) en citant une Saga, la Nornagest Saga. Les trois Nornes qui, comme chacun sait, sont ces fileuses du destin de chacun d’entre nous, sont invitées au baptême d’un enfant. Dans cette légende elles agissent comme les fées de nos contes : l’enfant est dans son berceau, deux des Nornes lui présentent des vœux heureux, la troisième, mauvaise coucheuse, rendue furieuse par une impolitesse quelconque de la famille (on pense bien sûr à la Belle au Bois dormant), montre une des deux bougies et dit que l’enfant cessera de vivre lorsque la bougie aura fini de brûler. Aussitôt l’aînée des Nornes, la plus gentille, éteint elle-même la bougie, la remet à la mère et lui demande de la conserver précieusement et de s’assurer qu’elle ne sera rallumée que lorsque l’enfant sera arrivé au terme de sa vie. Jakob Grimm se demande si la coutume de mettre un nombre de bougies égal au nombre des années sur les gâteaux d’anniversaires et de les faire souffler par l’enfant (ou l’adulte) n’est pas liée à cette légende. Car nulle part ailleurs dans la mythologie, tant scandinave que grecque, la destinée humaine n’est liée à une flamme. Les Nornes comme les Parques sont des fileuses. C’est le fil de la vie qui est cassé. Et le conte de Gevatter Tod comme celui de la tête de mort alsacienne sont des contes isolés dont on ne trouve aucun équivalent ailleurs. C’est comme si les mythes relatifs à la mortalité humaine remontaient à l’âge de la pierre, à une époque à laquelle le feu n’était pas encore apprivoisé. Et pourtant aujourd’hui la métaphore de la flamme est passée dans le langage courant : on souffle une vie (aussi bien en français qu’en allemand) comme on souffle la flamme d’une bougie. Et je me souviens tout à coup de ces planchettes surmontées d’une bougie allumée que l’on fait flotter sur une rivière pour retrouver le cadavre d’un noyé aussi bien au Mexique qu’au Japon (voir ce que j’en dis dans ma note sur B. Traven à propos de son Pont dans la Jungle). Et puis il y a la coutume de dresser des bougies allumées tout autour du lit d’un mort. Et puis je me souviens que nous avions visité un jour un cimetière aux Saintes : c’était le jour de la Fête des Morts et des bougies allumées ornaient toutes les tombes. C’est pour cette raison qu’Annie déteste que l’on mette des bougies sur une table même lorsqu’on dîne le soir sur notre terrasse. Cela la fait penser immanquablement, me dit-elle, à la mort…  



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