15/06/2009     (imprimer)

Aphra Behn

On ne finit jamais d’apprendre. Mais c’est ce qui fait le sel de la vie. Et pour peu que l’on soit un peu curieux on a de sacrées surprises.
Depuis un certain nombre de mois je travaillais à une note sur Victor Segalen. Une note qui devait faire suite à mon chapitre sur la Chine (au tome 4 de mon Voyage). Or on ne peut parler de Segalen sans évoquer sa conception de l’exotisme. Je suis donc allé rendre visite à l’éditeur Kaïlash, rue Saint-Jacques, sachant qu’il publiait une revue appelée Carnets de l’Exotisme créée par des Universitaires de Poitiers. Et voilà que j’y découvre une autre revue, également éditée par Kaïlash : Les Cahiers du SIELEC (Société internationale des littératures de l’ère coloniale). L’un des exemplaires (n°2) porte ce titre : Nudité et Sauvagerie – Fantasmes coloniaux dans les littératures coloniales. Je le feuillette, l’achète et y découvre un nom : Aphra Behn. Jamais entendu parler. Un certain Michel Naumann de l’Université Paris-12 rédige la préface et la titre: Introduction sous forme d’hommage à Aphra Behn. Et Aïda Balvannanadhan, de l’Université Marc Bloch de Strasbourg (mais qui avait également fait son doctorat à l'Université de Paris 12) y publie une étude intitulée : Revisiting Aphra Behn’s Oroonoko and unveiling the Muslim Sauvage in current democratic debates. Jamais entendu parler d’Oroonoko non plus. Or ce qu’on dit d’Aphra Behn et de son roman Oroonoko dans ces deux articles m’interpelle. « Aphra Behn, romancière, poétesse et auteure dramatique du XVIIème, aventurière à la sulfureuse réputation », dit Michel Naumann, décrit une rencontre assez extraordinaire, au Surinam où elle a vécu dans sa jeunesse, entre le héros de son livre, le prince africain Oroonoko accompagné de quelques amis européens avec les Indiens de la forêt locale, cannibales, nus, nobles, fiers et généreux et défend leur culture, souhaitant qu’ils restent isolés dans leur forêt et protégés « des missionnaires trop zélés ou des colons sans scrupules ». Souhait tout à fait surprenant de la part d’une Anglaise, femme, vivant dans la deuxième moitié du XVIIème siècle ! Et, continue Michel Naumann, « elle sait aussi saisir le moment rare, précieux, magique de la rencontre et renverser clichés et fantasmes de la littérature occidentale : les Indiens nus prennent les vêtements de leurs hôtes et en peu de temps, au milieu des rires et des agapes, voici les colons nus et les sauvages habillées ». Bien que la relation qu'Aïda Balvannanadhan cherche à mettre en évidence entre le roman d’Oroonoko et l’opposition entre Occident et monde musulman ne me paraît pas évidente j’ai néanmoins été surpris par les extraits qu’elle citait, celui-ci surtout : le chef des négriers réussit à capturer le prince Oroonoko et ses amis par la ruse (en les invitant à un dîner sur son bateau) et prend la mer ; une fois enchaîné, Oroonoko refuse de se nourrir, le capitaine lui fait ses excuses et promet d’accoster dès que possible au rivage et de le libérer ; Oroonoko demande alors qu’on lui enlève ses chaînes et promet de ne rien entreprendre et se soumettre au capitaine du bateau ; mais celui-ci refuse : « il déclara qu’il ne pouvait se résoudre à faire confiance sur sa simple parole à un païen, à un homme qui ne comprenait pas l’idée du dieu que lui-même adorait ».
Etonnant, me suis-je dit, pour une Anglaise du XVIIème siècle ! Alors, rentré à Luxembourg j’ai commandé son roman, dans une superbe traduction d’un Universitaire spécialiste d’Aphra Behn, Bernard Dhuicq (voir Aphra Behn : Orounoko, l’Esclave royal, une histoire véridique, édit. Les Editions d’En Face, Paris, 2008). Et j’ai tout de suite recherché le passage en question. Et voici la suite : Alors quand Oroonoko demanda des explications (sur l’étrange raisonnement du négrier), « il se vit répondre que les différences entre leurs fois expliquaient cette méfiance : le capitaine en effet, lui, avait juré avec la parole d’un chrétien, sur le nom d’un grand dieu ; s’il brisait sa parole, il aurait à s’attendre à des tourments éternels dans le monde à venir » (traduction Bernard Dhuicq). Quand on sait que le négrier n’a évidemment nullement l’intention de tenir sa promesse, c’est là une sacrée satire de l’hypocrisie chrétienne.
