13/07/2009     (imprimer)

Aphra Behn (2)

Lors de mon dernier voyage à Paris j’ai rendu visite aux Editions d’En Face, rue de Verneuil. J’y ai rencontré le fondateur, Jacques Reich, ancien Universitaire, qui a également acquis une imprimerie ainsi que les Editions Bilingua GA. Il m’a dit que Bernard Dhuicq lui avait déjà remis la traduction d’autres récits d’Aphra Behn et qu’il allait les publier sous peu. Bernard Dhuicq avait également commencé à retraduire en français la traduction anglaise faite par Aphra Behn des Réflexions de La Rochefoucauld. Intéressant : cela permettra de comparer directement l’original avec la retraduction française ! Que Bernard Dhuicq ait entrepris un tel travail n’a rien d’étonnant quand on sait qu’il n’est pas seulement un spécialiste de Behn mais également de cette science que l’on appelle la traductologie. J’ai acheté à Jacques Reich les Actes des trois colloques qui se sont tenus en 2002, 2003 et 2005, voir : Margarete Rubik et alia : Revisiting and Reinterpreting Aphra Behn – Proceedings of the Aphra Behn Europe Seminar ESSE Conference, Strasbourg 2002, Bilingua GA Editions, Entrevaux, 2003, ainsi que Mary Ann O’Donnell, Bernard Dhuicq : Aphra Behn (1640-1689) Le Modèle européen – Actes du colloque tenu en Sorbonne 7-9 juillet 2003, Bilingua GA Editions, Entrevaux, 2005 et Annamaria Lamarra, Bernard Dhuicq : Aphra Behn In/And Our Time – Proceedings of the Aphra Behn Europe Symposium Naples, 7-9 July 2005, Les Editions d’En Face, Paris, 2008. Il s’est étonné qu’un dilettante s’intéresse à de tels travaux universitaires d’autant plus que leur prix de vente est plutôt élevé. Il a probablement raison. Mais Aphra Behn m’excite et j’ai encore fait quelques découvertes surprenantes dans certaines des contributions à ces colloques.
Ainsi Hanna Wallinger de l’Université de Salzbourg a déterré une écrivaine allemande inconnue, mais prolifique, du milieu du XIXème siècle, Luise Mühlbach, de son vrai nom Klara Mundt, qui a écrit une trilogie, partiellement biographique et partiellement romanesque, mettant en scène Oroonoko et Aphra Behn (voir The Royal Slave Oroonoko in Aphra Behn and Luise Mühlbach dans le colloque de 2002). Dans la version de Luise Mühlbach Aphra Behn est amoureuse d’Oroonoko et l’Allemande qui écrit à l’époque de la révolution ratée de 1848 en fait une critique passionnée de la monarchie et de la tyrannie (la trilogie avait été éditée à Berlin en 1849 par l’éditeur M. Simion. Les trois volumes sont intitulés respectivement : Oronooko, Restauration, Die Dichterin Aphra Behn).
Violetta Trofimova de l’Institut de Langues Etrangères de St. Petersbourg dévoile une autre facette d’Aphra Behn : son intérêt pour les sciences (voir Aphra Behn’s Scientific Ideas and Their Reflection in Her Prose Writings dans le colloque de 2002). Son intérêt pour l’astronomie surtout, puisqu’elle traduit les Entretiens sur la Pluralité des Mondes de Fontenelle. Dans l’importante préface à la version anglaise des Entretiens, An Essay on Translated Prose, Aphra Behn montre qu’elle a d’autres connaissances dans ce domaine, citant Descartes et l’un de ses disciples, Rohault, et montrant qu’elle est également informée des travaux du savant anglais d’Oxford, John Wilkins, qui a défendu le système copernicien en Angleterre et a influencé Fontenelle (rappelons qu’à peine 50 ans plus tôt, en 1633, Galilée avait été condamné par un tribunal ecclésiastique pour avoir défendu la conception copernicienne en Italie !). Aphra Behn, la féministe, apprécie le fait que Fontenelle prend comme interlocutrice, dans ses Entretiens, une femme, la « marquise », qu’il croit parfaitement capable de discuter de science et de philosophie avec lui, mais elle sait rester sceptique à propos de certaines élucubrations de Fontenelle, se moquant de ses hommes dans la lune dans sa farce : The Emperor of the Moon. Elle traduit également l’Histoire des Oracles de Fontenelle ainsi qu’un autre texte scientifique français, La Montre, de Bonnecorse. Lors du Colloque de 2005 à Naples Violetta Trofimova revient encore une fois sur cet