18/06/2009     (imprimer)

Mort d'un chien

Mon copain Pirate est mort ce matin. Nous ne le verrons plus, le matin au petit déjeuner, poser son museau noir sur la table, puis lécher le fond du pot de yaourt que nous lui tendons, en nous regardant droit dans les yeux, plus tard poser doucement sa patte sur nos genoux, demandant à ce qu’on n’oublie pas de lui donner un morceau de notre tartine, puis le mâcher longuement, gravement. Nous ne le verrons plus, l’après-midi, dans notre terrain le long de l’Alzette, chasser le papillon, suivre son vol en aboyant, sauter en l’air de toute sa longueur et l’attraper. Ou suivre d’un œil patient le cheminement d’un bourdon sur une fleur, puis le happer rapidement d’un coup de dent et l’écraser de sa patte dans l’herbe. Ou reculer en aboyant devant tout ce qui roule, la brouette, la tondeuse, ou tout ce qui balaie, ou chercher la balle et galoper en grands cercles autour de nous. Ou le soir, marcher tranquillement à côté de moi, lorsque je ferai un dernier tour en longeant la rivière, s’arrêtant brusquement en entendant le floc d’une grenouille qui saute dans l’eau, observant l’endroit où elle a disparu, en tournant comiquement sa tête de biais. La nuit on ne sera plus obligés de nous lever à 4 heures du matin au son de ses aboiements furieux, le découvrant, à la lumière d’une lampe de poche, planté sous un arbre sur lequel perche un des chats de la voisine, ou engagé dans un combat à mort avec l’un des renards de la forêt qui nous entoure. Le dernier avait planté ses crocs pointus dans son museau, le laissant marqué pour la vie, avant que Pirate ne lui brise les reins. Au 3ème renard tué nous l’avons affublé du nom prestigieux de Pirate Foxkiller…
Mon copain Pirate est mort ce matin. A l’appartement, à Cannes, nous n’entendrons plus, à 6 heures trente du matin, le discret flop-flop de ses pattes sur le travertin, lorsqu’il entrait dans notre chambre, nous flairant sans nous toucher, puis retourner au salon, revenir une demi-heure plus tard poser, cette fois-ci, son museau froid dans notre cou, puis, si nous faisions le mort, repartir encore jusqu’à 7 heures trente ou 8 heures, sa patience à bout, poser sa patte sur nous, puis tout son buste, et lécher à grands coups de langue tout ce qui s’offre à lui. Après le petit-déjeuner il me suivait partout, attendant que je prenne la voiture pour monter avec lui dans le haut de la Californie, pour sa promenade hygiénique sur le chemin des mimosas. En janvier ils étaient en fleurs, leur jaune brillant se détachant sur le bleu du ciel, et au loin la mer commençait à scintiller tout au bout de l’île Ste. Marguerite ; de temps en temps il s’arrêtait, me regardant, pour savoir si on irait jusqu’au bout du chemin ; et quand il avait plu on était submergés tous les deux par l’odeur des eucalyptus. L’après-midi on montait dans la montagne ou on allait randonner dans l’Estérel. Et quand la promenade choisie lui avait particulièrement plu, il se plantait à dix mètres en avant de nous, nous regardant d’un drôle d’air, et puis soudain prenait son élan, courait vers nous de toute sa puissance et puis se jetait sur moi, appuyant ses deux pattes sur ma poitrine, manifestant sa joie en manquant de me jeter par terre. Quand nous reviendrons à Cannes en septembre prochain, quand nous serons couchés sur nos chaises longues au Blue Beach, notre petit restaurant de plage, il ne sera plus allongé sur le sable à côté de nous, levant un regard anxieux quand l’un de nous allait nager jusqu’aux bouées, et les serveurs et le patron nous demanderont : qu’avez-vous fait de votre chien ?
Mon copain Pirate est mort ce matin. On n’est pas le copain de son chien, me dirait le dresseur de chiens qui habite notre rue. Il a une tête de SS, n’a que des Doberman, les Bergers allemands n’étant pas assez sauvages pour lui, et moi un mauvais maître. Vous ne contrôlez pas votre chien, m’a-t-il dit le jour où il était arrivé sans crier gare dans notre dos et que Pirate s’était offert le plaisir d’une petite bagarre avec son Doberman. Mais le dresseur SS ne sait pas que c’est par amour que Pirate m’obéissait. Même s’il prenait parfois son temps et qu’il fallait élever la voix.