C’est une très belle histoire celle de ce prince africain, et très bien racontée. Aphra Behn, dit le traducteur, l’a écrite en 1688, un an avant sa mort qui coïncide à quelques mois près avec la chute des Stuart qu’elle chérissait. Dans l’épître dédicatoire qui accompagnait la nouvelle lors de sa première publication et qui était adressée à un aristocrate écossais, conseiller du Roi, elle écrit : « Il s’agit ici de la véritable histoire d’un homme assez courageux pour mériter votre protection, et qui, s’il avait eu cette chance sa vie durant, n’aurait pas connu une fin aussi dénuée de gloire. J’eus l’honneur de connaître cet esclave royal au cours de mes voyages dans le nouveau monde… Tout ce que je mentionne, j’ai pris soin d’en donner une description conforme à la vérité… » (tous les textes en français d’Oroonoko cités ici sont des traductions de Bernard Dhuicq).
Oroonoko était le petit-fils d’un Roi centenaire d’Afrique occidentale, une région appelée Cormantine dans le récit de Behn, et qui était probablement un royaume du Nigeria actuel (les noms sont yorouba). Oroonoko était l’un des prétendants au trône, le Roi ayant perdu tous ses fils à la guerre. Il y a d’ailleurs là, me semble-t-il, une certaine invraisemblance dans le récit car on comprend difficilement qu’un marchand d’esclaves enlève un membre éminent d’un Royaume avec lequel il est en relation commerciale. Le prince avait reçu une certaine éducation et appris des langues européennes grâce à un Français résident du Royaume (qui participe au fameux dîner et sera enlevé lui aussi et emmené jusqu’au Surinam). Oroonoko était follement amoureux d’une belle fille appelée Imoinda que le vieux Roi a fait entrer dans son harem, mais Aphra Behn nous fait comprendre avec beaucoup de subtilité qu’il n’est plus capable de forcer sa virginité. C’est au contraire le prince qui arrive à entrer dans le sérail et à partager la couche de la belle – et peu farouche – Imoinda. Le Roi l’apprend et fait vendre Imoinda comme esclave. Ce qui fait que les deux vont se retrouver au Surinam. Car Oroonoko, malgré les belles promesses du négrier, une fois débarqué, sera bien sûr vendu aux enchères comme esclave et acquis par un gentilhomme de Cornouailles, appelé Trefry, ami d’Aphra Behn, qui réside alors dans la plantation dont il est le régisseur, avec sa mère et son frère (son père va périr en mer). Oroonoko devient vite une sensation dans la colonie, charmant tout le monde, par son aspect physique, la noblesse de son attitude, son histoire et son intelligence. Bientôt il est reçu à la table de Trefry et d’Aphra Behn, souvent en compagnie du Français et d’autres gentlemen anglais. Puis il apprend que la plantation avait reçu six mois auparavant une très belle esclave dont même les Blancs sont amoureux, il la rencontre et s’aperçoit, avec une joie immense, qu’il s’agit d’Imoinda (qu’il croyait morte). On les laisse vivre ensemble mais ils restent esclaves malgré toutes les discussions qu’il a à ce sujet avec Trefry qui fait certaines promesses qu’il ne peut tenir. Puis Imoinda tombe enceinte. Oroonoko comprend que son enfant sera lui-même esclave. Il décide alors d’organiser la révolte, ou plutôt la fuite, par la forêt, des esclaves de la plantation qui en compte 500. A ce stade il faut citer des extraits du discours qu’il tient devant eux. En effet les experts se demandent encore aujourd’hui s’il faut considérer L’Esclave royal comme le premier écrit anti-esclavagiste. Ce qui n’a pas beaucoup de sens : Aphra Behn, au moment des événements, a 20 ou 25 ans ; on est donc en 1660 ou 65 ; la traite n’est encore qu’à ses débuts ; on sait que l’esclavage est pratiqué depuis longtemps en Afrique même (mais exclusivement sur les prisonniers faits à la suite de guerres intestines) ; on sait que l’esclavage a existé dans l’Antiquité, qu’il était encore pratiqué en Méditerranée, que des Blancs pouvaient être esclaves et que l’esclavage n’était donc même pas réservée aux seuls Noirs. Il n’empêche que les paroles qu’Aphra Behn met dans la bouche d’Oroonoko sont significatives et traduisent ses propres sentiments.