intérêt d’Aphra Behn pour la science et se demande si elle n’a pas eu connaissance des écrits de Spinoza, « l’athée », par l’intermédiaire d’un ami, Charles Blount (voir Charles Blount and Aphra Behn – Towards a Separation of Philosophy from Religion). Il faut se souvenir que c’est au XVIIème siècle que l’on a pour la première fois cherché à séparer raison et foi (et que c’est au XXIème siècle, soit dit en passant, qu’un Benoit XVI prétend à nouveau marier ces deux notions antagonistes). Descartes était choqué par la condamnation de Galilée et c’est à ce moment-là qu’il a commencé sa réflexion philosophique. Spinoza a publié son Tractatus Theologico-Politicus qui peut être considéré comme la première critique historique de la Bible, en 1670. Spinoza, dit Violetta Trofimova, sépare la sphère de la raison qui est « vérité et connaissance » de celle de la théologie qui est « piété et obéissance ». Or, dit encore Madame Trofimova, Aphra Behn parle, elle aussi, de cette relation entre savoirs scienti-fique/philosophique et théologique dans sa préface aux Entretiens et entreprend une certaine critique de la Bible, sans oser pourtant mettre formellement en doute les miracles, ce que font aussi bien Spinoza que ce Charles Blount qui a été à l’opposé d’Aphra Behn en politique (il était républicain) mais dont elle a été probablement beaucoup plus proche sur la question de l’indépendance de la science par rapport à la religion. Charles Blount, d’après Violetta Trofimova, a publié en 1683, de manière anonyme, un livre intitulé Miracles, no violation of nature, dans lequel paraît pour la première fois en Angleterre, une traduction partielle du Tractatus.
Mais ce qui m’a surtout frappé à la lecture des principales contributions à ces trois colloques, c’est l’importance prise par le roman épistolaire d’Aphra Behn, ces Love Letters between a Nobleman and His Sister. Précisons tout de suite que la sœur n’est qu’une belle-sœur, la soeur de l’épouse légitime du Nobleman. Ce n’est donc pas une affaire d’inceste même si l’histoire reste bien scandaleuse… Annamaria Lamarra de l’Université Federico II de Naples met en lumière l’un des aspects de ce roman qui est justement une des caractéristiques du roman moderne, l’individualisme des personnages (voir sa contribution de 2005 : Aphra Behn and the Rise of Individualism in the Novel). Philander, le Nobleman, est un vrai personnage de la Renaissance : c’est le machiavélisme en politique, la gloire et l’honneur sont des valeurs du passé, ce qui compte c’est le pouvoir, on s’oppose au Roi, à sa classe sociale et à la famille. Dès les premières lettres il propose à Silvia, sa belle-sœur, de quitter les sentiers battus de la morale sociale et se moque du mariage : « Qu’est-ce qu’une cérémonie imposée à l’homme par la simple coutume ? Cette main prise par un prêtre et donnée à une autre ? » C’est la suprématie de l’individu sur la collectivité, dit Annamaria Lamarra. Pour la première fois le roman devient Histoire de l’Individu, dit-elle encore. Et 40 ans plus tard Daniel Defoe pourra, dans la préface à Robinson Crusoé, définir son roman en ces termes : « Story of a private Man’s Adventures in the World ». Et ce n’est pas tout : on écoute aussi la voix de son corps. La passion qui unit les deux héros de l’histoire est physique. La sexualité, aussi bien pour l’homme que pour la femme, est une part importante de leur individualité. Et pour ce qui est de la sensualité féminine cela est d’autant plus remarquable que celle-ci va disparaître de la littérature romanesque occidentale pour longtemps, dit Annamaria Lamarra. D’autres aspects de cette œuvre lui donnent un caractère novateur : l’aspect temporel complètement absent des romans pastoraux français (j’y reviens plus loin) et la diversité des points de vue exprimés par d’autres personnages du roman, sœur, père, etc. « Behn réalise avec ce texte », conclut Annamaria Lamarra, « le premier roman moderne de la littérature de son pays, écrivant en avance sur son temps, exactement comme elle a vécu toute son existence en avance sur son temps ».