Souvent au petit-déjeuner je le regardais, lui si grand dans notre cuisine étroite. J’admirais sa beauté, cette symétrie des couleurs dans le dessin de son pelage, sa vitalité. Le mystère de l’être vivant. Particulièrement frappant chez les grands animaux. Chez les animaux sauvages plus que tout. Annie est fascinée par les lions (son signe). Et moi aussi. Nous avons sillonné le parc de Thoiry en région parisienne dès son ouverture. Et dès mon premier voyage en Afrique du Sud j’ai rendu visite au Kruger Park. Et je me souviens d’avoir découvert au magnifique zoo de Johannesburg qu’ils avaient placé côte à côte, dans des enclos séparés, tous les types de félins du monde entier, lions, tigres, léopards, panthères, jaguars. Des chefs d’œuvre vivants. Et je me souviens d’un autre zoo, celui de Toronto, qui s’étendait sur de nombreux hectares, et cette vision, à travers la paroi en verre d’un grand bassin d’eau, de cet ours blanc qui passait et repassait en nageant, trois mètres de long, et tournait sa tête vers moi. Les cinéastes de science-fiction inventent des êtres étranges venus d’autres mondes. Ils imaginent une « rencontre du 3ème type ». Alors que nous sommes entourés ici, sur cette terre, d’êtres vivants qui sont nos frères dans le grand mystère de l’évolution (et certains aussi étranges que des êtres de science-fiction comme les éléphants ou les girafes). Des êtres vivants qui ne diffèrent des êtres humains que parce qu’ils ne sont pas conscients d’eux-mêmes (et encore), qu’ils communiquent mal (du moins pas par la parole) et qu’ainsi ils n’ont pas pu développer ce super-cerveau qui permet d’imaginer. Imaginer aussi la douleur de l’autre et donc inventer la cruauté. Tout le monde ne peut pas nager avec les dauphins comme dans le Grand Bleu ou vivre avec des éléphants dans une exploitation forestière au Laos. Alors vivre avec un grand chien est un grand privilège. C’est le meilleur et peut-être le seul moyen pour communiquer avec l’un de ces êtres vivants qui sont nos frères…
Pirate était notre sixième Berger allemand. A chaque fois que l’un d’eux est mort nous étions tristes aussi bien sûr. Nous nous sommes même sentis plusieurs fois coupables, trois d’entre eux étant morts pendant notre absence, l’un d’eux même dans d’atroces souffrances, s’étant retourné l’estomac. Mais chaque fois nous avons été chercher un autre chien, un chiot de 2 à 3 mois. Et c’était comme si l’ancien revivait dans le nouveau. Il ne faut pas s’attacher, disent les bouddhistes. Fi du bouddhisme ! Mais cette fois-ci notre tristesse est différente. Bien plus profonde, accablante, déprimante. Pourquoi ? Parce que Pirate a partagé notre vie plus encore que les autres ? Parce que nous adorions son caractère ? Parce que nous sommes plus âgés, dit Annie. Et elle a probablement raison. Ainsi, pour la première fois, nous ne sommes pas certains d’en prendre un autre. D’ailleurs notre propre espérance de vie, aujourd’hui, n’est-elle pas inférieure à celle d’un chien ? Et cette perspective de devoir vivre dorénavant sans chien est déjà comme un rétrécissement de notre vie avant le saut final. Car ce que nous avons vécu ces jours-ci c’était aussi la confrontation avec la mort. Pendant quinze jours on le regardait souffrir, on voyait son air abattu, on le plaignait, même si on pensait qu’il avait un avantage sur nous et qu’il ne savait pas comme nous qu’il avait un cancer et qu’il allait mourir ; et en même temps on imaginait déjà la vie d’après, la maison vide, le jardin vide, l’absence. Difficile aussi dans de telles circonstances, à notre âge, de ne pas penser à sa propre fin et à celle de l’autre. L’athée que je suis n’a pas peur de la mort. Le mot peur n’a aucun sens dans ce contexte. Mais je sais aussi que malgré toutes les rodomontades sur la mort choisie, le suicide assisté, je sais que, jusqu’à la dernière minute, la mort me révoltera. Mais le plus terrible – et c’est la mort du chien qui me l’a rappelé – c’est la mort de l’autre. Le partage de la souffrance. Le partage de l’attente de la fin. Et puis l’imagination de l’après. La terrible absence. Le vide absolu.
Mon copain Pirate est mort ce matin. Je suis triste ce soir. Nous sommes bien tristes tous les deux ce soir. Et nous savons que nous allons l’être pour longtemps.          



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