« …il leur fit une harangue sur les misères et les ignominies de l’esclavage : il additionna toutes leurs peines et toutes leurs souffrances, sous le poids et le fardeau de corvées plus faites pour des bêtes que pour des hommes, pour des brutes sans connaissance que pour des âmes humaines. Il leur dit que cela durerait… toute l’éternité ; que leur malheur ne connaîtrait pas de fin ; ils souffraient, non pas comme des hommes… mais comme des chiens, qui aimaient le fouet et la cloche, et qui rampaient d’autant plus qu’ils étaient battus. Ils avaient perdu la qualité divine d’hommes… Et pourquoi devrions-nous être les esclaves d’un peuple inconnu ? Nous ont-ils vaincus noblement au combat ?... Non, nous on nous achète, et on nous vend comme des chimpanzés ou des singes pour amuser les femmes, les faibles et les couards… »
Et puis dans la suite du discours on découvre ce qu’Aphra Behn pense des colons :
« …Nous devenons le soutien de voyous et de renégats, qui ont abandonné leur propre pays à la suite de rapines, de meurtres, de vols et autres vilénies. Ne les entendez-vous pas chaque jour se reprocher les uns aux autres les infamies de leur vie, qui les mettent plus bas que les sauvages les plus barbares ? Devons-nous obéissance à une race aussi dégénérée, chez qui ne subsiste aucune vertu humaine… ? Souffrirez-vous de recevoir le fouet de telles mains ? »
Elle méprise tout particulièrement le Gouverneur adjoint, un certain Byam (personnage historique), qui aura un rôle infâme dans la suite des événements : « l’individu le plus servile et le plus faux du monde… un homme dont la personnalité n’est pas digne d’être mentionnée en comparaison du pire des esclaves… ». Et quand il convoque son conseil, celui-ci, dit-elle, « sans vouloir rabaisser les conseillers ou tourner en ridicule les autorités de cet endroit, rassemble des gredins d’une si grande notoriété que la prison de Newgate n’en a jamais expédié de tels dans nos colonies. Il se peut même que, depuis leur naissance, ils n’eussent jamais compris ni les lois divines ni celles des hommes, et n’eussent jamais possédé les principes qui leur aurait donné le simple nom de créatures humaines… ».
Les esclaves de la plantation, galvanisés par le discours d’Oroonoko, décident donc de fuir dans la nuit avec femmes et enfants, poursuivis dès le lendemain par le gouverneur adjoint et ses sbires armés « de ces sortes de fouets cruels qu’on appelle chats-à-neuf-queues ». Le combat s’engage. Bientôt les femmes supplient les hommes de se rendre. Finalement Oroonoko reste seul avec Imoinda et un de ses lieutenants. Byam parlemente longuement avec Oroonoko, avec force flatteries et promesses. Mais le prince africain commence à connaître les Blancs et lui répond « qu’il n’existait aucune foi chez les hommes blancs, ni parmi les dieux qu’ils adoraient et qui leur inculquaient des principes si faux que les honnêtes gens ne pouvaient vivre avec eux… Avec eux, il fallait être éternellement sur ses gardes, et ne jamais manger ni boire avec des chrétiens sans garder son arme de défense à la main ; pour être en sécurité, il fallait ne jamais accorder crédit à un seul mot qu’ils prononçaient… ». Finalement Trefry qui croit que Byam pense vraiment ce qu’il dit, se rend auprès d’Oroonoko et le persuade à se rendre en faisant connaître ses conditions. Le prince, craignant pour Imoinda, accepte mais exige que les conditions soient mises par écrit (pensant que l’écrit serait – peut-être – plus respecté par les Blancs que les paroles), ce qui fut fait. Mais dès que la petite troupe arrive au camp, on se saisit par surprise d’Oroonoko et de son lieutenant, « on les lia à deux poteaux et on les fouetta d’une manière des plus