C’est Rosamaria Loretelli de l’Université Federico II de Naples qui met en lumière la façon dont le temps est mis en oeuvre dans les Loveletters, un facteur essentiel dans la naissance du roman moderne (voir Approaching the Novel – Aphra Behn and the Emplotting of Future Time dans le colloque de 2005). Le dilettante que je suis n’a pas besoin d’entrer dans les grandes théories qui ont été bâties à ce sujet pour en comprendre l’importance. En simplifiant : un roman raconte une histoire et l’histoire se déroule dans le temps. Et c’est tout l’art de l’écrivain de jouer avec le temps. Le temps passé, le présent, le futur. Aphra Behn, elle, s’en sert pour maintenir la tension du récit. Car ce récit est rempli par l’attente, l’impatience. L’attente de l’accomplissement du désir. Et le lecteur partage cette attente et cette impatience. Aphra Behn n’a pas été la première à utiliser les lettres en littérature (les Lettres portugaises ont été publiées en anglais peu d’années auparavant), mais elle a probablement compris tout l’intérêt de cette technique : elle permet le rappel du passé, donc le retour en arrière ; elle permet l’expression des sentiments du moment de chacun des correspondants et cette intériorisation a un double effet sur le lecteur: il entre dans la psychologie des personnages et il reste dans l’attente de ce qui va se passer (Silvia est déchirée entre désir et convention - Rosamaria Loretelli n’utilise pas le terme de suspense mais c’est bien de cela qu’il s’agit) ; enfin il y a décalage dans le temps entre le moment où une lettre est écrite (et les événements concomitants à ce moment-là) et le moment où la lettre est reçue. Malgré la longueur du roman, dit Rosamaria Loretelli, le lecteur reste attentif. Il y a d’autres attentes : le père de Silvia, vieux libertin, attend que la femme de chambre de Silvia cède à ses désirs, la mère attend de connaître la relation exacte qui lie son gendre Philander à sa fille Silvia, etc. Il y a aussi d’autres événements qui retardent l’action, des incidents, l’intervention d’autres personnages du roman, le complot politique de Philander, et pourtant la tension ne retombe jamais.
Il y avait déjà une contribution au colloque de 2002 à Strasbourg qui montrait combien les Loveletters of a Nobleman sont loin du genre romantique antérieur (français), combien ce roman est réaliste et donc moderne : voir Politics and Sex in Aphra Behn’s Loveletters par Margarita C. Rivas de l’Université de Leipzig. Margarita Rivas donne un résumé du roman qui illustre ce que l’on vient de dire. En fait seule la première partie du roman est écrite sous une forme épistolaire (entre 1682 et 1683). Mais c’est cette forme-là qui permet à Aphra Behn de décrire une passion amoureuse clairement sexuelle, même si le style reste encore bien romantique. Silvia se débat entre morale et sentiments. La deuxième partie du roman prend une nouvelle direction, dit Margarita Rivas. L’action de séduction a abouti, les deux amants vivent leur passion pendant plusieurs mois, puis leur relation amoureuse devient progressivement une relation de pouvoir et de contrôle. Philander montre qu’il est manipulateur. Silvia comprend quel atout représente sa beauté. Trois nouveaux personnages apparaissent alors, formant chacun à leur tour un triangle amoureux avec Philander et Silvia. D’abord Calista (les noms restent bien ancrés dans l’Arcadie mythique), jeune épouse d’un vieux mari, qui tombe amoureuse de Philander. Puis Octavio, la sœur de Calista, qui tombe sous le charme de Silvia. Enfin Briljard, le serviteur de Philander, qui tombe amoureux à son tour de Silvia, et voyant Philander perdre son intérêt pour sa maîtresse, va tenter sa chance à son tour. La troisième partie, intitulée The Amours of Philander and Silvia, devient de plus en plus cynique (et le style de plus en plus direct). Les amants se transforment en intrigants. Calista et Octavio sont leurs victimes. Calista, dominée par Philander, enceinte, puis criminelle, doit chercher refuge dans un couvent. Octavio, manipulé par Silvia, perd son statut social, économique, politique, et la relation avec sa famille. Puis Philander recherche à renouer avec Silvia qui, toujours amoureuse, donc faible dans l’esprit d’Aphra Behn, accepte son retour, mais le perd à nouveau. Philander la laisse à son serviteur, et réussit à se rétablir à la cour. Quant à Silvia, elle va de plus en plus utiliser ses charmes pour conquérir des hommes riches, jeunes et naïfs. Ce que Aphra Behn veut démontrer, pense Margarita Rivas, c’est que la société de son temps reste dominée par l’homme parce qu’il est plus rationnel et que la femme est sentimentale et moins éduquée que lui. « La fin du roman », dit Margarita Rivas, « où Philander retrouve son statut politique, alors que Silvia est transformée en objet sexuel, est une puissante attaque pas seu-lement contre une morale liée à la différence entre sexes, mais aussi contre un système qui, grâce à une éducation basée sur l’émotionnel, pérennise la défaite des femmes dans leur con-currence avec les hommes pour le pouvoir et le statut social. C’est certainement l’une des plus importantes contributions d’Aphra Behn au roman réaliste ».