déplorables et des plus inhumaines, leur arrachant la chair même des os ». On exige même que les autres esclaves fouettent le prince à son tour. Puis « ils le menèrent, baignant dans son sang, et, tout nu, le couvrirent de chaînes et de fers, puis, afin de parachever leur cruauté, frottèrent ses plaies avec du chanvre indien, ce qui le rendit presque fou de douleur. Dans cet état, ils l’attachèrent si solidement au sol qu’il ne pouvait bouger… ». Aphra Behn, Trefry et quelques amis arrivent à le délivrer et le soigner, mais à partir de ce moment-là Oroonoko ne pense plus qu’à la vengeance. A laquelle il sait qu’il ne survivra pas. Il obtient la permission d’aller se promener avec Imoinda, l’entraîne dans la forêt, lui dit sa résolution, elle demande à mourir elle aussi : alors il se résout à la tuer de sa main et « tira son couteau pour tuer ce trésor de son âme, ce plaisir de ses yeux ». Puis il s’écroule de désespoir, reste couché six jours dans la forêt jusqu’à ce que les Anglais le découvrent complètement affaibli, incapable de se lever. A leur vue il se lève quand même, s’ouvre le ventre, sort ses intestins, arrive encore à tuer le premier Anglais qui se précipite, puis son ancien lieutenant arrive à le saisir et à l’emporter jusqu’à la plantation où un chirurgien recoud son ventre et panse ses plaies. Mais son martyre n’est pas terminé. Byam le fait enlever par ruse, ses acolytes l’attachent à nouveau au même poteau, allument un feu devant lui, lui coupent ses membres, morceau par morceau, les jettent dans le feu, jusqu’à ce que sa tête s’affaisse enfin. Le prince africain a vécu. Byam le fait mettre en quartiers qu’il envoie dans les différentes plantations de la colonie, pour « terrifier » tous les « Nègres ».
Si ceci n’est pas un écrit anti-esclavagiste, qu’est-ce donc ? Mais ce n’est pas seulement cela. C’est aussi un récit marqué par une conception de l’Autre qui est en avance de plusieurs siècles sur son temps. Aphra Behn appelle ses contemporains à respecter la culture de l’Autre, qu’il s’agisse des Indiens nus de la forêt du Surinam ou du prince africain qui a goûté à l’éducation européenne mais qui conserve ses  propres valeurs. Elle se met même à la place de l’Autre et elle me fait penser à Segalen qui se met du côté des Maoris dans les Immémoriaux, allant jusqu’à voir avec les yeux de l’Autre la religion de l’Occidental et en souligner tout son aspect irrationnel. C’est ainsi qu’Aphra Behn écrit à propos d’Oroonoko que l’on cherche à éduquer dans la religion chrétienne : « il refusa toujours de souscrire à notre notion de la Sainte Trinité, dont il alla jusqu’à se moquer : résoudre cette énigme lui tournerait le cerveau, disait-il… ». Voilà un Africain qui démontre plus de raison que la plupart des Européens de l’époque…
Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. J’avais lu le roman d’Oroonoko le matin dans le TGV qui nous amenait à Paris. Le soir même nous sommes invités chez mon frère Bernard et, pendant que nous prenons l’apéritif, je vois sur un guéridon, une Anthologie bilingue de la poésie anglaise qui vient de paraître dans la collection de la Pléiade. Curieux, je la feuillette, vais à la fin, consulter la liste alphabétique des poètes retenus, et… tombe sur Behn, Aphra ! Je vais donc chercher les poèmes sélectionnés et découvre… un véritable poème érotique ! Ou du moins un poème bucolique réaliste ! Son titre : The Disappointment (La Pléiade traduit par La Déconvenue). Voici comment il démarre (la Pléiade ne cite pas le début mais j’ai trouvé le poème sur le net) :
« One day the amorous Lysander,
By an impatient passion swayed,
Surprised fair Cloris, that loved maid,
Who could defend herself no longer.