Il ne me reste donc plus qu’à chercher à me procurer le texte original du roman d’Aphra Behn et de me faire ma propre opinion. On peut d’ailleurs le trouver sur le net mais il fait 800 pages. Un peu trop pour mon imprimante. J’irai voir mon libraire.
Mais auparavant je me suis procuré ce roman que le Lagarde et Michard qualifie de « premier roman d’analyse » de la littérature française et que notre Président actuel considère comme n’étant pas absolument indispensable pour la formation d’une postière, la Princesse de Clèves. Or ce roman est presque contemporain des Loveletters puisqu’il a paru en 1678. J’ai même trouvé une assez jolie édition ancienne (voir La Princesse de Clèves, éditée à Paris par la Compagnie des Libraires Associés, avec le privilège du Roy, 1741). Ce roman, relativement court, est tout à fait plaisant à lire (ou à relire, puisque nous l’avons tous lu au lycée). Je ne me rappelais pas qu’il s’agissait en même temps d’un roman historique (époque de la fin du règne de Henri II, le roi éborgné par un éclat de lance, et du début de celui de François II, vers 1558-59) et j’ai d’abord été étonné de l’atmosphère d’intrigues politiques et amoureuses, souvent étroitement liées, qui y règne (sur ce plan-là on est proche de la société aristocratique anglaise décrite par Aphra Behn, même si les femmes ont probablement plus d’influence et de pouvoir en France que de l’autre côté de la Manche). « L’ambition et la ga-lanterie étaient l’âme de cette Cour, et occupaient également les hommes et les femmes. », y lit-on. « Il y avait tant d’intérêts et tant de cabales différentes, et les Dames y avaient tant de part, que l’amour était toujours mêlé aux affaires, et les affaires à l’amour. Personne n’était tranquille ni indifférent ; on songeait à s’élever, à plaire, à servir, ou à nuire ; on ne connaissait ni l’ennui, ni l’oisiveté, et on était toujours occupé de plaisirs, ou d’intrigues. » (à un moment donné j’ai même trouvé qu’il y avait une certaine ressemblance avec le Roman de Genji !). Mais si l’environnement est tout ce qu’il y a de plus libertin (les aventures compliquées de Madame de Tournon ou celles du Vidame de Chartres p. ex.), le triangle amoureux constitué par le Prince et la Princesse de Clèves et le duc de Nemours est d’une pureté et d’une déli-catesse telles qu’on ne les trouvait que dans les romans précieux du début du siècle (l’Astrée d’abord puis les nombreux romans de Melle de Scudéry). Lagarde et Michard trouvent une certaine vérité humaine dans la description de la passion dans l’âme des trois protagonistes principaux. Peut-être. N’empêche que ces trois caractères sont bien lisses, parfaits, sans défauts, bien trop honnêtes pour être vrais. Et la résolution de la Princesse, une fois veuve, plus que cornélienne. Mais Corneille n’a jamais décrit les hommes tels qu’ils sont, n’est-ce pas ce qu’on nous a enseigné ? On est bien loin du roman d’Aphra Behn. J’ai encore trouvé, toujours dans le Lagarde et Michard, une pensée de La Rochefoucauld qui décrit bien la Princesse de Clèves : « Qu’une femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de l’amour et de la vertu ! ». Je serais curieux de savoir comment Aphra Behn a traduit cette maxime-là…                                             

 

 



© Copyright Jean-Claude Trutt : Bloc-notes (jean-claude-trutt.com)

Retour à l'accueil