»
Suivent alors de longues stances qui décrivent la passion amoureuse des deux bergers, elle couchée languissante sur l’herbe, lui fou de désir, elle finalement s’abandonnant et lui penché sur elle :
« He saw how at her length she lay;
He saw her rising bosom bare;
Her loose thin robes, through which appear
A shape designed for love and play;
Abandoned by her pride and shame
She does her softest joys dispense,
Offering her virgin innocence
A victim to love's sacred flame;
»
Mais, hélas, c’est alors la panne, la si cruelle déconvenue:
« While the o'er-ravished shepherd lies
Unable to perform the sacrifice.
Ready to taste a thousand joys,
The too transported hapless swain
Found the vast pleasure turned to pain;
Pleasure which too much love destroys.
The willing garments by he laid,
And Heaven all opened to his view,
Mad to possess, himself he threw
On the defenceless lovely maid.
But oh what envious gods conspire
To snatch his power, yet leave him the desire!
Nature's support (without whose aid
She can no human being give)
Itself now wants the art to live;
Faintness its slackened nerves invade;
In vain th'enraged youth essayed
To call its fleeting vigour back,
No motion 'twill from motion take;
»
(il se branle mais cela ne sert à rien)
« Excess of love his love betrayed.
In vain he toils, in vain commands;
The insensible fell weeping in his hand
. » 
C’est là que Cloris se réveille et se demande ce qui se passe:
« Cloris returning from the trance
Which love and soft desire had bred,
Her timorous hand she gently laid
(Or guided by design or chance)
Upon that fabulous Priapas,
That potent god, as poets feign;
But never did young shepherdess,
Gathering of fern upon the plain,
More nimbly draw her fingers back,
Finding beneath the verdant leaves, a snake.
Then Cloris her fair hand withdrew,
Finding that god of her desires
Disarmed of all his awful fires,
And cold as flowers bathed in morning dew.
»
Pour le cas où parmi mes rares lecteurs il s’en trouverait l’un ou l’autre à qui certaines subtilités de la langue de Shakespeare échapperaient encore, je cite la traduction française de ces derniers vers telle que donnée par la Pléiade :
 « Lorsque Cloris revint de cette transe
 Qu’Amour et Désir avaient engendrée,
 Doucement elle mit sa main craintive
 (Guidée par un dessein ou un hasard)
 Sur ce fabuleux Priape, ce dieu
 Puissant que les poètes imaginent ;
 Pourtant jamais une jeune bergère,
 Cueillant de la fougère dans la plaine,
 Ne fut plus agile à ôter ses doigts,
 En trouvant sous les vertes feuilles un serpent,
 Que Cloris à ôter sa belle main,
 Apercevant ce dieu de ses désirs
 Dépouillé de ses formidables feux,
 Froid comme fleurs dans la rosée de l’aube.
»
Seule une femme pouvait prendre un tel sujet pour poème. Le fiasco. Aucun homme n’aurait cette idée (à moins que Ovide, peut-être, je crois me souvenir, dans son Art d’aimer ?). En tout cas Aphra Behn l’a vécue la déconvenue, à juger des vers de la fin :
« The nymph's resentments none but I
Can well imagine or condole.
»
Tout ceci n’a fait qu’augmenter mon désir de mieux la connaître, cette extraordinaire femme de lettres du XVIIème siècle. Alors le lendemain j’ai parcouru Paris pour trouver l’une de ses œuvres. En pure perte. Il y a longtemps que nous n’avons plus de librairie anglaise digne de ce nom à Paris. C’est tout à fait par hasard que j’ai trouvé, à la section historique (on se demande pourquoi ?) de la Librairie L’Harmattan, un livre collectif, fruit d’un colloque tenu à la Sorbonne en juillet 1999 : Mary Ann O’Donnell, Bernard Dhuicq, Guyonne Leduc : Aphra Behn (1640-1689) – Identity, Alterity, Ambiguity, édit. L’Harmattan, Paris, 2000. Et à Cannes mon ami Bob qui a l’habitude d’acheter des livres sur le net m’a déniché une biographie d’Aphra Behn : Maureen Duffy : The Passionate Shepherdess, Aphra Behn 1640 – 89, édit. Methuen, Londres, 1989.
Maureen Duffy est une des premières biographes modernes de Behn, la première édition de son livre datant de 1977. Mais cette biographie, qui est une véritable histoire de détective (car il y a encore beaucoup de mystère qui entoure les origines de l’écrivaine), n’est pas d’une lecture facile. On cite beaucoup de personnages inconnus, et on parle des événements historiques du siècle et de l’art dramatique de la Restauration. Or nous autres Français nous ne connaissons ni l’histoire du XVIIème siècle anglais ni son théâtre. Rappelons simplement quelques dates que l’on trouve aisément sur le net : Charles Ier a régné en dictateur, après avoir dissous le Parlement, de 1629 à 1640 ; la guerre civile a ravagé l’Angleterre et l’Ecosse de 1642 à 48 ; en 1649 c’est le régicide : Charles Ier est condamné et exécuté (Cromwell) ; en 1660 c’est la Restauration : les Stuart reviennent au pouvoir avec Charles II ; plus tard c’est son frère, James II qui lui succédera et, voulant restaurer la religion catholique, devra quitter le trône et l’Angleterre quelques mois seulement avant la mort d’Aphra Behn (avril 1689) ; et c’est alors l’avènement des Orange-Nassau. Aphra Behn est anglicane mais totalement dévouée aux Stuart, c. à d. essentiellement à Charles II. Elle est tory, c. à d. royaliste (les whigs sont les démocrates, partisans du Parlement). Elle est horrifiée par l’histoire du régicide. Quant au théâtre il faut d’abord se souvenir que Shakespeare est mort depuis longtemps : 1616. Et puis, fait important : les Puritains obtiennent l’interdiction totale de toute représentation théâtrale en 1642 (les intégristes islamistes n’ont rien inventé). Quand elle est de nouveau autorisée, en 1660, il y a toute une tradition (mise en scène, jeu d’acteurs, auteurs, etc.) qui a été perdue. Mais beaucoup de royalistes avaient fui en France et ont pu y suivre l’évolution de l’art dramatique français, et même les débuts de Molière. Je ne crois pas que le théâtre dit de la Restauration soit encore beaucoup joué aujourd’hui (il était déjà tombé en désuétude dès le XVIIIème siècle). J’ai dans ma bibliothèque un livre qui remonte aux études universitaires d’Annie : Restoration Plays – From Dryden to Farquhar, introduction by Edmund Gosse, édit. J. M. Dent, Londres/E. P. Dutton & Co, New-York, 1939. On y trouve 7 pièces de 7 auteurs dramatiques de l’époque (dont John Dryden, le plus connu, que notre écrivaine a beaucoup admiré, et Thomas Otway, acteur et auteur, qui était son ami), mais aucune pièce d’Aphra Behn elle-même, et Edmund Gosse, grand critique et historien de littérature (grand ami de Stevenson) parle de ce théâtre avec beaucoup de mépris (il faut dire que la première édition de ce livre, et donc de son introduction, date de 1912). Quant au nom d’Aphra Behn il n’apparaît nulle part. Or elle en a écrit une vingtaine, de pièces ! Qui ont eu beaucoup de succès à l’époque. On admire son esprit satirique, sa défense de la femme (mariages forcés, droit à son corps et au plaisir, etc.), son art tout simplement (lyrisme, dialogues, jeu de scène). Or elle a réussi à s’imposer dans un monde d’hommes, exclusivement, et d’hommes issus pratiquement tous d’une classe aristocratique et ayant reçu une éducation supérieure. Son père à elle était un simple barber, un barbier (peut-être médecin ?), elle était plus ou moins autodidacte (elle avait énormément lu, déjà dans sa jeunesse au Surinam) et avait une excellente connaissance du français, et, enfin, elle avait besoin d’écrire pour vivre !
L’autre ouvrage qui regroupe une trentaine de contributions à la conférence internationale organisée à la Sorbonne en 1999 – dont il est impossible de rendre compte ici en détail – est beaucoup plus intéressant parce qu’il donne à voir une Aphra Behn qui n’est pas seulement une écrivaine mais aussi une sacrée personnalité. C’est ce que résume Bernard Dhuicq lors de la table ronde qui clôt la conférence en disant qu’il a l’impression que tous ceux qui s’intéressent à Aphra Behn sont d’abord tombés amoureux d’elle. Ce qui ne veut pas dire que ses mérites littéraires soient médiocres. Elle n’a pas seulement apporté – on l’a déjà dit - pas mal de nouveauté et d’originalité à l’art dramatique de la Restauration anglaise. Elle a créé un roman épistolaire, Love Letters between a Nobleman and his sister, qui précède de plus de soixante ans le roman épistolaire de Samuel Richardson, Clarisse, que l’on considère généralement comme le premier roman de la littérature européenne (il se trouve que j’ai dans ma bibliothèque la traduction qu’en a faite l’abbé Prévost lui-même, avec, excusez du peu, une introduction de Diderot : Clarisse Harlove, par Richardson, traduit sur l’édition originale par l’abbé Prévost, précédé de l’Eloge de Richardson par Diderot, édit. Boulé, Paris, 1846, en deux tomes). Richardson en dit d’ailleurs beaucoup de mal, de notre Aphra, à croire ce qu’en dit Janet Todd de l’Université d’East-Anglia (voir Love-Letters and Critical History) : elle était beaucoup trop vicieuse pour lui, alors que le premier ouvrage de Richardson, d’ailleurs plutôt raté, Pamela ou la Vertu récompensée, devait être une école de vertu pour jeunes filles ! Elle a renouvelé la poésie pastorale, faisant de l’Age d’Or un pays où l’amour est libre, où la bergère est l’égale du berger, où la bergère a droit au plaisir, où la muse est quelquefois masculine, où apparaissent des caractères androgynes et où les amours peuvent aussi être saphiques. Plusieurs intervenants en parlent. Heidi Laudien de l’Université du Maryland, dans From Pastoral to « Pastorelle » : A New Context For Reading Aphra Behn, cite plusieurs de ses poèmes : Song to a Scotish Tune, où le désir féminin est clairement mis en avant et où c’est la bergère elle-même qui se lamente quand son amant doit partir à la guerre : « Alass ! what shall I do » et « Then what becomes of me ». To the fair Clarinda, who made Love to me, imagin’d more than a Woman, un poème que l’on peut trouver sur le net et qui est clairement un poème saphique, un poème qui, hypocritement, excuse cette forme d’amour, cherchant à prouver qu’elle ne peut être un crime :
« That we might love, and yet be innocent:
For sure no crime with thee we can commit;
Or if we should -- thy form excuses it.
»
Traduction française d’après La Pléiade:
« Nous pouvons donc aimer en gardant l’innocence :
Car avec toi, c’est sûr, le crime est impossible ;
Et s’il l’était, tes formes en seraient l’excuse.
»
Heidi Laudien cite encore un autre poème que je trouve très beau: On a Juniper-Tree, cut down to make Busks. C’est un véritable triangle amoureux : berger et bergère font l’amour au pied de l’arbre (un genévrier) :
« Upon my Root she lean’d her head,
And where I grew, he made their Bed
»
Et l’arbre participe, d’abord en voyeur :
« I saw ‘em kindle to desire,
Whilst with soft sighs they blew the fire:
Saw the approaches of their joy,
He growing more fierce, and she less coy,
Saw how they mingled melting Rays,
Exchanging Love a thousand ways
»
mais aussi d’une manière plus active :
« And every aiding Bough I bent
So low, as sometimes had the blisse
To rob the Shepherd of a kiss
»
Et finalement les deux amoureux le caressent à leur tour, leur partenaire silencieux à l’écorce rugueuse:
« The Shepherdess my Bark carest,
Whilst he my Root, Love’s Pillow, kist
»
Germaine Greer de l’Université de Warwick étudie son adaptation libre de l’Age d’Or du Tasse: « Alme in liberate avvezze » : Behn’s Version of Tasso’s Golden Age. Ce qui m’intéresse dans ce poème c’est l’injonction du carpe diem, ou plutôt sa forme, car j’y trouve une tonalité matérialiste, absente me semble-t-il – mais je peux me tromper – tant chez Ovide que chez Ronsard. Voici les vers en question :
« But Sylvia when your beauties fade,
When the fresh roses on your cheeks shall die,
Like flowers that wither in the shade,
Eternally they will forgotten lie
And no kind Spring their sweetness will supply
»
Or ces vers, Maureen Duffy les avait déjà cités dans sa Biographie et les avait rapprochés d’un extrait d’une pièce écrite à la même époque : The Feign’d Curtezans :
«Yet charming as you art, the time will come
When all that beauty, like declining flowers,
Will wither on the stalk, - but with the difference,
The next kind Spring brings youth to flowers again,
But faded beauty never more can bloom.
»
Contrairement à la nature à l’éternel renouvellement il n’y aura pas de printemps, pas de renaissance pour les mortels que nous sommes. Ni dans ce monde-ci ni dans l’autre ( ?). Raison de plus pour jouir de la vie. Et de l’amour :
« When Snow shall on those lovely tresses lye
...
What will your duller honour signifie?
»
Car, de toute façon, Aphra Behn ne cesse pas de le répéter, l’honneur de la femme ne réside pas dans son sexe, pas dans son corps.
Mais Aphra Behn n’est pas seulement cette première féministe que célèbre Virginia Woolf (dans A Room in One’s Own) : « Toutes les femmes devraient apporter des fleurs sur la tombe d’Aphra Behn, car c’est grâce à elle qu’elles ont acquis le droit d’exprimer ce qu’elles ressentent… ». C’est aussi une vraie intellectuelle car sinon comment aurait-elle pu traduire les Réflexions de La Rochefoucauld, et même les modifier quelquefois dans son sens à elle (La Rochefoucauld était plutôt misogyne), et même en ajouter de son crû ? Bernard Dhuicq nous en parle (voir France and Roman Catholicism : Intertextuality in Aphra Behn’s Works) ainsi que Line Cottegnies de l’Université de Paris VIII (voir « Aphra’s Behn Unmasqued » : A. Behn’s Translation of La Rochefoucauld’s Réflexions). Et ce n’est pas tout : elle a aussi traduit (ou adapté, car à son époque on n’avait pas exactement la même conception de la traduction) les Entretiens sur la Pluralité des Mondes de Fontenelle (A Discovery of New Worlds).
Aphra Behn est née à côté de Canterbury, le but du célèbre pèlerinage que Chaucer, le père de la poésie anglaise, a mis en scène dans ses fameux Contes de Canterbury. Et elle est enterrée à l’Abbaye de Westminster sous une plaque de marbre noir sur lequel sont gravés ces vers :
« Here lies a proof that wit can never be
Defence enough against mortality
»
Ceci, ce sépulcre dans un lieu si illustre, personne n’a jamais pu lui ôter même si elle est tombée pendant plus de deux siècles dans l’oubli. Aujourd’hui on vit un sacré reflux : d’autres colloques sont organisés presque tous les deux ou trois ans. A la Sorbonne encore, en 2003 : voir Mary Ann O’Donnell, Bernard Dhuicq : Aphra Behn (1640-1689) : le modèle européen, Actes du Colloque des 7 au 9 juillet 2003, édit. Bilingua GA Editions, 2005. Un autre à Naples en 2005 : voir Annamaria Lamarra, Bernard Dhuicq : Aphra Behn In/And Our Time, édit. Editions d’En Face, Paris, 2005. Par ailleurs le Projet Gutenberg a commencé à digitaliser et à mettre en ligne l’ensemble de son œuvre qui avait été rééditée par Summers à New-York en 1967 en 6 volumes. A ce jour il semble que les 4 premiers volumes soient déjà disponibles sur le net.
Angeline Goreau, qui a également réalisé une biographie d’Aphra Behn il y a trente ans déjà, raconte dans Reconstructing Aphra Behn que, quand elle est arrivée à la Bibliothèque du British Museum en 1974 pour entreprendre des recherches pour son bouquin et qu’elle disait à ses collègues que son sujet était Aphra Behn, tous réagissaient de la même manière, demandant : Aphra who ? Ce cri de « Aphra qui ? » me console. J’ai donc quelques excuses de ne pas l’avoir connue plus tôt. Mais je ne vais plus la lâcher. Et attendre surtout de pouvoir trouver sur le net tous ses poèmes réunis.        

 



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